‹ Études slaves; voyages et littératureChapitre 21 sur 45 · Obozrenie Nautchnich Trudov Vostokava. Saint-Pétersbourg · texte numérisé non relu

Obozrenie Nautchnich Trudov Vostokava. Saint-Pétersbourg

2, Voici en quels termes Kœppen, dans une lettre publiée en 1837 par le journal du ministère de l'instruction publique, s'explique sur le compte de Dobrowsky :

« Pour tous ceux qui savent l'apprécier, c'est un homme immortel. Demandez à chacun de ses disciples ce que c'est que Dobrowsky; même ceux qui ne partagent pas son avis vous diront que Dobrowsky a ressuscité la vie des Slaves en Europe^ qu'il a rattaché les peuples congénères par des liens indissolubles. »

cré à l'histoire d'uu des peuples congénères. Ce travail ainsi qu'on devait s'y attendre, se réfère aux antiquités de la langue et de la littérature slavonne. Il est intitulé: Jean, exarque de Bulgarie (1824). C'est le nom d'un dignitaire de l'église bulgare au x« siècle, qui compte parmi les meilleurs écrivains ecclésiastiques de son temps. Kalaïdovitch remettait en lumière une période mal connue dans l'histoire littéraire et religieuse. Son travail, aujourd'hui dépassé mais non oublié, marque une étape importante dans la marche de la science» On n'avait guère soupçonné jusqu'alors le haut degré de culture auquel la Bulgarie du moyen âge avait su s'élever. La correspondance de Kalaïdovitch * nous le montre fort soucieux de se tenir au courant des publications relatives aux choses slaves, mais encore fort mal pourvu. Il écrit à un professeur de Vilna pour lui demander des renseignements de bibliographie polonaise. Un de ses correspondants lui indique le moyen de se procurer le dictionnaire polonais de Linde, la Bibliotheca slavica de Durich (parue à Vienne, 1795 ; l'auteur était tchèque) ; la dissertation polonaise de Kossakowski sur la littérature bohème ; un ouvrage latin sur les incunables polonais, etc.. En 1819, Kalaïdovitch rencontre à

1. Konst. Fed. Kalaïdovitch. Bioyraphilchesky Olcherk, par M. Bezsoûov. Moscou, 1862.

Moscou le célèbre éditeur des chants serbes, Vouk Stephanovitch Karadjitch, qui visitait en ce moment la Russie, comme avait fait Dobrowski. Vouk lui oflrit quelques chansons serbes inédites.

Après la publication du livre Jean, exarque de Bulgarie, le professeur Loboïka, de Vilna, écrivait au comte Rouraiantsov :

« Ce remarquable travail, qui remet en vue les anciennes productions de la littérature slavonne, donnera lieu à des recherches innombrables, surtout chez les slavistes bohèmes; je pense qu'ils sont en état de s'en servir aujourd'hui mieux que nous. Ils ont dans Dobner un précurseur remarquable... Grâce à la Providence, nous voici sortis de notre sommeil. Le goût des antiquités nationales et de l'histoire devient général. »

On lit un peu plus loin :

« M. Kalaïdovitch écrit dans sa préface qu'il a reçu tard la grammaire slavonne de Dobrowsky; du reste, elle ne lui était indispensable que pour certaines parties de son travail. Moi, qui ai profondément étudié ce sujet, je crois qu'il est impossible d'accomplir sans elle aucun travail philologique de quelque importance, »

Ces deux passages d'une correspondance intime confirment pleinement l'opinion que j'émettais plus haut sur le rôle important qu'ont joué dans le développement de la slavistique russe les slavistes

étrangers*. La correspondance de Kalaïdovitch révèle à diverses reprises toute l'importance qu'il attachait à l'opinion de Dobrowsky et de Kopitar. On retrouve dans les rapports des savants russes et slaves à cette époque quelque chose de ce naïf enthousiasme qui anime la correspondance de nos savants de la Renaissance. On épie avec passion les publications qui se produisent à Prague, à Moscou, à Pétersbourg, à Varsovie. « Apprends le russe, écrit le poëte tchèque Gzelakovsky à son ami Ka maryt. » —Et Kamaryt lui répond en lui citant un passage du Literarischer Anzeiger sur la littérature russe, passage qui révèle l'existence de trois cent cinquante écrivains russes et de huit mille volumes déjà imprimés en cette langue. « Voilà, qui serait intéressant pour nous, s'écrie Kamaryt. Ah! si de ces trois cent cinquante écrivains nous pouvions en lire seulement cinquante, et de ces huit mille volumes seulement quatre-vingts. » Ces lignes étaient écrites en 1821 ^.

1. Un publiciste russe, M. Pypine, dans une lettre publiée par la Revue (tchèque) du muséum de Prague, écrit : « Le mouvement slave n'a pas commencé chez nous; pour nous, le panslavisme est une plante étrangère ; il n'a pas été un besoin.» Dans un autre article qui parut l'année suivante dans le même recueil, M. Lavrovsky, professeur à l'université de Kharkov, faitune déclaration analogue.

2. Czelakovskeho sebrane listy. Correspondance de Gzelakovsky (Prague, 1865). Il a été déjà question de Gzelakovsky dans le

Quatre ans auparavant, Hanka avait fait en Bohême une découverte qui émut tout le monde slave, celle du Kralodvorsky Rukopis, recueil d'anciens chants bohèmes. Dès 1820, un savant russe distingué, qui fut depuis ministre de l'instruction publique, l'amiral Schichkov, traduisait ces poëmes dans les mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg, dont il était président. Cette traduction, réimprimée dans le tome VI de ses œuvres, était à proprement parler une adaptation. Schichkov ne mettait les mots russes à la place des ^nots tchèques que là où ceux-ci étaient absolument inintelligibles, et se contentait de donner des terminaisons russes aux radicaux communs aux deux langues. Le Kralodvorsliy Ruhopîs ^ a été traduit depuis plusieurs fois en russe (notamment par MM. Berg et Sokolov ; M. Nekrasov en a donné l'année dernière une fort

cours de ce travail. Le correspondant de Czelakovsky, Kamai'yt (1797-1834), occupe un raug honorable dans la poésie bohème. 1. J'ai publié une traduction de ces précieux fragments dans •le volume intitulé : Chants héroïques et Chansons populaires des Slaves de Bohême, Paris, 1866. On a contesté Fauthenticité de ces poèmes; je persiste néanmoins à l'admettre : les savants russes n'ont cessé de la proclamer.

belle édition). Esprit curieux eL éclairé, l'amiral Schichkov sentit de bonne heure la nécessité d'entrer en rapport avec les Slaves d'Occident. Il entretint une correspondance suivie avec Hanka et fut, assure -t -on, l'un des premiers à réclamer l'établissement de chaires de langues slaves en Russie *. Il occupa le ministère de l'instruction publique de 1824 à 1834; mais il laissa à son successeur, le comte Ouvarov, le soin de réaliser cette iniiovation. Les professeurs d'ailleurs lui eussent fait défaut pour les chaires en question. Parmi les professeurs russes qui vers 1820-30 s'occupèrent du monde slave, je ne vois à citer que M. Katchenovsky, de Moscou. Dès 1816, il écrivait dans la Revue d'Europe [Viestnik Evropy) : « On n'a guère songé jusqu'ici aux rapports étroits qui existent entre notre langue russe et beaucoup d'autres parlées en dedans et au dehors de notre empire, et au profit que le russe retirerait de l'étude des divers dialectes slaves. » Le même auteur publiait en 1817, dans les Mémoires de la Société de littérature russe de Moscou, un travail fort 'complet pour le temps sur les grammaires des langues slaves; il signalait aussi le grand rôle joué par les Tchèques sous le

1. Vie de l'amiral Schichkov, dans le Nauczny slovnil:, encyclopédie hohème. Le Nauczny slovnik affirme que Hanka ne cessait d'insister auprès de Tarniral pour la fondation de ces chaires.

règne de Charles IV ; la Revue d'Europe annonçait qu'elle ferait une part sérieuse à l'étude des peuples slaves. « Katchenovsky, a dit un savant russe *, fut chez nous avec Ghomiakov le premier semeur de l'idée slave. » Ghomiakov, poëte de talent et théologien mystique, rêva l'unité du monde slave dans l'unité de la foi orthodoxe mais on ne peut dire que ses travaux aient un caractère scientitique. Ils ne rentrent pas dans l'ordre d'études qui nous occupent. Je n'y ferai pas non plus rentrer les productions del'école diteslavophile (slavianofili) , terme auquel ne correspond nullement notre mot pan^ slaviste.

Depuis le règne de Pierre le Grand, deux courants se sont partagé la société russe. Les uns ont adhéré sans réserves aux innovations du grand réformateur et ont déclaré que l'imitation de l'Occident pouvait seule amener le monde russe à la prospérité et à la civilisation. D'autres, au contraire, affirment que Pierre le Grand a faussé le véritable génie de sa nation et qu'il a dévoyé la Russie en l'arrachant à ses traditions séculaires. Secondés par le développem.ent de la littérature nationale, par le mouvement d'archéologie romantique qui s'est produit naguère dans toute l'Europe et la haine du peuple russe pour les importations germaniques,

1. Discours de M. Maïkov sur la slavistique en Russie, publié dans les comptes rendus du congrès slave de 1867.

les adversaires du parti occidental ont entrepris de rechercher dans les origines slaves ou soi-disant telles de leur pays les éléments qu'ils jugent indispensables à sa régénération. Certains prétendent appliquer ces éléments aux Slaves occidentaux et ne voilent de salut pour eux que dans leur complète russification. Les principaux représentants de cette école, que l'étude scientifique du monde slave a plutôt affaiblie que fortifiée, sont, outre Chomiakov, Aksakov, Kirieevsky, etc. M.Palacky, le patriarche de la science slave en Bohême, a énergiquement répudié leurs théories * .

Voici deux poëmes de Chomiakov qui donneront une idée de ses tendances et de son talent, tout ensemble lyrique et mystique :

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