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Et cet état de choses était alors conforme aux besoins. Mais tout progrès est impossible sans loisir pour l’étude et la réflexion, et nul ne saurait prolonger son loisir si quelqu’autre ne subvient à sa nourriture. La propriété la plus utile pour l’homme est son semblable ; dès lors , selon toute apparence, elle est aussi la plus ancienne, Première forme de la civilisation, l'esclavage a été légitime aussi longtemps qu'il était nécessaire à l'humanité ; nous le voyons régner au temps des patriarches, et il ne paraît pas qu'il fût alors insupportable ; mais il cesse d’être légitime en cessant d’être nécessaire. L'histoire des Etats-Unis dans la seconde moitié du présent siècle montre que les propriétaires sont mauvais juges d’une semblable nécessité.
L’appropriation de la terre a suivi l’appropriation des hommes dont le travail a mis la terre en valeur. Dans nos sociétés d'Europe et dans beaucoup d’autres, les idées, aujourd’hui
bien distinctes de propriété et de souveraineté
n’en faisaient originairement qu'une. Le roi
était propriétaire de son royaume. Il payait ses.
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fonctionnaires en leur assignant les produits
d’une province ou d’un domaine cultivé par des esclaves ou des serfs. Aussi bien ce mode de rétribution était-il le seul possible dans une
société très pauvre d'argent et de capitaux mobiliers quelconques. Les officiers ont exploité la faiblesse du pouvoir central, d’abord pour rendre leurs charges héréditaires, puis pour en secouer les obligations, et sous les titres de
ducs ou de comtes, qui désignaient primitive-
ment leurs offices, sont devenus des souverains. Leurs propres officiers en usèrent de même dans leurs fiefs. Les serfs à leur tour, qui tenaient leur champ du baron ou du damoiseau, moyennant des redevances en nature et des journées de travail dans le domaine du château, s’affranchirent de ces obligations d’une ma-
nière ou d’une autre et devinrent propriétaires
au même titre que leurs anciens seigneurs.
Tenure noble, tenure servile, la jouissance d’une terre quelconque était originairement le salaire d’un service public, car l’entretien du
seigneur justicier par ses corvéables garde bien
encore le caractère d’un tel service. La pro-
priété foncière individuelle que nous connais-
Sons est le produit, nous ne dirons pas d’une série d’usurpations et d’empiètements, mais d’un développement historique au point de départ duquel nous trouvons l’action du pouvoir. Ë |
Et l’origine que l’histoire assigne à la pro-
priété foncière est après tout la seule possible.
La terre n'étant pas un produit du travail humain, son appropriation exclusive, absolue et permanente n’est pas une conséquence naturelle de la liberté ; un tel acte de liberté serait une usurpation. Attribuer la terre au premier occupant est inadmissible ; aucune société n'aurait pu s'établir sur cette base, car les premiers venus se seraient trouvés par le fait les maîtres absolus de tous les autres. Ma possession vaut pour le champ que je cultive, aussilongtemps que je Le cultive, mais le droit naturel ne m’accorde rien de plus. Asseoir la propriété foncière sur le prétendu droit d’oc- cupation, c’est, en réalité, fonder le droit sur la force. La légitimer par le droit de l’homme au produit de son travail est une entreprise
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impossible : la culture augmente le prix de la terre et crée un droit sur cette mieux-value, mais non sur la terre elle-même, qui possède, indépendamment de toute culture, une valeur appréciable du moment où la quantité disponible n’en est plus supérieure à tous les besoins. La propriété foncière repose sur la loi positive, qui la garantit en raison de son utilité présumée, comme le moyen de tirer le plus grand parti du sol aux meilleures conditions pour le laboureur. Et en effet ce mode d'exploitation constitue un progrès sur ceux qui l’ont précédé ; mais si les inconvénients en deviennent insupportables et qu’on trouve un meilleur arrangement, la loi pourra changer ce qu'elle a fait, en tenant compte des droits acquis sous son empire. Elle consacre aujourd’hui l’expropriation moyennant indemnité pour cause d'utilité publique, il ne s'agirait donc que de généraliser l'application d’un principe déjà reconnu. Un tel changement estil possible ? est-il désirable ? Ce sont des questions à examiner, des questions auxquelles il sera peut-être répondu différemment suivant
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les temps et les lieux: nous n’avons voulu toucher aujourd’hui que le point de droit.
Si la franche propriété du sol par les individus constitue à certains égards'un progrès sur le régime féodal, nous voyons pourtant qu’elle laisse sans ressources et par conséquent sans liberté une classe nombreuse, et même, en certains pays, de beaucoup la plus nombreuse. Le salariat, auquel cette classe paraît vouée, est également un progrès sur l'esclavage et sur le servage; mais il a ses défauts propres, que la transformation de l’industrie par les machines exacerbe au plus haut degré. Son vice constitutionnel est l’antagonisme qu’il établit entre l’ouvrier et le patron. Notre ennemi, c’est notre maître, disait déjà La Fontaine «en bon français ». Ce triste mot se répète, hélas ! partout. L'intérêt du maître est d’arracher à l’ouvrier le plus de travail possible en échange
du moindre salaire ; celui de l’ouvrier de donner le moins possible de sa force et de sa subs-
tance contre l'argent qu'ilreçoit. Il estintéressé de deux façons à travailler peu: d’abord pour : se fatiguer moins, ensuite pour gagner plus « de journées. Ainsi l’antagonisme est complet, : il crève les yeux. Le salariat n’a pas toujours été la condition générale des travailleurs. Doit- ! il durer toujours ? Par quoi pourrait-il être ! remplacé ? Cette question se lie étroitement à ! celle que suggèrent nos réflexions sur la pro-, priété foncière. Une organisation du travail sa- | tisfaisante comprend des garanties pour ja liberté et pour la sécurité du travailleur, qui se 1 confondent nécessairement avec une propriété. quelconque, personnelle ou collective. Com- | ment harmoniser les intérêts dans l’industrie ? È Comment rendre à chaque enfant son bien!
naturel, sa part à l'instrument universel de la. production ou l'équivalent de cette part maté- ! rielle, incessamment variable ? La solidarité de | ces deux problèmes forme le nœud de la ques- | tion sociale. 1