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CHAPITRE V

KAZAN ET L'UNIVERSITE. Le Gymnase, — Son histoire.— \'ioissitudes de la discipline. — L'Université, — Riche bibliothèque. — Réflexions sur les universités russes.

LE QUARTIER TARTARE. Physionomie générale. — Négociants et garçons tartares. — La mosquée. — L'acte et le symbole, — Le mollah. — Le medressé. — Efforts pour civiliser les Tartares — M, Radloff. — L'hospitalité du Mollah.

Nous avons vu comment le christianisme fut importé à Kazan : il y fit des progrès rapides ; dans toute la partie russe de la ville, la seule que nous connaissions jusqu'ici, l'orthodoxie règne en souveraine maîtresse ; l'œil cherche en vain les minarets des mosquées; il n'aperçoit que les croix et les coupoles des églises. Voyons maintenant comment la culture moderne a pénétré ici ; deux monuments personnifient le triomphe de cette culture : le gymnase et l'université. Le gymnase est l'un des beauxédifices civils de la ville, si tant est que la briijue, le plâtre et le liadigoon puissent se combiner ensemble pour

donner une idée de la beauté. Je le visitai un soir, quelques jours à peine après la rentrée scoraire ; les élèves pensionnaires étaient dans leurs études en train de prendre leurs récréations ; ils avaient vraiment bonne mine sous leur tunique de drap bleu à boutons blancs. Des garçons allaient et venaient, distribuant les verres de tbé, avec ou sans lait, qui constituent là bas le fond de l'alimentation. Nos lycéens d'occident auraient quelque peine sans doute à se faire au régime de leurs collègues deKazan ; le matin un verre do thé et du pain ; à midi soupe et viande : à trois heures du thé, à sept heures du soir, thé pour la troisième fois. On montre avec orgueil aux étrangers la salle des actes ou solennités universitaires, ornée d'images saintes, des portraits des membres de la famille impériale ou des bienfaiteurs de rétablissement. J'ai remarqué daiw les collections une série de typeselhnographiques fort bien exécutés. Rien de ce que j'ai pu voir ne m'a paru inférieur aux établissements similaires de l'Occident. L'économe qui me conduisait avec beaucoup d'obligeance n'oublia pas de me faire remarquer que le gymnase était le premier en date de toute la Russie, et voulut bien me remettre en souvenir de ma visite une médaille commémorative du jubilé centenaire de la maison. Je n'ai point à faire ici l'histoire de l'éducation secondaire en Russie ; il faudrait donner trop ou trop peu de détails. On ne saurait écrire cette histoire sans retracer celle du gymnase deKazan ; ses vicissi-

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tuJes sont intimement liées à celles des études classiques chez les Russes. L'académie des sciences de Saint-Pétersbourg fut fondée en 1724; l'université de Moscou en 1755 ; le gymnase de Kazan en 1758. A cette époque l'éducation classique n'existait pas encore en Russie. Les monastères étaient les seules écoles du pays ; la théologie faisait tous les frais de l'enseignement. Les familles aristocratiques prenaient à leur service des précepteurs étrangers lort ignorants pour la plupart. Ce fut évidemment une pensée politique qui fit ouvrir à Kazan le premier gymnase. La Russie avait conquis ces régions par les armes d'abord, parla religion ensuite; elle allait maintenant y planter le drapeau de la science moderne. Les habitants de ces contrées n'avaientpas comme ceux de Pétersbourg et de Moscou des maîtres tout prêts sous la main. Les peuples allogènes ^ n'auraient jamais eu l'idée d'initier leurs enfants aux arts de l'Europe s'ils n'avaient été séduits par le prestige d'un établissement impérial dont l'éducation devait procurer à ses élèves privilèges, honneurs et dignités.

Les commencements de la nouvelle institution furent humbles et difficiles. Elle débuta avec qua-

1. Je traduis ainsi le russe inorodtsy, mot à mot populations d'une autre race; on désigne ainsi en Russie les populations qui n'appartiennent point à la race slave et ne professent point le christianisme.

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lûize élèvoy t^oulomoiit. (Ou eu compte [)1lis de li'ois cents aujourd'hui, et Kazau possède un deuxièuie gymnase.) Elle était eutreteuue sur les fonds de l'université de Moscou, mais celte mère avare traitait fort mal sa fille aînée; l'argent manquait souvent et le directeur était obligé d'inviter les parents à fournir leurs enfants d'aliments en nature; les maîtres faisaient défaut, et, de méthode pédagogique, il n'en était pas question. L'insurrection de Pougatchev ruina l'institution naissante (1774). Elle se releva pourtant, et vers 1786 elle comptait plus de cent élèves. On y donnait des représentations théâtrales fort goûtées des habitants. Un beau matin, l'université de Moscou abandonna complètement le gymnase, qui dut fermer ses portes pendant dix ans (1788-1798).

Rouvert sous Paul 'P'', il reprit un rapide essor; en 1805, une université fut créée à Kazan; elle eut d'abord pour siège le local même du gymnase. Elle lui fournit en échange les maîtres qui lui manquaient jusqu'alors. Pendant l'invasion de la Russie par Napoléon, Kazan abrita dans l'enceinte du gymnase l'université de Moscou, et les élèves transformés en soldats fournirent des défenseurs à la patrie menacée. Les événements dont l'Europe était le théâtre depuis 1789 avaient fini par avoir leur contre coup sur les bords du Volga. Des idées subversives venues d'Occident avaient bouleversé la

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jeunosso. « Le gymnase, dit un historion oHiciel, était "dans un état déplorable, La moralité des élèves Laissait. » Que faut-il onlondre par ces graves paroles? L'his'oriographe du gymnase cite quelques farces d'écoliers qui se produisent quotidiennement dans les universités allemandes et qui n'effrayent personne. Mais en Russie on se faisait une autre idée de la discipline. Le gouvernement s'émut; il envoya à Kazan un fonctionnaire spécial, un inspecteur en mission extraordinaire, un /rrî^or, pour employer le mot que la comédie de Gogol a rendu célèbre. Il s'appelait Magnitsky et ses exploits ont lai::'Sé un long souvenir dans les fastes scolaires de Kazan.

Il se présenta tout à coup, vêtu en général, tout galonné d'or; clément aux bons, terrible aux méchants, il changea tout le personnel de l'établissement et transforma le régime du gymnase en une discipline de couvent. A lire les mémoires que nous ont laissé les élèves du temps, on se croirait dans quelque chartreuse. Ce ne sont que pieuses lectures, jeûnes ascétiques, oiïices nocturnes, scènes bibliques ou évangéliques. Un rapport, la en 1822 par le secrétaire du gymnase, le comparait dévotement au peuple d'Israël gouverné par Salomon ; les instituteurs des villes, coupables de quelques négligences dans le service, étaient envoyés e/i retraite au gymnase de Kazan. Un jour, deux élèves s'étant

jji'ouillés pour je ne sais quel futile motif, furent mis en prison, puis invités à se réconcilier solennellement, après avoir trois fois frappé le sol du front devant tous leurs camarades assemblés. La discipline, pour chrétienne qu'elle fût, n'était pas très paternelle; les coupables étaient successivement privés de dîner, de souper, de matelas pour dormir, enfermés au cachot, battus de verges. Des publicistes contemporains ont remis en lumière ces épisodes d'un régime, grâce à Dieu, entièrement disparu. En ce temps-là, le personnel surveillant et enseignant était fort disparate : le censeur du collège était un prisonnier français de 1812, un ancien tambour de la grande armée, nommé Rolland ; il prenait le titre de musicien et menait ses élèves... à la baguette. Certains professeurs étaient allemands et parlaient le russe d'une manière ridicule. A cette période, dit l'historiographe oflîciel, se l'apporte un événement qui éveilla de tristes pensées dans le cœur des fonctionnaires et des élèves. On enleva au gymnase le titre d'impérial à la suite d'une enquête qui prouva que l'établissement n'avait aucun droit à porter ce titre. « Je me rappelle, dit dans ses mémoires un des élèves, que peu de jours après cet événement, j'écrivais à ma mère pour le lui annoncer : f inondai littéralement la lettre de mes larmes. » Peu d'élèves russes seraient aujourd'hui capables de celte sensibiHlé. La précieuse épithète

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fut définitivement restituée au gymnase en 1868, à l'occasion de son jubilé séculaire.

Certes, à en juger par cette rapide esquisse, le gymnase de Kazan n'est pas *devenu du premier coup un établissement modèle. On n'improvise pas un système pédagogique; on ne réussit point à créeidu jour au lendemain un personnel enseignant. Le personnel des élèves était peu commode à manier; ce n'était pas chose facile que d'assujettir à une règle unique des adolescents appartenant à toutes les races et à toutes les confessions. Je vois qu'en 1841 le gymnase comptait deux cent douze élèves répartis entre les nationalités russe, allemande, hongroise, anglaise, italienne, tartare, kalmouke, bachkire, mestchérienne et bouriate. Au point de vue religieux, ils se divisaient en orthodoxes, luthériens, catholiques, mahométans et bouddhistes. Terrible troupeau à conduire!

Tous ces efforts, tous ces tâtonnements n'ont pas été perdus, cependant; le gymnase a donné à la Russie de vaillants serviteurs; il a initié les enfants de la steppe aux bienfaits de la civilisation; il a continué, par les mathématiques et par l'histoire, par le latiii et par le grec, l'œuvre d'Ivan le Terrible et des premiers évêques de Kazan. Les expériences, les tâtonnements dont il a été l'objet, ont profité aux autres gymnases russes; il a initié à l'Europe les enfants de l'Asie; il a fait connaître l'Orient à la

Russie; le persan, le tartare, le chinois ont été enseignés au gymnase de Kazan. Il est devenu une pépinière d'orientalistes, et sans lui on n'aurait peut-être pas pu ouvrir cette faculté orientale qui fait tant d'honneur à l'université de Saint-Pétersbourg. Le gymnase, malgré les faiblesses inséparables d'un essai d'organisation, a rendu à la Russie de sérieux services et il a le droit d'en être fier.

Sans lui, d'ailleurs, l'université n'existerait pas, l'université grâce h laquelle Kazan est devenue la capitale intellectuelle de l'Orient russe. C'est l'un des plus vastes monuments de la ville ; un portique grec surmonté d'un fronton athénien appelle de loin l'attention sur l'édifice; il est bâti sur de larges proportions, et installé avec plus de luxe que ne l'est telle faculté renommée d'Allemagne, par exemple celle de Heidelberg. La bibliothèque que je visite tout d'abord possède" plus de quatre-vingt mille volumes et se tient au courant des plus récentes publications : les livres nouveaux de Paris, de Londres, de Berlin, les derniers numéros de nos revues littéraires et scientifiques s'étalent sur la table du conservateur; les fonds alloués par l'état pour l'entretien d'une bibliothèque universitaire sont fort considérables ': six mille roubles pour achat de livres, mille roubles pour abonnements aux journaux et revues. Les professeurs ont une salle de lecture spéciale; on y trouve un certain nombre de

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journaux politi(iuos. C'est un véritable cercle universitaire; ou y fume, on y prend du thé et du café. J'y ai rencontré une affectueuse et fraternelle hospitalité.

L'université de Kazan comprend les quatre facultés des lettres, scieiKTes, droit et médecine ; indépendamment des amphithéâtres et collections anatomiques. un observatoire y est annexé ; elle possède un musée par ses collections orientales ; la bibliothèque était autrefois fort riche en manuscrits qui ont été depuis transportés à Saint-Pétersbourg. En dehors de l'université proprement dite, Kazan possède encore une académie théologique indépendante ; les professeurs de cette académie publient une revue mensuelle fort estimée des orthodoxes. Cette revue, jointe à celle de l'université dont je parlerai tout à l'heure et au bulletin de l'archevêché, constitue toute la presse de Kazan; le journalisme est représenté par la feuille officielle du gouverneur et par un journal bi-hebdomadaire, consacré à la littérature et au commerce : La Gazette de la Kama et du Volga. C'est peu pour une ville dont la population dépasse 90,000 habitants. En dehors de la ville, les campagnes lisent peu et la vie politique dans cet empire absolu vient tout entière de la capitale.

A en juger seulement par les apparences, l'université doit être un centre de travail sérieux. Cependant il est assez de mode dans un certain monde de

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dénigrer quand même la Russie et par suite ses universités. En Allemagne, par exemple, on représente volontiers la Russie comme un pays où il y a des chaires sans professeurs ou des professeurs sans élèves. En France, on ne peut pas s'imaginer que la langue russe a définitivement pris droit de cité dans l'enseignement supérieur, on persiste à croire que cet enseignement se donne en français ou en allemande.

Les choses se sont en effet ainsi passées dans les premiers temps de la fondation de F université. Pas plus que le gymnase dont elle est issue elle n'a pu recruter du premier coup un personnel enseignant. Bon gré, mal gré, il fallut faire venir d'Allemagne des professeurs ; on vit arriver alors des hords de l'Elbe et du Rhin, les Fuchs, les Braun, les Frœhn, les Hermann, etc.. En 1812, sur trente chaires établies, onze seulement étaient occupées par des nationaux. Les cours se faisaient en russe, en latin, en allemand, en français. Cette variété d'idiomes était peu favorable au progrès des études ; elle était même un obstacle à une bonne administration de l'université. Dans les séances du conseil, il fallait traduire les protocoles du latin en russe et vice versa. De là des conflits sans fin ; cette tolérance pour les langues étrangères n'était que provisoire; peu à peu le russe prit la place qui lui appartenait de droit. Dès 1812, trois des Allemands

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nouveaux venus faisaient déjà leurs cours en russe; au pied de leurs chaires s'élevait une génération d'étudiants indigènes qui allaient bientôt être en état de remplacer les étrangers.

Aujourd'hui tout le personnel enseigne en russe dans les quatre facultés (sauf toutefois les lecteurs de langues vivantes). On rencontre sur la liste des professeurs des noms exotiques; mais ceux qui les portent sont naturalisés russes de fait ou de droit, et parfois même ignorent la langue du pays auquel leur nom semble les rattacher. A la fin de l'année 1872, le personnel de l'université comprenait cinquante-six professeurs ordinaires, extraordinaires ou docenls. Certaines chaires étaient déclarées vacantes, et ce fait semble donner raison aux critiques des Allemands. Par exemple, les chaires d'esthétique et d'histoire des législations slaves n'ont jamais été occupées. Il n'y a rien là de bien étonnant. Le gouvernement russe a tracé à ses universités un cadre excessivement vaste, et embrassant toutes les divisions de la science ; mais ce cadre est pour ainsi dire idéal et ne peut être rempli utilement que dans les grands centres, à Pétersbourg, à Moscou. L'enseignement de l'esthétique et de l'histoire de l'art se comprend dans une ville comme Saint-Pétersbourg, en face des trésors de l'Hermitage; il n'a que faire à Kazan, dans un pays où n'ontjamais existé ni ateliers, ni galeries, ni traditions artistiques. Plus tard, enverra; pour

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le iiionieiit, ou peut alteiidre. La chaire peut rester vacaute sans qu'il y ait une lacune sérieuse dans l'université. Ces considérations s'appliquent également à la chaire de droit slave ; les étudiants de Kasan sont plus pressés d'étudier la législation russe ou celle des populations bouddhistes et musulmanes de l'empire que les codes de la Serbie ou de la Bohème. Ils visent aux connaissances pratiques et laissent de côté tout ce qui ne serait qu'un vain luxe d'érudition. A l'époque de mon voyage, Kazan n'avait pas non plus de professeur en titre pour la philosophie, la littérature grecque et romaine, la philologie comparée. Gela ne veut pas dire que ces branches de la science fussent entièrement négligées à Kazan; la chaire au lieu d'avoir un professeur en titre, était simplement confiée à un docent^ c'est-à-dire à un professeur aspirant ou suppléant. Ainsi la logique et la psychologie étaient alors enseignées par un professeur de l'académie de théologie, le grec et le latin par deux maîtres du deuxième gymnase. Il faut distinguer soigneusement entre les chaires inoccupées et celles qui provisoirement n'ont pas de professeur titulaire.

Ou peut se faire une idée des travaux de l'université de Kazan en parcourant le recueil trimestriel de ses mémoires. [Zapiski). Il a été fondé eu 1834. Parmi les études publiées dans les deux dernières années, je rencontre des recherches sur les droits

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loaiaiu, slave et germanique, sur les législations de l'Orient, sur l'écriture à Rome pendant la période des rois, sur les anciens habitants du tsaratde Kazan, sur Savonarole et Florence, sur la guerre des Albigeois. L'auteur de ce dernier travail, M. Osokine, professeur d'histoire à l'université, ne lui a pas consacré moins de deux gros volumes. Il a pu l'écrire tout entier à Kazan, en se contentant des ressoiirces qu'offre la bihliothèque de l'université. Kazan voit ainsi paraître chaque année, grâce aux professeurs de l'université et de l'académie théologique, un certain nombre de volumes qui font bonne figure dans la littérature russe, et qui contribuent à la propager vers l'Orient. A l'université sont annexées deux sociétés savantes, l'une de médecine, l'autre d'histoire naturelle. Elle possède une imprimerie spéciale où l'on imprime en russe, en arabe, en. tartare. Elle comptait en 1872 près de sept cents étudiants, et la valeur seule de la bibliothèque était évaluée à près d'un million. Nous sommes bien ici en pleine Europe, et le voyageur est quelque peu surpris quant tout à coup, en sortant de ces amphithéâtres et de ces laboratoires, il aperçoit là-bas, près d'une eau dormante, les lourdes coupoles et les minarets effilés des mosquées musulmanes.

Le quartier, ou pour employer le mot russe la sloboda tartare, s'allougeau bas de la colline où Kazau s'élève, et s'étend jusqu'au bord d'un lac aux eaux dormantes, le lac Kaban, si j'ai bonne mémoire. Au premier abord, les mosquées seules distinguent la sloboda des faubourgs des villes russes ; les maisons sont en bois comme les izbas russes ; les BKigasins ont généralement des enseignes russes, et la nationalité du patron ne se devine qu'à la forme exotique de son nom. A peine ai-je aperçu deux ou trois enseignes et une seule affiche en tartare. Le costume des hommes n'a rien d'extraordinaire ; une veste et un large pan talon ; sur la tête une calotte jadis brodée ; peu ou point de barbe ; des oreilles un peu longues qui semblent plus longues encore sur une tète rase. Les femmes jouissent d'une liberté relative ; elles se montrent dans les rues ; elles couvrent leur tête d'une sorte de diadème en carton sur lequel elles ramènent un châle qui enveloppe la taille et les épaules. Elles aiment les couleurs criardes et les contrastes bien tranchés, par exemple un châle rouge sur un jupon vert. Leur teint qu'on devine aisément est beaucoup plus clair, leur peau plus iine que celle des hommes.

Les Tartares de Kazaii exercent toutes sortes d'industries manuelles et s'entendent aussi bien que les Russes à faire l'article, à amorcer le chaland ; quelques-uns d'entre eux ont créé à Kazan des fabriques importantes, mais ce qui leur [daitsurtout, ce sont les industries voyageuses, le colportage qui leur rappelle évidemment la vie nomade des anciens jours. Certains commerces d'exportation sont presque entièrement dans leurs mains, par exemple le trafic du sel, du lard, du cuir, du blé; leur qualité de maliométans leur a souvent ouvert l'accès de peuples asiatiques qui se seraient fermés au commerce moscovite; on cite des Tartares de Kazan qui font un grand négoce avec la Boukharie, Khiva, la Perse et même la Chine. Les moins riches d'entre eux se mettent au service des Russes et deviennent garçons de restaurant ; ils ont fort bonne mine sous le frac noir et la cravate idanche, et l'on aurait quelque peine à reconnaître en eux les farouches descendants de la Horde d'or, La civilisation européenne attire et enveloppe ces fils de l'Asie sans les absorber; on me cite tel Tartare qui, après avoir servi vingt-cinq ans dans les établissements de Pétersbourg, est revenu dans la sluboda nalale, a pris trois épouses légitimes, et les tient enfermées dans son petit harem. Durant les longues soirées d'hiver, il leur raconte les aventures de la jeunesse dorée. Il se compare augarçon français qu'il trouve trop bruyant,

lif) ÉTlDi:S SLAVES,

au Kelliier allemand qui lui paraît trop lourdaud, et se donne modestement la préférence. Il est de fait que pour la promptitude et la discrétion du service, le garçon tartare ne saurait être comparé qu'au îvaiter anglais.

Les relations perpétuelles avec les Russes, l'inlluence irrésistible de l'exemple ont beaucoup contribué à modifier chez les Tartares les anciennes mœurs musulmanes; la polygamie s'en va; les pauvres n'enferment plus leurs femmes ; les femmes ne se couvrent qu'à moitié le visage, juste assez pour faire mieux Ijriller leurs yeux noirs. On voit de riches Tartares mener leur unique épouse au théâtre russe de Kazan, à la foire de Nijni , dans les deux capitales. Une fois égaré dans les villes, le Tartare qui verse au Giaour le vin de France ne dédaigne pas pour lui-même l'eau-de-vie russe, la vodka si chère aux gens du Nord. Toutefois il se livre rarement à l'ivresse.

Je me trouvais précisément dans la sloboda à l'heure de l'office religieux. Mon excellent guide, M. RadloCf, m'oiï'rit de m'y faire assister. Ce n'est pas chose facile pour un chrétien. Je l'avais essayé naguère en Bosnie, et je n'avais réussi qu'à visiter une mosquée déserte, non sans avoir préalablement ôté mes bottines.

Un gardien vigilant surveille la porte de la mosquée et n'y laisse pénétrer ni les infidèles, ni les

ka/:a.\ et les tartahes. m

gens chaussés; le vestibule est constellé de galoches de toute espèce. Les croyants ont trouvé le moyen de tourner la lettre de la loi ; ils n'entrent pas nupieds dans le temple d'Allah ; ils se contentent de laisser leurs galoches à la porte, comme dans les villes de province on ôte ses caoutchoucs avant d'entrer dans le salon. La prescription est d'autant plus facile à suivre que dans ces pays de durs pavés, de houes liquides et de poussières profondes tout le monde porte double chaussure. M. Radloff ôte ses galoches ; moi, qui n'en ai point, je ne saurais imiter son exemple. Je paie d'audace, je secoue énergiquement mes pieds au milieu d'un tas de sandales, et je monte l'escalier. J'ai remplacé l'acte par le symbole, ce qui est, comme on sait, l'une des phases les plus importantes de l'évolution religieuse dans l'histoire de l'humanité.

Nous entrons dans la mosquée. C'est une rotonde fort simple; le long des murs blanchis à la chaux circule une tribune soutenue par des piliers de bois; elle est ornée de versets du koran. Dans la niche qui fait face à la porte d'entrée, le mollah est assis ou plutôt accroupi; les fidèles accroupis en cercle autour de lui tiennent leurs mains ouvertes, les paumes jointes, et semblent y lire des caractères mystérieux. Ni femmes, ni enfants ; Mahomet ne les admet pas dans son sanctuaire. Le mollah murmure sur un rhythme monotone les paroles sacrées.

Nous restons debout près de la porte sans que les fidèles paraissent s'émouvoir de la présence de deux Européens. Il est vrai que M. Radloff n'est pas un étranger pour eux ; leur langue lui est familière ; beaucoup d'entre eux le connaissent personnellement et le mollah est un de ses amis. L'office terminé, après les génuflexions et les prosterneraents d'usage, les fidèles s'écoulent lentement. Je me perds dans la foule, et arrivé à la porte, pour sauver les apparences et ménager la responsabilité de mou bienveillant introducteur, je fais semblant de reprendre les chaussures que je n'ai point quittées. Décidément le symbolisme entre vite dans les mœurs. Le mollah apparaît. M. Radloff veut bien me présenter à lui; le mollah me salue en sa langue : je réponds par un compliment russe ; à ma grande surprise le vénérable Tartare n'entend point cet idiome ; il possède à fond l'arabe et n'a point appris le russe! Il est allé faire à la Mecque le pèlerinage obligatoire pour tout bon musulman; il n'a jamais mis les pieds à Moscou. Je comprends maintenant quels obstacles la différence des religions oppose à l'assim'ilation des peuples allogènes. Tandis que le gouvernement russe s'efforce de les attirer vers l'P^urope, ils tiennent obstinément les yeux tournés vers l'Orient. Le cas échéant, ils n'hésiteraient pas entre Pétersbourg et Gonstantinople. Je commence à comprendre aussi l'étrange rigueur de la loi russe

qui défend au sujet orthodoxe de changer de religion. Cette disposition paraît au premier abord monstrueuse. Il semble absurde qu'un sujet russe ne puisse, sans perdre sa nationalité, passer au protestantisme ou au catholicisme, mais que serait-il arrivé si dans des siècles grossiers la propagande religieuse avait pu s'exercer librement dans l'Orient russe ? n'aurait- on pas vu plus d'une fois les prêtres bouddhistes ou mahométans abuser de l'ignorance du moujik pour l'entraîner dans le paganisme? Etant données certaines formes de la vie sociale chez les allogènes, par exemple la polygamie, la vie nomade, n'aurait-il pas été à craindre que certains paysans russes abandonnassent leur religion pour avoir la faculté de tenir un harem ou de vivre sans domicile? Évidemment ici la religion et la nationalité sont unies par des rapports qui les identifient pour ainsi dire l'une à l'autre, et il n'est pas étonnant que la législation ait pris des mesures pour protéger tout ensemble l'intégrité de l'orthodoxie et l'unité de l'empire.

Le mollah apprend que je m'intéresse aux établissements scolaires, et il m'invite à venir visiter son médressé (école). Chose bizarre! L'enseignement populaire est plus répandu chez les Tartares que chez les Russes. Le pope orthodoxe admet parfaitement que ses ouailles ne sachent pas lire; le mollah considère l'instruction comme inséparable de l'islam.

lii ETUDES SLAVES.

Tout village tartare a sa mosquée, toute mosquée a son école : les deux édifices ont un caractère religieux : l'étude vaut la prière aux yeux du musulman; il est vrai que l'enseignement est dans toutes ses branches dominé par le koran ; la grammaire et la logique s'y rattachent. Comme chez les scolasliques du moyen âge, la philosophie n'est ici que l'humble servante de la théologie. La base des études, ce n'est point la langue russe avec les sciences et les méthodes de l'Occident, c'est l'arabe avec les préceptes du koran ; les manuels que le maître emploie sont d'anciens livres arabes, où la doctrine oscille entre Mahomet et Arislole. Cette éducation développe chez ceux qui la reçoivent un goût tout particulier pour la littérature arabe; les livres arabes deviennent leur lecture favorite. Eu revanche, ils méprisent profondément l'idiome'national.

L'école où j'entrai avec le mollah n'avait en effet rien de commun avec celles de l'Occident : pour tout mobilier des tapis par terre et une planche le long du mur; les élèves accroupis écoutent et répèlent mécaniquement des leçons où la mémoire a plus de part que le jugement. Cette éducation maintient les Tartares sous la domination actuelle de l'ancienne Arabie; une littérature originale ne s'est même pas constituée chez eux ; le peu de livres qu'ils possèdent est écrit dans un jargon mêlé d'arabe, de turc, de persan. Le Tartare commei'çant apprend le

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russe; il en sait assez pour faire ses affaires ; mais les idéeseuropéennes, même sous la forme tempérée où la Russie les apporte, lui restent absolument étrangères. Le gouvernement russe ne pouvait rester indifférent à cet état de choses , il favorise de tout son pouvoir les conversions qui peuvent s'accomplir par la persuasion; mais les principes de tolérance dont il ne s'est jamais départi vis-à-vis des allogènes ne lui permettent pas de tenter les conversions violentes. Depuis quelque temps, il a du moins essayé d'arriver à contrôler les écoles et à en transformer l'enseignement. Il a trouvé un précieux auxiliaire dans M. Radloff; il l'a chargé de surveiller les écoles et de rédiger pour elles des livres élémentaires capables d'y faire pénétrer les idées modernes. En 1872 et 1873, M. Radloff a publié à Kazan trois volumes qui paraissent devoir inaugurer une ère nouvelle dans l'éducation des Tartares : le Bilik ou livre de lectures comprenant des récits moraux, des articles d'histoire naturelle, de cosmographie, des épisodes de l'histoire russe. Le Hisablik ou traité élémentaire d'arithmétique. Ces deux ouvrages sont en tartare. Le troisième, qui est une grammaire russe, est hilingue. M. Radloff s'est efforcé d'écrire autant que possible dans le pur dialecte du pays; il a évité la terminologie arabe et s'est appliqué cà en créer une nouvelle. C'était la partie la plus difficile de sa tâche : la grammaire arabe est jusqu'ici la seule que

l'on ait enseignée dans les médressés. Les Tartares n'imaginent même pas que leur idiome puisse avoir des règles. Mais la grammaire telle que l'ont conçue les grammairiens arabes n'a rien de commun avec le russe ni avec le tartare lui-même. Il a donc fallu créer un ensemble de mots nouveaux. Ce travail ne pouvait pas être l'œuvre du premier venu, et pour l'exécuter il ne fallait pas moins que l'érudition de M. Radloff. Les connaisseurs affirment qu'il a parfaitement réussi.

Je ne sais si le mollah qui nous faisait les hon-^ neurs de son école était au fond bien satisfait de voir son enseignement soumis désormais au contrôle d'un Européen. Toutefois il n'en témoignait rien, et, pour mettre le comble à son obligeance, il nous invita à venir prendre le thé chez lui. Le salon où il nous reçut était entièrement meublé à l'européenne. Le samovar fumait sur la nappe blanche. Tout en nous servant le breuvage parfumé, accompagné de pâtisseries fort peu asiatiques, le mollah s'informait — par interprète bien entendu — de mes voyages et me demandait des nouvelles de quelques-uns de nos orientalistes; les noms de MM. de Sacy et Gaussin de Perceval étaient arrivés jusqu'à lui. Puis il me parla de sa femme, me montra

quelques-uns de ses bijoux et des Ijroderies de perles qu'elle avait elle-même exécutées. Naturellement la dame ne parut point. Ils n'avaient d'autre enfant qu'une petite fille âgée d'une douzaine d'années ; elle se tenait dans la pièce voisine auprès de la porte entr'ouverte, et comme son père lui tournait le dos, elle passait par moment sa tête blanche et rose, et jetait un rapide et discret regard sur les étrangers. Je crois bien que si le père n'avait pas été là, la curiosité enfantine aurait fini par l'emporter sur les prescriptions du koran. Malgré tous mes efforts, je n'ai pas pu décider mon hôte à parler ou à répondre en russe ; il en savait pourtant plus qu'il ne voulait le faire paraître ; mais il mettait une sorte de vanité nationale et religieuse à se réfugier dans les ténèbres de son Orient.

Et pourtant elles se dissipent chaque jour, ces ténèbres ! Kazan est bien aujourd'hui une ville européenne ; notre civilisation a depuis longtemps franchi le Volga ; elle gagne la Sibérie ; elle a planté sa bannière dans l'Asie centrale ; elle va dans quelques années jeter un immense chemin de fer entre la Russie et l'Inde anglaise ; Kazan en deviendra l'une des stations principales. Comment l'inertie musulmane pourrait-elle tenir contre le Ilot toujours

montant du progrès? L'Asie recule sans cessedevant les populations mahométanes du Volga; l'Europe les enveloppe et les étouffe ; bon gré mal gré, il leur faudra entrer dans le mouvement des idées modernes et se laisser assimiler par la Russie, sous peine d'émigrer ou de périr complètement.

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