CHAPITRE VI
Le Guide Murray et la.R\iiiie. — Rien avoir à Vladimir. — La. Porte d'or. — Campagne de la Kliazma. — La cathédrale l'Assomption. — Le texte de la Sainte- Alliance. — Saint-Dmitri. — Une question d'archéologie chrétienne. — Les marchands. — Enseignes parlantes. — Le marchand de cercueils. — Le Traktir et Guillaume Tell.
En ce siècle de voyages et de voyageurs, on ne saurait voter trop de remerciments aux modestes érudits qui publient de bons Guides; Joaane, Murray, Baedeker, sont vraiment, pour le touriste, pour l'archéologue, d'inestimables compagnons; ou ne les apprécie jamais mieux que quand on a le malheur d'être privé de leur secours. C'est ce qui m'est arrivé bien souvent en Russie. Pour les grandes villes, Moscou, Pétersbourg, Kiev, on peut trouver en russe, en français, en allemand, des ouvrages plus ou moins portatifs et suffisamment renseignés; pour la région du Volga entre Nijni et Astrakhan, il y a un guide russe qui, tout incomplet qu'il est, sans plans, ni cartes, peut encore rendre de grands
services aux personnes de bonne volonté. Pour l'intérieur de la Russie, pour la province, nous n'avons qu'unvolume anglais, adopté par la collection Murray ; il est très-complet sur les grands centres ; mais, malgré le zèle et la science de l'auteur, il laisse fort à désirer en ce qui concerne les villes de second et de troisième ordre. La librairie russe obéit rigoureusement à la loi économique de l'offre et delà demande; les Russes voyagent peu dans leur propre pays ; dès qu'ils ont en main ces deux talismans, un passe-port et beaucoup d'argent, ils se précipitent sur l'Allemagne, sur la France, sur l'Italie. Les étrangers que leurs affaires ou parfois la curiosité appellent en Russie ne s'écartent guère des deux capitales. Si par hasard ils sont appelés en province, ils se mettent aux mains d'un indigène qui leur épargne la peine d'observer et de chercher par eux-mêmes. L'indolence moscovite est contagieuse et se gagne vite dans ces pays d'extrême chaleur et de froids extrêmes.
« Vanouchka, disait à son valet de chambre un harine de la petite Russie, ôte-moi mes vêtements, ôte-moi mes bottes... Mets-moi ma chemise de nuit. Fais-moi le signe de croix... Fais ma prière.,, bon... Maintenant je m'endormirai moi-même. »
Pour &'endormir soi-même^ encore faut-il avoir quelque part une [chambre avec un lit quelconque ou du moins un canapé. Sur ce chapitre le Russe n'est guère embarrassé; il promène avec lui une lourde pelisse et un oreiller qui lui assurent partout un coucher tel quel. Il est certain de trouver quelques relations de famille ou d'affaires. Mais l'étranger ne traîne point à sa suite ce lourd et coûteux attirail; il n'a point comme en France, ou en Allemagne, un guide, un indicateur qui puisse lui per* mettre de choisir d'avance un abri ; il ne rencontre point d'affiches dans les gares ou les bateaux à vapeurs; il n'est pas même sûr qu'il y ait un hôtel dans la ville ; généralement cette ville est à 2 ou 3 kilomètres de la btation. Il se sent mal à son aise quand le train s'arrête et le dépose brusquement en pays inconnu ; au moment de quitter ces wagons si confortables, les meilleurs de l'Europe sans contredit, il se sent pris d'une vague inquiétude. La cour de la gare est encombrée de cochers qui vous offrent bruyamment leurs services et sont tout prêts à vous mener dans une auberge quelconque; mais il n'est pas très-prudent de se fier à eux.
lo2 ÉTUDES SLAVES.
Le guide Murray n'indique aucun hôtel à Vladimir, aucun de mes amis n'a pu m'en signaler un ; je n'ai demandé de recommandations pour personne, les devoirs qu'impose l'hospitalité reçue absorbent un temps précieux , et l'on n'est pas toujours maître d'observer à son gré. Par bonheur, j'ai pour compagnon de route un négociant moscovite qui s'est plus d'une fois arrêté à Vladimir. Je l'interroge sur la ville. Mes questions lui semblent bizarres :
— Pour quelle affaire allez-vous à Vladimir ?
— Pour rien. Pourvoir la ville.
— Voir la ville ! Il n'y a rien à voir à Vladimir.
Il serait trop long d'expliquer à mon compagnon barbu que je veux examiner à loisir la Porte d'or, la cathédrale de l'Assomption, l'église de Saint-Dmitri ; que la physionomie même d'une petite ville de province a pour moi un intérêt tout particulier.il ne me comprendrait guère. Je ne voudrais ipas cependant passer pour un espion allemand et j'allègue que, très-fatigué d'une excursion à la foire de Nijni, je voudrais bien me reposer un peu en chemin :
— Eh bien ! allez à la Gostinnitsa Kofeïna. Les lits sont bons. Vous demanderez la chainbre n° 1. C'est tout près de la Porte d'or.
Le négociant avait raison. La Gostinnitsa Kofeïna (hôtel café) est une simple maison garnie, mais on y
vit fort bien. Quanta la Porte d'or, les archéologLies russes m'en avaient parlé avec enthousiasme. Je dois avouer qu'elle ne mérite ni sa réputation ni le nom flamboyant dont elle est baptisée. C'est, en somme, une assez vilaine bâtisse qui pourrait tout aussi bien servir d'entrée à une cour d'auberge qu'à une ancienne capitale. Tout l'intérêt qu'elle éveille, elle le doit aux souvenirs historiques qui se groupent autour d'elle et au privilège qu'elle a d'être le seul monument civil — ou militaire — resté debout dans l'ancienne principauLé de Souzdal. Elle est presque contemporaine de la fondation de Vladimir; elle a soutenu les assauts des princes russes et tartares; elle a eu pour marraine^ si l'on me permet ce mot, la Porte d'or de Kiev, bâtie vers l'an 1020 par le prince laroslav et dont on voit encore les débris dans cette ville.
Kiev est la mère des cités russes suivant l'expression célèbre d'un ancien annaliste; audébut duxi^siècle, le prince laroslav l'entoura d'une enceinte de murs de terre. CetLeenceinte était probablement renforcée de palissades : à l'entrée principale le prince établit une porte de pierre; cette porte était surmontée d'une petite église en l'honneur de l'Annonciation, et cette église était couronnée par une coupole dorée. Les battants de la porte étaient dorés eux-mêmes. Ainsi s'explique une dénomination qui paraît bizarre au premier abord. C'était l'habitude de consa-
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crer ainsi les entrées des places fortes ou des monastères. A Kiev même une chapelle surmonte la porte du fameux couvent Petchershj ; à Vilna, une image de la Vierge, également vénérée par les catholiques et les orthodoxes, a son sanctuaire au-dessus de la porte dite Ostra brama; h Moscou, les portes du kremlin sont ornées d'images sacrées; sous l'une d'entre elles le passant est tenu de se découvrir. Le cocher moscovite qui franchit la harrière de la ville ne manque guère d'ôter son chapeau et de faire le signe delà croix.
Vladimir fat construite au déhut du xii^ siècle par un prince de Kiev qui lui donna son nom. On l'appelle Vladimir Zaliesky, c'est-à-dire au delà des forêts, ou hien encore Vladimir sur la Kliazraa, pour la distinguer d'une autre Vladimir enVolhynie. Elle s'élève sur un promontoire escarpé qui domine la Kliazma et semblait destiné par la nature à recevoir les assises d'une place de guerre. Vers le milieu du xii^ siècle elle devint la capitale de l'Orient russe ; André de Bogolioub laissa Kiev à son frère Gleh et s'établit à Vladimir avec le titre de grandprince. Cette petite ville, aujourd'hui si paisible, continua Kiev, prépara Moscou ; la principauté à laquelle elle donna son nom comprenait sept ou huit provinces de la Russie actuelle. En 1328, le siège de la principauté fut transféré à Moscou; mais jusqu'en 1342 les princes moscovites vinrent se faire sacrer à
Vladimir. Aujourd'hui Moscou a sixcentmille habitants, Vladimir quinze ou seize mille ; Moscou a un Kremlin, des palais impériaux, trois cent soixante églises; à Vladimir il ne reste de sa gloire passée que l3i Porte d'or et deux cathédrales, antiques débris qui n'ont pas même l'air vénérable et qu'un badigeon'p'rofane s'obstine à rajeunir tous les ans.
La Porte d'or fut bâtie en l'an 1164 par André de Bogolioub ; c'est là une date respectable ; mais l'effet de l'édifice est mesquin. Imaginez deux pans de murs blancs rattachés l'un à l'autre par une voûte cintrée ; sous cette voûte il y avait autrefois, paraît-il, une plate-forme de bois qui servait à parlementer avec les Tartares ; au-dessus de la voûte s'élève une chapelle à deux étages, surmontée d'un toit de tôle verte et d'une croix. A droite et à gauche deux demi-tours trapues. Le tout peut avoir 25 mètres de haut. C'est lourd et disgracieux. L'impression générale est encore gâtée par l'isolemenL où se trouve aujourd'hui la Porte d'or. Jadis les remparts de terre venaient s'appuyer sur elle des deux côtés; elle avait alors quelque apparence militaire ; aujourd'hui, pour faciliter la circulation, on a dégagé les deux côtés de la porte ; elle reste isolée et semble regretter le passé.
Si l'architecture civile et militaire n'a point su élever dans ces régions lointaines de plus beaux monuments, leur perte est peu à déplorer. Les
annalistes ont conservé le souvenir d'une porte d'argent et d'une porte de cuivre, qui ne subsistent plus aujourd'hui. Les remparts de terre sont encore reconnaissables ; ils forment une promenade agréable d'oi!i l'on découvre la ville entrecoupée de nombreux jardins; mais le point pitoresque par excellence, c'est la promenade qui s'étend sur l'ancien emplacement du Kremlin, et qui domine à perte de vue la plaine environnante. L'œil embrasse, de là, d'immenses étendues de prairies, de champs labourés, de forêts; peu de villages. Au milieu d'un bouquet d'arbres, le clocher blanc d'une église se détache à l'horizon ; au bas de la colline abrupte, la Kliazma roule des eaux paisibles et peu profondes; quelques izbas grises se groupent autour d'un pont de bois; des gamins barbolent dans l'eau; un troupeau de bœufs s'abreuve dans la rivière; sous le soleil d'août, on dirait une page de Paul Potter égarée au milieu des plaines de la grande Russie.
C'est ici, sur ce promontoire escarpé, que doivent se trouver les grands sanctuaires de Vladimir; c'est ici que, sans consulter ni plan ni cicérone, je suis certain de rencontrer les deux cathédrales de l'Assomption et de Saint-Dmitri. L'emplacement du Kremlin, le point stratégique par excellence, est toujours occupé par les temples les plus vénérés. De lourdes masses blanches se dessinent à travers
l'épaisseur d'un petit Lois : voici les trois coupoles de l'Assomption, les murailles historiées de Saint- Dmitri.
L'impression première que produit la cathédrale de l'Assomption n'est point de nature à effacer celle que la Porte d'or a pu laisser chez le touriste. L'ensemble est tout à la fois maigre et pesant : quatre pilastres divisent la façade en cinq sections, dont les deux dernières s'appuient sur d'épais contre-forts. Sur les murailles percées de fenêtres longues et étroites, courent des pilastres disgracieux brusquement arrêtés par des soubassements, dont le temps et le badigeoii ont émoussé les arêtes ; la porte s'enfonce sous un porche aussi lourd que l'édifice lui-même. L'église date de 11 50 ; j'ai beau chercher, impossiJjle de rencontrer un détail qui puisse charmer la vue ou intéresser l'attention. C'est du style byzantin, me dira-t-on, soit; mais j'aime mieux Saint-Marc de Venise. Dans l'art byzantin, toutes les combinaisons architecturales se rattachent à la coupole ; l'intérieur de l'édifice est presque tout entier occupé par les massifs piliers qui la supportent. L'air manque à la poitrine et l'extase à la pensée. Ce défaut a dû s'exagérer en
Russie : la rareté des matériaux d'une part, de l'autre la rigueur du climat, ont obligé les artistes à restreindre l'étendue des églises et la largeur des fenêtres. L'intérêt de l'Assomplion est donc moins dans le détail architectural que dans les ornements et les souvenirs dont la suite des siècles l'a surchargée. Sur certaines parties des voûtes, on a découvert récemment d'anciennes peintures à fresques dont je n'ai pu voir que le fac-similé : ce sont des ornementations polychromes qui rappellent celles de certains manuscrits grecsduxi^etduxii^siècle.Dureste,' le temple actuel ne se présente pas aujourd'hui sous l'aspect qu'il avait à l'époque de sa fondation ; il fut remanié à diverses reprises et plusieurs fois incendié. En 1238, les Tartares prirent Vladimir d'assaut; l'évêque, les hoyars, la princesse et ses trois fils se réfugièrent dans l'enceinte sacrée : les Tartares amoncelèrent du bois autour de l'église et y mirent le feu.
L'Assomption fut la métropole de la Russie jus« qu'au moment oi^i le métropolitain transféra son siège à Moscou ; elle a continué d'être l'un des sanctuaires les plus vénérés de l'empire. Elle garde dans des cercueils d'argent les reliques de trois princes, qui attirent encore aujourd'hui la vénération des pèlerins, Dei images bardées de lames d'or chargées de perles et de rubis, des lampes en métaux précieux, étincellent sous la lueur blafarde des
cierges ; parmi les cadres suspendus aux murailles, j'ai remarqué le texte authentique de la Sainte- Alliance, signé de la main d'Alexandre I®"". Est-ce un don du mystique empereur? Je ne sais. Je n'ai point visité le trésor, forta-iclie, dit-on, de la sacristie. Ces entassements de perles et d'or, de pesantes chasubles et de vases massifs, éblouissent plus la vue qu'ils ne charment l'imagination. La monnaie métallique est rare en Russie; mais si jamais, dans une crise analogue à notre révolution, ce pays liquide les biens de ses églises, il sera étonné de la quantité de métaux précieux qu'il rendra à la circulation.
Arrivons à la cathédrale de Saint-Dmitri. Dniitri est, comme on sait, la forme slave du mot grec Déniétrios. Saint Démétrios naquit à Thessalonique vers la fin du iii^ siècle, y remplit les fonctions consulaires et mourut martyr de sa foi. C'est un saint batailleur et patriote ; il prit plus d'une fois part — après sa mort — à la défense de sa cité natale attaquée par les Avares ou les Slaves. Monté sur un cheval blanc, couvert d'une armure éclatante, il repoussa plusieurs assauts des barbares. Suivant certains hagiographes, la terreur que ses miraculeux exploits avaient répandue parmi les Slaves contribua à préparer leur conversion au christianisme. Il devint en Orient un saint populaire, et la cathédrale de Vladimir nous atteste qu'au xii^ siècle son
culte s'était étendu bien au delà de la Alacédoine. Saint-Dmitri était fermé à l'heure où je l'ai voulu visiter. L'intérieur seul de cet édilice mérite une sérieuse attention. L'église a la forme d'un parallélogramme un peu plus longquelarge, surmonté d'un tambour à coupole unique. Ceci n'a rien d'extraordinaire ; mais, ce qui l'est plus, ce sont les détails de l'ornementation : les arceaux cintrés des portes, les pilastres qui courent au-dessous de la corniche, présentent des analogies frappantes avec ceux de certaines églises romanes. Des figures sculptées, des' têtes humaines, des animaux accouplés, servent de soubassements aux pilastres, égayent la façade, grimpent sur le tambour de la coupole. Chez nous, ces fantaisies sembleraient bien mesquines; pour la Russie et pour l'époque, c'est de l'art flamboyant. Parmi ces sculptures, l'une des plus remarquables est un groupe figurant un guerrier vêtu à la mode antique, debout dans une espèce de panier auquel deux griffons semblent attachés. Ce groupe se retrouve à Saint-Marc de Venise et à Fribourg en Brisgau. Il représente l'ascension au ciel d'Alexandre le Grand, d'après le roman du pseudo-Callisthène, qui pénétra dans toute l'Europe au moyen âge. En Russie, il se rencontre encore sur la cathédrale de Zaraïsk (gouvernement de Riazan), et sur une monnaie russe du xv° siècle.
On sait, par les annalistes, que certains princes
russes appelèrent chez eux des architectes étrangers. On cite onze églises construites dans la principauté de Souzdal de 1152 à 1194, date à laquelle se rapporte la fondation de Saint-Dmitri. Beaucoup de ces églises portent des traces de détails romans, d'iconographie latine, d'ornementation occidentale. On peut donc supposer que les architectes étrangers qui, à partir de 1152, vinrent s'établir dans la grande Russie, étaient des Occidentaux, des Latins, et qu'ils apportèrent avec eux des influences auxquelles la Russie avait jusqu'alors échappé. Toutefois, ces influences ne se font sentir que dans le détail : le gros de l'œuvre, le plan général, reste conforme au type byzantin, subordonné à la forme impérative du carré parfait, à l'intérieur duquel s'inscrit la croix grecque surmontée d'une coupole. L'église latine, au contraire, s'étend en longueur et dessine au dehors les deux bras de la croix. L'Église orthodoxe n'adniet d'autre ressaut que l'abside, renfermant l'autel séparé des fidèles par l'iconostase, et flanqué de deux chapelles latérales. Elle n'a point de clocher ; les cloches étaient placées sous le porche ou dans une tour indépendante, comme on le voit encore dans une foule d'édifices. Les architectes étrangers, dont nous parlions tout à l'heure, trouvèrent ce plan trop solidement établi pour songer à le modifier. La Russie l'avait reçu de Byzance, elle le garda.
D'où peuvent être venus les artistes étrangers qui apportèrent avec eux ces ornements inconnus? Dans un mémoire lu an dernier congrès archéologique de Moscou, M. le comte Ouvarov suppose qu'ils arrivèrent d'Allemagne par Novgorod et Pskov. Son hypothèse a provoqué d'intéressantes discussions. Elle devait exciter une vive attention à cause de l'autorité personnelle du comte Ouvarov et des préoccupations religieuses et patriotiques que certains Russes rattachent aux questions de ce genre. Pour eux, le monde gréco-slave résume l'idéal de' la grandeur et de la perfection au point de vue du culte et de -l'art. Introduire des étrangers dans ce domaine religieux, c'est en quelque sorte profaner le sanctuaire. J'étudiais un jour, à la hihliothèque publique de Moscou, un missel français du moyen âge orné de délicieuses miniatures ; j'essayai de faire partager mon admiration à un vieux pope qui lisait auprès de moi : « Je n'aime point l'art catholique ,» me répondit sèchement mon ascétique voisin, et il refusa de regarder le manuscrit.
La thèse de M. Ouvarov a donc fait naître une série de mémoires intéressants qui la combattent avec énergie. On s'est efforcé de lui prouver que les ornements qu'il rattachait à l'art occidental étaient connus de l'art chrétien primitif, qui les avait transmis à Byzance aussi Lien qu'à Rome : que les artistes chargés de construire le temple de Saint-
Dmitri avaient pu tout aussi bien venir de Kiev que de Novgorod, que certaines églises orthodoxes offraient en Serbie des détails analogues. M. Ouvarov s'est vigoureusement défendu; il a démontré que les désastres de Kiev au xii* siècle avaient dû annihiler son influence sur la Russie centrale ; quant aux décorations des églises serbes, elles appartiennent au style mauresque. Je ne me sens pas en état d'avoir une opinion décisive sur la question ; je la recommande à nos archéologues. Ce que je sais, c'est qu'en arrivant devant Saint-Dmitri, j'ai été vivement frappé des analogies qu'il offre avec maints de nos édifices religieux. Je n'avais malheureusement sous les yeux à ce moment aucun ouvrage qui pût me fournir des renseignements archéologiques. « La pierre blanche qui forme les murs de cette église, dit simplement le guide Murray, est curieusement sculptée avec des représentations d'animaux, d'oiseaux, ».., Et c'est tout.
Si du moins j'avais pu trouver à Vladimir un manuel quelconque d'histoire locale, unedescription de la ville !... Je l'ai parcourue en vain dans tous les sens ; je n'ai pu mettre la main sur un libraire.
J'ai laissé là le moyen âge pour l'art contemporain, représenté par un certain nombre de casernes badigeonnées (séminaire, institut des filles, gymnases, etc.), etpar les enseignes naïves qui décorentcertains magasins. Ici, le barbier est encore dentiste et chirurgien. Gomme le bon peuple ne sait guère lire, le [rater provoque son attention par des peintures aussi naïves que faciles à comprendre : au panneau de droite, l'artiste en manches de chemise rase un jeune élégant en frac (ceci prétend indiquer que l'établissement est bien fréquenté); sur le panneau' de gauche, le même artiste, lancette en main, pique délicatement le bras d'une dame fort élégante qui contemple rêveuse un bol de sangsues. Le boulanger annonce son industrie par une profusion de pains de bois doré dont il décore la corniche de son magasin. Les merciers, drapiers, confectionneurs, qui garnissent les arcades du grand marché, ne dépeignent point graphiquement leur marchandise, ils la crient; malheur au flâneur qui s'arrête un instant devant leur étalage !
— Que désire le barine? glapit un gamin de quinze ans, aposté, ce me semble, pour faire fuir le client. Suit une énumération sans fin de tous les vêtements possibles et imaginables. Puis revient à la fin l'éternelle formule :
— Qu'est-ce qui peut vous être agréable?
— Que tu me laisses tranquille.
Le drôle, vm peu interloqué, l'ait une pirouetle et se remet à guetter le prochain passant, qui probablement se fera assez longtemps attendre.
Un peu plus loin, je rencontre un marchand de cercueils. Il y en a de rouges et de bleus, de dorés et d'argentés; cercueils neufs et défraîchis, cercueils sur mesure ou de confection. Je dois dire à l'honneur de ce sinistre négociant qu'il a eu la délicatesse de ne point m'offrirses articles.
En somme, Vladimir est. morte, proprette, et assez bien pavée. Un détail qui frappe surtout l'étranger dans ces petites villes de Russie, et même à Moscou, c'est l'absence, l'ignorance absolue de ce que nous appelons la publicité. Le marchand peint sa marchandise ou la crie; mais il ne l'annonce ni dans les journaux, ni par voie d'affichage. A quoi bon? Il y a si peu de gens qui sachent lire et le papier coûte si cherl Vladimir a 16,000 habitants; il n'y a pour cette population et pour tout le gouvernement qu'une petite feuille hebdomadaire rédigée par l'autorité.
Quand le soir arrive, vous cherchez en vain, pour abréger la longueur du temps, un établissement analogue à ces cafés de province où l'on peut lire les journeaux du cru, observer les habitants groupés autour du billard ou de la table de jeu. Rien de semblable dans ces lointaines cités du Nord. Les habitants restent chez eux ou vont à leur club;
rélraiiger n'a qu'à rentrer dans sa chambre, l'hôtel n'ayant point de salle commune, ou bien à tenter fortune dans un de ces trahtirs, où l'odeur du thé alterne avec celle du poisson fumé. Peut-être en son honneur fera-t-on jouer l'orgue mécanique, lepolyorchestrioij dont les mélodies criardes écorchent tour à tour Offenbach ou Glinka, la Marseillaise ou Dieu s&uve le tsar I Précisément dans le traldir ou j'entrai, on était en train de raccommoder le malencontreux instrument; pour s'assurer de son jeu, on lui faisait répéter l'ouverture de Guillaume Tell, et notamment la grande fanfare du final. Il fallait l'entendre alors enfler sa petite voix pour aboutir à un couac désespérant. Cette cacophonie m'a renvoyé à l'hôtel plus tôt que je n'aurais voulu. Aussi bien, avais-je depuis longtemps fini de lire les deux seuk journaux que possédât l'établissement.
Malgré la longueur et l'ennui d'une soirée maussade, je ne regrette point les vingt-quatre heures que j'ai passées à Vladimir. Saint-Dmitri vaut à lui seul le voyage. M. de Gustine ne l'avait point regardé quand il écrivait cette phrase peu exacte : « L'aspect de Vladimir est celui de l'éternelle ville russe dont le type.n'est que trop commun. » Sans doute la ville est monotone, mais il y a des détails locaux qu'il faut savoir découvrir et observer.