EXAMEN DU SOCIALISME
reconnu que la rente foncière appartient naturellement à la communauté, qui toutefois ne pourrait pas la reprendre sans indemniser ceux qui l'ont acquise. Cette opération serait
assurément considérable et soumettrait le cré-
dit de l'Etat à une épreuve sérieuse ; mais s’il fallait en outre racheter toutes les machines, toutes les usines, tous les instruments de travail quelconques, le crédit de l'Etat n’y suffirait pas. Et cette nationalisation du capital ne serait point équitable. Nous reconnaissons assurément que le droit d’expropriation contre indemnité s'applique aux biens mobiliers aussi bien qu'aux immobiliers, lorsqu'un intérêt public la réclame. De même qu’on exproprie aujourd’hui les distilleries pour constituer un monopole lucratif et, suivant quelques-uns, pour assurer au consommateur de bonne eaude-vie, on pourrait exproprier les tanneurs, les filateurs, les maîtres de forges, si l’intérêt public le demandait. Tel monopole exceptionnel de l'Etat peut se justifier par des motifs particuliers, mais il est impossible que le public trouve son compte au rachat de toutes
les industries, attendu que cette opération aboutirait à supprimer la liberté de tous ses membres. Si je ne puis pas capitaliser, si par mon travail je ne puis pas me procurer le loisir, si je ne puis pas disposer de ma propre épargne en faveur de ceux que j'aime et que la nature elle-même confie à mes soins, si Je ne puis pas utiliser mes inventions à mon profit, si je ne puis pas me faire aider dans mon travail par ceux qui s’y prêtent, aux conditions qu’ils acceptent, je ne suis pas libre-de mes mouvements, et les compagnons qu'on me refuse ne le sont pas davantage. Le collectivisme est fondé sur l’écrasement des individus, sur la confiscation générale de la liberté, dont le maintien forme l’essence de la justice. La liberté est le droit primitif de chacun de nous ; il n’y a proprement pas d'autre droit que le droit à la liberté, tellement que les idées de justice et de liberté semblent se confondre. Ainsi, quels que soient les motifs de ses adhérents, qui varient et qui, très souvent, le plus souvent, si l’on veut, sont excellents, le collectivisme est abominable, parce qu’en
supprimant la liberté, il résume en lui toute injustice. Il faut donc le combattre avec la
dernière énergie.
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C’est ici le lieu de marquer nettement notre position vis-à-vis de la question sociale.
Nous estimons que l’affectation exclusive à quelques-uns d’un bien que la nature offre à tous ne saurait se justifier que par l'intérêt général, aussi longtemps que cet intérêt général subsiste ; nous pensons dès lors que les dépossédés ont, de ce chef, droit à recevoir une indemnité. Cette opinion nous fera taxer de socialiste par nombre de gens, et nous ne répugnons pas trop à un titre qui dans l’occasion pourrait servir. Cependant nous ne laissons pas de nourrir quelques scrupules sur notre droit à le porter. Dans une exposition dont on ne saurait trop admirer la méthode et la clarté, M. le professeur Renard appelle socialiste « quiconque veut, comme but, dimi-
» nuer l'inégalité sociale et, comme moyen,
» assurer à chaque membre de la société une
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» part de la richesse totale en associant les » hommes et en socialisant les choses !. »
Socialiser les choses semble impliquer l’idée d’une intervention de l'Etat dans la sphère économique supérieure à l’action qu'il y déploie aujourd’hui. Cependant cette conséquence n’est peut-être pas rigoureusement nécessaire. La définition du but est plus claire, et c’est aussi le point sur lequel l’auteur insiste le plus. La question sociale est, à ses yeux, la question de l'inégalité sociale *. « L’inégale » répartition des richesses, dit-il, est le grand » mal dont nous souffrons.. Le but commun » des socialistes de toute nuance est de réduire » au minimum linégalité des conditions so- » ciales et l'inégalité intellectuelle et morale » qui en est la conséquence*. » Si le socialisme est bien cela, nous serions aux antipodes du socialisme.. Loin d'appeler PEtat à intervenir plus qu’il ne le fait, nous voudrions le restreindre à la fonction qui est l’unique raison
1 Etudes sur la France contemporaine, p. 137. 2 Ibid. p. 129.
3 Ibid. p. 131.
de son existence, savoir de garantir aux citoyens la liberté de leurs mouvements en faisant observer les contrats et régner la paix. Ce que nous demandons au pouvoir collectif, c’est la justice, rien que la justice ; et si nous ne l’autorisons point à se désintéresser à son gré des situations qu'il a créées, c’est que la justice ne le permet pas. Ensuite, l’égale répartition des richesses, l’égalisation des intelligences n’est pas notre but, nous n’y tenons point; notre unique but est la liberté, mais nous la voulons pour tout le monde. Pour tous nous demandons une existence acceptable et le loisir de se développer, et si pour procurer un modeste bien-être aux plus petits, 1l fallait augmenter encore la distance qui les sépare aujourd'hui des plus grands, nous y consentirions de bonne grâce. S’il est permis d’en juger par l’exposition de M. Renard, les socialistes ont épousé l'égalité comme un bien en soi, disons mieux, comme /e bien ; aussi lui subordonnent-ils absolument le bien-être, qu’ils espérent, et la liberté, qu’ils anéantissent. Pour nous la liberté, condition du bien suprême,
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fait l'unique objet de l’organisation sociale, le bien-être matériel s'offre à nous tour à tour comme une condition et comme une conséquence de la liberté; l'égalité économique, | en elle-même chose indifférente, nous paraît tantôt bonne, tantôt mauvaise, suivant qu'elle est obstacle ou moyen pour la liberté. Voulant : celle-ci pour tous, nous la voulons égale pour ! tous autant que possible. Nous voulons l’éga- | lité dans la liberté, nous accueillerons joyeu-
sement l'égalité par la liberté; mais quant à
l'égalité conquise aux dépens de la liberté, nous l’abhorrons.
« En supposant que le nombre des établis- » sements où l’ouvrier participe aux bénéfices » vint à grandir avec une rapidité imprévue, » il resterait toujours une objection de prin-! » cipe contre cette manière de réconcilier le » capital et le travail, » disent les socialistes“ avancés par la bouche de M. Renard, «c este » que la réconciliation se ferait surtout à l'a » vantage du capital. Les travailleurs recevant.
1! Etudes sur la France contemporaine, p. 164.
>» une part des bénéfices sont intéressés à tra- » vailler avec plus d'énergie : ils augmente- » ront ainsi la somme des produits; il s’en » suit que le profit du capital eroîtra dans » une proportion considérable. Mais comme » le capitaliste prélève la plus grosse part, il » fait fortune plus vite malgré les quelques » miettes qu'il abandonne aux ouvriers. L’iné- » galité ne diminue donc pas et le problème » social n’est pas résolu. >
Les socialistes avancés sont ici les organes du socialisme tout entier si la définition que nous en avons transcrite est exacte et que l'égalité des conditions soit véritablement son idéal. Dans ce cas, nous n’avons certes aucun droit à nous appeler socialiste, car il nous semble n'avoir jamais lu quelque chose de plus odieux. Quoi, le problème social ne serait pas résolu quand les ouvriers seraient intéressés à la production? Quand les plus petits auraient les moyens de se bien nourrir, la place où se bien loger, le temps de cultiver leur esprit, le problème social ne serait pas
résolu, parce que le capitaliste ferait fortune ?
Il ne suffit pas au socialisme que chacun aitle nécessaire, il lui faut encore, il lui faut surtout
que personne n'ait un superflu. Le socialisme, . c'est donc le mauvais œil, le socialisme c'est
la jaunisse, décidément nous n’en sommes
pas! Qu'on nous comprenne bien: il ne s’agit
pas des individus, mais du système. La haine et l’envie, l’esprit de justice, la charité pure .
elle-même peuvent conduire des esprits divers
au même parti. Ceux qui ne voient dans la.
richesse collective qu’une masse à partager . s’efforceront naturellement d'empêcher quel- … ques-uns d’avoir trop, afin que tous aient.
assez. En revanche ceux qui comprennent qu'il ne s’agit pas de distribuer un tout exis-. tant, mais les fruits d’un travail quotidien va- » ritble, et qui cherchent à se rendre un compte : exact des conditions de ce travail, finiront peut-être par se convaincre qu'il faut que.
quelques-uns aient trop pour que chacun.
puisse avoir assez.
Ce que nous voulons avant tout, dans l’ordre . matériel, c’est qu’il y ait du pain pour tout le » monde, et pour ce motif nous répudions abso- .
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lument toute idée d’égaliser les conditions en | rognant les grandes fortunes ou en les empêchant de s’accroitre au-dessus d’un chiffre donné. L’inégalité se présente bien plutôt à nous comme nécessaire au bien-être général, parce que ce bien-être dépend au moins autant d’une production suffisante que d’une équitable répartition, parce que l'intensité de la production se proportionne au capital dont elle dispose, et que, pour assurer la formation et la conservation d’un capital croissant avec les besoins, nous jJugeons nécessaire que le revenu total surpasse la dépense utile, et que ceux auxquels un tel excédent permet de capitaliser trouvent constamment leur intérêt à le faire.
Ainsi : [. But absolu, prescrit par le devoir, par la raison, par la nature ou par la volonté de Dieu: chacun choisira le terme qui lui convient, mais enfin prescrit d’une manière inconditionnelle, invariable : le développement le plus complet possible de tous les membres de l'humanité. | Il. But social, seul moyen pour l'Etat de
seconder l'effort tenté vers le but absolu, Le maximum de liberté individuelle compatible avec la liberté d'autrui.