SIXIÈME ARTICLE
Le programme socialiste.
S'il est un fait qui semble ne pas pouvoir être contredit, c’est l'existence d’une classe malheureuse, en ce que ses ressources précaires sont généralement insuffisantes pour fournir à ses membres les moyens d’un développement plus ou moins complet, et qu’elle
n’est pas, ou que du moins, considérés isolé-
ment, les individus qui la composent ne sont pas en mesure d'améliorer sérieusement leur condition par leurs efforts.
Cette position lui donne des titres incontes-
tables à la sympathie active des autres clas-
ses, à la sollicitude de la charité. Les chrétiens y doivent penser constamment ; ils n’ont pas besoin qu’on le leur apprenne. D'ailleurs, les
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déshérités se rendent compte de leur position, ils se concertent pour la changer, et leur organisation met en péril l’ordre social. Deux mo- biles assez différents, presqu’opposés, et dont le plus noble n’est peut-être pas toujours le plus fort, sollicitent donc les autres classes à favoriser leur dessein, afin d’assurer ou de rétablir la paix avec le moindre dommage possible. Le besoin, l’urgence d’une réforme sociale sembleraient être de ce chef suffisamment établis.
Cependant, pour mettre en mouvement un homme de sens, il ne suffit pas que le but proposé lui paraisse avantageux, 1l faut encore qu’il lui semble juste. On comprend d’avance qu'une réforme sociale exigerait des sacrifices qu'on ne saurait guère attendre de la charité spontanée, car s’il y avait dans notre monde assez de charité pour en accomplir de pareils, la réforme serait inutile ou serait déjà faite. Il s’agit de sacrifices à prescrire, et le besoin ne saurait conférer à lui seul un titre juridique au bien d'autrui. Avant de se ranger sous les drapeaux de la réforme sociale, il faut donc
savoir si les pauvres possèdent une créance valable sur la propriété constituée. Nous avons cherché cette créance et nous croyons l'avoir : trouvée dans le fait qu’un certain nombre se partagent le domaine naturel de tous : Je ne : puis disposer que de ce qui m’appartient ; ce qui est à moi, c’est ma personne et c’est mon œuvre ; mais ce que nul n’a fait, ce que nul n’a trouvé, nul n’a Jamais eu qualité pour le prendre ou pour le donner au détriment des autres. La terre est l'héritage de l'humanité. La réclamation des pauvres est donc fondée.
Ce principe admis, il faudrait voir à combien la part de chacun s'élève, calcul vrai- : semblablement laborieux, puis de quelles :
ressources disposerait la communauté pour s'acquitter. La distribution des lots en nature serait manifestement impossible et l’exploitation commune improductive. L’humanité ne peut plus subsister sans la division du travail, avec laquelle un seul laboureur doit nourrir plusieurs familles. [attribution de la rente foncière à l’Etat serait loin de lui fournir les mêmes ressources dans tous les pays. Puis,
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au vrai, les états que nous connaissons n’y ont pas plus de droit que les particuliers. Les arguments valables contre l’appropriation du Sol par un individu le sont également contre cette appropriation exclusive par une peuplade ou par un corps politique. Seulement cette observation, que certains économistes de nos jours opposent triomphalement au socialisme, ne fait illusion qu’à l’étourderie d’un patriotisme un peu niais, s’il est sincère, et finit par se retourner contre ceux qui s’en arment ; car en fait la propriété foncière individuelle est beaucoup mieux respectée que le droit naturel des peuples à leur territoire.
En faisant abstraction de ce côté international du problème, comme il serait loisible au peuple assez fort pour se défendre qui exécuterait pacifiquement sa transformation, nous avons vu que le retour de la terre à la communauté ne serait ni possible ni désirable partout. Dans les lieux même où il pourrait s'effectuer avec avantage, il ne suffirait
qw’exceptionnellement à procurer au proléta-
riat considéré dans son ensemble le minimum
de bien-être, de liberté et de sécurité sans
lequel le but d’une semblable révolution ne
saurait être tenu pour atteint. Aussi bien la nationalisation du territoire n’est-elle pas la
seule revendication du parti socialiste. Avec
l'ironie équivoque chère à l’école hégelienne, dont il relève, Marx, son théoricien le plus écouté, s'appuie sur la doctrine qui trouve le prix d’un objet ou d’un service quelconque
dans ses frais de production pour expliquer et .
justifier la thèse de Ricardo, suivant laquelle le taux du salaire ne peut pas s’écarter sensiblement de ce qui suffit à l’entretien du travailleur. La subsistance de l’ouvrier durant vingt-quatre heures est donc le juste prix de
son travail de la journée, mais celui de quel-
ques heures vaut le même prix à l’entrepre-
neur pour le compte duquel il travaille ; d’où résulte cette conséquence que les bénéfices de l’entrepreneur ou capitaliste (car Marx ne les distingue pas) étant le prix d’un travail qui n’est pas payé, et l’ouvrier recevant néanmoins son juste salaire, le système industriel moderne, la production par des salariés pour
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le compte d’un particulier ou d’une société productrice aboutit nécessairement à l’exploitation du travailleur. Le premier volume du Capital, le seul, je crois, qui ait paru, ne dit pas comment le travail devrait être organisé, mais on sait que l’école de Marx n’est pas moins hostile aux associations libres qu'aux capitalistes, et que sous une forme ou sous une autre, l'Etat producteur, les ateliers nationaux sont son idéal.
Les mêmes opinions prévalent en France, où la doctrine de Marx n’a guère trouvé moins d'accueil qu’en Allemagne. Ici nous possédons un guide parfaitement sûr, ou, pour mieux dire, un texte authentique dans le travail récent sur le socialisme actuel en France de M. Georges Renard, professeur à l’Académie de Lausanne, donné d’abord par fragments à la Revue socialiste de M. Benoit Malon, et reproduit dans les Etudes de l’auteur sur la France contemporaine !. Dans le dernier ca-
hier de l’an 1887, M. Renard nous apprend
1 Paris, chez Savine, 1888.
que les socialistes avancés!, collectivistes ou :
marxistes, blanquistes, possibilistes et indé-,
pendants, sont divisés sur la manière d’ame- .
ner la révolution sociale, mais que tous, à l’ex-
ception des anarchistes, professent à peu près les mêmes idées sur la constitution de la so-
ciété qui devra sortir de cette révolution. Dans : le numéro de janvier 1888, il explique ce que :
sera cette société future, et la rédaction du
journal introduit cette exposition concise en
ces termes : « Les » pages qui vont suivre sont :
» une esquisse précise et lumineuse de la so- :
» ciété future, telle qu’elle se dégage de la eri- » tique contemporaine... Cet exposé, que pas
» un collectiviste ne reniera, appartient en pro- » pre à M. Renard. Le tableau si complet qu'il
» trace ici dans ses grandes lignes nécessaires » n'avait pas été fait avant lui, au moins dans » son ensemble et avec cette vigueur. » Nous allons donc essayer, dans le peu d’espace qui nous reste, d’abréger encore cette exposition,
! Autrement nommés parti ouvrier, ceux qui veulent réduire au minimum la propriété individuelle
en conservant les termes et les proportions du texte.
La révolution est faite : plus de bourgeois, plus d'ouvriers. L'Etat perd tout caractère politique et ne garde qu’un rôle économique.
Le mariage devient un contrat libre, qui dure ou se rompt selon la volonté des conjoints.
L'éducation et l’entretien des enfants sont à la charge de la communauté. La société, propriétaire du capital, possède tous les moyens de production. Il s’en suit que tout le monde, hormis ceux que leur faiblesse réduit à l’inaction, doit travailler ; tout le monde doit avoir part aux instruments de travail possédés en commun, et choisir celui qui lui convient. Les produits sont mis en commun et la part de chacun est déterminée par la somme de travail qu’il a accomplie. Plus d'entreprises privées ; la concurrence cesse d'exister, le commerce disparait. Défalcation faite de ses frais généraux, la nation cote les choses au prix de revient. J’ai produit tant, j'ai droit à tant, c'est un compte à équilibrer, mais il ne saurait exister de débat sur les prix : des bons cons-
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tatant la somme de travail accompli suffisent à tous les échanges.
La production doit avoir pour règle les besoins réels de la nation. Pour constater ces besoins, chaque corporation pourra dresser la liste de ce qu’elle livre au commerce (sic) bon an mal an. Des comités de statistique centraliseront les renseignements ; on pourra dès lors calculer ce qu’il faudra produire de choses destinées à la consommation dü pays ou à l'échange. |
Des armées agricoles et industrielle seront organisées pour les grands travaux. Les travailleurs feront eux-mêmes les règlements de leurs ateliers et choisiront leurs contre-maitres, surveillants et directeurs. La production industrielle excède aujourd’hui les besoins.
Le capital s’aventure et se perd dans les spéculations lointaines; tandis que le petit propriétaire, avec son outillage arriéré, laisse le sol s’appauvrir. L'association entreprendra des travaux qui augmenteront considérablement la production agricole. |
Quant à Ia répartition de l’ouvrage, tout
travailleur est inscrit dans une ou plusieurs
corporations, où il est astreint à faire un cer-
tain temps de service. On inscrit les journées qu'il fait ou les produits qu'ilapporte,et qui correspondent à un nombre déterminé d'heures, eton lui délivre en retourdes bons sur des magasins gérés par des fonctionnaires payés euxmêmes en raison du temps qu'ils consacrent à leur office. Chacun reçoit le produit intégral de son travail, déduction faite du prélèvement indispensable pour assurer l'entretien des enfants et des vieillards, pour maintenir et renouveler l'outillage, pour défrayer les nombreux services publics, enfin pour faire vivre ceux dont le travail ne se traduit pas en pro- duits palpables, comme les instituteurs, les employés de chemin de fer, etc.
La division du travail rendant impossible d'attribuer à chacun l’objet même qu’il a pro- duit,etla prudence ne permettant pas de laisser chacun prendre à la masse suivant ce qu’il estime être ses besoins, ce restant sera partagé de sorte que chacun puisse consommer en raison de son travail. La valeur des objets se :)
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mesure au temps qu’ils ont coûté à produire, en supposant ce temps bien employé, avec un « bon outillage. Cependant, comme il y a des travaux plus pénibles, plus répugnants, plus dangereux que d’autres, force est bien d’ac- # corder certains avantages aux travailleurs qui accepteront les besognes les moins agréables. Nous y reviendrons.
L'école réorganisée permettra à toutes les : vocations de s'épanouir. Après avoir passé par # les différents ateliers, chacun cherchera celui : qui lui convient, — mais des examens sévères arrêteront au début les incapables. Chacun choisira donc sa corporation, et quand le régime collectiviste sera en pleine vigueur, l'individu ne restera pas confiné dans une spé- # cialité Ce sera chose ordinaire de voir un # forgeron lettré. Tel qui aura travaillé l'hiver ! dans une usine, s’en ira faire les moissons et . sera remplacé par un campagnard désireux « de raviver son esprit dans les srands centres. | Cette faculté de changer d'occupation permet- :
s'épanouir en liberté. Les socialistes ont ima- .
gIné différents procédés pour en favoriser le développement. Les uns pensent que la société pourra prendre sur le revenu national de quoi subvenir aux besoins du mérite. D’autres calculent que dans une société où il n’y aura plus d’oisifs, une journée très courte suffira pour assurer au travailleur ses moyens d’existence et que dés lors, sa tâche achevée, rien ne lempêchera de se livrer aux loisirs studieux. Le droit au loisir existe en effet ; il deviendra une réalité, gràce à la machine, lorsque l'ouvrage accompli par son moyen profitera à tous et non plus seulement à quelques-uns. Et comme la mécanique est loin d’avoir dit son dernier mot, comme les inventeurs recevront de la reconnaissance publique le salaire de leurs peines, la somme des efforts étant réduite sans détriment pour celle des produits, chacun pourra cultiver son goût et son intelligence. |
Grâce au progrès de la mécanique, les socialistes espèrent aussi que l’inégalité d’agrément entre les diverses professions finira par se réduire. Cependant cette inégalité subsistera
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malgré tout et l'heure de travail ne pourra pas avoir partout la même valeur. Il faudrait donc trouver un mécanisme par lequel le prix du temps en chaque profession se réglât luimême. On a proposé récemment, en effet, de proportionner le prix de l’heure d’un travail quelconque au nombre des ouvriers qui s’offriraient pour l’entreprendre, la quantité désirable de chaque produit et le temps nécessaire à sa création étant déterminés d'avance par une commission de statistique. La division du nombre d'heures exigé pour la production totale par le nombre des travailleurs donne du même coup le temps minimum dû par chacun à la société et sa part normale dans les produits. Si o heures pendant 300 jours suffisent pour toute la besogne, chaque ouvrier aura droit à l’équi-
valent de 1500 heures. Les commissions répar-.
üissent l'ouvrage entre les différents corps de métier. Si le nombre d'ouvriers qui s’offre
pour un travail donné est inférieur ou supé-.
rieur à celui qu'il faudrait pour s’en acquitter en journées normales, la rémunération de l'heure sera élevée ou réduite en proportion.
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Quant à la consommation, elle reste à l’arbitre des individus, qui peuvent accumuler les moyens de jouissance, mais non plus
accaparer les instruments du travail.
En terminant, disons quelques mots seulement des mesures légales que les socialistes réclament du temps présent, mesures dont plusieurs sont à l'étude et quelques-unes en voie d’accomplissement. Pour arriver à l'égalité 1ntellectuelle et morale, le socialisme souhaite que l’instruction intégrale soit mise à la portée À de tous. Dans sa pensée, l’enseignement secon- | daire et supérieur, les fournitures scolaires et enfin l'entretien des enfants doivent de plus en plus incomber à l'Etat ou à la commune. Les réformes qui visent directement à créer l’égalité économique rentrent sous trois chefs :
19 Empêcher l'accumulation de la richesse :
impôt progressif, interdiction des prêts dont l'intérêt n’emporterait pas amortissement du capital, restrictions imposées aux sociétés financières, mesures destinées à créer à l'Etat des ressources pour amortir les dettes et racheter les monopoles. Fe
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20 Protection de la classe ouvrière, caisses de retraite pour les vieillards et les invalides, travaux publics tenus en réserve pour les temps de crise. — Responsabilité des patrons en cas d'accidents. — Journée de huit heures et repos hebdomadaire. — Minimum de salaire. — Crédit à prix réduit aux associations d'ouvriers et préférence pour les adjudications publiques.— Chambres de travail élues, pour dresser des statistiques et aviser les pouvoirs. — Taxe des denrées alimentaires, etc., réformes dont la plupart ont paru mûres pour faire l’objet d’une législation internationale.
3° Mesures pour augmenter la propriété des communes et de l'Etat, telles que labolition de la succession des collatéraux.
Nous essayerons d'apprécier dans un prochain article le système que nous venons d’esquisser d’après les indications de M. Renard.