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ESQUISSE D'UN PROGRAMME ÉLECTORAL

95. Programme électoral. — On nous permettra de tracer ici les principales lignes de ce programme, puisqu'il est la conclusion pratique de toutes les considérations religieuses et sociales où nous sommes entré. Tous ceux qui ont à cœur aujourd'hui les intérêts de l'Eglise et de la France, si des préjugés ne les aveuglent pas, reconnaissent, avec les évêques, que les catholiques français doivent s'unir étroitement, aux prochaines élections, afin de ne confier le

pouvoir qu'à des hommes respectueux de toutes leurs libertés et de tous leurs droits essentiels. De là les Unions catholiques* qui se sont formées sur plusieurs points de la France ; de là aussi les revendications si justes inscrites déjà dans leur programme. Nous les reproduisons, en y ajoutant celles qui paraissent le mieux s'accorder avec les principes de justice sociale et l'ardent amour du peuple exprimés dans l'encyclique De eonditione opificum.

Ce programme peut se résumer d'abord en trois points, qui le caractérisent :

1° Liberté des catholiques dans leurs écoles, dans leurs œuvres et dans leur culte.

2° Droit de former des associations libres, de toute nature, avec la faculté de posséder et de s'administrer : syndicats professionnels, corporations, etc. Le pouvoir n'a le droit d'interdire que les sociétés immorales et secrètes.

3° Exonération de tout impôt, soit annuel, soit de succession, en faveur du petit patrimoine familial. Réduction des frais de justice à cinq pour cent, par exemple, des valeurs en cause.

De ces trois points, le premier ne peut faire l'objet d'aucune réserve entre les catholiques. Il comprend la liberté d'enseignement à tons les degrés, la liberto d'enseigner le catéchisme dans les écoles de catholiques, la liberté de confier l'enseignement à des congréganistes, la liberté de garder les sœurs hospitalières dans nos hôpitaux. Et puisque la France est catholique et doit s'inspirer de la morale évangélique, il comprend encore le respect public du repos dominical et la liberté des processions et autres manifestations publiques du culte catholique.

Le deuxième point ne pent être contesté en principe, surtout après l'encyclique Sur la condition des ouvriers, si favorable aux corporations, et qui établit avec tant de force le droit naturel de s'associer entre citoyens indépendamment de l'Etat. Celui-ci a, sans doute, un devoir de protection et de surveillance ; mais il appartiendra à un parlement chrétien de déterminer les limites de son intervention.

Le troisième point est très conforme aux principes de la justice en général et de la justice chrétienne en particulier. L'impôt doit porter sur le superflu plutôt que sur le nécessaire ; il est aussi odieux que peu raisonnable d'exiger une contribution de celui qui souvent aurait besoin d'assistance. D'ailleurs les familles, par cela seul qu'elles assurent la perpétuité à la société, ont quelque droit à une protection spéciale. Et puis, qu'on se rappelle les iniquités légales dont les enfants mineurs et les veuves ont été les victimes depuis si longtemps, et cette mesure pourra être regardée comme une réparation sociale. Quant à la réduction des frais de justice, elle s'impose au législateur avec non moins d'évidence. Une procédure trop onéreuse, surtout dans les petites causes, celles des paysans et des ouvriers, équivaut à un déni de justice doublé d'hypocrisie. Ici encore une grande réparation est due aux classes populaires, envers lesquelles tous les pouvoirs précédents ont gravement manqué à leurs devoirs. On les a scandalisées en même temps que spoliées ; on a émoussé en elles le sentiment du juste, naturellement si vif chez le peuple, et il est indispensable de le raviver et de défendre- l'esprit public contre le scepticisme moral, cause unique et fatale de toutes les décadences.

A la suite de ces revendications essentielles, aussi faciles à comprendre qua justifier, il en est plusieurs autres dont la nécessité est inégalement sentie, mais qui sont néanmoins importantes. En voici peut-être sur lesquelles il conviendra ordinairement d'insister :

a) Décentralisation. — Tout en maintenant scrupuleusement une forte centralisation politique, et en ne négligeant rien de ce qui contribue à rendre la France plus forte devant l'ennemi (armée, marine, organisation de la défense!, il importe de décentraliser l'administration, et de rendre aux communes, aux départements, ou plutôt aux provinces, plus de liberté, d'initiative et de vie. Il faut que les citoyens français ne soient pas toujours tenus en tutelle, mais qu'ils apprennent à se gouverner eux-mêmes. Cette décentralisation permettra, en outre, de dégrever considérablement le budget.

b) Rapports de VEglis \ et de VElat. — Les corporations ayant le droit de posséder et s'administrant elles-mêmes, les paroisses, les diocèses, etc., auraient les mêmes libertés, sans parler des autres droits qu'implique la liberté du culte catholique. Les églises de France, sous la direction de leurs évêques et du souverain Pontife, pourraient donc reconstituer le patrimoine qui leur est nécessaire et renoncer même plus tard aux indemnités qui leur sont dues. Afin de s'unir mieux que jamais au pays et de se dévouer avec plus de fruit à tous ses intérêts, elles jouiraient de toutes les libertés que comporte le droit ecclésiastique.

c) Représentation professionnelle ou repn tati>hi des intérêts* — Sans jamais porter atteinte à la liberté et aux droits individuels que l'homme tient de la nature même, et tout en se constituant de la

manière que comportent les temps actuels, les corporations professionnelles auraient une vie propre ; elles jouiraient de leurs droits pour protéger leurs membres et concourir au bien public ; leurs intérêts particuliers seraient représentés au Parlement (1). d) Le service militaire et les familles nombreuses.

— Sans affaiblir l'armée, il faut répartir plus équitablement l'impôt du sang. Et parce que cet impôt est dû par les familles plutôt que par les individus, toute famille qui aurait fourni un soldat à l'armée active devrait voir tous ses autres enfants dispensés de tout service dans cette armée (2). Si la force numérique de l'armée active en souffrait notablement, le temps de service actif serait prolongé proportionnellement.

D'ailleurs, il serait bon d'établir le remplacement, mais en exigeant une indemnité assez forte ; le remplacé ne ferait partie que de la réserve. Au moyen de cette indemnité, on provoquerait des engagements volontaires, pour six ou sept ans et même davantage, de cadets de famille, qui formeraient une armée d'élite, ne comptant que des soldats de profession. Cette armée remplacera l'armée active le jour où l'Europe sera guérie de la folie des armements. Le soldat accepté en remplacement, après avoir fourni son temps de service ou même avant — si on lui permettait, par exemple, de se marier après trois ans

— jouirait du patrimoine familial (terres ou capitaux inaliénables et transmissibles de père en fils), qui serait

(1) M. l'abbé Lemire a proposé depuis lors que le Sénat fût élu par les corporations et représentât ainsi les professions et les intérêts.

(2) Ces idées commencent à se faire jour (cf. Reforme sociale, 1er juin 1801, p. 851).

le prix de son engagement. On exigerait de lui, pendant ses années de service, non seulement l'apprentissage de la vie militaire, mais encore un travail professionnel ; il pourrait servir de préférence aux colonies (armée coloniale), où on lui faciliterait le moyen de s'établir et de faire souche à son tour. Un pareil élément de colonisation, qui a si bien réussi aux Romains, nous permettrait de mieux assurer l'avenir de plusieurs de nos colonies, dont le climat est assez en rapport avec le nôtre, et tout particulièrement de l'Algérie. Il est honteux qu'après soixante années de conquête, l'Algérie, qui est à nos portes, ne compte pas 300.000 Français, alors qu'elle devrait en compter 4 ou 5 millions. Une pareille colonisation vaudrait plus qu'une conquête et que cent victoires ; elle nous rendrait invincibles en Afrique et sur la Méditerranée.

e) Autres mesures populaires et conformes à V esprit chrétien. — Les droits d'octroi devraient être supprimés, du moins ceux qui frappent les objets de première nécessité. — Les petits logements devraient être exonérés de l'impôt dans toutes les villes, ainsi qu'ils le sont déjà à Paris. — Les accaparements en général et particulièrement ceux qui appauvrissent le peuple ou compromettent les industries les plus nécessaires (accaparements du sucre, du café, du blé, du pétrole, des laines, des métaux, etc.) devraient être punis sévèrement et frappés non seulement d'amende ou de prison mais de confiscation.

/) La bourse. — On devrait aussi poursuivre et frapper de la même manière l'agiotage toutes les fois qu'il s'y mêle incontestablement de la fraude et qu'il entraîne quelque ruine imméritée. Les jeux de bourse, tels qu'ils se pratiquent, sont un scandale et souvent

un vol organisé; il n'est pas possible d'admettre, avec des économistes libéraux, fussent-ils catholiques, que ce mal, avec cette gravité, est nécessaire et qu'il est l'origine de plus grands biens . Ici encore il ne faut pas se retrancher derrière la prétendue fatalité des lois économiques, mais il est juste d'accuser l'impéritie ou la complicité de ceux qui devraient mieux réprimer de tels désordres dans la société.

g) Le budget. — Rétablir l'équilibre dans le budget, surtout par des économies et une bonne administration. La probité des administrateurs devrait être scrupuleuse ; les malversations devraient être punies avec une extrême sévérité. Il conviendrait que les députés fussent défrayés par leur électeurs plutôt que par le trésor public . Ils ne devraient faire partie d'aucune société commerciale à laquelle ils n'auraient point participé avant leur élection. On travaillerait à la réforme générale et à la simplification de l'impôt. Les opérations de bourse pourraient être imposées. On pourrait encore se créer des ressources considérables en aliénant à perpétuité les chemins de fer. On imposerait aux compagnies toutes les conditions exigées par le patriotisme et une sage économie sociale. La possession des chemins de fer par l'Etat créerait, par la suite un grand danger de socialisme.

Nous nous bornerons là. Au reste, on ne peut nous demander ici de développer ce programme qui touche à tant de questions, et qui ne consiste essentiellement que dans les trois premiers points. Tout notre rôle est de l'indiquer, en laissant à ceux qui devraient le répandre et le proposer au peuple, le soin d'en traiter librement chaque partie, conformément à leurs propres opinions comme aussi aux besoins et aux désirs

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particuliers des électeurs. La Chambre des représentants qui serait élue pour défendre ces princi] rait ensuite en discuter d'une manière définitive tomes les conséquences et les appliquer avec sagesse.

Mais ce qui importe surtout, c'est «le préparer dès aujourd'hui, avec un zèle religieux et patriotique, l'avènement de cette Chambre réformatrice, chrétienne par l'esprit, populaire par l'amour du peuple et l'esprit incomparable de justice qui l'animeront. C'est un combat qu'il s'agit de livrer, ou plut soutenir, et dont le salut de la France est le prix. Les catholiques ne se proposent point la défaite d'aucun parti honnête, mais le salut de tous par la religion et la justice. Ils arracheront le peuple aux meneurs qui l'exploitent, et ils préserveront même leurs ennemis des vengeances populaires et de la révolution qui les dévorerait fatalement. C'est donc sans haine que les catholiques combattront, mais avec une suprême énergie. Leur cause est digne de tous les sacrifices, sans en excepter la prison et le martyre. Car l'Eglise est attaquée dans toutes ses œuvres vives ; on n'en veut plus seulement à son honneur, mais à sa vie. Que ses enfants se lèvent donc pour la défendre ! Chrétiens, défendez votre mère!

90. Rôle de la jeunesse catholique. — Le premier rang et le beau rôle appartiendra à la jeunesse catholique. Qu'elle se forme donc dans chaque département ou chaque province en groupes distincts, mais animés du même esprit. Ceux qui par leur fortune jouissent d'une indépendance suffisante, et qui se sentent assez de conviction et de ilamnie. formeront le noyau militant destiné à faire fermenter toute la niasse. A eux de se répandre dans les campagnes,

dans les usines et les ateliers, de porter la parole dans les réunions d'ouvriers et de paysans, aussi bien que dans les cercles des villes. Ils y rendront pop^.aires les admirables vérités sociales proclamées dans l'Encyclique. 11 faut que le peuple connaisse, avec les iniquités légales dont il est victime, les moyens sûrs et pacifiques de les réprimer ; il faut lui expliquer chacun de ses devoirs et partant tous ses droits et toutes ses libertés légitimes ; il faut lui apprendre à s'organiser en syndicats, en associations, en corporations de toute sorte, et prendre vivement en mains tous ses intérêts» ceux de l'ordre temporel comme ceux de l'ordre moral (1). « Allez au peuple avec audace, disait naguère M. de Mun aux étudiants de Louvain, qui applaudissaient avec enthousiasme ; la jeunesse n'ose pas assez ; elle peut vaincre tous les obstacles, mais à condition de vouloir. » Puisse notre jeunesse française aussi bien que celle de Belgique, entendre cet appel, et Dieu veuille susciter parmi nous quelques chefs expérimentés capables de la mener au combat !

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