‹ Études slaves; voyages et littératureChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La littérature populaire et son rôle dans la science. — Récentes publications. — Travaux de M. Ralston. — Pittoresc[ue inconnu. — Héros malfaisants : la Baba Vaga, Kochlcheï , l'immortel. — L'œuf fatal. — Les Vampires. — Histoire de la belle VasiUssa.

La destinée de la littérature populaire n'est pas sans analogie avec celle d'une de ses héroïnes favorites, Cendrillon, la sœur cadette longtemps méprisée, confinée au foyer paternel, puis un jour, par un soudain retour de fortune, offerte aux hommages d'une cour hrillante, élevée au rang suprême de la royauté. Pendant des siècles, le conte populaire est resté relégué au sein des classes rustiques, ignoré et dédaigné par celles qui se croyaient plus cultivées. Cependant il a pénétré dans la littérature sous plus d'un déguisement, grâce à la complicité de quelque bel esprit curieux et sceptique, Perrault par exemple. Toutefois ces ornements empruntés, qui ont fait le succès de Peau-d'âne ou de Barbe-Bleue, ne sont point du goût de la science rao-

derne : elle les rejette avec indignation ; elle recherche les textes dans toute la pureté, la nudité primitive, elle introduit l'Ogre et le Petit-Poucet, fort surpris d'un tel honneur, dans le grave conseil où se discutent les problèmes delà mythologie indoeuropéenne et de la littérature comparée. A vrai dire, on n'est pas encore absolument d'accord sur la façon de comprendre ces fantaisies tour à tour naïves, bizarres, sublimes, parfois même, avouonsle, complètement inintelligibles. Tandis que les uns y voient l'exposition des phénomènes cosmiques et trouvent dans Barbe-Bleue la trace d'un « mythe solaire, » les autres y cherchent simplement des allégories morales ou des traditions historiques; mais, avant d'entrer dans ces questions abstruses que soulève l'interprétation des contes, il faut s'inquiéter d'en établir le texte exact, d'en coUationner les variantes, de noter les éléments indigènes et étrangers qui les ont constitués. C'est là une tâche difficile, dangereuse même, car, dans certains pays, en Russie par exemple, il n'est pas toujours commode, il est quelquefois malsain et mortel d'aller étudier au foyer du paysan la littérature populaire. Pendant longtemps, on s'est contenté d'étudier les contes populaires de la Russie sous la forme incorrecte que leur avaient donnée les entrepreneurs de librairie à bon marché, les vendeurs de livres imprimés sur papier de tilleul {lubochnuija knigy).

Ces publications ont obtenu et gardent encore une vogue considérable; mais les littérateurs de bas étage qui les ont compilées ont moins songé à la pureté des textes, à la collation des variantes, qu'à l'intérêt dramatique dn récit. Sur des thèmes nationaux, ils ont brodé des ornements étrangers, ils ont emprunté plus d'un conte à l'Allemagne, a la France, à l'Italie, et l'on ne peut guère se fier à eux pour connaître les traditions originales du peuple russe. On s'exposerait à de lourdes erreurs en signalant des rapprochements intimes entre deux textes ilont l'un ne serait guère que la traduction de l'autre. Ainsi on ne saurait aujourd'hui attacher un sérieux intérêt aux Contes russes {Riissische Volksmœrchen) publiés en 1831 à Leipzig par Dietrich. A l'époque où ce recueil parut, il n'existait pas encore d'édition critique des textes originaux. Ce n'est que depuis une quinzaine d'années qu'on s'est occupé sérieusement de les recueillir. On a vu paraître successivement la collection d'Afanasief, qui ne compte pas moins de huit volumes, celles de Kudyakov et de Tchoudinsky. Un savant de la Petite-Russie, M. Roudchenko, a édité deux volumes de contes de cette région, recueil fort précieux, mais malheureusement difficile à consulter, même pour les Russes, car le dialecte dans lequel il est écrit réclame un vocabulaire spécial qui n'existe point encore, et que le gouvernement de Saint-Pétersbourg se soucie peu

de voir mis au jour. Sauf dans quelques recueils allemands, on n'a guère tiré parti en Occident des richesses accumulées dans ces diverses publications. Un écrivain anglais, M. Ralston, est le premier qui les ait mises à profit dans son ouvrage sur les Chants populaires de la Russie *.

Aujourd'hui M. Ralston s'attaque directement aux contes russes, dont ses études antérieures lui ont facilité l'accès et l'intelligence. M. Ralston lit avec aisance des textes qui ne sont pas toujours aisés à entendre; il connaît les interprétations et les commentaires auxquels ils ont donné lieu. Il a des notions approfondies sur les. contes populaires dans les littératures indienne, germanique, Scandinave, et dans les littératures slaves, en tant du moins qu'elles lui sont accessibles par des traductions. Grâce aux renseignements techniques, aux nombreuses références qu'il fournit, le nouvel ouvrage de M. Halston est de nature à intéresser vivement les ethnographes et les mythologues de profession ; grâce aux détails pittoresques, à la saveur et à l'étrangeté des récits, que l'auteur traduise ou analyse, il charme ceux qui, comme le fabuliste, trouvent « un plaisir extrême » à s'entendre conter Peau d'âne^ sans s'in-

]. Songs of Ihe Russian People, Londres 1872, EUis , Greeii and C». Voir sur les travaux antérieurs de M. Ralston, l'article de notre Monde slave intitulé ; Les écrivains anglais et la Russie. (1 vol. iu-12, librairie académique, 1873.)

LES. CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 171 quiéter de savoir si l'aimable héroïne a quelque rapport avec le soleil, et si les Védas ont une part quelconque à revendiquer de ses aventures. M. Ralston n'a pas traduit moins de cinquante et un récits, et, sans négliger les problèmes qu'ils soulèvent, il en réserve le plus souvent la discussion a des travaux ultérieurs. Il choisit de préférence ceux qui peuvent nous donner une idée de la vie et des mœurs du paysan russe. Ce sont les plus rares. Le merveilleux intéresse surtout l'imagination du moujih", il se plaît à s'égarer dans des régions idéales peuplées de rois, de princesses et de monsires fantasques qui n'ont rien à démêler avec la vie sociale et économique. Il serait difficile de trouver dans ces récits des détails propres à nous éclairer sur les rapports du paysan et du seigneur à l'époque du servage ; en revanche, on y peut noter en maint endroit les traits distinclifs de la terre russe, le pittoresque spécial des vastes landes, des forêts murmurantes, des étangs silencieux, des izbas noires où la famille se groupe autour du poêle immense. « Ça sent la chair fraîche! y> s'écrie l'ogre de Perrault; « casent la Russie, » disent souvent les monstres ou les mauvais génies des contes populaires. Ces paroles pourraient servir d'épigraphe au volume de M. Ralston. 11 y a là un parfum local, une saveur de terroir qui surprend agréablement le lecteur peu familier avec ce monde ignoré. Dans un chapitre prélimi-

naire, l'auteur a groupé les contes qui lui paraissent caractériser le mieux la vie intime du peuple russe; ensuite il passe successivement eu revue les contes mythologiques, les histoires de sorcellerie et de reveuants, comme les légendes pieuses. Il a laissé de côté les récits où les animaux jouent le principal rôle, trouvant qu'il n'avait plus rien à dire après M. de Gahernatis. Ce n'est pas un mince honneur pour l'écrivain italien que cet hommage venant d'un juge compétent comme l'est M. Ralston. Sans chercher plus que ne l'a fait l'auteur anglais à démêler les éléments indo-européens ou exotiques qui entrent dans la trame des contes populaires, on voudrait relever ici quelques détails qui semhlent particuliers aux contes russes, mettre en lumière quelques personnages qui jouent dans ces drames naïfs le rôle principal, et qui ne se rencontrent pas sous les mêmes traits dans les récils d'autres nations européennes.

Les incarnations du mal sont fréquentes dans les contes russes. Le peuple qui a heaucoup souffert soit des Tartares, soit des souverains et des nohles, soit des rigueurs d'un âpre climat, s'est plu évidemment à multiplier les formes de la misère : elle finit sans doute en général par être vaincue, mais au prix de quelles épreuves et de quels combats I Les êtres malfaisants revêtent tour à tour l'un ou l'autre sexe. L'un des plus redoutables est la sorcière

nommée baba-yaga. Elle a des liens de parenté avec les ogresses et les lamies de notre monde classique. C'est une vieille, grande, maigre, aux cheveux épars; elle demeure dans une hutte perchée « sur un pied de poule. » C'est dans cette espèce de colombier qu'elle repose la nuit; son long' nez passe à travers le toit de ce réduit, qui se dresse sur la lisière d'une forêt. La porte est tournée vers la forêt ; mais certaines paroles magiques ont la vertu de faire pivoter la hutte sur sou support. Parfois la yaga-haba loge dans une maison ordinaire au milieu d'un enclos ; les murs de cet enclos sont faits d'ossements humains. Sa manière de voyager n'est pas moins singulière que son habitation ; elle monte dans un mortier qu'elle met en mouvement avec un pilon ; elle eflace avec un balai les empreintes que ce véhicule laisse sur le sol. La nuit et le jour sont à ses ordres, et tout le monde animal lui obéit. C'est le plus effroyable croquemitaine des contes russes. Une mauvaise marâtre lui envoie sa belle-fille pour qu'elle la fasse périr; mais la jeune fille reçoit d'un génie bienveillant, le chat de la sorcière, des conseils qui lui permettent d'échapper à tous les pièges, et des talismans qui la protègent dans sa fuite. La yaga-baba poursuit sa victime; une course formidable s'engage, le mortier bondit, dévore l'espace, la jeune fille jette derrière elle une servielte magique qui se change en un large tleuve. La yagu-

baba retourije chez elle frémissante de rage; elle ramène ses troupeaux de bœufs, leur fait boire la rivière et poursuit son chemin. La jeune fille jette son peigne à terre, une forêt touffue s'élève à l'instant; la sorcière s'arrête, et la victime est sauvée. Tantôt la baba-yaga se plaît à tuer les gens pour les dévorer, tantôt, comme la Méduse antique, elle pétrifie ses ennemis. Le plus souvent elle vit soli- • taire ; mais dans certains récits elle a des filles qu'elle marie et dont elle veut tuer les jeunes époux ; prévenus à temps, ils troquent leurs vêtements ' contre ceux de leurs femmes, qui périssent à leur place. Quelquefois la baba-yaga renvoie avec des présents les privilégiés qu'elle a daigné épargner. Il est à remarquer que ce personnage bizarre ne figure^ point dans les récits de la Petite-Russie, tandis qu'on le retrouve sous des formes moins horribles en Bohême et en Pologne. C'est là un curieux argument contre la théorie qui veut isoler la Grande-Russie du monde slave pour la rejeter à tout prix dans le monde touranien. Sans beaucoup de hardiesse, on peut voir dans la baba-yaga la personnification du vent impétueux qui sévit dans les plaines immenses, efface avec son souffle la trace des pas humains et s'arrête comme épuisé à la lisière des grands bois, dont il ne peut entamer les profondeurs. Au témoignage d'un savant mythologue tchèque, M. Erben, la baba-yaga s'appelle parfois la yaga-bura (la tem-

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 175 pête) *. Dans la Russie mévidionale, elle cède la place à la viedma, qui se rapproche plus des types fantastiques que nous connaissons.

Le compère de la baba-yaga, c'est Kochtcheï l'immortel. Kochtcheï paraît venir du mot russe kost qui signifie os ; il indique soit la maigreur de cet être malfaisant, soit la vertu qu'il a de dessécher ou de pétrifier ses victimes. Dans une histoire qui rappelle par certains côtés notre Barbe-Bleue, la princesse Maria Morevna part pour la guerre, et laisse à son mari les clefs du palais en lui recommandant surtout de ne point pénétrer dans certain cabinet mystérieux. Naturellement le prince s'empresse d'ouvrir, et reconnaît dans ce réduit Kochtcheï, l'immortel Kochtcheï; douze chaînes le tiennent attaché aux murailles.

— Aie pitié de moi, donne-moi à boire ; voici dix ans que je suis enchaîné ici, s'écrie le misérable.

Le prince cède aux supplications de Kochtcheï, qui, sitôt désaltéré, reprend sa force primitive, brise ses chaînes et s'élance en vomJssant des menaces de vengeance contre la femme de son bienfaiteur. Le prince part à la recherche de Maria Morevna : Kochtcheï le saisit et l'enferme dans un tonneau, qu'il précipite au fond de la mer. Il en sort, grâce au secours d'oiseaux merveilleux, traverse trois fois neuf contrées, arrive dans le troisième royaume ; là il

l. Article Jezi Haba, dans le lYauc?»»/ slovnik. Prague 1S65.

rencontre la yaga-baba, lui dérol^e une jument merveilleuse, qui atteint le cheval de Kochtcheï. Un duel formidable s'engage; la jument du prince brise d'une ruade la tête de Kochtcheï ; son maître l'achève avec sa massue, le brûle sur un bûcher et jette ses cendres au vent. Kochtcheï l'immortel finit le plus souvent par être tué ; mais il a la vie dure, il le sait et défie ses adversaires.

— Où est ta mort? lui demanda un de ses ennemis, le prince Ivan.

— Ma mort? Elle est là-bas sur un chêne. Sur' ce chêne, il y a une cassette, dans la cassette un lièvre, dans le lièvre un canard, dans le canard un œuf, — dans cet œuf est ma morl.

Et voilà le prince parti à la recherche de cet œuf fatal. Chemin faisant, il rencontre divers animaux auxquels il sauve la vie : un loup, un corbeau, un poisson. Il trouve le chêne et la cassette : la cassette ouverte, le lièvre se sauve, le loup court après et le saisit ; un canard sort de ses entrailles et s'envole, le corbeau le rattrape dans les airs. Le prince fouille les entrailles du canard, prend l'œuf; mais il a la malheureuse idée de le laver dans la mer; l'œuf tombe au fond des eaux. Le poisson le rapporte : Ivan le brise ; Kochtcheï meurt. Explique qui pourra le sens mystérieux du récit. Cette mort de Kochtcheï, qu'il faut poursuivre à travers tous les éléments, avec le concours des auxiliaires les plus divers,

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 177 n'est-ce pas le symbole du mythe lui-même? Il se dérabe à travers les éléments; il faut pour l'atteindre la vitesse du loup, le vol de l'oiseau, les nageoires du poisson, — et quand enfin vous avez brisé l'œuf, tué Kochtcheï, saisi le mythe, il vous échappe pour reparaître sous une autre forme, — car lui aussi, il est immortel.

A défaut de Kochtcheï, le conte russe ne manquerait pas de sinistres personnages prêts à jouer son rôle. Tel est par exemple le LicJio. 11 se présente sous les traits d'une horrible vieille, toujours prête à dévorer ceux qui viennent la visiter. Comme le cyclope de l'antiquité, elle n'a qu'un œil; un malin forgeron parvient à crever cet œil, et, comme Ulysse chez Polyphème, il s'enfuit non pas en se cramponnant au ventre du bélier, mais en s'enveloppant de sa pelisse et en se traînant à quatre pattes. Ailleurs le mal s'appelle encore Gore (malheur), Beda (misère] , Niijda (le besoin). Il s'attache à ses victimes et ne les lâche plus ; l'imagination effarée du moujik multiplie à loisir le nombre de ces êtres dangereux. Les jours néfastes, le vendredi par exemple {Piatnitsa), sont considérés comme de vivantes créatures. C'est là une curieuse association d'idées chrétiennes et de réminiscences païennes. Dans les contes où apparaissent l'esprit des eaux, le Vodiany, et le Liechij, esprit des bois, les souvenirs du paganisme dominent entièrement.

L'un des chapitres les plus intéressants de M. Ralston est celui qu'il a consacré au vampirisme. La croyance aux vampires est une superstition essentiellement slave. M. Littré, dans son savant dictionnaire, signale le mot vampire comme venu de l'Allemagne au siècle dernier, mais n'étant pas d'origine germanique. C'est en effet un mot slave que nous trouvons dans les langues russe, tchèque et polonaise sous la forme oupir, d'où l'on peut déduire une forme archaïque vompir. Cette croyance, familière à différents peuples, s'est développée dans les pays où la race slave a vécu, où l'histoire révèle son influence, chez les Grecs, les Albanais, dans l'Allemagne orientale. Dans la Russie-Blanche et la Petite-Russie, le vampirisme est surtout populaire. Un être humain qui a exercé en son vi\:anl le métier de sorcier, qui s'est tué, qui a été maudit par l'église ou par ses parents, prend un lugubre plaisir à se rappeler par des apparitions ou des persécutions bizarres au souvenir de ceux qui l'ont connu sur la terre. Celui qu'un vampire a fait périr peut luimême se transformer en vampire. Un cadavre sur lequel un chat a sauté, un corbeau volé devient l'hôte du démon. Le vampire épouvante les paysans par ses cris nocturnes, guette dans les carrefours les voyageurs attardés, pénètre dans les i:^bas pour y sucer le sang des enfants endormis. Si ses mains sont devenues inertes pour être restées trop long-

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 179 temps croisées dans le tombeau, il a recours à ses dents, dures comme l'acier, qui lui servent à ronger tous les obstacles. En répandant à l'avance du sel en poudre sur le sol de ïizba, on peut suivre jusqu'au tombeau, qu'il regagne au chant du coq, la trace de ce sinistre rôdeur. Grâce à Dieu, on sait comment le détruire : il faut le transpercer avec un bâton de tremble qu'on enfonce d'un seul coup dans son ventre ; un autre coup le ramènerait à la vie.

Est-ce à dire que ces êtres néfastes, — sorcières, géants malfaisants, esprits des eaux et des bois, vampires, — occupent seuls l'imagination du paysan russe, et qu'elle n'ait pas rêvé de plus bienfaisantes créatures ? Non assurément. Nous rencontrons dans les contes russes maintes figures d'adorables princesses, de rois vaillants, d'animaux compatissants aux misères de l'homme, d'êtres surnaturels qui luttent victorieusement contre le mal, guérissent les blessures des vaincus et rappellent les morts à la vie. Dans des régions lointaines, la nature a dissimulé deux sources d'eaux merveilleuses, Veau morte, qui cicatrise les plaies les plus profondes. Veau vivante, qui rend la force et la jeunesse. L'oiseau de feu, Jar Ptitsa, se plaît à seconder les entreprises des amants. Ses plumes brillent comme de l'or, ses yeux comme du cristal : il demeure dans une cage dorée; mais il n'y est point enfermé. Pendant la nuit, il s'envole dans les jardins, que ses ailes éclai-

rent de mille feux. Une seule de ses plumes suffit à illuminer une chambi'C tout entière. Il s'endort au lever du jour, et ne se réveille qu'au coucher du soleil. L'oiseau de feu, — que je soupçonne de n'être pas sans quelque analogie avec la lune, — appartient au monde de la fantaisie ; mais il est plus d'un conte consacré aux aventures des animaux où le mythe doit être aussi peu cherché que dans les fables de Krylov ou de La Fontaine. Parmi ces récits, il en est de fort amusants et qui font grand honneur à Vhumour du paysan russe. Quels bons tours le chat et le renard jouent aux animaux les plus redoutés, par exemple au loup et à l'ours I Le faible triomphant du fort par la ruse, c'est là un thème bien fait pour tenter l'imagination populaire. Dans son instinct égalitaire, le peuple va jusqu'à donner le plus beau rôle au paysan imbécile, nigaud [durak), à celui que tous ont méprisé, insulté, battu, et qui finit par accomplir des merveilles de bravoure, de sagesse, par épouser une belle princesse et par régner sur un grand royaume. Il y a là, ce semble, un côté démocratique, sur lequel M. Ralston n'a peut-être pas suffisamment insisté.

Je voudrais maintenant donner une idée du conte russe en citant l'an des plus curieux et des meilleurs qu'ait produits la littérature populaire. Voici l'histoire de la belle VnsiUssa.

LES COxXTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 181

Dans un certain royauijie vivait un marchand. Il vécût marié douze années ; mais il n'avait qu'une fille, la belle Vasilissa. Elle avait huit ans quand sa mère mourut. Sur son lit de mort, la femme du marchand appela sa tille, tirade son lit une poupée, la lui donna et lui dit : — Chère Vasilissa,' écoute mes dernières paroles, et sois-y obéissante. Je vais mourir : avec ma bénédiction maternelle, je te lègue cette poupée. Garde-la toujours, ne la montre à personne; si quelque malheur t'arrive, donne à manger à ta poupée et demande-lui conseil. Une fois nourrie, elle t'indiquera un remède contre tes soucis. — Là-dessus, la mère embrassa son enfant, et mourut.

Après la mort de sa femme, le mari la pleura pendant le temps convenable, puis il se mit à songer à se remarier. Il était riche ; une certaine veuve captiva son cœur; elle était d'un âge raisonnable, et avait deux filles du même âge que Vasilissa. Elle devait être tout ensemble une bonne maîtresse de maison et une mère expérimentée. Le marchand épousa donc la veuve; mais il s'était trompé, il ne trouva point en elle une bonne mère pour Vasilissa. Vasilissa était la plus jolie fille du village ; sa bellemère et ses belles-sœurs devinrent jalouses de ses charmes et lui imposèrent toute espèce de travaux. Elles espéraient que le travail la ferait maigrir, que le soleil et le vent baieraient son teint. La vie lui était devenue à charge. Vasilissa supportait tout

avec résignation j chaque jour, elle devenait plus brillante et plus fraîche; au contraire lahelle-mère et ses filles maigrissaient et se fanaient de dépit, bien qu'elles restassent toujours assises, les bras croisés, comme de grandes dames.

Comment tout cela arrivait-il? C'était la poupée de Vasilissa qui l'aidait. Sans cette aide, comment Vasilissa serait-elle venue à bout de tous ses travaux? Elle ne mangeait jamais toute sa nourriture; elle gardait le morceau le plus délicat pour sa poupée. La nuit, tandis que tout le monde dormait, elle s'enfermait dans sa chambrette, et elle régalait sa poupée en lui disant : — Mange, petite, mange; aide-moi dans ma détresse. Je vis dans la maison de mon père ; mais je ne sais jamais ce que c'est que le plaisir ; ma méchante belle-moi'e veut me faire quitter la lumière du monde. Indique-moi le moyen de rester en vie. Que dois-je faire?

La poupée mangeait, puis elle lui donnait des avis, la consolait dans son chagrin, elle jour suivant elle faisait tout le travail de Vasilissa. La jeune fille n'avait qu'à se divertir à l'ombre en cueillant des fleurs; toute sa besogne était finie à temps. Les lits étaient faits, les seaux remplis, les choux lavés, le poêle allumé. En outre la poupée indiquait à Vasilissa des herbes qui la préservaient du hâle, Elle vivait heureuse avec sa poupée.

Plusieurs années s'écoulèrent. Vasilissa grandit

et arriva en âge d'être mariée. Tous les jeunes gens du village demandèrent sa main; personne ne fit attention aux filles de sa belle-mère. Celle-ci devint plus méchante que jamais. Elle répondait à tous les prétendants : — Nous ne marierons pas la cadette avant les aînées. — Et après avoir expédié les prétendants, elle battait Vasilissa pour soulager son dépit.

Il arriva une fois que le marchand eut à quitter sa maison pour aft'aires pendant un certain temps. La belle-mère alla vivre dans une autre maison. Près de cette maison, il y avait une forêt épaisse; dans une clairière de cette forêt s'élevait une izba. Dans celte izba vivait une baba-yaga. Elle ne laissait personne approcher de sa demeure ; elle dévorait les gens comme des poulets.

Une fois installée dans sa nouvelle demeure, la femme du marchand envoyait sans cesse Vasilissa dans la forêt, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre; mais la jeune fille revenait toujours saine et sauve, la poupée lui indiquait le chemin, et ne la laissait jamais aller près de la demeure de la baba yaga,

La saison d'automne arriva. Un certain soir, la belle-mère distribua leur tâche à ses trois filles : à l'une de la dentelle, à l'autre des chaussures à tricoter, à Vasilissa de la toile à tisser. Elle emporta successivement toutes les lumières de la maison, ne

laissant qu'une chandelle allumée dans la chambre où les jeunes filles -travaillaient, et elle alla se coucher. Les jeunes filles travaillaient, travaillaient : la chandelle eut besoin d'être mouchée ; l'une des filles prit les mouchettes, et d'après les ordres de sa mère elle éteignit la bougie, comme par accident.

— Que faire maintenant? dirent les jeunes filles. Il n'y a point une étincelle de feu dans la maison, et notre tâche n'est pas finie. IL faut aller chez la baba-yaga lui demander de la lumière !

— Mes épingles me donnent assez cle lumière, dit la dentellière.

— Je n'irai point, répondit la tricoteuse, mes aiguilles me donnent assez de lumière.

— Vasilissa, il faut que tu ailles chercher de la lumière, crièrent-elles toutes deux ; va'chezla babayaga. — Et elles poussèrent Vasilissa hors de la salle.

Elle monta dans son réduit, mit devant la poupée un souper qu'elle avait préparé d'avance. — Mange, petite, et exauce ma prière ; on m'envoie chez la baba-yaga pour chercher de la lumière ; elle me dévorera.

La poupée soupa; ses yeux brillèrent comme des lumières. — Ne crains rien, chère Vasilissa. Va où l'on t'envoie. Prends seulement bien soin de me garder toujours avec toi. Tant que je serai avec toi, il ne t'arrivera aucun mal chez la baba-yaga.

LES COiNTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 185

Vasilissa se prépara, mit la poupée dans sa poche, "fit le signe de la croix, et s'en alla dans la forêt profonde.

Elle marclîe en tremblant. Tout à coup un cavalier passe au galop. Il est blanc, vêtu de blanc; il monte un cheval blanc, avec des harnais blancs. Le jour commence à luire.

Elle continue sa marche : un second cavalier passe; il est rouge, vêtu de rouge, monté sur uu cheval rouge ; le soleil se lève.

Vasilissa marcha toute la nuit et le jour suivant; le soir seulement, elle atteignit la clairière où s'élevait la demeure de la baba-yaga. Une palissade d'ossements humains l'entourait; elle était surmontée de crânes où les yeux étaient restés; les montants des portes étaient des tibias humains, les loquets des bras ; en guise de serrure, il y avait une bouche garnie de dents aiguës.

Vasilissa était hors d'elle-même de terreur ; elle se tenait immobile, comme rivée au sol. Tout à coup un autre cavalier passa ; il était noir, tout vêtu de noir, monté sur un cheval noir. Il arriva en galopant jusqu'à la porte de la baba-yaga, et disparut comme s'il s'était enfoncé dans la terre. La nuit tomba, mais l'obscurité ne dura pas longtemps ; les yeux des crânes se mirent à briller, et toute la clairière devint aussi lumineuse qu'en plein midi. Vasilissa frémit de terreur ; cependant elle s'arrêta où

elle se trouvait, ne sachant de quel côté s'enfuir. Bientôt elle entendit dans toute la forêt un bruit épouvantable. Les arbres craquaient, les feuilles sèches frémissaient ; de la forêt sortit la baba-yaga ; elle était assise dans un mortier ; elle le faisait marcher avec un pilon, elle effaçait ses traces avec un balai; elle arriva jusqu'à la porte, flaira l'air tout autour d'elle et s'écria : — Huml hum I ça sent la chair russe. Qui est ici?

Vasilissa, horriblement effrayée, s'avança vers la sorcière, s'inclina profondém.ent, et dit : — C'est moi, la mère; mes belles-sœurs m'ont envoyée pour vous demander de la lumière.

— Fort bien, dit la baba-yaga. Si tu veux venir avec moi un instant et faire un petit travail pour moi, je te donnerai de la lumière. Sinon, je te mangerai. — Elle se tourna alors vers la porte en criant : — Palissade solide, sépare-toi I large porte, ouvre-toi !

La porte s'ouvrit, et la baba-yaga entra en sifflant; Vasilissa la suivit, tout se referma. Quand elles furent entrées dans la salle, la baba-yaga s'étendit tout de son long et dit à Vasilissa : — Tire ce qui est dans le four, j'ai faim.

Vasilissa alluma une torche à l'un des crânes de la palissade, tira les mets du poêle, et les servit à la baba-yaga. Il y en avait au moins pour douze personnes. Pais elle sortit de la cave du livas, de

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE. 187 l'hydromel, de la bière et du vin. La sorcière but fout, mangea tout. Elle ne laissa à la jeune fille que des miettes, une croûte de pain, un morceau de cochon de lait.

La baba-yaga se coucha et dit ; — Quand je sortirai demain matin, aie bien soin de nettoyer la cour, de balayer la maison, de cuire le dîner, de préparer le linge. Puis va au grenier, prends quatre sacs de blé et retires-en tous les grains étrangers. Que tout cela soit fait à temps, sinon je te mangerai.

Après avoir donné ces ordres, la baba-yaga se mit à ronfler. Vasilissa servit à sa poupée les restes du souper, fondit en larmes, et lui dit : — Maintenant, petite, mange et écoute ma prière. La babayaga m'a imposé une rude besogne, et elle me menace de me manger, si je ne fais pas tout. Viens à mon secours.

La poupée répondit : — Ne crains rien, belle Vasilissa. Soupe, dis tes prières, et va dormir. La nuit porte conseil.

Vasilissa s'éveilla de grand matin, mais la babayaga était déjà debout. La jeune fille regarda par la fenêtre. La lumière des yeux s'éteignait dans les crânes. Tout à coup apparut un cavalier blanc, et tout s'illumina. La baba-yaga sortit dans la cour et siffla ; un mortier, un pilon et un balai arrivèrent devant elle. Le cavalier rouge apparut, le soleil se

leva. La haba-yaga s'assit dans le mortier et sortit de la cour dirigeant sa course avec le pilon, effaçant ses traces avec le balai.

Vasilissa resta seule. Elle examina la maison de la baba-yaga, s'étonna de l'abondance qui y régnait en toute chose, et se demanda avec inquiétude par quelle besogne elle devait commencer. Elle leva les yeux, tout était déjà fait ; la poupée avait nettoyé le blé jusqu'au dernier grain. — Ah ! tu m'as sauvée, s'écria Vasilissa, tu m'as arrachée au danger I

— Tout ce que tu as à faire maintenant, c'est de préparer le dîner, repondit la poupée en se glissant dans la poche de Vasilissa. Prépare-le pour l'amour de Dieu, et prends quelque repos.

Vers le soir, Vasilissa mit la table, et attendit la baba-yaga. Le jour baissa, le cavalier jioir apparut un instant à la porte, tout devint sombre ; seuls les yeux des crânes brillèrent. Les arbres commencèrent à craquer, les feuilles à bruire. La sorcière arriva. Vasilissa sortit à sa rencontre.

— Tout est fait? demanda la yaga.

— ' Regarde par toi-même, répondit Vasilissa.

La baba-yaga examina tout, et, furieuse de n'avoir rien à reprendre, elle dit : — Bien ! bien ! fort l^ieni — Puis elle cria : — Mes serviteurs, amis zélés, voici du grain à moudre.

Trois paires de mains apparurent, ramassèrent le blé et l'emportèrent. La sorcière soupa, se mit

au lit et donna de nouveaux ordres à Vasilissa. — Fais exactement ce que tu as fait hier, seulement prends dans le grenier la graine de pavot qui s'y trouve, et nettoie-la grain à grain de la terre qu'on y a mêlée par méchanceté.

La vieille se tourna vers le mur pour ronfler, et Vasilissa se mit à servir sa poupée. La poupée mangea, et répéta à Vasilissa ce qu'elle lui avait dit la veille. — Prie Dieu, et va dormir. La nuit porte conseil. Tout sera fait, chère Vasilissa.

Le lendemain matin, la baba-yaga sortit de nouveau dans son mortier; Vasilissa' et sa poupée se mirent immédiatement à l'œuvre. La sorcière revint, regarda tout, et s'écria : — Mes fidèles serviteurs, amis zélés, pressez la graine de pavot pour en faire de l'huile.

Trois paires de mains apparurent, saisirent la graine de pavot et l'emportèrent. La baba-yaga se mit à table. Elle mangeait; Vasilissa se tenait silencieuse auprès d'elle.

— Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda la sorcière; on te dirait muette.

— Je n'ose pas, répondit Vasilissa; mais, si tu le permets, j'ai quelque chose à te demander.

— Demande, mais toute question ne porte pas bonheur; qui sait trop vieillit vite.

— Je veux seulement l'interroger sur quelque

chose que j'ai vu. Quand je venais ici, un cavalier

a passé sur un cheval blanc, il était' blanc lui-même

et vêtu de blanc. Qui était-ce?

— ■ C'était mon jour brillant, répondit la babayapfa.

— Ensuite a passé un autre cavalier sur un cheval rouge, il était rouge et vêtu de rouge. Qui était-ce?

-=- C'était mon soleil rouge.

— Et qui était le cavalier noir qui passa près de moi juste à votre porte?

— C'était ma nuit noire ; tous sont mes serviteurs. Vasilissa pensait aux trois paires de mains, mais elle ne dit rien.

— Pourquoi ne demandes-tu plus rien? dit la baba-yaga.

■—C'est assez, la vieille, tu as dit toi-même : Qui sait trop vieillit vite.

— Tu as bien fait de ne parler que de ce qui se passe hors de chez moi. J'aime à laver mon linge sale en famille; quant aux gens curieux,... je les mange. Maintenant une question. Comment fais-tu la besogne que je t'impose ? .

— La bénédiction de ma mère m'assiste, répondit Vasilissa.

~ Eh ! eh 1 qu'est-ce que cela ? Sors de chez moi, créature bénie I Je n'ai pas besoin de gens bénis chez moi. — Elle poussa Vasilissa hors de chez elle, la mit à la porte, prit un des crânes dç la clôture, le ficha sur un bâton, le lui donna en disant : —

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE 191 Prends ceci, c'est une lumière que tu peux porter à tes belles-sœurs. C'est, je pense , ce qu'elles t'ont envoyé chercher.

Vasilissa partit en courant éclairée par le crâne, qui ne s'éteignit qu'aux premières lueurs de l'aube ; le lendemain du second jour, elle arriva à la maison. Au seuil de la porte, elle eut envie de jeter le crâne: — Sans doute, pensait-elle, on n'a plus besoin de lumière à la maison. — Mais une voix creuse sortit du crâne, disant : Ne me jette pas ! porte-moi à ta belle-mère.

Elle regarda la maison, et, ne voyant de lumière à aucune fenêtre, elle se résolut à -prendre le crâna avec elle. Pour la première fois de sa vie, elle fut cordialement reçue par sa belle-mère et ses bellessœurs, qui lui dirent que depuis son départ elles n'avaient pas eu une étincelle de feu à la maison. Elles n'avaient pu allumer aucun briqu-et, et les lumières qu'elles apportaient de chez le voisin s'éteignaient dès qu'elles entraient dans la maison, — Peut-être ta lumière tiendra-t-elle, dit la mère. — Et on apporta le crâne dans la chambre ; mais les yeux se mirent à les regarder de telle manière, à lancer de tels éclairs!

i92 ÉTUDES SLAVES.

Elles voulaient se cacher; partout les yeux les suivirent. Le matin, elles furent entièrement réduites en cendre. Vasilissa seule fut sauvée, et peu de temps après le roi du pays, qui passait par là, devint amoureux d'elle et l'épousa.

Page 1