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L'économie politique et la morale

L 'économie politique fait partie de la science sociale

(1) Il serait facile de dresser le programme d'une centaine de conférences populaires. Elles porteraient sur les divers points de la question sociale. Cet apostolat par la parole serait fortifié par celui d'une presse vraiment populaire et chrétienne, qui s'appliquerait moins à nourrir une curiosité souvent maladive et malsaine qu'à instruire le peuple de son état, de ses devoirs et de ses droits.

et, à ce titre, elle a un caractère essentiellement moral. Cette vérité capitale, avec quelques autres qui en découlent ou s'y rattachent, est trop perdue de vue, semble-t-il, par quelques économistes catholiques, pour que les théologiens et les philosophes scolastiques n'aient pas le devoir de la rappeler et de la défendre. L'auteur a essayé déjà de le faire dans la conférence précédente ; mais il est peut-être nécessaire d'y revenir et d'y insister.

i° Les lois économiques sont-elles naturelles, à la manière, par exemple^ des lois astronomiques? 1)

Et d'abord, que penser de cette opinion d'après laquelle les lois économiques seraient des lois naturelles, partant immuables, nécessaires, fatales, à la

(I) « Il y a des lois économiques naturelles qui sont, le cadre providentiel dans lequel se meut l'activité des hommes pour la recherche des moyens de satisfaire leurs besoins... L'économie politique n'est pas l'art d'organiser la société, pas beaucoup plus que l'astronomie n'est le talent de taire tourner les planètes... Son objet est de connaître des lois naturelles. » (Texte ou emprunts de M. Claudio Jannet, Réforme sociale du 16 mars.) — a Les lois qui les régissent (les sociétés), sont inscrites dans les faits, comme celles qui gouvernent la physique et la chimie : il ne s'agit pas de les inventer par l'abstraction philosophique, mais de [es dégager par l'observation méthodique. » (Communication de M. Delaire, Réforme sociale, 1 '' juin, p. 8T7.) — <( Lorsqu'un bon curé polonais ou un pasteur saxon au cœur sensible aura subi L'influence de pareilles idées (d'une certaine revue catholique), très dominantes, comme on sait, dans les milieux chrétiens d'où tre-Rhio, il sera beaucoup plus dis prêcher La révolte i que la résignation, la rétrogradation J) que le progrès, ou tout au moins le découragement [?) quand il faudrait La confiance ou l'action. S'il agit, ce sera pour faire signer quelque pétition à l'empereur, demandant du travail, du secours ou quelque bonne loi sociale contraire aux lois naturelles. Puis il ira dans les congrès prêcher contre la société actuelle et déployer ses plans de réorganisation. » (Ib., lr avril 1891, p. 570, note.N

manière des lois que découvrent la physique, la chimie et l'astronomie? — De prime abord, cette opinion parait offrir quelque chose de plausible, et Ton comprend que tels auteurs s'y rangent, avant réflexion suffisante, pour échapper aux conclusions d'un idéalisme socialiste et révolutionnaire. Il n'appartient pas à l'homme, en effet, de bouleverser la nature, qui est sa première nourricière et qui lui fournit les premiers éléments de la richesse; il ne lui appartient pas davantage de se refaire lui-même, en changeant ses facultés naturelles, ses besoins et sa destinée. Mais si l'on y réfléchit un peu en s'éclairant des principes d'une saine philosophie, on s'aperçoit bien vite de l'erreur profonde et du péril caché dans cette formule d'apparence si innocente.

En effet, si les lois économiques sont des lois naturelles, il s'ensuit immédiatement que la science économique, qui prend ces lois pour objet, est une science naturelle. Donc, elle ne dépend pas plus de la religion et de la philosophie que les autres sciences de même ordre. Dès lors, on ne voit plus pourquoi le théologien et le philosophe interviendraient dans le monde économique et pourquoi, par exemple, le souverain Pontife publierait l'Encyclique De conclitione opificum où sont traitées tant de questions économiques. Dès lors, encore, il n'y aurait pas plus d'économie politique chrétienne qu'il n'y a d'astronomie, de physique et de chimie chrétiennes. On voit aussitôt les conséquences de pareilles prétentions, que les libéraux, d'accord en cela avec les positivistes, chercheraient volontiers à accréditer.

Eh bien! non, nous protestons au nom du bon sens, comme au nom de la philosophie et de la religion ; les

liens de l'économie politique avec le droit naturel et la morale évangélique sont indissolubles et très étroits. Et il ne suffit pas ici que les économistes catholiques déclarent qu'ils respecteront la morale, si leurs conclusions venaient à entrer en désaccord avec les siennes. Nous pourrions peut-être nous contenter de cette déclaration de la part d'un médecin, d'un physiologiste, dont la science ne porte directement que sur la nature physique et sensible de l'homme; mais cette déclaration ne suffit point de la part d'un économiste : il doit ajouter encore que l'économie politique, avec toutes les autres sciences sociales, est subordonnée à la morale et lui emprunte ses plus hauts principes. Soutenir le contraire, ce serait méconnaître gravement la nature de ces deux sciences et leurs rapports essentiels. Et n'est-il pas évident que le travail, ou la production de la richesse, l'échange et la consommation, ces objets particuliers de l'économie politique, sont essentiellement des actes humains et, comme tels, du domaine de la morale? La val elle-même ou la richesse n'est qu'un bien utile et, à ce titre, subordonné à V honnête. Enfin, l'idée de répartition des richesses est inséparable de l'idée de justice. Après cela, que reste-t-il de l'économie politique? Elle doit donc tout entière être sous l'empire de la morale et particulièrement de la morale sociale.

Au reste nous pouvons en appeler au témoignage de M. Jannet lui-môme, qui, ailleurs et en maints endroits, a plutôt exagéré cette vérité qu'il ne l'a méconnue. 11 admet, en efïet, Y « identité des principes de la morale religieuse et de l'économie politique » ; il déclare (pie « le Décalogue est la base de

la science économique (1) » ; il reconnaît que « l'économie politique est par essence une science morale (2) ». Sa réfutation de l'erreur opposée est péremptoire : « Imbus de l'esprit matérialiste de leur époque, dit-il, les premiers économistes avaient voulu complètement séparer la science sociale de la morale ; et malgré les efforts faits successivement par Bastiat, par MM. Baudrillart et Rondelet, le gros de l'école économique, dite libérale, est restée sur le terrain étroit où l'avalent placée ses fondateurs... » Mais, poursuit-il, « les forces productives de la richesse et les règles de son usage sont du domaine de la morale avant d'appartenir à celui de Y économique :Y échange lui-même est influencé par des principes de justice... Quoi qu'on fasse, il y aura toujours autant de systèmes d'économie politique qu'il y aura de conceptions de morale différentes (3). » Suit un bel hommage à Aristote : « Aristote qui, dans le traité de la Politique, a énoncé tous les principes fondamentaux de l'économique sous le nom de chrématistique et a indiqué une division, qui aurait, à tout prendre, valu celle adoptée de nos jours, Aristote, disons-nous, a fortement indiqué la liaison, la subordination réciproque des différents chapitres de la science sociale. » Pourquoi faut-il que M. Jannet oublie trop aujourd'hui les mérites du Stagirite et de ses meilleurs disciples, les scolastiques? Pourquoi faut-il surtout qu'il paraisse revenir au vieux préjugé de l'école libérale touchant les lois économiques naturelles ? La morale individuelle doit compter elle aussi avec la nature physique,

(1) Rapport de 1878, au Congrès bibliogr., p. 110.

(2) Rapport de 1888, p. 219.

(3) Rapport de 1878, p. 106.

avec les organes et les passions ; mais elle n'en reste pas moins la morale, elle ne se confondra jamais, dans aucune de ses parties, avec la physiologie ou d'autres sciences dites naturelles.

98. 2° L'économie politique et l'organisation de la société au point de vue de l'utile. — Si les lois économiques sont des lois naturelles, à peu près comme des lois astronomiques: s'il n'est guère mieux au pouvoir de l'homme, de modifier le monde ou l'ordre économique que de changer le cours des planètes, il va sans dire que l'économie politique ne permettra point « d'organiser le monde de l'utile, conformément à la justice et en vue du bien commun ». Aussi M. Jannet s'élève très vivement contre cette formule dont nous ne sommes pas l'auteur, mais qui a paru dans l'appendice du Traité de philosophie scol astique. A ce titre, et sans précisément la faire nôtre, il nous est permis de la défendre. Il nous suffira d'un argument très clair; tous les éléments en sont empruntés à l'Encyclique, et l'on chercherait vainement à en atténuer la portée.

D'après le Saint-Père, en effet, « les gouvernants doivent faire en sorte que, de l'organisation même et du gouvernement de la société, découle spontanément et sans effort la prospérité tant publique que privée. Telle est, en effet, l'office de la prudence civile et le devoir propre de tous ceux qui gouvernent 37). » Or, d'autre part, le Saint-Père a constaté, au début de l'Encyclique, que l'organisation et le gouvernement de la société ne sont point tels qu'il en découle la prospérité publique et privée : « Nous sommes persuadé, dit-il, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en

aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritée (3). » Les gouvernants doivent donc, dans toute la mesure de leur pouvoir, organiser la société et la gouverner de façon à remédier autant que possible à tous ces maux, dont souffrent particulièrement les classes populaires. Mais comment le feront-ils si ce n'est en s'éclairant notamment de l'économie politique? Celle-ci permet donc d'organiser le monde de l'utile, conformément à la justice et en vue du bien commun.

Comme on le voit, l'erreur que nous combattons vient de ce faux principe, savoir que les lois économiques sont naturelles, à peu près comme les lois astronomiques. Il est évident que l'astronome ne doit pas songer de sitôt à réformer le ciel. Mais l'astronome étudie le ciel et non pas la terre, ni à plus forte raison la société ; sa place est à l'observatoire et non pas dans une chaire de faculté de droit, au pied de laquelle de jeunes auditeurs apprennent à user de leurs droits, à remplir leurs devoirs et, s'il le fallait, à rendre la justice. Il serait vraiment étonnant que l'économie politique eût si peu à intervenir dans les affaires humaines, alors que le droit et la morale, représentés par l'autorité publique, interviennent si souvent! Nous maintenons donc [que l'autorité civile, qui doit rendre la justice à chacun, doit faire en sorte, d'accord en cela avec toutes les autres autorités sociales, que chacun puisse gagner honorablement son pain. Si donc des crises économiques viennent à se produire, que nos économistes ne se retranchent pas, pour justifier leur abstention, derrière de prétendues lois naturelles.

D'ailleurs nous en appelons ici encore à M. .Tannet lui-même ou du moins à un groupe d'excellents disciples de Le Play, avec lesquels il ne voudra pas rompre : non- voulons parler des auteurs du Programme de couver U et iforgan

v (i . par le seul titre, comme par le contenu de cet ouvrage substantiel et suggestif, le- vrai- disciples de Le Play reconnaissent que le pouvoir civil doit organiser la société, d'accord avec les autres aut -iales, et en respectant, bien entendu,

tous les éléments naturels, tous les droits antérieurs aux siens ou qui en sont distincte

99. 3 L'économie politique est-elle sans idéal? — Mais il ne faut pas espérer une meilleure organisation delà société, si l'on refuse de tendre vers le mieux et le pariait, et par conséquent de s'éclairer de l'idéal. Toute science sociale, comme la morale elle-même, vit de l'idéal. Comment donc un économiste catholique, hautement approuvé par M. Jannet. a-t-il pu écrire : « L'idéal d'une justice à réaliser par une meilleure répartition des efforts et des richesses n'est pas même un ilambeau qui suffise à nous éclairer? » Il est triste de voir la méthode rationnelle, déductive, philosophique ainsi méo «nue par plusieurs des nôtres, alors surtout qu'elle est brilamment détendue par quelques-un< de nos adversaires. Voici, par exemple, la profession de foi de M. Gide devant la société d'Economie sociale de Génère : 1 Je <ui< tout dis] à reconnaître les services que la méthode historique a rendu< à la science et j'accorde que l'histoire sera

(1) Programme de go»<-c, \ ^organisation

d'après l'observation comparée des divers peuples, par un Lpe d'économistes, avec uue lettre- préface de Le Pla>. L88L

toujours la raine inépuisable d'où l'on devra tirer ces matériaux bruts de la science que nous appelons des faits. Mais pour mettre en œuvre ces matières premières, pour pouvoir ordonner et comprendre ces faits, la méthode déductive, abstraite sera toujours de mise... Pour savoir ce qu'on cherche, il faut bien avoir une idée préconçue ou a priori, ce quelque chose qui n'est pas dans les faits et qu'on n'y aurait jamais aperçu si on ne l'avait déjà dans la tête. » La philosophie de M. Gide est certainement incomplète, mais du moins il a une philosophie . Le malheur est que plusieurs des nôtres paraissent rompre avec la philosophie, qu'ils relèguent dans le domaine de l'imagination. Nous pourrions citer tel aveu d'un économiste bien connu. Hâtons-nous de dire que la plupart des rédacteurs habituels de la Réforme sociale professent une véritable et une noble philosophie, témoin par exemple ce mot de M. Cheysson : « Tout code repose sur un principe, sur une conception idéale, sur une philosophie » (1er juin, p. 859). Voilà en une ligne tous les droits de l'idéal et de la métaphysique parfaitement reconnus.

100. 4° Le but du travail dans la société. — Une autre formule qui a été vivement reprochée à l'auteur de l'Appendice du Traité de philosophie sco~ lastique est celle-ci : « Le but du travail consiste... immédiatement dans la prospérité matérielle de la société conduisant à la prospérité des individus. » Seulement les critiques omettent de dire que le travail est considéré ici dans son rapport social. Il ne pouvait venir à la pensée de l'auteur de contester que le but de l'ouvrier {finis operantis) est le salaire qui lui sera dû personnellement ; mais il peut maintenir

avec raison qu'au point de vue social le travail est la cause d'une prospérité générale qui profite ensuite à chaque membre de la société. C'est d'ailleurs l'enseignement très clair de l'Encyclique. Le Saint-Père se place successivement aux deux points de vue que nous venons de distinguer : « Le but immédiat visé par le travailleur, c'est de conquérir un bien qu'il possédera en propre (7 et 51). » Mais i) ajoute plus bas : « Tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs, lesquels du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus 39). » Cette communication de biens dans la société, que saint Paul compare à un corps vivant'; cette solidarité de tous les membres entre eux, semble échapper à plusieurs de nos économistes ; ils ne paraissent pas avoir une idée juste de la société, aveuglés qu'ils sont par une sorte de libéralisme inconscient. Mais les deux textes rapprochés ici tranchent maintenant tout le débat.

Il nous serait facile de justifier également quelques autres formules ou opinions qu'on nous a reprochées hâtivement; mais cette défense serait inutile après la publication de l'Encyclique. Le mieux sera donc de clore là cette courte discussion. Nous ne l'aurions pas soutenue, si nous n'avions été provoqué d'une manière aussi vive qu'inopinée, et si notre conscience nous avait permis de laisser méconnaître par des économistes catholiques d'indispensables vérités. Saint Paul s'adressait, sans doute, au théologien, quand il écrivait : Argue... in omni patientia et doctr

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