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CHAPITRE IX

La langue russe et les études orientales. — Statistique des peuples allogènes en Russie. — Les études orientales en Russie. — Intérêt diplomatique et commercial. — Les Prussiens et la Russie. — Un autographe de M. de Bismarck. — Opinion des Russes sur leur langue. — ' Citation de Lomonosov. — La littérature populaire et les études modernes. — Les classiques russes. — Journaux et revues.

Messieurs,

Je considère comme ua grand honneur d'avoir été chargé d'introduire l'enseignement des langues slaves et spécialement du russe dans le programme de cette école. Cet honneur, je le dois peut-être à dix années d'études persévérantes et de voyages siîientifîques, mais surtout au zèle infatigable de notre administrateur M. Schefer, au Lienveillant appel de notre comité de perfectionnement, au patronage libéral du Ministère de l'Instruction publi-

1. Leçon d'ouverture du Cours de langue russe professé à l'Ecole des langues orientales vivantes, pendant l'année scolaire 1874-7.5.

que et du MinisLère des atTaires étrangères. Les innovations ne sont pas toujours faciles dans notre pays. Celle que nous introduisons aujourd'liui était depuis longtemps souhaitée par un grand nombre de savants et d'hommes d'État. Elle coïncide avec ce courant généreux qui revivifie toutes les branches de la science. On a souvent reproché aux Français leur dédain des langues vivantes et de la géographie. Ce reproche n'aura bientôt plus de raison d'être : la science française étend ses recherches bien au delà du monde classique et du monde oriental dont elle avait depuis longtemps fait son domaine. Les littératures voisines de la nôtre sont étudiées avec ardeur ; l'Europe a cessé d'être pour nous la plus ignorée des régions du globe. De hardis pionniers défrichent sans reiâ«he le terrain Scandinave, magyare, et slave. Nos savants comprennent qu'ils ne doivent s'en remettre qu'à euxmêmes du soin de connaître les peuples avec lesquels nous sommes destinés à entretenir des relations politiques, commerciales et littéraires. Il est bon et honorable de recourir aux travaux et aux leçons de maîtres étrangers ; il est mieux de pouvoir nous en passer et d'étudier les choses par nousmêmes. Le temps est venu où il faut faire table rase des formules toutes faites, des préjugés acquis et n'épargner ni peine ni recherche pour parvenir à la connaissance de la vérité et la faire tourner au

[>rotit de notre pays. Jamais il n'a iaii un plus pressant appel à notre zèle, jamais il n'a eu un plus grand besoin de tous nos eiïorls, de toute notre persévérance.

Il va de soi, Messieurs, qu'en inaugurant ici l'enseignement de la langue 'russe, ni vous ni moi n'avons la prétention de la ranger parmi les langues dites orientales. Le russe est aujourd'hui utile, indispensable même pour arriver à une connaissance approfondie de certaines régions de l'Orient Asiatique. La Russie, par la variété des éléments qui la constituent, prépare la transition entre l'Europe et l'Asie ; mais aucun esprit sérieux n'oserait soutenir, comme on l'a fait il y a quelques années, que la Russie n'est pas un état européen et que son idiome reflète une civilisation qui n'est pas la nôtre. Ces fantaisies, écloses dans des imaginations peu critiques, recueillies, et propagées par des publicistes mal préparés, ont glissé sur la science sans y pénétrer. Nous n'aurons pas à pousser bien loin nos études pour constater que le russe appartient à cette grande famille des idiomes slaves, famille de langues parlées par plus de quatre-vingts millions d'hommes et qui domine en Turquie, en Autriche,

en Pologne et en Russie. La Russie est l'état slave par excellence. Sans doute les événements ont influé sur son caractère national; le slavisnie primitif s'est mélangé peu à peu d'éléments byzantins, tarlares, allemands. C'est là un phénomène qui s'est produit chez tous les peuples; les idéalistes ou les poêles peuvent seuls rêver l'existence de races pures. Le métal le plus noble doit souvent à son alliage avec des métaux inférieurs, une solidité plus grande et un éclat plus durable.

Le symbole essentiel d'une nationalité, c'est la langue ; les progrès incessants du peuple russe sont marqués par l'extension de son idiome. Le russe est aujourd'hui la langue administrative de plus de quatre-vingts millions d'habitants, dont 4,893,332 pour le Caucase, 3,337,627 potir la Sibérie, 3,119,507 pour l'Asie Centrale. Notons ces chifl"res qui ont une importance spéciale pour nos études. D'après les statistiques, la proportion des Russes à la masse générale de la population est comme 797 est à mille. Les éléments asiatiques — ceux que nous pouvons appeler ici orientaux, — dénomination un peu vague et élastique, mais que vous comprenez fort bien — comportent les chiflres suivants :

Pour la Russie européenne :

Bachkirs 1,076,000

Turtares 1,362,000

LA LANGUE RUSSK. -221

Kirghises 153^000

Kalmouks 89,0t0

Arméniens 32,000

Pour le Caucase ;

Géorgiens 852,000

Arméniens 561,000

Tartares 977,191

Caucasiens 897,945

Kalmouks 111,678

En Sibérie nous trouvons tout d'abord 2,500,000 Russes. Ce chiffre vous étonne sans doute. Il faut revenir de nos préjugés sur la Sibérie. Le plus grand défaut de cette contrée jusqu'ici si mal renommée, c'est de n'être encore accessible ni par les chemins de fer, ni par la navigation à vapeur. Le jour où les raihvaijs sibériens seront ouverts, bien des préjugés se dissiperont. Voici pour la Sibérie les chiffres des populations allogènes. C'est par ce mot(inorodtsy) que les Russes désignent les païens :

Bouriates 250,000

Jakoutes 200,000

Kalmouks 80,000 .

Tungouses 80,000

Tatares 70,000

Ostiaks 25,000

Eu ce qui concerne l'Asie centrale, on y compte

1,600,000 Kirghises, 99,000 Sartes, 71,560 Tadjiks, 54,785 Uzbecks, etc....

Ainsi l'élément allogène joue en Russie un rôle considérable; il est représenté par près de huit millions de sujets ; il offre un intérêt varié par la diversité des races et des religions. Il devient aujourd'hui fort difficile d'étudier ces populations sans le secours de la littérature russe ; il se publie dans chaque province, sous forme d'annuaires ou de périodiques, des recueils de matériaux ethnographiques fort précieux pour la science. Les fonctionnaires russes, les professeurs, les savants civils et militaires, s'occupent avec un grand zèle à recueillir des textes, à décrire ces populations si diverses. Les Revues et les Journaux sont pleins d'articles qui les concernent. On songe même à faire pénétrer* la civilisation et la science occidentale parmi certains d'entre les oUogènes. Je comparais tout à l'heure la Russie à un alliage qui doit sa force à la variété des éléments dont il est composé. Vous s'avez qu'il existe des métaux qui sont réciproquement réfractaires à toute combinaison et qui pourraient être soumis pendant des siècles au feu des fourneaux les plus ardents sans réussir à se mélanger. C'est ce qui s'est produit jusqu'ici, par exemple dans les rapports des Russes avec les Tartares. On les a bien domptés : on a pu les assujettir à certaines lois de police et d'ordre public ; mais la civilisation européenne n'a point pé-

nétré dans leur éducation. A Kazan, j'ai rencontré mimoUah (prêtre) tartare qui vivait depuis trente ans dans cette ville à trois cents mètres environ de l'Université. Il n'y avait jamais mis les pieds. Il ne savait pas le russe. Tandis que les vérités de la science moderne étaient enseignées du haut des chaires voisines à un'e jeunesse attentive et curieuse, lui il restait confiné dans son médressé (école) et psaU modiait à quelques auditeurs accroupis les préceptes de la physique et de l'alchimie d'après de vieux manuels arahes plus ou moins exactement traduits d'Aristote. Aujourd'hui la Russie s'efforce de supprimer ce fâcheux dualisme; elle entreprend de transformer l'enseignement des écoles tartares ; elle a établi à Kazan un orientaliste célèbre, M. Radloff; elle l'a chargé de surveiller les écoles tartares et de rédiger pour elles des livres élémentaires. C'est là une curieuse tentative et qui mérite d'être suivie avec intérêt; peut-être pourrions-nous trouver dans les expériences que la Russie fait en ce moment des indications utiles pour notre Algérie. Nous serons sans doute appelés bientôt à visiter plus souvent ces régions considérées jusqu'ici comme l'Ultima Thule de l'Europe. Vous n'ignorez pas qu'un de nos compatriotes, M. de Lesseps, a présenté un projet de chemin de fer qui relierait les Indes Anglaises à la Russie. Kazan et Orenbourg deviendraient alors des stations internationales.

Ainsi la Russie trouve, dans l'étendue même de son empire, huit millions d'allogènes avec lesquelles elle entretient des relations d'autorité, de police, d'enseignement. Aucun état n'offre en Europe des sujets aussi variés aux études orientales. Ce n'est pas tout : la Russie confine avec les plus vastes États de l'Asie, notamment avec la Chine et la Perse; ses marchands sil)ériens pénètrent dans le Céleste Empire; les négociants de Téhéran viennent à la foire de Nijni : des guerres heureuses ont fait flotter le, drapeau russe jusque sur les murs de Khiva. Les savants russes sont dans les meilleures conditions pour étudier cet orient asiatique que nous sommes ohligés d'aller chercher si loin par les voies maritimes. Les progrès des études géographiques et linguistiques accompagnent ceux des armes et du commerce; de là toute une série de travaux indispensahles aux spécialistes. Ici même; dans cette école, bien que pendant longtemps on n'ait pas recherché ces publications, nous possédons près de 200 volumes russes que vous pourrez un jour parcourir avec fruit. Plusieurs de nos orientalistes ont déjà senti le besoin de les consulter et se sont imposé l'étude de la langue russe. Stanislas Julien, dans les dernières années de sa vie, avait appris le russe rien que pour se mettre en état de lire les écrits du missionnaire Hyacinthe sur la Chine: on peut affirmer sans être suspect d'exagération qu'aujourd'hui la langue

russe devient pour l'Asie du Geiilre et de l"Est un idiome auxiliaire aussi utile que l'anglais pour l'Asie méridionale.

La Russie a concentré les études orientales dans deux établissements célèbres à des titres divers, la Faculté de Saint-Pétersbourg et l'Institut Lazarev à Moscou. La Faculté, qui a compté tant de célèbres professeurs, enseigne, d'après les programmes que j'ai sous les yeux, l'arabe, le chinois, le tartare, le japonais, le persan, l'arménien, le géorgien, le sanscrit, le mongol, l'hébreu, le syriaque, le dialecte bouriate, l'histoire des peuples ariens, la législation musulmane, l'histoire d'Arménie, l'histoire de la Chine, l'histoire générale de l'Orient, la longue russe à l'usage des allogènes, l'anglais, l'allemand, le français. Vous voyez qu'on n'y néglige pas les langues auxiliaires et que notre innovation trouve à Pétersbourg même des précédents. La Faculté de Pétersbourg correspond à notre école augmentée de toutes les chaires similaires du Collège de France. Je serais heureux si l'étude que nous allons entreprendre permettait un jour à quelqu'un d'entre vous d'aller recevoir les leçons d'un Vasiliev, d'un Kossovicz, d'un Berezine et d'un Grigoriev.

A considérer la Russie par elle-même, abstraclion faite de ses relations avec les peuples dits orientaux l'étude de sa langue officielle aurait peut-être moins de raison de trouver place ici ; mais elle ne s'imposerait pas avec moins d'urgence à nos futurs diplomates. Sans doute, les Russes parlent notre langue avec une pureté qui nous rend leur commerce aussi facile qu'agréable, mais ce n'est plus depuis longtemps l'idiome de la diplomatie et de la presse ; plus de deux cents journaux ou recueils entretiennent un mouvement d'idées, un courant de recherches qui ne doivent pas nous échapper. Nos postes consulaires réclament de bons interprètes; et il nous faut avant tout des- interprètes nationaux. Nous avons à Saint-Pétersbourg une ambassade dont le person» nel, -—en dehors de l'ambassadeur soumis à toutes les fluctuations de notre politique intérieure — comprend trois secrétaires, trois attachés, deux attachés militaires; nous avons à Saint-Pétersbourg, Moscou, Odessa, Riga, Tiflis et Varsovie, six consulats gérés par un consul et un chancelier. Le poste de Varsovie est un consulat général. Nous avons en outre des agents consulaires à Archangelsk sur la mer Elan-

che, ù Gi'onstadt, Nai'va, Reval, Uleaborg, Helsingfoi's, Arensbourg, Libau sur la mer Baltique, à Berdiansk, Khersou, Marioupol, Taganrog sur la mer Noire. En tout près de trente postes d'une haute importance politique et commerciale. Vous savez l'intérêt que la France attache à ses relations avec la Russie, les nombreux échanges qui s'opèrent entre les deux pays. La Prusse qui avoisine la Russie et qui l'observe avec grand soin tient à ce que ses agents et même, assure-t-on, ses officiers d'étatmajor connaissent à fond le russe. Dèsle xviii® siècle, nous voyons figurer parmi les diplomates étrangers de Saint-Pétersbourg un secrétaire de légation prussien, Jean Gottlieb Vockerodt, qui, grâce à sa connaissance du russe, compose sur Pierre le Grand un mémoire détaillé justement remarqué des historiens modernes. Dans des temps moins éloignés, on a vu M. de Bismarck pendant son ambassade de Saint-Pétersbourg prendre chaque jour sa leçon de russe; au lendemain d'une journée néfaste pour nos armes, le chancelier allemand rappelait, dit-on, ce détail, à un diplomate étranger, et le citait parmi les faits qui expliquent notre infériorité vis-à-vis de l'Allemagne. Les reporters qui ont pénétré chez M. de Bismarck nous affirment qu'il lit assidûment les journaux russes, et dernièrement la Vsemirnaïa Illustratsia (Illustration Universelle) de Saint-Pétersbourg lui ayant demandé un autogra-

plie, le prince lui a envoyé tonte une lettre en russe. Notre ministère des affaires étrangères met à bon droit le russe parmi les langues dont la connaissance constitue une bonne note et une garantie d'avancement pour ses subordonnés. Il porte à notre enseignement un intérêt que nous saurons, je l'espère, justifier.

A côté des délégués officiels de la France il ne faut pas oublier les nombreux représentants de notre commerce, de nos arts, de notre industrie, établis, les uns à demeure, les autres pour un temps plus ou moins long, jusque dans les parties les plus reculées de l'empire russe. On se fait bien des illusions sur ce pays ; on s'imagine trop souvent qu'il suffit de s'y rendre sans aucune préparation ni spécialité acquise. Cette erreur a coûté cliep à certains esprits aventureux : la Russie n'est pas précisément cet Eldorado que rêvent les naïfs. La loi de la concurrence vitale s'y fait sentir tout aussi sérieusement qu'ailleurs. Dans l'industrie, bien que les importations soient encore fort considérables, la fabrication nationale commence à lutter avec succès contre les produits étrangers. Dans un grand nombre de professions, les Allemands, les Suisses, les Anglais ont su se créer des situations fort bonorables. Il en est dont l'ignorance de la langue nous éloigne fatalement. Le haut enseignement est rempli d'Allemands et nos compatriotes sont tenus à

l'écart; certaines carrières pourraient ntilement èlre occupées par des Français ayant fait chez nous de solides études et assez bien préparés au maniement de l'idiome national pour qu'un séjour de peu de mois en Russie sufTit à le leur rendre tout à tait familier. Je citerai seiileaient la médecine, la pharmacie, l'enseignement des humanités. Dans les provinces, nous négligeo'.is des industries qui pourraient être fructueusement exploitées. Les esprits aventureux vont chercher fortune dans le Far West américain ; on oublie le Far East Asiatique, la Sibérie. Certains pu])licistes, par exemple M. Her])ert Barry, un anglais qui connaît fort bien la Russie, signalent la Sibérie comme un pays riche et qui récompense au centuple ceux qui osent se risquer en ces régions lointaines. L'ignorance de la langue crée pour beaucoup des nôtres des obstacles insurmontables.

Je n'insiste pas davantage sur ces questions d'intérêt tout pratique ; mais en dehors de cet intérêt, vous aurez bientôt occasion de vous convaincre que la langue russe mérite d'être étudiée en elle-même et pour la littérature dont elle est l'instrument. Elle

compte parmi les plus belles de l'Europe. Vous avez peut-être entendu dire que les Russes s'y intéressaient peu, que les classes élevées s'attachaient de préférence au français ou à l'allemand. N'en croyez rien : les Russes savent fort bien ce que vaut leur idiome; ils savent qu'il tend à devenir une des grandes langues du monde, eine Weltsprache comme disent les Allemands. Il y a plus d'un sièide déjà en 1755 Lomonosov écrivait ces paroles en tête de sa grammaire russe.

« La langue russe, non-seulement par l'étendue des régions où elle domine, mais aussi par sa propre immensité et sa richesse, surpasse toutes celles de l'Europe. Cette assertion semblera invraisemblable aux étrangers, et même à certains Russes. Celui qui étudie sans préjugés sera évidemment-de mon avis. Charles-Quint avait l'habitude de dire qu'il faut parler espagnol avec Dieu, français avec ses amis, allemand avec ses ennemis, italien avec les femmes. Mais s'il avait connu le russe, il aurait avoué qu'on peut le parler avec tout le monde. Il y aurait trouvé la magnificence de l'espagnol, la vivacité du français, la force de l'allem-ind, la délicatesse de l'italien et, par-dessus tout cela, la richesse et la forte concision du grec et du latin. »

C'est avec Lomonosov que le dialecte de Moscou devint définitivement la langue littéraire. On ne peut jusqu'à lui signaler que timides essais. Dès

ses origines la Russie avait eu une liLleratiire historique, religieuse et juridique écrite en slavon, ou, si vous aimez mieux, en paléoslave. Cet idiome réclamera une étude spéciale de ceux d'entre vous qui voudraient remonter jusqu'au moyen âge. Avant d'être fixé par les grammairiens, le russo populaire, dans ses différents dialectes moscovite, russe blanc, petit-russien, servait déjà d'organe à toute une littéture primitive que l'on s'efforce aujourd'hui de remettre en lumière, la littérature des contes et des épopées, des skazky et des byJhiy. Les skazky et les hyliny suffiraient à défrayer plusieurs années do travail; un savant anglais de nos amis, M. Ralston, leur a consacré de fort belles recherches. Elles renferment des matériaux innombrables pour l'étude mythe indo-européen. Récemment encore, un autre de nos amis, M. Angelo De Gubernatis de Florence, publiait sur la mythologie zoologique un grand ouvrage qui vient d'être traduit en français : le livre a été discuté, mais tout le monde a été d'accord à reconnaître que l'usage que l'auteur avait fait des contes russes constituait la partie la plus neuve et la plus originale de ses recherches.

En dehors de cette littérature populaire dont notre siècle a le premier compris l'importance, la Russie nous offre à partir de Lomonosov toute une série d'écrivains créateurs dont les productions méritent souvent de figurer à côté des chefs-d'œuvre

occidentaux. C'est d'abord Loiiioiiosov lai-mèino, génie universel, grammairien, poëte, physicien, tour à tour le Vaugelas et le Malherbe de l'idiome moscovite ; c'est Von Vizine, le comique ingénieux, qui ne redoute point la comparaison avec Regnard; le solennel Derjavine, qui répond à l'idéal d'un poëte lyrique tel qu'on le comprenait au xyiii" siècle et que nous nous le sommes longtemps figuré d'après Jean-Baptiste Rousseau et Lebrun Pindare; Karamzine, qui a pour ainsi dire révélé l'histoire de Russie aux Russes et la Russie à l'Europe, et dont le nom vivra en dépit des progrès de la critique parce qu'il fut un véritable écrivain; Joukovsky, le poëte patriote dont les chant enflammèrent la Russie en 1812; Krylov, qui serait sans contredit le premier des fabulistes si La Fontaine n'avait jexisté ; Pouchkine, que la Russie oppose avec orgueil à Mickiewicz et à Byron; Griboïedov dont la célèbre comédie Gore ot Uma (le malheur d'avoir de l'esprit) rappelle le génie de Voltaire et de Beaumarchais ; Gogol, que sou roman des Ames Mortes place entre Cervantes et Lesage et dont la comédie du Revisor reste l'inimitable chef-d'œuvre de la scène russe; Lermontov, le fougueux poëte du Caucase ; enfin, à une époque plus récente, le grand romancier qui nous fait l'honneur de vivre au milieu de nous, et dont les œuvres nouvelles sont aussi impatiemment attendues àParis qu'à Pétersbourg, Ivan Tourguenev.

Je cite ces noms à la hâte ; j'en pourrais ajouter bien d'autres que vous apprendrez plus lard à connaître. Depuis un demi-siècle, la fécondité de la littérature russe va sans cesse en augmentant ; elle a pour organes un ensemble de revues qui peuvent rivaliser avec les nôtres et auxquelles l'Allemagne si fière de sa culture n'a rien à opposer ; le plus répandu de ces recueils, le Viestnili Evropij, se tire à neufraille exemplaires; à côté de lui se placent le Rusky Viestnik qui parait à Moscou, les Annales de la Patrie, la Science, le Travail, etc Ces recueils fournissent à la littérature de larges et lucratifs débouchés. Ils satisfont et entretiennentdans le public russe un goût de la lecture qui est peut-être chez certaines classes plus vif que chez nous. L'amour de l'étude, la curiosité d'esprit est l'un des traits caractéristiques de la femme russe. Moscou est, si je ne me trompe, la seule ville de l'Europe qui possède un gymnase claesique pour les jeunes personnes. Des observateurs judicieux ont déjà attiré l'attention sur les institutions créées en Russie pour l'éducation des filles. L'organisation des Universités vaut aussi la peine d'être examinée; elle assure à ces établissements deux choses qui font défaut chez nous, l'argent et l'autonomie. Chaque université russe publie un recueil périodique. On se plaint que la littérature française ne puisse entretenir un journal vraiment sérieuxconsacré aux questions pédagogiques. La Rus-

Bie possède ce recueil qui nous manque. Le ministèro de l'instruction publique fait paraître chaque mois un volume d'environ cinq cents pages où les méthodes d'enseignement sont examinées et approfondies. Chacun des ministères russes publie dans sa spécialité un recueil analogue. Tous ceux qui poursuivent des études techniques, ingénieurs, marins, soldats, économistes, y trouveront de précieux renseignements.

Je m'arrête, Messieurs. Je n'ai pas eu la prétention de vous offrir dans ce rapide entretien une encyclopédie complète de la langue et de la littérature russe. J'espère vous avoir démontré que nos études répondent à un besoin véritable. On peut s'étonner que ce besoin se soit fait sentir si tard et que tant de nos compatriotes aient écrit sur la Russie sans comprendre qu'il fallait tout d'abord passer par l'élude indispensable de la grammaire et du dictionnaire. Mettons-nous donc courageusement à l'œuvre ; le travail auquel je vous convie n'est pas sans difficultés : vous allez avoir à lutter contre un idiome riche, . flexible, dont l'orthographe capricieuse représente mal l'harmonieuse prononciation, Ne vous laissez pas rebuter parles premiers obstacles : quelque but que vous poursuiviez, vous serez largement récompensés de vos efforts. Nous aussi dans, la sphère modeste de nos travaux, nous pouvons servir utilement la science et le pays.

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