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Noms (le deux compagnies de bateaux à vapeur

SUK LE VOLGA. 61

cœur une prison lloltanle qui sans doule voguait vers-la Sibérie. Sur le pont s'élevait une cage immense où de pauvres diables étaient enfermés; des soldats, l'arme au bras, montaient la garde à l'avant et à l'arrière.

Le développement de la navigation à vapeur est en train de supprimer une des industries séculaires du Volga, celle des burlaks. On appelait ainsi les hâleurs qui, moyennant un prix convenu, se chargeaient de faire remonter le fleuve aux transports. Une courroie passée sur l'épaule, penchés sur le câble, les pieds meurtris par le sable ou les cailloux du rivage, le front brûlé par le soleil, ils avançaient lentement, en cadence, obligés de marcher toujours sous peine de laisser le bateau redescendre. Parfois un coup de vent faisait dériver le bâtiment, et les burlaks, empêtrés dans les cordages, roulaient dans les eaux fangeuses. Travail de bêtes de somme s'il en fut. Les burlaks ne faisaient guère qu'un voyage par saison. Arrivés au terme du voyage, exténués, abrutis, ils avaient bientôt fait de manger le peu qu'ils avaient gagné. Il leur fallait alors retourner au point de départ, en vivant de mendicité, de vols et de rapines. Pendant la morte-saison, ils formaient dans les villages une classe vagabonde et redoutable. Les fatigues auxquelles ils étaient exposés attaquaient rapidement leur constitution et peu d'entre eux pouvaient les supporter plus de cinq ans. Cette

corporaLioii avait d'étranges habitudes. On montre encore près de Kostroma une berge appelée Jarenny bugor^ la berge brûlée. Là, tout burlak qui n'était pas encore descendu jusqu'à Astrakan était condamné à une épreuve qui rappelle le baptême do la ligne usité chez les marins de l'Occident. Il devait gravir la berge en courant, sans s'arrêter, et se laisser dégringoler du haut en bas. Les anciens s'installaient au haut de la montée et chassaient devant eux à grands coups de lanières les apprentis hésitants. Puis la troupe s'attelait de nouveau au câble et reprenait en chœur la monotone chanson des burlaks :

Là-bas, le long du père Volga '

Dans la large vallée,

Là-bas s'élève une tempête, -

Une tempête du ciel,

Une tempête du ciel, une tempête orageuse.

Kostroma, vue du fleuve, ressemble assez à Jaroslavl; ce sont toujours les mêmes églises, les mêmes monastères, les mêmes maisons de bois ou de briques, les mêmes édifices badigeonnés de jaune. C'est un chef-lieu de gouvernement ; elle est bâtie au confluent du Volga et de la Kostroma, et fut souvent le refuge des grands princes de Moscou

]. Le texte russe dit la mère Volga. Comparez l'allemand Vnter Rhein.

pendant les invasions tartares. Le fameux Dimitii Donskoï trouva un abri dans les murailles épaisses de sonKreml. C'est aux environs de Kostroma que vivait le héros national de la Russie, le paysan Suzanine, qui se fit tuer par les Polonais ou par les Cosaques plutôt que de leur révéler la retraite du tsar Romanov. Son dévouement est le sujet du plus célèbre des opéras russes : La vie pour le tsar.

Entre Kostroma et Nijni, rien qui vaille la peine d'être noté. Quelques Tartares sont montés à bord ; au coucher du soleil ils font leur dévotion sur la plate-forme. Ils ôtent gravement leurs chaussures, étalent sur le plancher un foulard et s'accroupissent sur leurs talons; ils tiennent rapprochées leurs mains ouvertes et semblent lire sur la paume des caractères mystérieux ; le plus âgé murmure en arabe, je crois, une mélopée monotone. Par moment, ils se courbent sur le foulard et frappent le sol du front; ils sont encore ici au milieu des étrangers, des infidèles; leur patrie est plus loin, elle commence à deux cents verstes au delà de Nijni- Novgorod .

La nuit est venue; de temps en temps une secousse inattendue annonce un banc de sable ; on sonde la rivière, et la voix nasillarde des hommes de l'équipage transmet d'un bout à l'autre du navire les chiffres qui indiquent la profondeur du thalweg; osim, devit, desit. Huit, neuf, dix! La

machine accélère tour à tour et ralentit sa marche. Mes voisins demandent des cartes et jouent fort avant dans la nuit; de temps en temps l'un d'entre eux commande une théière et régale ses compagnons; ils dégustent lentement le breuvage parfumé et, la théière épuisée, ne manquent jamais de serrer avec componction les mains de leur amphitryon. C'est une loi d'étiquette dont on ne saurait s'écarler sous peine de passer pour un malotru.

La pluie tombe toujours; la nuit est noire ; les bas-fonds se multiplient, le voyage est suspendu. Nous repartons le lendemain matin, et bientôt l'animation extraordinaire du fleuve annonce le voisinage de Nijni. Les transports, les barges, les remorqueurs de toute espèce se multiplient autour de nous ; sur la rive gauche sont amarrées des canonnières qui vont rejoindre la flottille de la mer Caspienne. Les clochers de Nijni commencent à se dessiner sur l'horizon; la colline qui porte la ville surgit peu à peu ; une forêt de mâts annonce l'embouchure de l'Oka ; voici le kremlin de Nijni avec ses créneaux rouges, ses lourdes tours, les coupoles de ses églises ; les maisons s'étagent au milieu de bouquets d'arbres. Le fleuve s'élargit, on dirait un lac; la ville s'étale en amphithéâtre, com.me Gênes ou Naples. C'est un vrai panorama maritime. Salut à Nijni !

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