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en ont déjà fait le sacrifice, d’autres sont tout prêts à le faire, un plus grand nombre hésite, interroge, résolus à faire de bonne grâce tout ce que l'intérêt public commandera. Mais calomnions-nous la nature humaine en soupçonnant que la majorité des intéressés sait déjà trop bien à quoi s’en tenir sur la criminelle absurdité de toutes les suggestions semblables pour entrer dans l’examen non moins irritant qu'inutile des raisons qu’on donne à l’appui? Nous abusons-nous en pensant que s’ils les étudient avec tout le zèle et toute l’impartialité dont ils sont capables, le résultat de leur enquête n’est pas moins déterminé d'avance ? Nous avons beau peser sur la balance du côté contraire à notre intérêt, notre esprit s’est moulé sur cet intérêt, qui l’enchaîne à son insu. Ceux qui s’en dégagent sont l’exception.
Une mesure importante en quelque ordre que ce soit ne réunira jamais l’unanimité des suffrages, car si rien ne s’y opposait, elle serait déjà en vigueur au moment où l’on en délibère. Si l’on ne peut pas obtenir l’agré-
ment de tout le monde, au moins ne faut-il blesser le droit de personne. Les juges du droit, ce sont les neutres. Malheureusement, dans l'affaire qui nous occupe, il n’y a pas de neutres (et peut-être n’y en a-t-il de vrais dans aucune affaire). Mais nous pouvons envisager comme neutres tous ceux qui ont besoin d'examiner de près l’état des choses pour savoir dans quel sens leur intérêt personnel incline, tous ceux surtout dont il est probable que l'intérêt personnel se confond avec celui de la majorité. Cette classe est assez nombreuse, dans quelques pays elle est encore la plus nombreuse, elle compte dans ses rangs des gens qui écrivent et qui parlent; lorsqu'elle a conservé l'indépendance de son opinion, cette opinion finit toujours par s’Imposer, nul privilège ne peut subsister que par son concours ou par sa tolérance. Et comme elle n’est pas vraiment neutre, mais que tout ce qui affecte le corps social affecte sa condition, son intérêt s'accorde avec son devoir pour lui recommander l'étude la plus sérieuse des questions que nous avons agitées. Tant que les
classes moyennes seront incertaines ou divi- | sées, il n’y aura que des convulsions. Unies
au contraire, leur courant pacifique entraînerait tout.
Le parti que nous leur suggérons parait au premier abord une opinion moyenne, conforme à leur propre situation, entre les prétentions du socialisme égalitaire et l’immobilité du conservatisme satisfait ; en réalité c’est une opinion parfaitement distincte des deux autres, partant d’un autre principe et poursuivant un autre intérêt, à notre avis supérieur. Ce. principe, cet intérêt, c’est la liberté pour tout le monde, non la fiction d’une liberté purement légale, mais la vérité de la liberté. La conquête de ce trésor, suprême objet de l’activité sociale, imposerait à chacun des efforts pénibles, des renoncements douloureux. C'est assez dire que la question sociale est dans le fond une question morale, puisque la solution en suppose au moins le commencement sérieux d’une réforme des habitudes et des sentiments dont l’accomplissement rendrait tout le reste
superflu, mais ne se conçoit dans la mesure + compatible avec l’humaine infirmité que sous la condition d’un ordre matériel qui assurât à chacun la possibilité de la vie morale. L’établissement d’un tel ordre réclame donc en quelque mesure les vertus chrétiennes. Fort dissemblable, opposé même aux combinaisons autoritaires qui prennent aujourd’hui le nom de socialisme chrétien, notre programme nous semble offrir une solution chrétienne des difficultés les plas pressantes.
Si quelqu'un de vous manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, et elle lui sera
donnée.
[ Les dangers d’ordre politique et social qui menacent l'Etat moderne de sombrer, disionsnous dans un travail publié il y a quelques mois, ne sauraient être détournés par des moyens mécaniques, sans une amélioration des mœurs, dont le niveau reste aujourd’hui sensiblement inférieur à ce qu’exigeraient les institutions démocratiques pour fonctionner tolérablement. Loin de s'élever, ce niveau nous a paru tendre plutôt à baisser encore. Une présomption naturelle nous a conduit à nous demander si les doctrines, les vues d'ensemble, les théories dont se nourrit un public toujours plus nombreux, si la philosophie à la mode, pour le dire net, était étrangère au phénomène
1 La Civilisation et la Croyance.
que nous pensions constater; et nous avons trouvé qu’en privant le devoir de sa sanction principale en même temps qu’il enlève au devoir son fondement rationnel et sa vérité, le discrédit où l’idée religieuse est tombée était certainement pour la conduite une cause de dissolution et de corruption. Sans nous arréter à cette conclusion assurément très banale, mais peut-être difficile à renverser, nous nous sommes demandé d’où vient l’assurance avec laquelle se produit de nos jours la négation des réalités spirituelles, et nous n'avons pas eu de peine à en découvrir l’origine dans la théorie en crédit sur la façon dont se produit en nous la connaissance. Du moment où l’on admet que toute certitude vient du dehors et qu'il n’y a de croyance légitime que les jugements fondés sur l'expérience sensible, Dieu croule nécessairement avec le droit et le devoir. Les Anglais eux-mêmes commencent à s’en aviser. Ceux qui pensent trouver Dieu dans la nature sont des gens convaincus d’avance et qui choisissent instinctivement dans la nature pour arriver au résultat réclamé par
Mens Pi Vi ei
leurs sentiments. Mais avec Dieu tombent aussi le devoir et le droit. Si l’on a vu dans le devoir un accident psychologique explicable par des causes extérieures et si l’on ne possède pas l’art de se dérober aux conséquences de ses propres Opinions, on se reconnaitra dégagé du prétendu devoir par l’évidence de cette analyse, et parfaitement libre d’en secouer le joug lorsqu'il commencerait à nous peser.
L'objet de la politique nous semblerait être de rapprocher le fait du droit autant que la chose est possible dans le moment et dans le lieu de notre action; ainsi n'ayant plus d’objet, la politique tombe avec la distinction du fait et du droit, comme d’une manière plus générale l’art disparaît quand s'éteint Fidéal. — Toute pratique suppose un idéal, la chose à faire n’est jamais un fait, l’'empirisme livre toute pratique au hasard des passions. L’empirisme, c’est l'ennemi, voilà ce que nous cherchions à faire entendre.
Nous avons mis à profit l'hospitalité de cette Revue! pour y établir calégoriquement, il y a
1 La Revue de Philosophie, dirigée par Th. Ribot.
trois ans, l'opposition de l'idéal et du fait à l’occasion du droit de la femme, en déduisant l'égalité des sexes, en droit public comme en droit privé, de l’idée même du droit et de la personne sujet du droit. Cette égalité, réclamée à nos yeux par un intérêt pratique, a trouvé dans l’empirisme un adversaire décidé. Il a ricané, comme de juste, mais il ne s’est pas borné à ricaner. L’empirisme sceptique et l’empirisme autoritaire sont tombés d'accord pour affirmer que la différence des vocations et des aptitudes entrainait naturellement une différence dans la condition juridique, c’estàa-dire l’assujettissement légal du sexe faible au sexe fort. Sans mettre en question les différences alléguées, sans même rechercher quelle est, dans ces différences, la part de la nature et celle de l’éducation et de la position sociale, nous avons décliné la conséquence. |
« La pensée fondamentale des hommes considérables qui nous ont fait l'honneur de nous discuter, avons-nous répondu !, savoir que,
1 Le Droit de la femme, 4° édition, Appendice, p. 96.
INTRODUCTION HEOUT
dans le traitement des individus, la loi doit s'inspirer des différences naturelles, est le principe générateur de l'esclavage, tel qu’il est déjà magistralement développé par Aristote. La nôtre, suivant laquelle il convient au législateur de considérer essentiellement l’idée de la personnalité morale, pour en consacrer les suites logiques par une sanction, en laissant les différences naturelles s'affirmer, se déployer et produire leurs effets sous la protection du droit commun, nous semble résumer assez simplement la doctrine de la liberté.»
Notre thèse était donc simplement que la femme est une personne, et qu'ayant des de-
voirs, elle a des droits, qu’elle existe pour
elle-même et non point exclusivement pour.
son compagnon; d'où suit qu’elle doit avoir son mot à dire dans l’arrangement de leur société. Cette conclusion tout abstraite, toute logique, tout a priori, se trouve être la plus conforme aux intérêts publics; et la preuve, c’est que le jeu naturel de ces intérêts nous y pousse partout où il n’est pas troublé par la violence, et que l'émancipation graduelle de la
femme marche de pair avec les progrès de la civilisation.
Il y a donc un idéal, il y a donc un a priori, une étoile polaire où le pilote attache son regard pour diriger le cours du navire. L'étoile, c’est la liberté, et la marche rationnelle se compose d’une série de compromis entre la liberté, but invariable, et les nécessités de fait qui obligent à des circuits pour s’en rapprocher. Telle est l’idée fort simple que nous voudrions réhabiliter dans la mesure de nos forces et que nous essaierons d’appliquer maintenant, sur un point particulier, à la brûlante question du travail manuel. |
Il s’est écoulé bien du temps depuis le jour où les ouvriers anglais, unis pour arracher à leurs patrons des conditions plus favorables au moyen d’une grève simultanée, ont vu leurs efforts déjoués par lintroduction d'ouvriers étrangers moins exigeants, et se sont aperçus que, pour réussir, il fallait exciter la même ambition chez ces derniers en leur démon-
trant la solidarité de leurs intérêts. Telle est
l’origine de la fameuse ligue internationale
qui, bientôt divisée et détournée de son pre-
mier objet, a causé d’assez vives craintes pour motiver l'intervention de la loi, sans que la participation de l'alliance comme telle à des actes de violence ait été clairement établie. Nominalement dissoute, elle n’en subsiste pas moins sous diverses formes. En fait, les ou-
vriers de tous les pays sont persuadés qu'ils ont une même cause et que leurs vœux ne
peuvent être satisfaits que par une transformation générale de l’industrie. D’importantes as-
sociations ouvrières ont formulé récemment à
Paris un programme dans lequel elles demandaient entre autres au gouvernement de pro-
voquer l'établissement d’une loi internationale
du travail.
Le journal où nous avons lu ce fait a re-
. connu que plusieurs points de la requête des
ouvriers méritent l'attention du législateur français ; mais, quant à des mesures internationales, le Temps s’est borné à dire qu’il ne
saurait en être question, et il a quitté le sujet
sur cette déclaration péremptoire, sans ajouter un mot pour la justifier ou pour l'expliquer.
En d’autres pays, la demande de ces ouvriers eût été moins dédaignée, elle aurait même trouvé des organes officiels. Nous avons lu dans les journaux suisses que, le 23 décembre dernier!, MM. de Curtins, député des Grisons, et Favon, député du canton de Genève au Conseil national (soit à la chambre des députés) de la Confédération suisse, reprenant une proposition émise quelques années auparavant par M. Frey, de Bâle-Campagne, depuis lors ministre plénipotentiaire de la Suisse aux Etats-Unis, ont déposé la motion que le Conseil fédéral (lexécutif) « soit invité à négocier avec les nombreux Etats qui possèdent ou qui préparent une législation sur le travail dont les principes concordent avec la législation fédérale, afin de régler les points suivants par des traités internationaux ou par une loi internationale :
«4° Protection du travail des mineurs ;
« 2 Limitation du travail des femmes ;
«3 Repos hebdomadaire ;
« 4° Journée normale de travail ».
Si pareille initiative devait être prise quelque part, la Suisse, pays aujourd’hui pacifique, pays industriel, état neutre et choisi à ce titre comme siège de piusieurs offices internationaux, semblait en effet le lieu désigné. Nous ne songeons point à discuter ici les chances de la proposition transcrite, non plus que son opportunité !. Nous ne toucherons pas même à toutes les questions de philosophie sociale qu’elle soulève. Les deux premiers articles ont rapport au droit de famille: ce sujet mériterait une étude à part, que nous n’abordons pas aujourd’hui ; le troisième ne touche
1 Depuis que ces lignes ont paru dans la Revue de Philosophie la proposition suisse affaiblie, il est vrai, par le Conseil fédéral sur un point très essentiel, a été bien accueillie par plusieurs gouvernements et la conférence sera peut-être un fait accompli avant que notre note ait été placée sous les yeux du lecteur. C’est un commencement de réponse à l’objection d’impossibilité que ne se lassent pas de reproduire ceux qui, sous prétexte de liberté, veulent absolument laisser l’ouvrier à la merci des chefs d'industrie. (Voyez la Revue des deux Mondes du 1° avril 1889, article de M. Paul Leroy-Beaulieu p. 562-56#). L’objection que M. Leroy-Beaulieu tire du travail intensif nous paraît sans portée pratique. Quant à la difficulté du contrôle,
on trouvera plus loin dans le texte notre réponse à cette objection.
à la religion qu'en apparence, preuves en soient les décrets de la Révolution qui, en supprimant la semaine et le dimanche, établirent le décadi ; mais sous le point de vue économique et social, c’est de la durée du travail qu'il s’agit, l’idée est au fond la même que celle du dernier article et ce que nous dirons de celui-ci vaudra pour le précédent. Nous voudrions donc apprécier au point de vue philosophique l’idée d’une loi internationale limitant la durée du travail des salariés. La philosophie dont nous partons a pour objectif la liberté, et c’est dans leur rapport avec la liberté que nous examinerons aussi brièvement que possible, d’abord la question prise en soi d’une durée maximale imposée au travail contractuel, puis celle de savoir si la loi proposée pourrait et devrait être rendue internationale, question qui conduit à examiner l’idée d’une législation internationale en général, les rapports entre la pluralité des nations et la liberté, entre la souveraineté nationale et le droit.
Notre pensée ne s'arrête pas à l'individu, l’individu n’est à nos yeux qu’un organe et sa liberté d'action un moyen, un moyen de réaliser la liberté substantielle, qui est le bien, qui est l’unité. Mais cette unité qui est le bien, c’est l’union des volontés, cette liberté substantielle nait de l'accord des libertés for-. melles dans la spontanéité de l'amour. La conservation, le développement des libertés formelles est la condition d’un tel accord, le plein développement des différences individuelles, le fondement de la parfaite unité.
Nous estimons donc que, dans la société normale, la contrainte doit être réduite au mini-
mum. Nous restons invinciblement fidèle aux préceptes de cette école libérale (souvent, hélas ! peu consciente de son véritable objet) qui ne restreint l’activité des individus que pour leur en garantir la disposition dans l’égalité. Croyant au droit, nous cherchons en
vain qui aurait un titre pour exiger davantage, nous demandons ce qui autorise une majorité à prescrire à la minorité sa conduite au delà de l'indispensable.
Les règles que nous posons comme l’expression du droit sont invoquées par l’école économique orthodoxe dans l’intérêt de la richesse publique. Gette richesse, qu'il lui plaît d'identifier avec la prospérité, se forme par l'addition des biens particuliers ; et la somme totale lui importe seule. Pour laccroître, elle s’en remet avec confiance aux efforts des individus, mus chacun par son intérêt personnel.
Elle ne demande à l'autorité que de s'abstenir et de faire respecter à tout prix les relations de droit existantes : liberté des contrats, liberté des échanges, laissez faire, laissez passer. Au point de vue abstrait de la richesse nationale ou de l’accumulation des biens dans
un pays, nous ne faisons aucun doute que:
cette doctrine ne soit la vraie. Mais s’il s’agit d'en tirer des conséquences pratiques, tout homme qui n’a pas d'intérêt à fermer les yeux comprendra qu’au point de vue politique lui-
même, le chiffre de la richesse entassée n’est pas tout, et que sous certains régimes l’obéissance de tous les sujets, sous d’autres la santé, la vigueur, l'intelligence, le contentement du grand nombre des citoyens n’importent pas moins, et peut-être davantage que le montant de cette addition. A la considérer en soi d’une manière exclusive, cette richesse nationale n’intéresserait que le comptable et le savant. D'un côté la puissance de PEtat, de l’autre le bonheur du peuple, du plus grand nombre des particuliers, tels sont les buts positifs, les buts concrets qui s'offrent aux efforts de l’intelligence et de la volonté, sans sortir du point de vue des intérêts, dans lequel, par définition, l'Economique est enfermée. Mais la puissance collective résultera de la richesse publique et de la prospérité générale, et pour celle-ci, sans être fort d’une conviction bien arrêtée, nous penchons à croire que le jeu libre des activités privées serait encore ce qui permettrait au plus grand nombre d'arriver à la meilleure condition compatible avec la mesure de ses aptitudes. Laissez faire, laissez passer,
5 REP CS ENS UE TE NT ONE TE EAN ARE D , 5 Ur MS A: mi «
liberté pour chacun d’aller et de venir, de s'engager et d'entreprendre, dans la paix matérielle et le respect des contrats, tel nous parait bien le régime le plus favorable à la satisfaction des intérêts.
L'Etat n’interviendra donc dans la marche des affaires que pour obliger chacun à tenir ce qu'il a promis. Nous croyons à l'excellence de cette règle, nous en réclamons l'application sérieuse et sincère. Mais pour remplir ces conditions de sérieux et de sincérité, il faut qu’elle fonctionne dès l’origine ; il faut que les positions respectives de ceux qu’on met à son bénéfice et qu’on expose à ses périls résultent uniquement de leurs faits et gestes ou des faits et gestes des particuliers dont ces positions procèdent. S'il en est autrement, si la répartition des richesses, des compétences et des facultés acquises n’est pas un résultat pa- cifique du Zuisser-faire, laisser-passer dans la société dont il s’agit, mais que les inégalités existantes y remontent à des actes du pouvoir, l'application pure et simple du laissez-faire y serait une duperie, pour ne pas dire une déri-
sion. À parler logique, elle serait contradictoire, puisqu'elle confirmerait dans leurs effets le monopole et les privilèges que la règle prétend condamner. Mieux encore: feignant de voir un effet du libre jeu des facultés naturelles dans un état de choses qui résulte d’actes de l'autorité, elle donnerait à ces inégalités une vertu qu'elles ne possédaient pas à l’origine en les dérobant au contrôle du pouvoir dont elles émanent, en les affranchissant des restrictions auxquelles ce pouvoir les avait soumises. Telle est l’erreur fondamentale des économistes orthodoxes lorsqu'ils prétendent inspirer directement la législation.
De son point de vue abstrait, l’école dont nous parlons pourrait contester la force de notre objection et prétendre que, quelle que soit la distribution de la richesse dans un moment donné, la somme lotale de cette richesse s’accroitra d'autant plus rapidement qu'on laissera la main plus libre à chacun dans l'emploi des forces et des instruments qu’il possède, sans égard à l’origine de leur possession. Il se peut qu’en cela l'Economie eût rai-
son; mais le but réel du législateur ne saurait être l'augmentation de la richesse exclusivement et par tous les moyens possibles ; il doit, nous le répétons, se proposer pour objet la puissance publique et le bien-être général, dans le respect de tous les droits. Or si la thèse que l'Etat peut se désintéresser de ses propres actes est discutable au point de vue économique, où la richesse totale est le but unique, elle ne saurait se poser en droit.
Quant au fait, nul ne saurait le contester.
En tout ou en partie, directement ou indirecment, la différence de nos conditions remonte | à des actes du pouvoir. Confondues à l’origine, la souveraineté politique et la propriété du sol ne se sont séparées que lentement, ‘en parcourant des étapes dont on connaît la série. La terre était la monnaie dont le souverain payait les services. La jouissance d’une province, d’un district ou d’un domaine était attachée à l’exercice d’une fonction civile ou militaire, comme la mense est encore attachée au presbytère en maint pays. Les officiers ont rendu leurs emplois héréditaires et se
sont soustraits aux charges en conservant les
Ne DEL UE
bénéfices, transformés de la sorte en états
Souverains. Un mouvement pareil s’est produit dans l’intérieur de la comté : l’établisse-
ment des armées permanentes en a dégagé les hommes libres de leurs devoirs militaires, mais 1ls sont restés seigneurs de leurs villases, francs propriétaires des champs qu’ils faisaient cultiver par la corvée, et touchant la dime de ceux qui nourrissaient leurs vilains. Les dîimes à leur tour ont été abolies, et les
vilains sont devenus propriétaires sous la même
loi que leurs anciens maitres. Dans les pays où les biens-fonds sont depuis quelque temps dans le commerce, cette origine politique de la propriété immobilière n’attire plus l’atten-
tion, mais ses effets n’en sont pas moins sen-
sibles. Peu importe après cela que toute la
valeur de la terre soit le travail enfoui dans son sein ou qu'une part en vienne de la nature, il ne reste pas moins que son appropriation par quelques-uns prive les autres d'un instrument de travail indispensable, et
que cette appropriation provient originaire-
ment d'actes politiques. D'ailleurs, la première opinion n’est qu'une conséquence paradoxale d’une conception spécieuse de la valeur en général, soutenue pour les besoins de deux causes fort différentes et qui pourraient l’une et l’autre se passer de tels arguments!. Le travail représenté par la production d’un objet quelconque peut bien fournir, dans les circonstances ordinaires, une mesure approximative de sa valeur, 1l y a naturellement un rapport entre ces deux choses; mais les frais de production, la quantité de travail consacrée à la production n’est pas la cause réelle de la valeur d’un objet, pas plus qu’elle n’en fournit la mesure exacte. Le prix des articles de consommation, aussi bien que celui des instruments de travail, autrement nommés capitaux dépend tout d’abord de la façon dont on les apprécie, du besoin qu’on en à, du désir qu'ils
! Les conservateurs se fondent sur cette définition de la valeur pour justifier l'appropriation de la terre, qui aurait été sans valeur à l’origine et ne représenterait aujourd’hui que du travail; les socialistes s’en autorisent pour établir que tout le profit du capital est pris sur ce que le travailleur devrait recevoir,
deux conelusivns de tendance opposée, justes l’une et l’autre en quelque partie, et fondées sur un même principe faux.
excitent, en un mot de leur degré d'utilité, puis de la difficulté qu’on éprouve à les obtenir , de leur rareté. Cette notion très simple, formellement proposée par Burlamaqui au milieu du siècle passé, développée il y aura bientôt soixante ans par Auguste Walras!, à été mise dans une si vive lumière par les travaux de Jevons en Angleterre et de l’excellent proiesseur de Vienne, M. Menger, qu’elle ne sera bientôt plus discutée. Utilité et rareté : les frais de production sont compris dans cette dernière catégorie, mais ils ne suffisent pas à rendre raison de la valeur. La valeur d’un objet offert au marché, c’est le prix qu’un acheteur veut y mettre, sans trop s'inquiéter de ce que l'objet a coûté de peine à produire, et l’acheteur proportionnera son offre aux services qu’il en attend. Pour le propriétaire lui-même, la valeur de son bien se mesure aux avantages qu’il en retire. Un meuble, un outil qui ont absorbé une quantité de travail considérable seront cédés à vil prix, s'ils sont passés de mode et si l’on a trouvé mieux.
1 De la nature de la Richesse et de l’origine de la Valeur, 1831.
CR PR ES ONE EE re EL, 4 x L z- BYE dE NE tp 4 : + TE É: È à pr LE | LL AR > ARC RUE —
Et comme les frais de production ne commandent pas le prix, ils n’en sont pas un élément indispensable. La terre, qui n’a rien coûté, n’en a pas moins de la valeur. Une terre inculte, pour laquelle personne n’a jamais fait la moindre dépense, ne se paye pas moins à prix d’or et peut même, suivant les cas, se payer fort cher. La valeur du sol résulte simplement du fait qu’il est indispensable et que l’étendue en est bornée. Aussi longtemps que ces limites ne sont pas senties, la terre est pour rien, s’il le faut, on payera même leurs frais de transport aux cultivateurs qui viendront en défricher une partie, sachant bien que, pour donner de la valeur à tout le surplus, il suffira de leur présence. Indépendamment de toute culture, cette valeur augmentera toujours, pour la simple raison que la population tend constamment à s’accroitre.
Conditionnelle à l’origine, aujourd’hui parfaite, l'appropriation du sol permet à ceux qui le possèdent et qui le louent à des prix constamment croissants dans une société progressive, de s’attribuer sans aucune peiñe le gain
net du labeur d'autrui. Les fortunes mobilières . ne sont pas toutes non plus le produit du tra- : vail, de l'épargne et du savoir-faire sous le régime de la libre concurrence. A l’origine d'un grand nombre d’entre elles nous trouvons encore l’action du Pouvoir : dons gracieux du prince, marchés passés avec l’État, fermes de limpôt, des postes, des douanes, des droits régaliens, compagnies de commerce, banques et Crédits privilégiés, concessions de canaux et de voies ferrées, primeur des nouvelles intéressantes, le privilège en un mot, sous une forme quelconque, dans le présent ou dans le passé. Pour entendre ce que nous disons, il n’est pas besoin de remonter à l’origine des premières inégalités, il suffit, avec la connaissance la plus superficielle du cœur humain, de savoir qui a fait les lois : marchands, seigneurs terriens, fabricants, gens de robe et gens d’épée, personne ne demandera si la classe qui les édicte Les fait tourner à son profit. Jusqu'ici, dans les temps modernes et dans les États industriels, la richesse a disposé de ce pouvoir. L'a-t-elle bien ou mal exercé? nous n'avons
pas à nous en enquérir; la seule chose qui nous importe est de constater que les inégalités du présent sont pour une grande part l’œuvre du prince et de la loi. En face d’un état économique où la marque du Pouvoir se trouve partout, il n’est pas permis au Pouvoir de se retirer et d’abdiquer : la formule abstraite de la liberté ne suffit plus à la Justice ; chaque situation doit être examinée en parti-. culier, dans ses causes et surtout dans ses ef- ‘ets. La liberté, qui n’a pas produit l’état présent, ne s’y trouve pas toujours réalisée, elle ne règne pas dans les faits, mais elle est toujours l’âme du droit, elle reste toujours le but à poursuivre, et c’est dans l'intérêt de la liberté que l'autorité peut être appelée à s’occuper des rapports entre les individus.
Il est aisé d'appliquer ces considérations à la question du travail salarié. En principe, chacun doit être libre de vendre son travail aux conditions qu'il lui plaît de faire et, d’accepter les conditions qu’on lui propose. En principe, l’État n’a pas qualité pour interve-
nir dans les contrats passés entre deux hommes libres, aussi longtemps qu'ils ne nuisent pas à des tiers. Si, pour subsister, l’ouvrier a besoin d’un salaire, le propriétaire a besoin du travail de l’ouvrier pour tirer parti de son do- maine ou de son usine. En principe, il y a donc réciprocité; mais en fait, par suite d’un ensemble de circonstances où la responsabilité de l'Etat se trouve engagée, tous les instruments du travail sont appropriés par quel- ques-uns, tandis que le nombre de ceux qui n’ont que leurs bras pour vivre est relativement considérable. Restreints dans leurs consommations par la médiocrité de leurs ressources, mais tirant parti de leurs enfants dès le bas âge, ils offrent généralement plus de bras qu’il n’en faut pour fabriquer les produits qu’on peut écouler. L’ouvrier a besoin d’avances immédiates, il ne saurait se passer de salaire, même un seul jour; tandis que généralement le patron peut attendre comme il peut choisir. Entre eux la réciprocité n’est donc pas réelle, le plus souvent l’ouvrier est forcé
de subir les tarifs et les rêglements qui lui sont
offerts. L’appropriation de la terre et des capitaux résultant de mesures où l’action des pouvoirs publics n’est pas contestable, à mis
une grande partie de la population sous la dé-
pendance absolue de l’autre partie. Le salariat n’est pas un vrai contrat, parce qu’il n’est pas libre: l’ouvrier de l’industrie n’est pas libre, l'Etat est tenu de le protéger. | Cette protection n’est manifestement qu'un pis-aller ; il serait préférable que la condition des particuliers ne dépendit que de leurs propres actes, mais l'Etat n’a pas le droit d’abandonner ses administrés aux mauvais effets d’une condition dont il est plus ou moins l’auteur, l'Etat est solidaire de ses propres actes, il ne saurait se renier lui-mème; nécessaire à tous les rapports sociaux, sa continuité est - une condition de son existence ; sous ce point de vue, la protection de l’ouvrier est pour l'Etat
une question d'honneur et de probité, une
chose qu’il se doit à lui-même. Il doit protec-
tion à l’ouvrier comme il la doit au mineur, et
pour des raisons analogues, parce qu’en fait
l’ouvrier n’est pas libre, sans que ce défaut
oatrdhset 2e és
d'indépendance lui soit généralement imputa-
ble. Enfin et surtout, l'Etat est tenu dans la mesure de ses forces de ménager à l’ouvrier une existence tolérable par la considération de son propre intérêt, par le devoir qui lui in-
combe de veiller à sa propre existence et de
s’assurer les moyens de remplir sa propre mission. Citoyen, l’ouvrier doit être à la hauteur de ses obligations civiques, la culture de son intelligence et de son caractère est nécessaire au fonctionnement des institutions poli-
tiques sous le régime du suffrage universel ;
soldat, il doit être en état de résister aux fati-
gues d’une campagne, la santé physique des
populations devient pour le pays une question
d'indépendance dans un siècle où l’armée
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comprend toute la population virile; père de
famille, cette santé de l’ouvrier, son intégrité corporelle, mentale et morale, la faculté de produire des enfants robustes et d'élever des enfants honnêtes, c’est la vie ou la mort pour la nation tout entière — trois fonctions du salarié non moins indispensables à l'Etat qu'in-
compatibles avec l’uniformité d’un travail in-
cessant, dans des locaux qu’il est trop souvent impossible de rendre absolument salubres.
L'Etat industriel est donc tenu par le soin de sa propre conservation de ménager à l’ouvrier Pair, l'exercice et le repos. La limitation de la durée de travail dans les fabriques, la fixation d’une journée normale paraît ainsi pleinement justifiée au point de vue du libéralisme, car tout en bornant l'office de l'Etat à garantir l'observation des engagements, nul ne conteste qu’une certaine mesure de liberté chez les contractants ne soit nécessaire pour rendre leurs accords valides; nul ne saurait. décharger l'Etat de ses propres actes; nul ne méconnaitra l'obligation où l'Etat se trouve de veiller à sa propre conservation.
La journée normale n’est pas non plus incompatible avec les maximes classiques de l'Economie, pourvu que ces maximes soient appliquées par la raison qui les a découvertes et non par des intérêts particuliers. Pour l’augmentation de la richesse publique il vaudrait mieux, suivant son principe, que les conditions de la production ne fussent déterminées
L’'INTERNATIONALITÉ 299
que par le concert et la concurrence des intérêts particuliers ; et c’est précisément pour cette raison que, dans une société donnée, où d’autres éléments ont altéré et altèrent encore ces conditions, il faut, s’il est possible, contrebalancer et neutraliser ces éléments perturbateurs aussi longtemps qu’ils ne seront pas éliminés et que leurs effets subsisteront.