ET A A OR AE TE EN CON ST
la guerre entre tous les individus qui les composent. On proclame qu'on n’en veut qu’au gouvernement et. qu'on ne combat que ses armées — déclaration magnanime en vertu de laquelle ceux qui entreprendraient de protéger leurs foyers sans uniforme seront fusillés ou pendus, mais qui n'empêchera point de frapper des plus lourdes contributions des communautés sans résistance, de réquisitionner les conducteurs avec leurs attelages et de prendre les notables du pays comme otages, ou comme boucliers dans les expéditions où l’on craint quelque surprise. Toutes les garanties du droit sont donc illusoires, le droit est absolument précaire dans nos sociétés civilisées. Telle est la conséquence fatale de la pluralité des patries. |
Que ce fractionnement de l'Etat. soit inévitable, qu’il soit fait pour durer toujours, ce sont des questions dont l'examen nous détournerait de notre objet. Que la souveraineté absolue des états particuliers soit ou ne soit pas la condition normale de l'humanité, on en jugera différemment suivant la place et l’im-
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portance qu’on assigne à l’idée du droit. Ce F. qui est certain, c’est que cette souveraineté | constitue un obstacle insurmontable à la réalisation du but en raison duquel chaque état subsiste. Ceux qui placent le souverain bien dans le règne de la justice, ou qui voient, comme nous, dans le règne de la justice une indispensable condition du bien, ne sauraient la tenir que pour un pis-aller et ne s’y résigneront qu'aussi longtemps qu'il le faudra.
Jaloux de la liberté, comprenant la valeur positive des différences individuelles, ils ne rêveront pas plus la république universelle que la monarchie universelle. Aujourd'hui même, nombre d’états ne sont-ils pas trop petits encore pour résister à tous les dangers extérieurs possibles, et déjà trop grands pour apercevoir les diversités locales et pour gouverner chacune de leurs provinces selon ses besoins particuliers? Les amis de la liberté ne poursuivront pas une concentration qui ne pourrait s'établir que par la tyrannie, mais ils demanderont si le droit de guerre et de paix
vaut bien les sacrifices qu’il exige. Voyant
l'utilité de la centralisation dans l'intérêt de la défense nationale, ils cherchent les moyens de décentraliser au dedans, tout en s’élargissant et en s’affermissant au dehors par des alliances ; ils se poseront la question de savoir si la confédération, type de l'organisme supérieur, n’est pas l'idéal de lPhumanité. Les Etats-Unis de l'Amérique du Nord semblent balancer déjà notre Europe par l'importance de leur production comme par la grandeur de leur territoire, et l’idée des Etats-Unis d'Europe a conquis des adhésions trop nombreuses pour n'y voir désormais qu’une vaine utopie. Car nous ne croyons pas à la sincérité de tous les dédains, la grimace en est si commode ! Le socialisme est déjà fédéré, comme la démocratie était fédérée en ce vieux temps de la Jeune Allemagne et de la Jeune Italie qui n’a pas laissé de marquer sa trace. La répression cherche de même à s'organiser, ainsi qu'elle était organisée autrefois en Sainte- Alliance contre les aspirations constitutionnelles. Si la pacification essayait de s'organiser à son tour, ce serait peut-être une première
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étape. Mais nous n'avons ni le désir ni le congé de parler ici politique, nous restons en philosophie, où nous avons avancé cette thèse dont il nous semble difficile de contester Pexactitude : une pluralité d’états indépendants frappant d’impossibilité la pleine réalisation du droit et rendant le droit tout entier précaire, contredit la raison d’être de l'Etat; la pluralité des états est la négation de l'Etat. . Que cette pluralité nuise au développement économique et au bien-être individuel par les charges militaires, chacun le sait pertinemment ; qu'elle s'explique néanmoins et même se justifie par de fortes raisons, nous ne songeons pas à le mettre en doute. Que chacun soit attaché à son coin de terre et à son histoire, nous l’approuvons absolument ; que le droit ne soit pas l’unique intérêt du cœur et de la pensée, nous l’accordons aussi ; bien que, pour notre comple, nous ne puissions rien placer au-dessus du droit, sinon la raison du droit. La question présente serait de savoir si cette pluralité d'états souverains met un obstacle insurmontable à la protection qu’en
vertu de ses propres antécédents, comme en raison de ses propres nécessités, chacun d'eux doit à ceux de ses ressortissants que lappropriation des instruments de travail a rendus
dépendants d’une autre classe. Nous ne le
pensons pas, moyennant qu'en ceci cornme en toute chose on sache se contenter d’un àpeu-près. L'objet en vue étant précis et les besoins partout semblables, l'acte réclamé ne serait pas très difficile à rédiger, à telles enseignes que les corps législatifs de plusieurs pays possèdent ou préparent des lois sur cette matière qui sont des copies les unes des autres. La force de la défense est moins dans le rempart que dans la garnison; les difficultés intrinsèques de la mesure préparée serviront de réduit aux mauvais vouloirs.
Ce qui donne à la Fédération générale une couleur chimérique, ce n’est pas seulement la force des états actuels, cé n’est pas la grandeur des intérêts et l'intensité des sentiments qui s’y rattachent, on pourrait trouver des compensations à ces facteurs ; c’est plutôt la difficulté de constituer en dehors des états
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particuliers un pouvoir arbitral assez considérable pour faire respecter ses décisions par les états fédérés, sans être lui-même un état capable d’opprimer et "dabsorber les autres.
Semblablement, dans laffaire qui nous occupe on alléguera les difficultés d'exécution. Si,
pour faire respecter la journée normale de
travail, il fallait instituer une commission de surveillance qui disposât de forces militaires ou püt seulement dénoncer les infractions d'office et citer les états en défaut devant un Congrès, nulle puissance ne songerait à s’engaser dans une telle entreprise sans l'espoir d’en profiter pour étendre sa domination. Mais à première vue nous inclinerions à croire qu'ici la promulgation de la règle suffirait, sans contrôle officiel et sans appareil exécutif; parce qu’une fois la règle connue, ceux qui la réclament aujourd’hui dans chaque pays sauraient assez l'y faire observer pour que les . autres pays n’eussent pas à souffrir bien sérieusement des irrégularités commises. Mais aussi longtemps que la proposition est à l’étude, il est clair que la perspective d’un con-
trôle étranger du travail national tend à la dis-
créditer. Indépendamment de ce péril plus ou moins sérieux, la fierté des gouvernements, le patriotisme des citoyens s'oppose à toute intervention de l’étranger dans la législation intérieure. Le principe de la souveraineté ne serait pas compromis par le concordat proposé, puisque la souveraineté même implique le pouvoir de s'engager et permet toujours de se dégager par la guerre; mais ce dernier procédé, correct en principe, ne serait à l’usage que d’un bien petit nombre, lorsqu'il s'agirait d’un engagement pris envers tous les peuples civilisés. La dignité est un argument préalable qui coupe court aux discussions gênantes ; le patriotisme est un manteau magnifique dont se couvrent parfois des intérêts moins généreux. Si la mesure ne peut aboutir que par un concours à peu près universel, la pression qui l’a suggérée s'exerce plus ou moins sur tous les gouvernements. Néanmoins . ceux qui se croient moins menacés que les autres ou qui ont plus de confiance dans leurs moyens répressifs résisteront-ils à la tentation
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de laisser leurs concurrents limiter le travail chez eux dans l'intérêt de leurs ouvriers, etde prendre l’avance sur eux en offrant à meilleur marché des produits arrachés à des souffrances dont ils ne s’affectent pas? La journée normale n’est qu’un pis-aller suggéré par l’impuissance du travail manuel à se protéger luimême. Dans notre état social les intérêts de l’ouvrier et ceux des patrons s'accordent en ce sens que la cessation du travail leur nuirait à tous deux, mais jusqu’à ce point ils sont opposés, celui de l’éntrepreneur étant d'obtenir un maximum de travail pour le prix convenu, celui de l’ouvriér de gagner son salaire avec le moins de tatigue possible. Les révolutions économiques et techniques qui ont séparé le travailleur de son outil et constitué en deux classes sociales le patron et l’ouvrier, ont enflammé ce conflit au point d'imposer un changement dans leurs rapports juridiques. Sans contestation possible, le but à se proposer serait de faire converger entièrement les intérêts du capital et du travail au succès de la production. Nous n’avons pas à rechercher
quels sont les moyens imaginables ou déjà pratiqués pour atteindre Ce résultat; ce qui est certain, c’est que, malgré le succès de tentatives bien clairsemées, l’antagonisme subsiste, que le capital est puissant et qu’il est habile. Dés lors il est vraisemblable que les propriétaires d'établissements industriels voyant les corps législatifs inclinés à faire au travail une meilleure part en menaçant leurs profits, et comprenant mieux que personne l’impuissance d’un gouvernement isolé à réaliser ce programme, invoqueront la majesté nationale pour décrier et faire échouer les projets qui limiteraient l'exercice de la souveraineté dans l'intérêt des populations. Plusieurs états fussent-ils parvenus à s'entendre, la résistance d’un seul pourrait suffire à tout paralyser. Et
jusqu'ici le programme n’a pas obtenu l’adhé-
sion d’un seul état, il n’y a que des vœux et une motion présentée au Parlement d’un des plus petits pays de l’Europe!. Il reste donc
1 Telle était la situation lorsque ces lignes ont été écrites. Depuis lors la question a marché, comme on voit par la note p. 211.
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4 beaucoup de chemin à faire et beaucoup de temps pour philosopher.
Les chances de la journée normale ne sau-
raient être discutées dans ce journal. Ce que nous tenions à établir, c’est d’un côté qu’en elle-même une mesure semblable n’a rien de | contraire aux principes du libéralisme, de l'autre que cette intervention de l'autorité dans les rapports du salariat nous conduit au point où la souveraineté nationale absolue,
incompatible de sa nature avec la pleine réa-
da M NP ee vu de
lisation du droit, arrive en contact, sans en- trer encore en conflit avec les intérêts du
grand nombre et le progrès social. Cet exem-
ple établit d’ailleurs que l’idée du droit n’est
pas incompatible avec ce progrès, et qu’il n’est pas besoin de la renier ou de l’altérer
pour qu’elle s’infléchisse aux exigences de la
pratique, suivant la règle du meilleur, soit du moindre mal, impossible à déterminer sans
le pur a priori du bien; tandis que ceux qui ne veulent rien savoir au delà des faits n’ont ni motif, ni prétexte, ni qualité pour interve-
nir dans leur direction.
CRT
PA
DE LiXE
Dans la conversation sur le luxe qui s’est
poursuivie à l’Académie des sciences morales
et politiques durant trois séances de l’été der-
nier, on à insisté de divers côtés sur l'intérêt
qu'il y aurait à savoir de quoi l’on parlait. Plusieurs définitions ont été proposées, et finalement M. Courcelle-Seneuil a déclaré que le luxe ne pouvait pas être défini. Il ne peut
pas l'être en effet si l’on ne s’est pas mis d’ac-
cord préalablemeut sur le point de vue auquel on veut l’envisager, si l’on ne sait pas de quel genre il forme une espèce, à quel ensemble de phénomènes on le rapporte. Donner au mot luxe un sens qui lui convienne également en
économique, en morale et en politique est un
1 Publié dans la Revue philosophique. Août 1888.
problème analogue à chercher une définition générale du mot fonction applicable dans les mathématiques, dans l’administration et dans la médecine. Seulement, ici, les distances entre les diverses acceptions du mot sont si srandes que nulle confusion n'est possible, tandis que le luxe étant toujours une dépense, on peut s’en tenir au sens de la conversation et considérer cette idée vague, soit comme une catégorie de la morale, soit comme une catégorie de l’économie politique. Si les deux points de vue sont envisagés simultanément, dans l'espoir d’arriver à une conclusion pratique d'approbation ou de censure, on restera dans l'arbitraire le plus complet. Si l’on distingue, on pourra condamner le luxe en morale et le recommander en économique, ou l'inverse; mais lorsqu'il s’agira de spécifier, on ne saura tirer aucun parti des conclusions obtenues, parce qu’on ne s’entendra point sur la question de savoir si telle consommation particulière est de luxe ou ne l’est pas. En Economique, où l’on cherche à connaître l'effet des actes volontaires sur la richesse sociale, où