CHAPITRE II
JAROSLAVL ET LE VOLGA. — Paysages russes. — Une procession orthodoxe. — Boulevards et casernes. — Pigeons et corbeaux. — Le Gostinny Dvor. — Les marchands russes. — Industrie populaire. — La table et les vins de France. — Un hôtel. — L'archevêque Felinski. — Les fondateurs du théâtre russe. — Le gymnase. — Discipline russe. — L'école. — Le lycée Demidov. — La presse provinciale. — L'ennui et l'absentéisme.
Sur le Volga. — La navigation. — Le Pospiechnij. — Les passages. — Incidents. — Le Mercure et le Samolet. — Une prison flottante. — Les burlaks. — Kostroma. — Les Tartares. — • Arrivée à Nijni.
C'est à Jaroslavl que j'ai aperçu pour la première fois le Volga ; j'allais de Moscou à la foire de Nijni. Suivant mon habitude, j'avais pris le plus long. Je tenais à faire connaissance avec une ville dont personne ne parle et qui fut jadis une des capitales de la Russie. Jaroslavl, que les guides et les touristes ont généralement négligée, ne me paraît point mériter l'oubli dans laquelle on la laisse. Un chemin de fer confortable, plus confortable que les chemins
français et allemands, la met en communication avec Moscou. Le Volga la rattache à Pétersbourg ■ d'une part , à la mer Caspienne de l'autre ; au delà du Volga une voie ferrée remonte jusqu'à Vologda ; plus tard sans doute elle ira rejoindre la mer Blanche. Le long du fleuve se développe une série de cités commerçantes dont les noms à peine connus en Occident sont familiers aux négociants de la Grande-Russie : Tver, Ryiiinsk, où commence la grande navigation, Kostroma, Nijni Novgorod, Kazan, Simbirsk, Samara, Astrakan. Jaroslavl s'élève sur une large presqu'île, formée par le Volga et le Kotorost. Au confluent des deux rivières, là où se trouve aujourd'hui le lycée Demidov, se dressait jadis le Kreml. On ne parle guère à l'étranger que du Kreml (ou Kremlin) de Moscou ; en réalité, presque toutes les villes de la Grande- Russie ont eu jadis un kremlin : plusieurs, Pskov, Nijni Novgorod, Novgorod-la-Grande, ont conservé le leur. Gomme le burg germanique, le kreml était tout simplement une forteresse : dans son enceinte crénelée, il renfermait le palais du prince et les sanctuaires les plus vénérés. Rien n'est resté du Kreml de Jaroslavl ; d'après les observations que j'ai eu l'occasion de faire en maint endroit, le kreml occupe toujours une situation stratégique, soit au confluent des deux rivières, soit dans l'arc formé par les sinuosités d'un cours d'eau. Il ne peut être
question de collines ou de rocs escarpés en Russie. Le Volga enveloppe Jaroslavl ; il a déjà sur ce point environ trois cents mètres de largeur. Le Kotorost, son humble affluent, sert de refuge aux bateaux pendant l'hiver et de bassin pendant l'été. Du haut des quais, qui s'élèvent parfois à quarante ou cinquante mètres au-dessus du fleuve, l'œil embrasse un immense horizon; la rive gauche que nous avons devant nous présente une plaine grisâtre, entrecoupée de marécages et de forêts, égayée de loin en loin par un clocher rustique. Les villages noirs tranchent à peine sur le fond du paysage. Vers l'est, au delà du Kotorost, s'étend la banlieue immédiate de Jaroslavl ; des villas, \1 es fabriques à haute cheminée, de petites églises blanches et trapues dont la coupole verte semble un oignon posé sur sa base, et dardant sa pointe vers les cieux ; de nombreux moulins à vent agitent leurs ailes; n'étaient les églises, on pourrait se croire en Hollande. Vers l'ouest sur le port, de lourds pontons surmontés d'élégants pavillons attendent les voyageurs qui vont descendre ou remonter le fleuve ; des transports chargés de marchandises et traînés par des remorqueurs descendent en hâte vers Nijni Novgorod . Entre les deux rives du Volga, un immense bac attaché à un petit pyroscaphe, fait la navette et se charge sans cesse de voitures, de troupeaux et de passagers; ce sont les habitants des villages voisins ou des voyageurs qui vont
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sur la rive gauche chercher l'embarcadère de la ligne de Vologda. Le bac ne chôme point de la journée; le pyroscaphe siffle, souffle, fait rage; ce n'est point la mouche du couche, et il remplit vaillamment sa besogne. Tout à l'heure il a passé un troupeau de bœufs; le voici maintenant qui transporte une procession. C'est aujourd'hui la Saint-Nicanor ou la Saint- Agathon; les popes de je ne sais quelle paroisse sont allés ce matin en pèlerinage dans un hameau sur la route de Vologda : les fidèles les- ont suivis; la procession s'installe sur le bac ; les cierges flamboient, les prêtres chantent; sur le quai, les fidèles font des signes de croix répétés ou frappent la terre du front à l'aspect des saintes images et des bannières vénérées; arrivé au rivage, le cortège se reforme et monte vers la ville, suivi par les dévots qui sont venus l'attendre.
C'est une chose bizarre pour nous autres Occidentaux qu'une procession orthodoxe : j'en ai vu de splendides dans les grandes villes, notamment à Moscou; il leur manque toujours ce je ne sais quoi qui s'appelle le goût et l'harmonie. Les chasubles des prêtres, riches, mais sales, sont posées de travers sur leurs larges épaules; leurs longs cheveux descendent en désordre sur leur cou ; les images byzantines, malgré les dorures et les pierres précieuses qui les recouvrent, ne valent pas la moindre statuette de plâtre, ornée de fleurs arlificielles, etpor-
tée sur les épaules des jeunes filles vêtues de blanc ; les lourdes bannières en métal, (|ue trois hommes sutiisent à peine à soutenir, n'ont point la grâce des étendards dont le vent fait flotter les riantes couleurs. La foule marche sans ordre et psalmodie lentement une mélopée monotone. Du reste, si c'est la foi qui sauve, ces gens-là seront certainement sauvés; ils Croient sincèrement, naïvement, et il ne manque pas de gens habiles à exploiter leur crédulité.
Laissons la procession rentrer à la paroisse e^ explorons un peu les rues de Jaroslavl : j'y suis resté deux jours et je ne l'ai point vue tout entière ; rues, quais, boulevards, tout s'étend à perte de vue; les maisons, de briques ou de bois, sont le plus souvent séparées par des enclos entourés de murs en planches; les édifices publics sont représentés par des casernes colossales avec ou sans colonnades ; les églises sont au nombre de soixante-quatre, chifire fort respectable pour une population de trente mille habitants. Leurs coupoles et les croix qui les surmontent sont littéralement couvertes de pigeons ou de corbeaux. Ces oiseaux sont les hôtes inséparables des villes et des villages de la Grande-Russie; le peuple russe parait avoir pour eux une tendresse infinie. Il ne mange point le pigeon, qu'il respecte comme le symbole de l'Esprit-Saint; il laisse vivre le corbeau malgré son importunité, sa rapacité e ^
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ses croassemenls odieux. « C'est par mesure d'hygiène, me disait un Russe; les coi-Leaux nettoient nos cités Lien mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes. » Il est de fait que les rues de Jaroslavl sont peu Lalayées; n'en accusez point l'incurie de l'édilité ou la paresse des habitants. La ville est trop grande, les maisons trop éloignées les unes des autres, le pavage trop inégal. Le corbeau est ici l'auxiliaire de l'homme, il semble avoir conscience des services qu'il lui rend ; aussi est-il avec lui d'u;ie familiarité et d'une audace peu communes. A peine fait-il un saut de côté pour laisser passer votre cabriolet, et il vous regarde avec un petit air impudent, comme pour vous demander de quel droit vous venez le déranger. Voici une scène observée au marché : un pauvre diable de chien a déterré un morceau de viande gâtée et le dévore à belles dents ; surviennent trois corbeaux qui lui arrachent son dîner et s'en vont picorer cinq ou six pas plus loin, sans prendre même la peine de s'envoler. Le chien baisse l'oreille et les regarde faire.
C'est surtout aux stations des voitures de place que les voraces volatiles se donnent j-endez-vous. Nos chevaux de fiacre prennent leur pitance dans des sacs pendus à leur cou; les chevaux russes ont sur les places publiques des mangeoires confortables et des aljreuvoirs élégants. Pigeons, ramiers et corbeaux assiègent sans relâche ces mangeoires et
disputent au cheval une nourriture qu'il ne prend même pas la peine de défendre. Ils se pressent aux fenélres des restaurants et sollicitent les reliefs du repas par mille attitudes coquettes et caressantes ; c'est là que j'ai vu plus d'une fois se démentir la proverbiale douceur des colombes. Sur cinq ou six, il en est toujours une qui à grands coups de bec écarte ses concurrentes et reste maîtresse du terrain et du festin.
Le peuple russe est en général bon pour les animaux ; j'ai rarement vu un cocher maltraiter son attelage; quant aux oiseaux, qui jouent un si grand rôle dans les chants populaires, ils font pour ainsi dire partie de la cité et de la famille. Et cependant, durant les courtes nuits d'été, les corbeaux sont vraiment insupportables ; à la tombée du jour, ils s'assemblent par milliers sur les branches des arbres et sur les toits des maisons. Des bandes dont l'épaisseur assombrit l'horizon, se rassemblent, se poursuivent, s'évitent, se dispersent, se posent sur les sommets des arbres ou sur les corniches des maisons, tourbillonnent sans relâche en poussant des croassements affreux. Dès l'aube — et la nuit dure à peine trois heures en juillet — ils recommencent ce bruyant manège; je leur ai dû plus d'une insomnie.
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Jaroslavl est le chef-lieu d'un des gouvernements les mieux peuplés de la Russie ; sur une place colossale sont groupés les principaux édifices publics, le tribunal, la direction des finances, le gymnase, le lycée Demidov. Le badigeon jaunâtre qui recouvre ces fragiles constructions s'écaille aux froids de l'hiver et aux ardeurs de l'été. Un quartier spécial est consacré au commerce. Les magasins, bas et sombres, sont groupés sous des arcades qui rappellent les anciens piliers des halles. Le voisinage du marché communique à celte région.une pénétrante odeur de cuir et de poisson salé. Ce parfum vous poursuit dans tout le Gostinny Dvor *. Il est d'ailleurs difficile et désagréable d'y flâner : après le juif, il n'est pas de négociant plus tenace, plus âpre au gain que le moscovite. Tclito vam ougod! Que désirez-vous? Tel est le cri dont vous assassinent sans relâche les boutiquiers dont vous contemplez la devanture. Ils m'ont fait plus d'une fois regretter de comprendre le russe. Il faut se boucher les oreilles et fuir au milieu de la rue. On n'est pas
1. Mot à mot, Cour des Hravgers, bazar, quartier Ju commerce.
plus en sûreté au marché. Je visitais la ville en compagnie d'un excellent homme, un naturaliste du pays, fort zélé pour la science, fort complaisant et très-empressé à me montrer les moindres objets qu'il supposait devoir m'intéresser.
— Eh! bonjour, Vladimir Stefanovitch, lui criaient les femmes du marché; qu'est-ce que le barine (le monsieur) veut acheter? Voilà de bons concombres I Du poisson frais I Des cuillers de bois 1
— Voilà, criait une autre, des cadenas de Toula; voilà des samovars de Moscou. Le barine n'a qu'à ordonner.
On m'aurait vendu toute la ville !
— Petite mère, répliquait flegmatiquement Vladimir Stefanovitch, le barine ne veut rien acheter; il vient de pays très-lointains et veut voir comment les concombres sont faits chez nous.
Et les petites mères de faire la grimace en se montrant de loin le barine qui vient de si loin pour voir comment sont faits les légumes à Jaroslavl. Voilà un étranger bien curieux!
Malgré tout ce qu'on a dit de sa paresse, le Russe est industrieux; j'ai plus d'une fois admiré aux étalages les produits du travail manuel, la vaisselle en bois, les chaussures et les tissus d'écorce, les toiles d'une rare finesse, que Jaroslavl exporte dans toute la Russie. Et ne croyez pas qu'en ces régions, qui nous paraissent si éloignées, l'alimentation soit
inférieure à celle de notre Occident. On vit .mieux sur les Lords du Volga que sur ceux du Rhin ou de la Sprée; la viande est belle et saine; le porc, d'une qualité supérieure; le poisson du Volga ne le cède point à celui de l'Océan; les fruits sont rares, il est vrai; mais les grands bateaux du Volga amènent cha<|ue jour les pastèques, les pommes et les raisins d'Astrakhan. Le hvas que hoit le peuple est mauvais, mais le thé ne lui manque pas, et la bière vaut bien celle d'Allemagne. Sur les tables d'hôtel vous trouvez, à des prix il est vrai fort élevés, les principaux vins de France, sans en excepter le Cliquot etleRœderer; une grande maison de la ville en tient un dépôt qui approvisionne les gouvernements du nord et de l'est. Elle n'ignore point, assure-t-on, l'art de les fabriquer. On raconte à ce sujet un joli mot de feu le grand-duc héritier.
Il se trouvait à Jaroslavl à l'occasion d'une exposition régionale. Le gros négociant en vins dont le nom m'écka])pe, vint présenter ses hommages à l'héritier présomptif.
— Ehl bonjour, Vasili Vasilievitch; je suis charmé de vous voir, mais fort étonné de n'avoir point rencontré vos produits à l'exposition.
— Votre Altesse n'ignore point que l'exposition est purement locale. Elle n'y a rencontré que les produits de notre province.
— Et c'est précisément pour cela que vos vins y
devraient occuper la place d'honneur, reprit le prince en souriant.
Le commerce de Jaroslavl est florissant; au nord du gouvernement, le sol est assez ingrat; mais au midi, l'agriculture et le jardinage sont développés; la grande industrie est celle de la toile; le seul village de Velikoe en livre soixante mille pièces par an. Le chifïre annuel des aflaires s'élève à cinq millions de roubles, près de vingt millions de francs. Néanmoins les revenus locaux ne suffisent point à la population, et cinquante mille habitants de la province émigrent chaque année pour aller chercher fortune dans les capitales et les provinces éloignées; on en trouve jusqu'en Sibérie. Patients et industrieux, ils se font aubergistes, cabaretiers, merciers, menuisiers, tapissiers, etc.. Il est rare qu'ils ne reviennent point dans leur pays avec un capital assez considérable; leJaroslaiets est généralement regardé comme le meilleur jardinier, l'ouvi'ier le plus habile, le marchand le plus industrieux de toute la Russie.
Une gracieuse hospitalité m'avait dispensé de loger à l'hôtel. Je tenais cependant à voir comment on y peut vivre et, sous prétexte de nous rafraîchir, j'entraînai mon obligeant cicérone au premier qui
se présenta. Tout en commandant le menn, je me fis montrer les chambres et j'en demandai les prix -, ils varient de deux francs cinquante à cinq francs par jour. L'installation est convenable, les lits un peu durs mais suflisants. Un dîner de quatre plats coûte environ deux francs cinquante. Les salles à manger des hôtels russes offrent un aspect riant que n'ont point les nôtres; le gaz étant inconnu dans la plupart des villes de province, la table est décorée de candélabres argentés; chez nous, le vin dort toute la journée dans les caves ; on le sert dans des bouteilles toutes poudreuses et les toiles d'araignée qui les couvrent sont pour les amateurs un titre de noblesse ; là les flacons, ornés de capsules métalliques et d'étiquettes dorées, étalent avec pompe leurs noms cliers au gourmet; c'est une fête pour l'œ-il; ce n'en est pas toujours une pour le palais.
Nous dînions gaiement à l'ombre de la verandah; nous embrassions d'un coup d'œil la longue perspective du boulevard et la place où s'élève le théâtre. Près de nous quelques fonctionnaires prenaient leur repas; on me présente à eux; la connaissance est bientôt faite et la conversation s'engage.
Tout à coup un de mes interlocuteurs me désigne du doigt un personnage qui traversait la place.
— Tenez, me dit-il, voilà l'archevêque Felinski qui passe.
.Je regardai; j'aperçus un homme de haute taille;
un grand manteau noir le couvrait; un chapeau de paille ombrageait son front. Sous ce modeste équipage, je n'aurais pas reconnu l'archevêque de Varsovie, l'un des plus hauts dignitaires de l'église catholique. Je rassemblai mes souvenirs et je me rappelai le scandale qu'avait naguère produit en Europe l'exil brusquement infligé au prélat coupable d'avoir trop aimé son troupeau. Il me semblait en ce temps-là que la religion catholique était systématiquement persécutée à Varsovie; nos imaginations effarées se représentaient le vertueux évoque déporté dans une sorte de Sibérie pour y vivre avec des ours et des sauvages. Maintenant je connaissais assez Jaroslavl pour comprendre que c'est un lieu d'exil fort tolérable. Je me rappelai que deux mois auparavant j'avais vu la procession de la Fête-Dieu célébrée dans les rues de Varsovie, et je me disais que les voyages guérissent de bien des préventions. Je n'approuve ni la mesure qui a déporté monseigneur Felinski, ni la rigueur intempestive qui maintient son exil; mais je suis bien résolu à me défier des récils de témoins trop intéressés à altérer la vérité pour oser la dire tout entière. Mon cœur se serra à la vue du prélat arrach.é depuis dix ans à sa patrie; cependant je contins l'expression des sentiments qui m'agitaient. Mes interlocuteurs étaient russes; j'étais étranger; nous ne nous serions pas
compris
Ua Latailloii traverse la place, musique en tête; les soldats portent le képi à la française, une tunique de gros drap noir, un pantalon de toile grise. Ils reviennent de la manœuvre; la sueur coule de leurs visages bronzés par le soleil; leurs vêtements disparaissent sous une épaisse couche de poussière; ils n'ont point l'entrain et la gaieté du soldat français; ils paraissent mornes et sombres ; on devine à les voir une inébranlaljle solidité. Ils disparaissent bientôt à l'angle du boulevard, qui redevient désert et silencieux. De temps en temps un rare passant;' un cocher désœuvré qui promène son droschli en quête d'un voyageur, un moujik qui s'arrête devant une église pour faire d'une main distraite un signe de croix machinal. Evidemment la dévotion est moindre ici qu'à Moscou; ce n'est pas une ville sainte.
C'est en revanche une desvillesles plus intelligentes delà province russe. Bien qu'elle ne compte que trente mille habitants, elle possède une dizaine d'établissements d'instruction publique, etles habitants rappellent avec orgueil que leur théâtre a été le berceau de l'art dramatique en Russie. Ce fut un bourgeois de Jaroslavl, Théodore Grégorovitch Volkov, qui organisa la première compagnie dramatique russe et le premier théâtre permanent. Il avait vu à Pétersbourg des représentations données par des comédiens étrangers ; de retour à Jaroslavl, il re-
cruta une troupe, établit des tréteaux dans un magasin de cuir, et donna devant les habitants étonnés la première représentation d'une tragi-comédie intitulée Estlier. Grâce à la libéralité des marchands et du £rouverneur, il établit IdentôL un théâtre véritable pouvant donner place à mille spectateurs. On y joua avec un succès toujours croissant les œuvres de Soumarokov, celles de Voikov lui-même, qui traduisait en outre des pièces étrangères. Il était tout ensemble directeur, auteur dramatique et machiniste. Il obtint des succès inattendus. L'impératrice Elisabeth en entendit parler : àPétersbourg les drames russes étaient alors joués par les cadets et les officiers du corps de la noblesse. La troupe de Voikov fut mandée dans la capitale en 1752 et devint le noyau d'une compagnie qui s'établit définitivement dans cette ville sous la direction de Soumarokov. Les services de Voikov furent récompensés par un brevet de gentilhomme. Il mourut en 1762. J'aui'ais aimé assister à quelques représentations dans ce théâtre séculaire ; malheureusement il est fermé pendant l'été ; les vacances sont une ingrate ^saison pour voyager ; c'est ainsi que j'ai visité les établissements scolaii'es deJaroslavl sans y rencontrer les élèves, avec qui j'aurais voulu faire connaissance.
Je trouvai au gymnase un établissement bien distribué, élégant, je^dirais même coquet, et qui supporte bravement la comparaison avec les établisse-
ments provinciaux de France. Une magnifique salie de gymnastique permet aux élèves de se livrer pendant la froide saison à des exercices trop négligés ailleurs. Une autre salle renferme une bibliothèque de deux mille volumes environ ; les portraits des membres de la famille impériale, des images saintes, ornent les murailles; c'est là qu'ont lieu les cérémonies scolaires. Les classes sont vastes et bienaérées ; les bancs et les sièges sont d'une fraîcheur et d'un éclat éblouissants.
— Pardon , dis-je à l'économe qui m'accompagnait. Votre matériel est tout neuf, n'est-ce pas ?
— Non, monsieur, il date de trois ans.
— Mais, repris-je un peu étonné, je ne vois pas sur les tables les arabesques et les- entailles dont nos écoliers ont coutume d'orner le mobilier des collèges.
— C'est défendu, monsieur(iVe/m), répondit simplement l'éconoem.
C'est défendu! J'avoue que j'ai souvent depuis rêvé à ce mot. Il suffît donc dans les gymnases russes qu'une chose soit défendue pour que les écoliers se l'interdisent scrupuleusement. C'est défendu I Évidemment, il y a dan^ le peuple russe un instinct ae discipline qui maîtrise jusqu'àrenfance. Plus j'étudie ce peuple, plus je constate chez lui une force d'obéissance qui m'étonne et qui m'épouvante tout
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à la fois. Dès le collège, les élèves avec leurs grosses capotes semblent des soldats immatriculés. Quand vous entrez dans un bureau, dans une école, dans un théâtre, vous trouvez à la porte un vieillard à moustache grise, à cheveux ras, en tunique, le bras galonné de chevrons. Nous l'appellerions, nous autres, Thuissier, le portier. En Russie, on l'appelle le soldat. Et en effet, c'est un soldat en congé ou eu retraite ; il se dresse devant vous comme mû par un ressort, vous répond sèchement, comme s'il s'agissait de transmettre une consigne, vous interpelle brutalement si vous violez une prescription.
C'est défendu! [Nelzia], mot terrible avec lequel on ne joue pas dans l'empire du tsar ! S'il explique sa puissance, sa cohésion, sa forte unité, peut-être aussi peut-il nous donner la clef de bien des révoltes sourdes ou apparentes, du nihilisme politique et social, du monstrueux fanatisme de certaines sectes religieuses. L'autorité absolue engendre le radicalisme de la révolte.
Je ne quitterai point le gymnase sans signaler un intéressant musée organisé par la société d'histoiie naturelle de Jaroslavl, sous la direction d'un savant infatigable, M. Petrovsky. Il m'en fait les honneurs avec complaisance; il est fier de son œuvre et il a le droit de l'être. Du gymnase, nous allons visiter l'école professionnelledesgarçons. Je trouve des classes en bon état, un matériel scolaire sullisaut, une bonne
bibliothèque ; le directeur me montre ses cartes en relief, m'explique les leçons de choses qu'il donne .aux élèves, m'expose les programmes de ses cours. Je me serais cru avec un pédagogue de France ou d'Allemagne. A un trait, cependant, je reconnus le Russe. Nous visitions la salle des actes ; le directeur me montra une sainte image (ihon), scellée dans la muraille, et faisant un grand signe de croix :
— Cette image, me dit-il, a été achetée et posée ici aux frais des élèves et des maîtres de l'école, pour perpétuer le souvenir de l'attentat du 16 avril 1800, attentat dont la Providence a daigné préserver l'empereur ^ Tous les ans le 16 avril, nous venons remercier Dieu de nous avoir conservé notre empereur.
Cette aiïectiou pour l'empereur, jointe à une dévotion plus naïve peut-être que réfléchie, est encore un trait caractéristique du peuple russe. 11 n'est guère de ville où je n'aie rencontré plusieurs monuments commémoratifs de l'attentat du 16 avril. Le sentiment religieux paraît ici faire partie de cette discipline nationale que je notais tout à l'heure.
Une institution qui contribuera sans doute à augmenter l'importance de Jaroslavl, c'est le lycée Demidov. Le lycée a été fondé au commencement du siècle par un membre de cette généreuse famille
1. Attentat de Karakasov à Moscou. L'empereui- fut sauvé par Komissarov, qui détourna le bras de l'assassin.
dont les libéralilés so sont depuis rép;uulues sur l'Europe tout entière. C'était une espèce de faculté provinciale qui préparait les jeunes gens à l'enseignement supérieur des universités. Depuis doux ans, on l'a convertie en une école de droit, et la nouvelle institution, dirigée par un publiciste intelligent et zélé, M. Kapoustine, est aujourd'hui en pleine prospérité. Les bâtiments sont fort vastes et pourraient fournir aux besoins de cinq cents étudiants. Le lycée possède une bibliothèque juridique fort riche et qui ferait envie à l'école de droit de Paris. J'y ai trouvé tous les ouvrages élémentaires de France et d'Allemagne, des revues techniques, des collections immenses, par exemple celle de tons les débats du [)arlement anglais (313 volumes). On ne s'attendrait guère à voir tant de richesses réunies dans une ville aussi ignorée. A la fin de l'année dernière, le nombre des étudiants était de cent trente-neuf; ils suivaient des cours de théologie, d'encyclopédie du droit, de droit romain, d'histoire du droit romain, de droit russe, d'histoire généraledu droit, de droit politique, déstatistiqueetde droit administratif. Les professeurs et les étudiants publient un bulletin (Vremennih) , qui renferme des travaux importants et qui a reçu un accueil sympathique chez les spécialistes. Les élèves du lycée juridique sont en général originaires des provinces du nord et de l'est : il en est qui viennent même de Moscou, attirés non parla supériorité
de l'enseignement, mais par le bon marché de la vio matérielle. Elle est trois fois moins chère que dans les capitales. À Jaroslavl, d'ailleurs, comme dans toutes les villes universitaires de la Russie, les étudiants pauvres reçoivent de nombreux secours. Des concerts, des représentations théâtrales sont donnés à leur profit ; des sommes spéciales leur sont assignées sur les budgets provinciaux. Ainsi, l'an dernier, le conseil général [zeinslvo] du gouvernement de Perm a voté cent roubles. Le total des sommes perçues par le curateur, chargé des intérêts des étudiants pauvres, s'est élevé au chiffre de sept mille roubles, soit vingt-quatre mille cinq cents francs.
Chef-lieu de gouvernement, Jaroslavl est le siège d'un zemstvo qui passe à bon droit pour l'un des plus éclairés de la Russie. Ce conseil, désireux do faire connaître ses travaux, a créé l'an dernier un recueil périodique où il résume ses délibérations, et étudie les questions administratives qui sont de sa compétence. Il s'honore surtout des progrès de l'instruction publique dans la province. Au moment de mon arrivée dans la ville, un congrès d'instituteurs et d'institutrices venait d'y avoir lieu. « Vous nous preniez sans doute pour des ours mal léchés, me disait en riant un membre du zemstvo; vous voyez que nous ne sommes pas si mal léchés. » 11 avait raison.
Malgré ces louables efforts, la culture générale,
même clans une ville aussi éclairée, est encore fort inférieure à la nôtre, et ne s'élèvera pas de sitôt à notre niveau. La presse provinciale, si florissante en Suisse, en France, en Allemagne, est à peu près nulle en Russie. Jaroslavl n'a qu'une feuille hebdomadaire officielle, et un bulletin religieux publié par l'archevêché. La population du gouvernement atteint cependant près d'un million. Mais les illettrés constituent une immense majorité, et ceux qui lisent, parmi les petites gens, se bornent à des contes, à des légendes plus ou moins authentiques. Les journaux et les revues des deux capitales suiïisent aisément aux gens éclairés. Mais la proportion des souscripteurs est fort restreinte. D'après une statistique qui remonte, il est vrai, à l'année 1869, on comptait alors dans le gouvernement de Jaroslavl un abonné sur trois cent soixante-quatorze habitants. L'administration ne tient nullement à favoriser le développement de la vie politique; il est fort difficile d'obtenir en province l'autorisation de fonder un journal; la censure est beaucoup plus rigoureuse que dans les capitales; elle dépend du gouverneur, qui naturellement n'aime point à laisser critiquer ses faits et gestes. Les intérêts provinciaux n'ont point d'organes, et cette lacune contribue singulièrement à atténuer ces libertés locales dont la Russie est si fière. D'autre part, les cafés, les brasseries n'existent point en Russie ^ on trouve quelques ga-
zeLtes dans les cUiîis ou dans les restaurants aristocratiques, mais dans les établissements populaires aucune feuille volante n'a jamais pénétré. « Nous aimons la vie de famille, vous diront les Russes, nous ne savons point vivre sur Iôs trottoirs des ])0ulevards, comme les Français, ou dans la fumée des tal)ngies comme les Allemands. » L'argument est spécieux, touchant même, mais il ne faut pas s'y laisser prendre. Il n'y a point de vie politique en Russie : de là cette torpeur qui, au bout de quelque temps, pèse si lourdement sur l'étranger, de là 'cet ennui qui plane sur la vie provinciale, ennui que les romanciers russes, depuis Gogol jusqu'à Tourguenev, ont décrit à l'envi, et que les pompes religieuses, les clubs, les concerts et le théâtre ne suffisent point à dissiper. C'est pour fuir cet ennui que l'aristocratie émigré sans cesse Ters les capitales ou vers l'étranger. C'est dans l'espoir d'échapper à cette inertie morale que des rêveurs inventent les systèmes les plus fantastiques, les conceptions les plus radicales. Je comprends l'absentéisme des uns et le nihilisme des autres, mais je ne les justifie point. Dans un pays jeune comme la Russie, le premier devoir de la classe intelligente est de consacrer toutes ses forces, toutes ses ressources au développement du progrès normal, dans les limites que lui assignent les lois existantes et l'état actuel des esprits. Dans ce vaste empire, le progrès, outre ceux
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qu'il rencontre partout, a deux espèces d'ennemis : ceux qui, séduits par l'éclat des choses étrangères, abandonnent leur pays sans retour, et ceux qui prétendentlui appliquerl)rutalement des institutions pour lesquelles il n'est pas encore préparé.
De nombreuses compagnies desservent la navigation du Volga; j'en ai compté une douzaine environ. Les unes exploitent le lleuve dans toute sa longueur, les autres se bornent à un espace déterminé. La plus grande étendue à parcourir va de Nijni à Astrakhan, soit 2,135 verstes, environ 600 lieues; quelques-unes remontent en outre les allluents du Volga, l'Oka et la Kama. De riches négociants possèdent aussi des bâtiments qui se chargent de transporter les marchandises et les voyageurs; les départs sont fréquents et les prix raisonnables, grâce à la concurrence des diverses entreprises. Les bateaux les plus légers remontent jusqu'à Rybinsk, tête de ligne où huit mille bâtiments se fabriquent tous les ans; les plus lourds descendent jusqu'à la mér Caspienne, Une compagnie, je ne sais plus laquelle, a fait construire deux splendides steamers à l'américaine, véritables palais flottants à trois étages, le Perevorot, et VEmpereur
Alexandre. J'ai rencontré sur ma roate le Perevorot^ mais je n'ai point eu la bonne fortune de le monter. Je le regrette fort. Les Russes font grand éloge de son aménagement. Le Pospiechmj , sur lequel je quitte Jaroslavl, est un navire à roues, aussi confortablement installé que le permet l'exiguïté de l'espace réservé aux passagers. La machine est chauffée au bois et les bûches occupent une grande partie du pont. La première classe dispose d'un salon, d'un dortoir et d'une plate-forme dont le séjour est malheureusement peu tenable. Le vent y souille avec rage, les braisettes qu'entraîne la fumée de la machine brûlent le visage et les vêtements. Bon gré mal gré, il faut rentrer dans la cabine. Le public y est peu intéressant : cinq ou six marchands qui se rendent à Nijni-Novgorod; leur conversation roule sur le prix des transports, lahaussëdu feretla récolle des grains; deux dames s'en vont à Kostroma; elles causent en français dans l'espoir de n'être pas comprises; je ne les arrache point à leur illusion et me contente de ne pas les écouter. La deuxième classe n'a qu'une salle commune ; la troisième est reléguée à l'avant du navire. Mais cet avant est protégé par un loit voûté qui met les passagers à l'abri des injures de l'air. Ils sont là cinquante ou soixante passagers, hommes, femmes, enfants, accroupis sur le pont; enveloppés de leurs touloupcs graisseuses, ils ne redoulejit ni le vent, ni les taches de goudron. Quel-
SUK LE VOLGA. ".7
ques-uns dorment; ou dirait de loin desouis tondus assoupis. La plupart ont commencé à boire du thé dès le départ; il ne cesseront qu'à la nuit. Ce qu'on appelle une portion de thé contient une dizaine de tasses ; le moujik l'absorbe sans s'eftrayer, il s'assied gravement, place un morceau de sucre entre sesdents, verse un peu de thé brûlant dans la soucoupe qu'il soutient avec le pouce, l'index et le doigt médian, et sirote lentement le précieux breuvage; grâce à ce procédé économique, le thé et le sucre peuvent durer longtemps; de temps en temps, il coupe une tranche d'un pain blanc, bien autrement délicat que celui de France ou d'Allemagne, et mord à belles dents. Le thé fini, ou plutôt interrompu, il se meta casser des noisettes. La noisette est une friandise favorite du peuple russe ; le pont est jonché de coquilles qui grincent sous les pieds. Aux noisettes succéderont, quand viendra le sérieux appétit, les tranches de poisson fumé et de concombre salé, arrosées d'un petit verre de vodka (eau-de-vie). Le moujik remplit consciencieusement ces diverses fonctions gastronomiques. Elles ne l'absorbent pas cependant au point de lui faire oublier Celui auquel il doit le thé, le sucre, les concombres et le poisson. Qu'un clocher d'église, une coupole de monastère se dessine à l'horizon, voilà mes gens à genoux : les plus tièdes font des signes de croix; les plus dévots touchent le sol du front. L'idée de Dieu est toujours présente à
ces gens siniples. Le cocher moscovite se signe le matin au moment d'atteler ses ciievaux ; il se signe quand il sort de l'enceinte de la ville; le passager accomplit le même acte de piété quand il monte sur le navire ou quand il débarque.
Les escales sont rares ; le pays que nous traversons est peu peuplé; de Jaroslavl à Nijni, en trente heures de trajet, nous ne rencontrons qu'une ville un peu importante, Kostroma. De temps en temps, on s'arrête pour déposer un voyageur ou prendre du bois; quelques izbas noires, quelques églises, quelques maisons en briques badigeonnées; point de quai, bien entendu ; les fiacres attendent dans la boue défoncée de la berge. Malgré la pluie battante, les oisifs du pays sont venus saluer le parochod (steamer), distraction de petite ville qu'on ne saurait manquer en conscience. Et puis il faut Lien recevoir ceu-xqui arrivent ou escorter ceux qui partent; une jeune femrne est venue accompagner son mari; il l'embrasse sur les deux joues et sur les lèvres; puis de sa main mignonne elle lui trace sur le front un signe de croix, la retourne et la lui donne à baiser. Un geste affectueux et charmant, tendre et religieux tout à la fois. Des gamins viennent offrir aux passagers du pain, des fruits et des salaisons. Nous n'en avons nul besoin, notre table est bien fournie ; le tarif est rigoureusement fixé et le voyageur est beaucoup moins écorcbé ici que sur la Seine ou sur le Rhin.
Un peu plus loin, nous nous arrêtons devant un grand monastère. Sur le ponton môme de la compagnie, un moine bénit les voyageurs et leur vend des cierges qu'ils allument devant une image sainte ; il leur vend aussi des pains de communion, des prosphores non consacrées qu'ils rapporteront à leur famille. Détail à noter : la rive droite du tleuve est constamment plus élevée que la rive gauche; elle la domine parfois d'une hauteur de trente ou quarante mètres; elle est peuplée de moulins à vents qui l'ont tourner leurs grandes ailes; la rive gauche, basse et déserte , est couverte de forêts, de marais, de landes mornes ; des mouettes blanches tourbillonnent au-dessus de nos têtes. Le fleuve a par moments trois ou quatre cents mètres de largeur; la navigation n'en est pourtant pas plus aisée; des bouées flottantes, des drapeaux plantés sur le rivage indiquent les endroits dangereux ; à tout propos le pilote fait jeter la sonde. Malgré sa prudence, malgré les drapeaux et les bouées, nous touchons souvent le fond.
En dépit des moulins, des villages et des monastères, l'aspect des rivages est fatigant; il lasse l'œil et la pensée. C'est sur le fleuve qu'il faut chercher la vie, l'activité, la diversité. A tout moment le sifflet d'un bateau à vapeur, bientôt répété par le nôtre, annonce une rencontre, et le capitaine doit se mettre en mesure de répondre par les signaux
que prescrivent les règlements. Ces règlements sont fort sévères; si le fleuve est large, le thalweg est fort étroit et les accidents sont à redouter; il arrive parfois qu'il s'établit entre les capitaines des diverses compagnies des luttes de vitesse analogues à celles que nous racontent les journaux américains; elles sont sévèrement interdites. Un de mes compagnons me raconte l'épisode suivant.
Un capitaine du Samolet était en délicatesse avec un capitaine du Mercure *; ils se rencontrent sur le Volga; au lieu d'arborer son pavillon,' suivant l'usage, le Samolet arbore un balai, se précipite sur l'ennemi... et fait trois fois le tour de son bâtiment en le saluant de sifflets ironiques. Et les voyageurs de rire; mais la plaisanterie aurait pu leur coûter cher si, dans l'étroit espace dont il disposait, le Mercure avait brusquement couche sur le flanc le Samolet.
Presque toute la navigation du fleuve est aujourd'hui exploitée par la vapeur. Les barges (ou transports) sont remorquées par des steamers. Ce sont de gros bâtiments longs qui peuvent au besoin marcher à la voile. Au milieu du pont se dresse la maisonnette du patron; elle est ornée des saintes images qui accompagnent partout les bons orthodoxes. J'ai rencontré non sans un serrement de