CHAPITRE IX
LA LANGUE SERBE ET l'ayeNIRDES SLAVES MÉRIDIONAUX \
Renseignements statistiques. — Le groupe serbo-croate. — La Serbie et le iMonténégro. — Le Monténégro et Y Annuaire diplomatique. ^Consulats français cbez les Slaves méridionaux.
— Les Drogmans. — Intérêts économiques et commerciaux.
— Trieste et Raguse. — L'avenir de Raguse et de Belgrade.^ Débouchés à ouvrir.
On comprend généralement sous le nom de Slaves méridionaux (Jougo-Slaves, Illyriens) les populations slaves qui habitent l'Autriche et la Hongrie méridionales, le nord de l'empire ottoman, les principautés de Serbie et de Monténégro. Ces populations se subdivisent en quatre groupes princi-
1. Leçon d'ouverture du cours de langue serbe professé pendant les années 1874 et 187-5 à l'École spéciale des langues orientales vivantes.
paux et peavenL, d'après les données les plus pro-
baljles, se répartir entre les chiffres suivants:
Bulgares 6.000. 000
Serbes de la Principauté 1.140.000 \
— Tsernagora (Monténégro). 200.000 J
— Provinces turques 1.270.000^ 4.035.000
— Hongrie, Croatie, Slavonie. 1 . 000. 000 \
— Dalmatie et Istrie 425.000 '
Croates 1.350.000
Slovènes 1 . 120 .000
Tous ces peuples réunis forment le groupe jougoslave au sens le plus large du mot ; mais au sens étroit, on en exclut les Bulgares, qui s'en distinguent nettement par la langue et par l'infériorité actuelle de la culture (ils vivent presque tous sous la domination ottomane et ne constituent aucun État indépendant). C'est encore aujourd'hui une question de savoir si les Bulgares se fondront dans le groupe slave méridional et s'associeront à ses destinées. On élimine également les Slovènes, qui ont un dialecte spécial et qui sont particulièrement soumis aux influences de la culture allemande. Les Slovènes, du reste, ne paraissent point avoir d'avenir à eux ; ils seront fatalement, vu leur petit nombre, absorbés par l'Allemagne ou par l'élément serbo-croate, qui est le véritable noyau constitutif des Slaves du Sud; le chiffre des Serbes-Croates oscille entre cinq et six millions. Ils occupent l'Istrie (sauf quelques points du littoral qui appartien-
nent aux Italiens) et la Dalmalie dans la partie cisleithane de l'empire d'Autriche, la Croatie, la Slavonie, une partie de la frontière militaire et la Bosnie, l'Herzégovine et une partie de l'Albanie et de la vieille Serbie en Turquie, enfin les deux principautés indépendantes de Serbie et de Monténégro. Ces deux principautés ne sont pas indépendantes au même titre : la Serbie est le débris d'un grand empire serbe qui, après avoir jeté un grand éclat au moyen âge, succomba définitivement en 1459 sous les coups des Ottomans. Cet empire comprenait aussi la Bosnie et l'Herzégovine, qui sont encore aujourd'hui soumises à la domination musulmane. Une insurrection heureuse, dirigée par Miloch Obrenovitch, affranchit au début du xix^ siècle la principauté actuelle. En 1830, un hatti-cliérif du. sultan Mahmoud a érigé la Serbie en principauté autonome sous la suzeraineté de la Porte; un tribut annuel est la principale garantie de cette suzeraineté ; en 1839, un consulat français a été établi à Belgrade et, depuis ce temps, la principauté s'est trouvée en relations diplomatiques avec nous, autant toutefois que le permet la situation d'un pays qui n'entretient point d'agents à l'étranger. Comme témoignage des sympathies que la principauté a toujours eues pour la France, je me contenterai de vous rappeler seulement que feu le prince Michel avait fait élever à Paris le jeune héritier de sa couronne, le réce.at
voyage du piince Milan à Paris, et le cordial accueil qu'il a trouvé auprès de notre gouvernement. Vous savez que le traité de Paris (30 mars 1856) a placé la Serbie sous la garantie collective des puissances signataires et décidé qu'aucune intervention armée ne pourrait avoir lieu dans cette principauté sans un accord préalable entre elles.
Le Monténégro est beaucoup moins considérable que la Serbie (il compte à peine 200,000 habitants); mais au point de vue politique il a sur elle l'avantage d'une complète indépendance. C'est à tort que certains publicistes le comptent parmi les principautés vassales de la Porte ; c'est à tort que de graves recueils, par exemple VAnnuaire diplomatique, l'omettent sur la liste des États européens. Il est vrai que la situation géographique du Monténégro le met de fait à la discrétion de la Turquie; mais il ne faut pas oublier que, d'une part, les noires montagnes auxquelles il doit son nom lui garantissent une inviolable indépendance, et que, de l'autre, la Russie qui accorde au prince une subvention annuelle et qui ne néglige aucune occasion de lui témoigner sa bienveillance, la Russie fait par sa seule influence morale équilibre aux prétentions ottomanes et ne permettrait point d'attenter à son existence. Nous ne voyons pas pourquoi le Monténégro ne figure point dans VAnnuaire diplumatique ; il est beaucoup plus indépendant vis-à-vis de la Porte que ne l'est, par
exemple, vis à-vis de la France la principaïUé de Monaco ou telle petite principauté allemande vis-àvis du royaume de Prusse. Notre pays n'entretient pas de relations directes avec le Monténégro, mais il a sur les frontières de la petite principauté deux consulats : celui de Raguse, en Dalmatie; celui de Scutari, en Albanie. Ces réflexions s'appliquent également à la Serbie et à la Roumanie. Il est évident que de facto ces deux principautés sont plus indépendantes vis-à-vis de la Porte que le Mecklembourg ne peut l'être vis-à-vis de la Prusse.
Les deux principautés de Serbie et de Monténégro sont considérées par les Slaves méridionaux, spécialement par ceux de l'empire ottoman (Bosnie, Herzégovine), comme destinées à devenir le noyau de leur future indépendance.
Voici comment ils raisonnent :
Le petit Monténégro, merveilleusement armé pour la guerre défensive, contiendra l'ennemi vers le sud-ouest, tandis qu'au nord la Serbie, bien organisée pour l'attaque, pourvue des engins de la civilisation moderne, entamera une lutte analogue à celle du Piémont contre l'Aulriche et réalisera la grande idée des Slaves méridionaux, leur affranchissement définitif de la domination musulmane. Ces espérances assurent un prestige considérable aux deux principautés ; ceux des Slaves qui envisagent de loin l'avenir et considèrent la grande idée
comme déjà réalisée, se demandent non sans inquiétude si le dualisme des deux principautés ne sera pas alors plus fatal qu'utile à ces peuples de leur race, si les Obrenovitch de Belgrade et les Niegoch de Tsettinie sauront s'entendre pour partager les fruits de la victoire. Rara est concordia fratrum. Pour nous, qui ne saurions prévoir les choses de si loin, nous constatons jusqu'ici que les relations les plus cordiales ont existé jusqu'à ce jour entre les deux pays et les deux dynasties.
Le prince de Monténégro, comme celui de Serbie, a été élevé à Paris, et, en ce moment même, il fait les plus louables efforts pour améliorer la législation et l'instruction publique de sa principauté.
Les autres Slaves méridionaux ne constituent point un État indépendant ou vassal, ei ne sauraient entrer directement en rapports diplomatiques avec nous; nous avons cependant sur leur territoire des agents qui ont à surveiller tour à tour des intérêts politiques ou commerciaux; sur le sol ottoman, les représentants de la France sont avant tout les protecteurs naturels des chrétiens dans leurs conffits avec les autorités musulmanes. Ces conflits sont nombreux : récemment encore vous avez entendu parler des plaintes des chrétiens de Bosnie et de l'incident diplomatique qui s'est produit à ce sujet entre la Porte et l'Autriche. Nous avons un consulat à Bosna Serai (Saraïevo), en Bosnie; un vice-con-
sulat à Mostar, en- Herzégovine , ua consulat à Scùtari, sur les limites des Jougoslaves et des Albanais. Il est Lien difficile d'apprécier exactement les plaintes des indigènes si l'on ne connaît leur langue à fond. Il se produit une foule de circonstances délicates dans lesquelles le devoir du consulat est de ne croire ni les allégations des raiahs, ni les justifications des fonctionnaires ottomans.
Dans l'enijjire d'Autriche, les postes consulaires groupés sui- les côtes de l'Adriatique ont spécialement à surveiller des intérêts maritimes et commerciaux. Les villes où ils résident sont des cités Lilingues où la connaissance de l'italien est indispensable, mais où celle de l'idiome slave n'est pas non plus à dédaigner. C'est celui que parle la véritable population ; c'est lui qui nous en révèle l'esprit et les tendances; il a droit de cité en Dalmatie, dans l'administration, les tribunaux, dans la politique ; la marine marchande autrichienne est presque tout entière composée de marins slaves : Venise, vous le savez, a nommé quai des Esclavons (ripa dei Schiavoni) le quai principal de son beau port. Les postes diplomatiques que nous avons sur l'Adriatique sont les suivants : Trieste (où l'italien est la langue exclusive des hautes classes) ; Fiume, ville foncièrement slave dont le nom véritable est Rieha (le Fleuve) ; Lésina ;.Raguse, que les Slaves appellent Dubrovnik et qui fut pendant des siècles une
république florissante et l'un des [)lus glorieux centres de la littérature illyrienne ; Spalatro (Spljel), Zara (Zadar), capitale de la Dalmatie, siège de la diète où se parle aujourd'hui la langue serbo-croate. En dehors de ces cités maritimes nous n'avons point de postes consulaires dans les provinces slaves de l'Autriche ou de la Hongrie ; bien que la Croatie soit la capitale d'un royaume, le siège d'une adminislration autonome et d'une diète indépendante, nous n'y avons pas d'agent; peut-être aura-t-on lieu d'examiner un jour si ce n'est point là une lacune sérieuse et s'il ne serait pas nécessaire d'y remédier. Lorsque j'ai résidé dans cette ville, il y a quelques années, j'y ai rencontré un certain nombre de Français qui faisaient le commerce avec Marseille par la voie de Trieste ; ils ^exploitaient notamment les forêts de la Slavonie : ils regrettaient de n'avoir pas auprès d'eux un consul pour veiller à leurs intérêts commerciaux et les assister dans les conflits où les engageaient l'ignorance de la langue et des lois locales. La Croatie n'est pas, comme on serait tenté de le croire, une simple province de la Hongrie; elle a son gouvernement à elle, sa diète, ses droits historiques ; elle possède déjà une assez large part d'autonomie ; elle l'augmentera encore. Lors de l'accord définitif conclu entre l'Autriche et la Hongrie, nous avons élevé notre consulat de Pesth au rang de consulat général ; il n'est pas impossible
qu'Agram, à la suite de nouvelles négociations avec le gouvernement hongrois, acquière un rôle assez important pour justifier la fondation d'un poste consulaire.
Pesth et Temesvar * sont aujourd'hui les seules villes de Hongrie où nous soyons représentés ; il serait téméraire d'affirmer que la connaissance de l'idiome serbo-croate est indispensable pour ces deux postes ; à coup sûr, elle ne saurait être inutile. La Hongrie, en dehors des Croates et des Slavons, comprend environ 600,000 Serbes; la langue serbe bien étudiée donne la clef des idiomes slaves parlés dans le royaume de Hongrie (le slovaque et le ruthène dans les comitats du nord) ; elle permet de suivre les conflits pendants entre les groupes slaves et le groupe magyare, de contrôler les assertions de la presse hongroise ou allemande, de surveiller ces fameuses menées slaves ou panslavistes qui donnent tant d'inquiétude aux Hongrois, aux Allemands, aux Ottomans, et de s'en rendre un compte exact. A Temesvar, l'observateur, placé sur les confins du monde serbe, magyare et roumain, ne saurait manquer de recueillir de précieux renseignements. Une fois en possession d'un idiome, le linguiste persévérant pourra s'aventurer dans l'étude des langues congénères et aborder plus aisément, soit le russe