QUATRIÈME ARTICLE
Liberté, égalité, droit à la terre.
Nous avons essayé de caractériser la plaie , la plus apparente de notre état social: Une.
classe, nombreuse partout et qui forme en plusieurs pays le gros de la population, ne peut vivre par son travail que sous le bon
plaisir de l’autre, qui possède la terre et l'outil. Des talents tout à fait exceptionnels ou le plus invraisemblable concours de circonstances | permettent seuls à l’ouvrier de s’arracher à cette condition précaire ou d’en affranchir ses enfants. Ici-bas le prolétaire n’a point d'intérêt et point d'espérance. |
Le mal est-il sans remède ? Assurément les | infirmités, l'incapacité, la maladie, le désor- 1
dre et le vice feront toujours des victimes,
il y aura toujours des accidents, des souffrances temporaires, des misères exceptionnelles ; mais est-il certain que l’ordre social repose sur l'existence d’une classe héréditairement vouée aux travaux les plus pénibles, sans possibilité d’en rien tirer au delà d’un entretien chétif et sans aucune sécurité pour le lendemain? Est-il certain qu'en essayant de modifier cet arrangement on allât contre les
desseins de la Providence ?
La réponse est malaisée. IL est évident qu’en supposant au début les parts égales, autant qu’il tiendrait à l’homme de réaliser cette égalité, et en laissant à chacun la libre disposition de son temps et des produits de son travail Sous une loi qui garantirait la paix, l'inégalité des forces physiques, des aptitudes intellectuelles, de la persévérance et du courage combinée avec les chances des saisons et des rencontres produirait de notables inégalités de fortune dès la première génération. La liberté d'employer ce qu’on a produit implique la “liberté de le donner, dont le testament et l’hé- rédité dans la famille ne sont que des formes ;
aux causes d’inégalité signalées se joindrait donc le hasard des héritages, suivant lequel une riche succession se dissémine en menus fragments, tandis que plusieurs se réunissent sur la même tête. Enfin, la différence des positions amène la différence des habitudes : ici, l'épargne vigilante et la soif d'acquérir, ailleurs l’insouciance du découragement et de la fatigue. Bref, le jeu de la liberté conduit naturellement aux inégalités sociales, et les inégalités tendent naturellement à se perpétuer et à s’aggraver. Mais reconnaitre qu’il doit se produire une classe dépourvue, c’est dire qu’il y aura une classe dépendant des autres pour son ‘existence, et par conséquent assujettie. Pour prévenir l'opposition du riche et du pauvre, il faudrait restreindre la liberté naturelle de l’individu par des dispositions artificielles, res- -trictions toujours nuisibles à la production suivant l’expérience, restrictions dont il n’est d’ailleurs pas facile de justifier la légitimité, et qui constituent certainement un mal positif en tant qu’obstacles au plein développement des
capacités individuelles.
Cette conclusion n’est guère contestable, mais c’est la conclusion d’un raisonnement, et le raisonnement ne nous dit pas, le raisonnement ne peut pas nous dire exactement jusqu'où irait l’inégalité dans cette supposition d’une liberté entière à partir d’une égalité primitive, sous un régime qui empêcherait la violence et qui imposerait le respect des contrats. Ce que l’histoire et l’observation du présent nous montrent, en revanche, c’est que les inégalités de notre société moderne, ces inégalités qui laissent des millions de familles dans la dépendance et dans le besoin, en face ou sous les pieds d’un petit nombre, dont un seul dispose de ce qui suffirait à plusieurs milliers, n’est point l'effet d’un tel jeu des libertés individuelles se déployant pacifiquement dès l’origine, mais que primitivement plusieurs d’entr’elles, et toutes au fond, dans leur détermination actuelle, en raison de l'influence que chaque position exerce sur les autrés, remontent à des confiscations, à des violences, à des largesses du pouvoir, en un mot à des faits de contrainte et d'autorité. Au surplus, un peu
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de réflexion nous montre que, pour se réaliser, la supposition d'égalité primitive dont nous sommes partis exigerait des circonstances toutes particulières, qui ne sauraient se produire que dans un milieu déjà civilisé, comme serait, par exemple, le départ d’une troupe d’associés pour coloniser un pays désert. Sans remonter aux vraies origines, ce qui est im- : possible, nous comprenons bien que les com- ! mencements de la civilisation ont été tout autres. L'Etat, dont la famille est le germe, la propriété de famille ont précédé la propriété individuelle. Nous remontons partout à des « temps où des tribus peu nombreuses se partageaient avec les animaux la jouissance de larges . espaces. Il y avait place pour tous dans les | pâturages, et quand lappropriation du sol commença, ce fut par les tribus, par les nations, pour des motifs de sécurité et d'indépendance, et non par des individus isolés, en vue 4 d’une exploitation économique. Ainsi la terre appartint d’abord aux peuples, les troupeaux sans doute à la famille ; l'individu ne possédait en propre que ce qu’il portait sur sa personne.