LES AIGLES SLAVES
Tu as établi Lieu haut ton nid, — . aigle des Slaves du Nord ; — tu as étendu largement tes ailes. — ; Tu t'es élevé bien loin dans les cieux. — Yole! mais, dans la mer azu^ rée de lumière — où ta poitrine respire la force — et brûle de l'ivresse de la liberté, — n'oublie pas tes jeunes frèi'es!
1. Elles ont été exposées récemment par M. Pypine dans le Viestnik Evropy, et par M. Durdik dans la Revue bohème déjà citée plus haut. L'ouvrage de M. Palacky auquel nous nous référons est le Radhost (Prague, 1870-73). — Nous en avons donné une analyse et des extraits dans la Revue politique et lit» téraire, n» du 8 février 1873.
— Vers les plaines du midi, — vers le lointain occident, regarde. — Ils sont nombreux là où murmure le Danube,
— là où les Alpes cachent leurs sommets dans les nuages,
— dans les cols des rochers, dans les ombres des Karpathes, — dans les forêts profondes du Balkhau, — dans les filets des perfides Teutons. — Ils attendent, les frères enchaînée, — le moment où ils attendront ton appel, — le moment où tes larges ailes s'étendront sur leur faible tête.
— Oh! souviens-toi d'eux, aigle du Nord! — Envoie-leur ton salut retentissant! — Que dans la nuit de l'esclavage
— la lumière de ta liberté vienne les consoler. — Noumùsles de la force morale. — Nourris-les de l'espérance des jours meilleurs! — Ces cœurs glacés où coule ton sang, — réchauffe-les de ton brûlant amour. — Leur heure viendra ; leurs ailes seront plus fortes; — leurs jeunes ongles s'aiguiseront. — Les aigles s'envoleront et les fers que la violence — leur impose, ils les briseront avec un bec de fer !
Voici une aatre poésie du même auteur :
Ne t'enorgueillis pas devant Belgrade, — Prague, ô reine des pays tchèques! — Ne t'enorgueillis pas devant Prague,
— Moscou aux coupoles dorées !
Souvenons-nous que nous sommes frères, — enfants d'une mère unique. — Aux frères les embrassements fraternels, — la poitrine contre la poitrine, la main dans la main !
Qu'il ne s'enorgueillisse pas de la force de son bras, — celui qui a tenu bon dans le combat. — Qu'il ne soit pas honteux celui qui, dans une longue lutte, — a succombé sous la rigueur du destin !
Le temps de l'épreuve est dur; — mais celui qui est tombé se relèvera. — Il y a beaucoup de pitié chez Dieu ; — sans bornes est son amour.
LES ÉTUDES SLAVES EN RUSSIE. 2l3
La brume funèbre se dissipera. — Attendu depuis longtemps,— le beau jour luira enfin; — les frères seront réunis.
Tous seront grands, tous libres ! — Contre l'ennemi marcheront Icui's rangs victorieux, — tous pleins d'une pensée noble, — forts d'une foi unique!
L'étude du mouvement slavopliile appartient à l'histoire du mouvement moral et religieux en Russie. Les représentants de cette école se distinguent en général par leur peu de critique : cela se comprend. Ils ne cherchaient point ce qui est, mais ce qui devait être d'après leur théorie.
Les campagnes de la Russie contre la Turquie devaient nécessairement appeler l'attention sur les Slaves méridionaux. On les connaissait Lien mal encore. En 1827, le Télégraphe de Moscou, l'une des revues russes les plus estimées, constatait avec étonnement que la Rulgarie était habitée par des populations orthodoxes dont la langue se rapprochait de l'ancien slavon. En 1830, un savant plus passionné que critique, Veneline, fut chargé par l'Académie de Saint-Pétersbourg de parcourir les paysbulgares. Il en apporta de nombreux matériaux. Ses Recherches sur les Bulgares *, ouvrage bizarre et sans méthode, excitèrent.,un vif enthousiasme chez les Bulgares, et, à défaut d'autre mérite, elles eurent
1. Istoriko-krilitcheskia Izsledovania, etc. Moscou, 18.5.5 (nouvelle édition avec une préface de M. Bozsonov).
au moins celui d'appeler l'attention des Bulgares sur leurs antiquités et leurs chants nationaux : « Les Bulgares, lui écrivait l'un d'entre eux, Aprilov, vous mettront au nombre de leurs bienfaiteurs, et la postérité écrira votre nom au temple de l'immortalité. »
Les publicistes occidentaux, trompés par des rapports peu exacts, se représentent volontiers les Russes comme sans cesse occupés à travailler les Slaves par le moyen d'émissaires politiques ou littéraires Il est bien plus vrai de dire que ce sont les Slaves qui réclament l'attention et les sympathies de la Russie Notons en passant que Veneline n'était pas à pro prement parler Russe de naissance ; c'était un Ru thène de Hongrie. Parmi ses travaux, il faut signa 1er encore un essai sur les chanTs populaires des Slaves du Sud. Veneline eut quelques disciples sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir en temps et lieu. A cette période d'enthousiasme primitif, on peut encore rattacher le nom du Polonais-Russe Zorjan Dolenga Chodakovsk'i (Gzarnocki), qui voyagea par toute la Russie et publia de curieuses recherches sur les lieux des sacrifices des Slaves païens (Gorodistcha) (1784-1825). Ghodakovski est l'un des fondateurs de l'archéologie slave*.
1. Voir sur Chodakovsky le discours sur l'arcliéologie slave de M. Pogodine. Je l'ai traduit dans la Revue des cours Ultéraires, 1" janvier 1870.
Les recherches de Vostokov, Schichkov, Veiieline, Kalaïdovitch, etc., n'étaient que des accidents isolés. L'ignorance des choses slaves était générale. J'ai dépouillé avec soin la collection complète de la Revue (officielle) du ministùre de l'instruction publique en Russie. Les premières années (jusqu'à 1836 environ) sont fort pauvres en renseignements concernant les pays slaves. On emprunte à la Gazette de France l'indication des journaux serbes publiés à Belgrade; on traduit de l'allemand un article critique sur l'histoire des législations slaves de Maciejowski. On emploie pour désigner les pays slaves des mots empruntés à l'allemand et que les slavistes ont depuis longtemps bannis de leur vocabulaire (bogemsky pour tchesky, tchèque, Lemberg pour Lvov), etc. Le nouveau programme des universités russes, élaboré en 1835 par le ministre Ouvarov, introduisit dans ces universités une chaire d'histoire nationale, et combla ainsi une lacune déplorable. Il fallait évidemment faire aussi au monde slave une place dans l'enseignement; on s'y décida quatre ans plus tard. En 1839, trois chaires de langues ou, pour traduire plus exactement, de dialectes slaves furent établies dans les universités de Pétersliourg, de Moscou et de Kharkov. Nous avons vu que Hanka avait souvent sollicité cette innovation. Peut-être aurait-elle été plus tôt décidée, s'il avait consenti à venir enseigner eu Russie. En 1830,
d'après un de ses biographes \ il avait été question d'établir à Pétersbourg une bibliothèque slave; le gouvernement russe offrait à Hanka le poste de bibliothécaire avec de forts beaux appointements; il refusa, et le projet n'eut pas de suite. Mais il ne cessa d'insister dans ses correspondances sur la nécessité de créer un enseignement spécial. Kollar, dans sa célèbre brochure sur la mutualité slave [Die literarische WecJiselseiligkeit, etc., Pesth, 1 837), signale le même desideratum. Des savants russes m'ont affirmé que ce ne fut pas le comte Ouvarov, mais l'empereur Nicolas lui-même qui décida la fondation de trois chaires slaves. J'ignore si cette version est exacte : mais ce qui est évident, c'est que la fondation des chaires slaves répondait à un besoin. Le gouvernement russe con:tprit que cet enseignement ne devait être confié qu'à des savants familiarisés par un long séjour dans les pays slaves avec la langue et la littérature des pays qu'il s'agissait de faire connaître. De là une série de missions à l'étranger; ces missions ont eu pour la science des résultats importants. Mais on s'est obstiné à leur prêter un caractère politique qu'elles n'avaient point. La Russie a toujours eu beaucoup moins besoin des Slaves, que les Slaves n'ont besoin d'elle.
1. Nécrologie de Hauka par M. Pypine, dans la revue Sovrc mennik.