ET QUELS SONT SES PRINCIPES
101. Cette question et la question sociale. — La question proposée ici peut paraître délicate, sinon en elle-même, du moins à cause des malentendus qui l'ont obscurcie. Elle touche de si près à la question sociale, qui passionne tant d'esprits (1) et divise, hélas! trop souvent, les meilleurs catholiques, alors cependant qu'ils ne pourront la résoudre qu'en s'unissant loyalement et de grand cœur ! Mais notre désir de la paix ne doit pas nous fermer la bouche sur ce sujet épineux ; car l'union qui nous est nécessaire, ne sera durable et efficace qu'à la condition de ne point reposer sur des équivoques ou des erreurs. Avant tout, il faut donc chercher à éclairer
(1) « Il n'est pas de cause, constate Léon XIII, qui saisisse en ce moment l'esprit immain avec autant de véhémence. » (1).
nos esprits et à les unir dans la vérité. Alors seulement l'unité d'action sera possible et féconde.
C'est pourquoi nous aborderons ici la question posée en commençant. Certes notre prétention n'est pas de la résoudre avec des preuves si fortes que les contradicteurs, s'il en est, soient contraints de se rendre sans condition : plutôt que de les convaincre, nous aimerions mieux les persuader. En tout cas, il doit nous suffire de traiter la question sincèrement, avec toute la clarté possible, dans l'unique désir de servir la cause de la vérité chrétienne. Si, malgré nos scrupules, il nous arrive de manquer nous-même quelque peu à la vérité, nous retirons d'avance ce qui nous aurait échappé d'inexact : mais si nos affirmations sont vraies, nous prions qu'on les accueille avec bienveillance; si elles sont douteuses, nous prions qu'on les tolère, comme nous tolérons nous-même toutes les opinions respectables que nous ne partageons pas.
Et maintenant, sans tarder, abordons franchement la première partie de la question proposée : Y a-t-il une économie politique chrétienne ?
102. Toutes les connaissances sont chrétiennes de quelque manière. — A coup sûr, si l'économie politique est une science naturelle à la façon de la chimie, de la physique, de l'astronomie, il n'y a pas, à proprement parler, d'économie politique chrétienne. Il est vrai que toute science humaine appartient de quelque manière à l'Eglise, qui a le droit strict de l'enseigner ; et l'existence même de
Universités catholiques en France et dans toute la chrétienté, est la haute affirmation de ce droit d'enseignement, droit divin et imprescriptible : Eicntes docete. Toutes les connaissances humaines, en effet, intéressent la foi de près ou de loin : elles servent à l'honorer et à la défendre, quand elles ne la combattent pas; elles sont appelées à glorifier Dieu, leur premier Auteur, dont elles comptent tous les attributs et dont elles suivent pas à pas tous les vestiges d'un bout à l'autre de l'univers; elles invitent l'esprit humain à reconnaître la Cause suprême, le souverain législateur de la nature et à faire monter vers lui l'hommage de l'admiration et de l'amour. A cet égard, toutes les sciences font escorte à la théologie : elles en sont les auxiliaires ; avec elle, elles relient la pensée humaine au foyer vivant de toute vérité et de tout bien : Omnes cognitiones famulantur theologiœ, disait S. Bonaventure, c'est-à-dire : « Toutes les connaissances sont au service de la théologie ». Elles' sont par là même au service de la foi : elles sont donc chrétiennes.
Mais cette première réponse, d'ailleurs si sûre et si importante, ne nous suffit pas. En effet, nous voyons bien comment le savant et l'artiste doivent s'attacher toujours à glorifier le Maître et l'Artiste souverain, comment ils doivent mettre au service de Dieu et de son Eglise leur savoir, leur talent et, mieux encore, leur génie ; mais il faut convenir cependant que, dans bien des cas, c'est le savant ou l'artiste qui est chrétien plutôt que la science dont il s'occupe, l'art ou la profession qu'il exerce. En d'autres termes, il y a des connaissances qui sont moins chrétiennes par ellesmêmes que par leur destination, par l'emploi qu'en
doivent faire ceux qui les possèdent. Telles sont la chimie, la physique, l'astronomie, et, en général, les sciences naturelles et les arts profanes. On peut y exceller sans être chrétien, bien que le christianisme contribue au progrès de toutes les connaissances et qu'on puisse soutenir que, sans lui, il n'y aurait pas de civilisation, et que, par conséquent, la chimie n'aurait pas eu son Lavoisier, ni la physique son Ampère, ni l'astronomie ses Kepler et ses Newton.
Les liens de ces connaissances avec la foi, quelque forts qu'ils soient, sont donc extérieurs, ou du moins indirects. En effet, ces connaissances ne prennent pour principes propres aucune des conclusions de la morale chrétienne ou de la théologie. Elles sont indépendantes sous ce rapport. Sans doute, on les cultivera avec plus de fruit, toutes choses égales d'ailleurs, si l'esprit est éclairé des lumières de la foi ; mais enfin il reste qu'aucune science religieuse ne les fonde, en leur donnant leurs principes, et qu'on peut dès lors les cultiver sans tomber dans l'absurde alors même qu'on rejette les principes du christianisme. On peut donc, théoriquement, être impeccable en chimie, en physique, en astronomie, sans être chrétien ; et, à cet égard, il faut dire que ces sciences ne sont ni catholiques ni protestantes, ni déistes ni athées.
Maintenant les autres connaissances sont- elles aussi indifférentes ? — Non, certes ; mais, dans la mesure précise où elles touchent à l'homme et intéressent l'âme, elles dépendent de la morale et partant de la foi chrétienne. Même les arts les plus profanes de leur nature deviennent religieux par ce contact avec la nature humaine et leur rapport avec l'idéal : nous voulons parler des beaux-arts et des belles-lettres.
Et il y aurait une belle cause à plaider ici : ce serait de montrer que la peinture, la sculpture, la musique, les lettres ont été renouvelées par le christianisme et ont pris, sur son berceau, un nouvel et splendide essor. On verrait qu'elles pèchent contre elles-mêmes, c'està-dire contre l'esthétique ou les lois du beau, toutes les fois qu'elles offensent la morale ou l'idée chrétienne, à laquelle elles doivent leurs plus belles inspirations. C'est donc en toute vérité qu'il y a des arts religieux, une musique sacrée, des lettres chrénés.
Mais ce serait nous égarer, que de nous laisser tenter maintenant par ce sujet. Revenons donc à l'économie politique. Elle touche à l'homme, à la société, par conséquent à la morale . Elle n'est donc pas aussi indépendante de la foi chrétienne que les sciences naturelles. Mais cela suffira- t-il pour qu'il y ait une économie politique chrétienne ? Considérons les choses de plus près et procédons par comparaison.
103. L'économie politique et la médecine. — Il y a une science vaste et importante, qui étudie dans tous ses détails organiques la partie <ensible et mortelle de l'homme : la médecine. Elle n'est pas étrangère à la morale chrétienne : disons même tout de suite qu'il ne tient qu'à elle d'être l'auxiliaire puissant de la charité. C'est même par cette sublime vocation qu'elle a été, depuis l'ère chrétienne, si grande et si honorée. Le paganisme, en se servant d'elle, ne lui accordait pas tant d'égards. Cette science a*donc quelque droit à la qualification de chrétienne. Il est incontestable, en ellet. que le médecin chrétien s'inspire de motifs plus élevés et s'impose des devoirs plus étroits que celui qui ne l'est pas. Il ne saurait
oublier que le patient qui lui demande la santé ou quelque soulagement est son frère en Jésus-Christ ; que dis-je ? est un membre souffrant de Jésus-Christ lui-même. Dans ce corps endolori, peut-être sous ces plaies béantes, au plus profond de ces organes usés ou affaiblis, derrière cette flamme vacillante de la vie corporelle prête à s'éteindre dans un dernier battement du cœur et un dernier soupir, il y a une àme immortelle, créée à l'image de Dieu. Et qu'importe ici que les désordres de la maladie aient troublé la raison du moribond ou de l'infirme ! Parmi ces ruines lamentables, involontaires ou coupables, la personne humaine n'en subsiste pas moins, avec tous ses droits : il la respectera donc toujours, même sous les traits bouleversés par la démence, même sous le masque hideux appliqué par le vice. Car si la victime des passions a manqué à tous ses devoirs, celui qui lui porte secours ne doit; en être que plus inviolablement attaché aux siens, Aussi le médecin chrétien ne verra jamais dans ses malades de simples sujets d'expérience ; il ne tentera point des essais odieux ; il n'absoudra point des pratiques révoltantes, des procédés homicides, qui ne trouvent leur place que dans certaines cliniques, dans certains hospices d'où l'on a banni le divin Crucifié et où le matérialisme a fait irruption, traînant à sa suite, avec la négation de l'âme, le mépris de l'homme. Car nous savons trop bien aujourd'hui ce que deviennent Y assistance publique et la philanthropie qui insultent à l'idée chrétienne (1).
(1) N'est-ce pas à une certaine assistance publique que s'adressent ces paroles de Léon XIII : « On a vu une bienfaisance établie par les lois civiles se substituer à la charité... ; mais cette
Le soin des malades doit s'inspirer autant que possible des vertus surnaturelles : il est difficile d'y exceller sans croyances religieuses et sans la grâce de Dieu. Voilà pourquoi on ne peut créer des hospices neutres qui soient dignes des infortunés qui les habitent ; et les tristes faits qui se sont multipliés dans les hôpitaux laïcisés de Paris ou d'ailleurs ne nous donnent pas le démenti. V Hôtel-Dieu, si bien nommé par nos pères, change de face et d'esprit en perdant son hôte divin. Lui parti, c'en est fait de la consolation intarissable qui descendait de sa croix, de ses plaies, de son cœur, comme une rosée bienfaisante ! l'asile de la douleur et de l'espérance, le vestibule du ciel s'est changé en prison ou, pis encore, en lieu de torture et de désespoir. C'est ici qu'on expérimente mieux que partout ailleurs la nécessité pratique de la foi,*de l'espérance et de la charité: c'est ici que l'Eglise, avec ces trois armes célestes, triomphe de tous ses adversaires ; elle est sans rivale sur ce champ de bataille de la bienfaisance, comme l'attestent tant d'œuvres et de congrégations hospitalières (1) ; nul n'a pansé plus de plaies, nul n'a endormi tant de douleurs, nul n'a séché tant de larmes. Le soin des malades est donc éminemment chrétien de sa nature.
Or, tout ce que nous disons du soin des malades en général s'applique de quelque manière à l'art de la médecine. Il n'est pas admissible que le médecin ne soit tenu, au chevet de ses malades, qu'à faire œuvre de science et d'art. Sans doute, il doit être savant :
charité... ne peut être suppléée par aucune industrie humaine. L'Eglise seule possède cette vertu, parce qu'on ne la puise que dans le cœur sacré de Jésus-Christ.. . » (35)1 (1) Voir encore lEncycl. (33, 34).
c'est là son premier devoir, et rien n'excuserait son ignorance ; mais, en outre, il doit être humain, compatissant, secourable, et, pour tout dire en un mot, le parfait médecin doit être chrétien .
Ces brèves considérations nous expliquent déjà pourquoi NN. SS. les évoques, en fondant les universités catholiques de France, se sont vivement préoccupés des facultés de médecine ; au point que les facultés catholiques de médecine auraient été peut-être les premières à naître et à se développer au sein de nos universités libres, si les dépenses exceptionnelles exigées par leur établissement n'avaient pas semblé d'abord un obstacle insurmontable. Néanmoins les catholiques du Nord, il faut le dire à leur gloire, ne se laissèrent pas arrêter un instant par cette impossibilité apparente ; et la faculté catholique de médecine de Lille a déjà formé des centaines de médecins chrétiens, qu'eMe a dispersés comme une semence de choix dans toute la France et même dans toute la chrétienté. On peut espérer que la ville de Lyon, si renommée pour ses établissements hospitaliers et foyer religieux qui rayonne, on peut le dire, dans le monde entier, pourra suivre de près de si beaux exemples et disputer même le premier rang .
Mais il peut paraître au lecteur que ces remarques, qui se présentaient d'ailleurs assez naturellement, nous détournent de notre sujet. Qu'il ne le croie pas cependant; car, si nous nous attachons à montrer par toutes ces considérations combien la médecine peut mériter le titre de chrétienne, c'est pour ajouter aussitôt que l'économie politique peut le mériter mieux encore. A quel titre, en effet, la médecine peut-elle devenir chrétienne? Nous venons de le voir. La per-
sonne humaine, qui rentre dans l'objet de la médecine, est indivisible : on ne peut soigner le corps sans intéresser l'âme qui l'habite. La médecine chrétienne consiste donc à respecter toujours la morale de l'Evangile; elle consiste aussi à s'inspirer des motifs surnaturels que la foi nous fournit si facilement toutes les les fois que le prochain nous réclame pour le seconder ou le secourir : bref, elle est subordonnée à la morale de quelque manière, comme le corps l'est à l'âme.
Mais après tout, et si loin qu'on pousse ces relations de la morale et de la médecine, celle-ci n'en reste pas moins indépendante comme connaissance : elle est une science naturelle et non une.science morale. On conçoit bien que le médecin parfait doive être moral, croyant et vertueux, qu'il doive même être versé dans les connaissances psychologiques, morales et religieuses; mais, tout en faisant alliance avec la morale et la religion, la médecine ne reçoit d'elles aucun principe médical. Assurément personne n'osera soutenir que la médecine est fondée sur la morale, sur le Décalogue par exemple, bien que ses prescriptions ne doivent jamais s'opposer aux lois du Décalogue.
104. L'économie politique est fondée sur la morale. — L'économie politique, au contraire, est une science qui compte parmi ses principes certaines conclusions de la morale, dont elle est par là même directement dépendante : c'est, dans la langue de l'école, une science subalterne de la morale. Aussi, on peut dire en toute vérité qu'elle est fondée sur le Décalogue. Une économie politique qui répudierait cette loi essentielle des mœurs, serait fausse, aussi bien que la médecine qui nierait les lois de la digestion ou de la circulation du sang.
Nous invoquerons ici d'abord le témoignage d'un économiste éminent et qui ne sera pas suspect. M. Claudio Jannet disait, dans un rapport présenté au congrès bibliographique de 1878 : « Le Décalogue est la base de la science économique ». Dix ans plus tard, en 1888, il déclarait que « l'économie politique est, par essence même, une science morale ». Puis, réfutant ceux qui nient cette vérité capitale, il ajoutait : « Imbus de l'esprit matérialiste de leur époque, les premiers économistes avaient voulu complètement séparer la science sociale de la morale; et malgré les efforts faits successivement par Bastiat, par MM. Baudrillart et Rondelet, le gros de l'école économique dite libérale est restée sur le terrain étroit où l'avaient placée ses fondateurs. » Mais, poursuivait-il, « les forces productives de la richesse et les règles de son usage sont du domaine de la morale avant d'appartenir à celui de l'économique; l'échange lui-même est influencé par des principes de justice. Quoi qu'on fasse, il y aura toujours autant de systèmes d'économie politique qu'il y aura de conceptions de morale différentes. »
On le voit, ces affirmations sont nettes, autant qu'énergiques. Il s'ensuit clairement qu'il y a autant de systèmes d'économie politique qu'il y a de systèmes de morale : à une morale païenne répondra une économie païenne ; à une morale toute fondée sur la liberté individuelle, répondra une économie individualiste et libérale ; à une morale enfin purement chrétienne répondra une économie politique chrétienne. M. Claudiot Jannet subordonne donc étroitement — trop étroitement même, semble-t-il, car la science économique a d'autres bases encore
que le Décalogue — la science économique à la morale. Mais comment arrive-t-il ensuite qu'il affirme çà et là l'existence de lois économiques naturelles, fatales, analogues à celles de la physique, de la chimie et de l'astronomie, « lois économiques congéniales, dit-il, à Tordre humain en vertu duquel le travail humain s'organise de lui-même et n'a pas besoin d'une organisation arbitraire, fruit de l'invention ou dominée par le fétiche de quelques idées générales et vagues, comme l'égalité et la liberté » ? (1) Hâtons-nous d'ajouter que M. Claudio Jannet explique ces paroles dans le sens le moins inacceptable. Mais comment se fait-il encore une lois que les lois économiques, qui sont fondées, avec l'économie elle-même, sur la morale et sur le Décalogue, d'après M. Claudio Jannet, soient semblables par ailleurs aux lois de la physique, de la chimie et de l'astronomie ? (2) A coup sur, ces dernières sciences ne sont pas fondées sur le Décalogue.
(1) Polybiblion, févr. 1898, p. 105. L'auteur poursuit et explique sa pensée en ces termes : « Sans doute les mobiles moraux supérieurs, les actions sociales concertées, les institutions publiques aussi peuvent agir heureusement sur les conditions économiques de l'humanité. La lutte contre le mal sous toutes ses formes est une nécessité en raison de la chute originelle ; mais cette action ne peut être utile qu'en s'exerçant dans le sens des lois économiques et non à rencontre; car, selon le mot que Bacon appliquait au monde physique, on ne commande a la nature qu'en obéissant à ses lois. »
(2) M. Devas, le célèbre économiste catholique, écrit a ce sujet dans la Dublin Revieto (janv. 1893) : « M. Claudio Jannet croit encore dans la vieille économie politique et en ceux qui, comme M. Marshall en Angleterre, M. Paul Leroy-Beaulieu en France, et M. Bohm-Bawert en Autriche, s'efforcent de réparer
les brèches laites à cet édifice scientifique tombant en ruine. Aussi voyons-nous invoqué de nouveau au besoin, et réappa-
Evidemment, nous sommes ici en présence de graves équivoques, qu'il faut s'attacher à dissiper une fois pour toutes. Nous y arriverons, je l'espère, et nous procéderons à cette fin comme tout à L'heure par voie de comparaison.
Nous avons comparé déjà l'économie politique avec les sciences naturelles, y compris les sciences médicales, et nous avons vu qu'elle est mieux liée à la religion et à la morale que les unes et les autres, voire même que les secondes. Comparons-la maintenant avec une science supérieure, le droit.
105. L'économie politique et le droit. — Le droit! science éminemment sociale, qu'on trouve comme une sentinelle sur toutes les frontières du juste et de l'injuste; connaissance des vrais rapports qui doivent unir les hommes entre eux pour en former une société parfaite, gouvernée par une même autorité, sous la direction et la garantie des mêmes lois. Saluons cette noble science, qu'on a tenté vainement de déshonorer en la courbant devant la force et l'arbitraire . Il est vrai qu'on est parvenu plus d'une fois à corrompre des magistrats pour en obtenir des services plutôt que des arrêts : pas plus que les législateurs, les juges ne sont à l'abri de l'iniquité, qu'ils commettent d'autant plus odieusement et hypocritement qu'ils ont mission de la poursuivre. Mais le droit
raître comme un obstacle à la réforme sociale, ce spectre « des lois économiques » que nous espérions prématurément être à jamais banni et exilé dans la planète de Saturne. M. Jannet, induit en erreur par les écrivains déjà cités et par d'autres, particulièrement par M. Giffon et par YEconomist, semble tomber dans les vieilles doctrines économiques de l'optimisme etdu laisser- faire. » (Cité dans l'Association catholique, 1893, avril, p. 410.)
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lui-même ne pactisera jamais avec l'injustice : ni avec l'hypocrisie, ni avec la violence ; il est incorruptible et inviolable, comme la conscience, dans laquelle il se réfugie aux jours de désordre et de malheur.
Assurément, parmi les sciences purement humaines, H n'en est pas qui soit plus religieuse et plus morale de sa nature. Il communique avec la théologie, en particulier avec le droit canonique, dont il a tant reçu ; il tient tous ses premiers principes de la loi naturelle, et par conséquent du Décalogue. Cela est si vrai qu'en dehors de la conscience il n'y a plus de droit ; toute conclusion juridique doit lier la conscience directement ou indirectement; il n'y a pas de lois purement pénales, c'est-à-dire qui ne s'imposent que par la force; dételles lois seraient indignes de l'homme et nulles par elles-mêmes. La volonté du législateur les décrets du pouvoir, la sentence du juge s'adressent toujours de quelque manière à la conscience, c'est-à-dire à l'homme en tant qu'homme. Seuls les êtres raisonnables et libres sont sujets à des lois, de même que seuls ils ont des droits et des devoirs, seuls ils acquièrent des mérites ou encourent des peines et assument une véritable responsabilité. Tels sont les rapports du droit et de la morale.
106. L'économie politique a d'autres bases encore que la morale. — Or tels ne sont pas précisément les rapports de la morale et de l'économie politique. Les lois économiques, en etlet, malgré le caractère moral qu'elles revêtent nécessairement, ne s'adressent pas à notre liberté aussi bien que les lois humaines; elles laissent plus de place à l'ordre naturel des choses, à la nécessité. Il le faut bien ; car l'économie politique a d'autres bases encore
que la morale ; et l'on se tromperait également, soit en prononçant que l'économie politique est fondée exclusivement sur la morale, soit en prononçant qu'elle est fondée seulement sur la nécessité ou les lois naturelles des choses.
Par là nous voyons les deux erreurs extrêmes, les deux écueils opposés entre lesquels passe la vérité. La philosophie, qui nous les montre, nous donne également de les éviter en nous traçant une bonne méthode. Les économistes qui refuseraient de la suivre, ressembleraient fort au navigateur qui, dans une mer orageuse et semée d'écueils, prétendrait se passer de pilote. C'est la philosophie, surtout la philosophie chrétienne, qui sert de pilote à toutes les sciences ; car elle est la science des principes et la science des méthodes.
107. Services que rend la philosophie à la science sociale. — Et puisque l'occasion se présente, qu'il nous soit permis de relever le dédain ou l'oubli commis par quelques esprits qui se persuadent trop facilement que la philosophie chrétienne, en particulier la scolastique, est incapable de contribuer à la solution des problèmes sociaux et économiques de ce temps. En négligeant cette science, comme si elle habitait le monde de la fantaisie, ils s'exposent à de singulières méprises; ils n'arriveront jamais à formuler une doctrine économique cohérente et soutenable dans toutes ses parties essentielles : se trompant sur les principes et sur la méthode, ils sont condamnés à l'erreur ou à l'insuffisance.
C'est ce que leur rappelait naguère, avec une extrême modération, un philosophe de bonne école, M. Gardair, professeur libre de philosophie scolasti-
que à la Sorbonne 1). Il faisait observer à quelques disciples de Le Play qui interprètent trop étroitement la pensée du maître, que la méthode expérimentale ne suffit pas à constituer la science sociale : il y faut encore des principesjrationnels et absolus, disons même des principes a priori. Tels sont les principes de la métaphysique ou de la raison pure, sans lesquels il n'y a pas d'induction ni de certitude possible; tels sont surtout, en matière sociale et économique, les principes de la morale et du droit naturel. Réduite à la méthode purement expérimentale, appelée improprement scientifique, l'économie politique tendrait à justifier, sans discernement suffisant, ce qui se pratique, et à ériger les faits en droit (2); elle s'égarerait autant peut-être, sinon plus, que si elle était réduite à n'employer que la méthode de la raison pure ou de l'apriorisme : tant il est vrai que les abus extrêmes se touchent. Il faut donc se défier de toute méthode exclusive, et chercher le remède au socialisme qui nous menace non pas dans une sorte de positivisme ou d'empirisme social, qui justifierait le socialisme de demain peut-être, mais plutôt dans l'emploi judicieux et hardi d'une raison respectueuse du passé, attentive aux faits et toujours avide de progrès et de justice. 10s. Pourquoi Aristote a-t-il été esclavagiste et socialiste? — Une remarque appuiera encore ces réflexions. On a accusé de socialisme, et
(1) V. Réforme sociale, 1893, L6sept.
(2) Il ne serait pas dillicile de citer tels partisans de la méthode expérimentale qui, en abusant précisément de cette méthode, absolvent ou à peu près toutes les spéculations de Bourse qui sont le fléau de notre temps, sous prétexte qu'elles sont nécessaires, qu'elles résultent de notre état social et ne peuvent trouver leur remède que dans leurs effets naturels.
non sans raison, quelques-uns des plus grands philosophes de l'antiquité : Platon et aussi Aristote. Mais sait-on bien pourquoi Aristote, malgré son ferme bon sens, sa psychologie exacte, sa morale naturelle si élevée, sa métaphysique profonde, est tombé dans le socialisme d'Etat et a sacrifié les droits sacrés de la personne au point de légitimer l'esclavage? Ceux qui nous reprochent les erreurs sociales de ce philosophe, comme si elles découlaient de sa métaphysique, s'abusent étrangement : ils devraient se montrer plus circonspects. Aristote s'est trompé parce que, en matière sociale, il s'est trop fié à l'expérience, aux coutumes existantes et invétérées : il n'a pas cru assez à la psychologie absolue, à la morale absolue, bref, il a douté pour ainsi dire de la métaphysique.
Que voyait-il, en effet, dans toutes les cités grecques, dans tous ces Etats dont il avait recueilli et étudié patiemment les constitutions, en plus de cent monographies qui nous rappellent celles des disciples de Le Play, et dont l'une, la Constitution d'Athènes, a été retrouvée naguère? Il voyait que partout les droits individuels et les droits domestiques s'effaçaient devant ceux de l'Etat et que l'esclavage régnait depuis un temps immémorial. Certes, cet état de choses était contre nature, et Aristote ignorait moins que personne que tous les hommes sont de même espèce, que chacun est le maître de ses actions par la raison et la liberté, que les devoirs essentiels de la morale impliquent des droits, et le reste ; et néanmoins, malgré tous ses beaux principes, il fut esclavagiste et socialiste, comme Tétaient tous les hommes pratiques et expérimentés de son temps, comme l'étaient tous les hommes d'Etat, depuis les colonnes d'Hercule
jusqu'à l'Inclus. Se figure-t-on le savant précepteur d'Alexandre le Grand proposant sérieusement, au nom de la morale absolue, à son royal élève devenu le maître du monde, l'abolition même graduelle de l'esclavage? Au lieu de lui envoyer des pièces curieuses pour son cabinet d'histoire naturelle ou des talents d'or pour acheter des manuscrits précieux et accroître sa bibliothèque, Alexandre lui aurait dépêché ses médecins avec une provision d'ellébore.
109. Le christianisme et les réformes à espérer. — Seul le christianisme devait changer cette prétendue folie, comme tant d'autres, en principe sacré de la raison et du droit ; seul il devait affranchir les hommes et soulager enfin les consciences en jetant dans le monde, comme un ferment divin, les principes absolus de la morale évangélique. Et cette restauration de la morale, qui de païenne devint chrétienne, entraîna à sa suite les réformes sociales et économiques dont l'humanité a vécu et vit encore (1).
De même aujourd'hui, toute proportion gardée, une nouvelle effusion de l'esprit chrétien dans les mœurs publiques et dans les lois, qui interpréteraient mieux la justice et la charité chrétiennes, entraînerait des réformes sociales et économiques, toujours différées jusqu'ici par les timides ou les prudents du siècle et regardées même comme impossibles par les hommes de peu de foi (2). Car la morale sociale chrétienne n'est pas aussi fixée que la morale individuelle : celle-ci est toute tracée dans l'Evangile ; celle-là n'y
(1) « Il n'est pas douteux que la société... a été foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes... » (Encycl. 31).
(2) « C'est, en effet, d'une abondante effusion de charité qu'il faut principalement attendre le salut... » (Encycl. 70\
est qu'en principe, comme dans un germe ; elle évolue donc avec la société elle-même, et n'a pas dit encore son dernier mot. Que les partisans de la méthode expérimentale ne se hâtent donc pas trop de prononcer que telles transformations économiques ou sociales sont impossibles. Nul, s'il n'est prophète, ne peut lire dans l'avenir : c'est le livre scellé sept fois dont parle l'Apocalypse. Mais si le mystère impénétrable qu'il contient nous fait tout craindre, il nous permet aussi de tout espérer. L'essentiel, pour l'humanité comme pour les individus, c'est de se montrer toujours plus digne et de tenir son cœur à la hauteur de sa foi et de ses espérances.
Toutes ces considérations .nous font déjà toucher au vif de notre sujet. Pour le traiter à fond, il faut maintenant nous appliquer à mesurer le champ de l'économie politique. Nous avons vu comment elle tient à la morale et au droit, d'une part, et prend contact, d'autre part, avec les sciences naturelles. Elle nous apparaît donc comme une science complexe, qui tire ses principes et trouve son objet de divers côtés. Nous allons les marquer successivement en poursuivant cette analyse.
110. Quatre causes générales des faits économiques : 1° la nature extérieure. —
Les faits économiques sans nombre qui se déroulent sous nos yeux selon certaines lois et qui remplissent pour ainsi dire l'existence de la plupart des hommes, dépendent de diverses causes. Or celles-ci, quelque
nombreuses et quelque variées qu'elles soient, se réduisent à quatre : 1° la nature extérieure ; 2° la nature humaine dans ce qu'elle a de déterminé ou de fatal ; 3° le libre arbitre ; 4° la législation. On voit aussitôt que, parmi ces causes, les unes sont physiques et les autres morales ; les unes sont fatales et les autres libres. Expliquons chacune d'elles.
1° La nature extérieure. Nous comprenons ici toutes les causes physiques et extérieures de la richesse et du bien-être, que la Providence a mises devant l'homme en l'introduisant dans ce monde et en l'invitant à régner sur la création. Cette royauté a pu paraître dérisoire, après la chute originelle, alors qu'Adam, coupable et dépouillé de tout, paraissait livré à la merci des éléments et des bêtes féroces ; mais elle n'a pas tardé à s'affirmer. A force de labeurs et de persévérance, l'homme est parvenu à régner sur la nature, en surprenant ses secrets et en dirigeant quelques-unes des forces immenses qu'elle recèle. Toutefois il faut avouer, avec Bacon, que l'homme ne gouverne la nature qu'en obéissant d'abord à ses lois. Ni les mœurs, avec le libre arbitre, ni, à plus forte raison, la législation n'ont prise directe sur les choses. Le climat, la nature et la qualité du sol, la pluie et la sécheresse, les vents et les courants marins, les fleuves et les chutes d'eau, les mers, les montagnes, les mines de charbon, de fer, de métaux précieux, sont autant de conditions naturelles dont l'homme n'a qu'à tirer le meilleur parti possible. Par exemple, l'Angleterre n'est, pour ainsi dire, qu'un immense dépôt de houille et de fer ; et c'est là, avec sa position géographique, ce qui explique pour une bonne part le développement prodigieux de son industrie et
de son commerce. L'Italie, au contraire, ne peut, dans les conditions qui lui sont imposées par la nature, devenir une puissance industrielle. De là, sans parler des causes morales et religieuses, la stérilité des efforts tentés pour faire de Rome une capitale à la manière de Londres ou de Paris : ni les lois, ni la politique de la Triple-Alliance n'ont pu forcer la nature ; elles ne peuvent même conjurer la banqueroute, toujours imminente. Chaque pays subit ainsi les conditions économiques que la nature lui a faites.
Ce n'est pas que l'homme ne puisse encore agir très efficacement en tirant parti de ces conditions : un peuple industrieux, sobre et bien gouverné prospérera sur un sol ingrat et dans des conditions économiques peu favorables, alors qu'un peuple inférieur au point de vue moral, tombera plus bas encore, malgré tous les avantages de son sol et de sa position géographique. Et puis n'oublions pas que les découvertes scientifiques et le progrès des connaissances, qui tiennent surtout à des causes morales, permettent d'utiliser merveilleusement les forces de la nature, qui, sans cet effort du génie humain, seraient restées inconnues ou du moins improductives. Que Ton compare, par exemple, l'Amérique du Nord au temps des Sauvages avec les Etats-Unis d'aujourd'hui. Quelles richesses les Européens n'ont-ils pas tirées de ce sol qui fournissait à peine le nécessaire à la vie misérable de l'Indien !
Mais, malgré toutes les inventions du génie, il reste que l'homme ne change pas la nature : il ne peut que s'en servir, il ne peut que la modifier. Il doit donc l'observer avant d'agir. Bien des faits importants au point de vue économique échappent ainsi à toute
prise directe de notre liberté. Nul législateur ne songerait, par exemple, à décréter à priori que tel pays sera agricole ou industriel, qu'il produira du blé ou du vin, ou qu'il en produira en telle quantité. C'est pourquoi, et sans parler des autres causes, l'agriculture, cette mère nourricière du genre humain, ne sera jamais une industrie semblable aux autres : elle nous est le plus nécessaire et nous en disposons le moins. Constamment et chaque année en particulier nous sommes ainsi à la discrétion de la nature, disons plutôt de la Providence. Elle mesure nos récoltes en céréales, en vin, en denrées de toute sorte, non seulement sur notre travail, mais encore sur sa souveraine volonté.
Et néanmoins, ici encore, la Providence semble inviter la prudence humaine à devenir son auxiliaire, à compléter son œuvre pour ainsi dire, en comblant le déficit de certaines récoltes par l'excédent des autres, en compensant les années mauvaises par les années bonnes, en associant étroitement les intérêts des peuples appelés à se céder mutuellement leur superflu, de manière que nul ne soit jamais privé du nécessaire. Admirables desseins de Dieu, qui tire ainsi le bien du mal, l'ordre général et l'harmonie internationale de l'irrégularité des saisons, en provoquant les peuples à se prêter un mutuel secours et à rivaliser sans se nuire. Pourquoi faut- il que l'égoïsme change cette émulation profitable à tous en luttes économiques impitoyables, en concurrences effrénées, où la richesse des uns provient de l'appauvrissement des autres et où le faible devient toujours la proie du fort !
A coup sûr ces guerres sans merci ne sont pas des lois naturelles ; car le désordre et le mal ne sauraient
être prescrits par la nature . Cette lutte pour la vie qui règne de quelque manière sur les animaux et sur les plantes, devrait changer de caractère en passant à l'humanité, de même que toutes les autres lois. Et ceux qui prétendent que cette loi de la lutte pour l'existence doit s'appliquer rigoureusement à l'homme n'ont pas compris le premier mot de la morale et du droit, ni par conséquent le principe le plus essentiel de l'économie politique chrétienne.
Mais n'anticipons rien. Nous venons de voir que l'élément moral n'est pas étranger à l'action ou plutôt au résultat économique des causes physiques et extérieures de la richesse. La part de la morale et, avec elle, du libre arbitre, va grandir à mesure que nous avancerons. Faisons donc un pas de plus.
111. 2° et 3° la nature humaine et le libre arbitre. — Le second principe général des faits économiques est, disons-nous, la nature humaine. Elle s'oppose à la nature extérieure, dont nous venons de parler ; mais elle lui ressemble par la fatalité de ses effets. Car nous entendons d'abord par la nature humaine ce qu'il y a de nécessaire en nous quant à nos instincts, à nos besoins, à toutes nos aspirations sensibles ou intellectuelles.
Ainsi l'homme veut nécessairement le bonheur ou le bien en général : c'est là une loi de sa nature ; on chercherait vainement à détourner les hommes de ce qu'ils croient être le bien et finalement leur bien suprême. Si donc vous voulez les dissuader de la poursuite criminelle des plaisirs, des honneurs, de la richesse, démontrez-leur d'abord que tous ces biens sont mensongers ou imparfaits, qu'ils feraient leur malheur en l'autre vie et même dans la vie présente.
D'où l'on voit facilement combien la morale et la religion, ici encore, influent sur les faits économiques, en rectifiant les jugements des hommes sur les véritables biens. Ah ! si la plupart des hommes comprenaient que le bonheur imparfait de cette vie consiste principalement dans la vertu et secondairement dans une aisance proportionnée à leur état et fruit naturel du travail, de l'intelligence et de la probité, comme la société changerait de face ! On verrait alors combien Tordre économique dépend de la morale et du libre arbitre.
Néanmoins la nature humaine, en tant qu'elle se distingue du libre arbitre, agit fatalement : elle obéit à des lois psychologiques, invincibles comme telles. Non seulement donc il faut que l'homme recherche son bonheur, comme nous venons de le dire, mais encore il faut que, à moins de motifs particuliers, il évite les labeurs sans fruit, les fatigues inutiles. Pour en venir à quelques détails, il est naturel que l'homme dépense le moins de forces possible pour obtenir le résultat qu'il désire : d'où la loi de V économie des forces; il est naturel qu'il veuille acheter à bon marché et vendre à un bon prix : d'où la loi de l'offre et de la demande, etc. Certes l'homme est essentiellement raisonnable ; même en péchant il ne peut renoncer à tout exercice de sa raison, et celle-ci, dans bien des cas, conclut fatalement, elle n'est pas libre. Par exemple, vous ne persuaderez pas à quelqu'un qui veut absolument s'enrichir de vendre habituellement à perte, ou, ce qui est pire à ses yeux, de donner ses biens aux pauvres pour se retirer dans une chartreuse : ce serait un acte de folie. Mais cette folie deviendra sagesse à ses yeux et il la commettra peut-
être, s'il change de principes. Le vrai sage, en effet, est le chartreux qui se dépouille et non l'avare qui thésaurise.
Remarquons encore une fois comment la morale, avec le libre arbitre, circonscrit le champ de la fatalité. Celle-ci s'accroît de tout ce que l'homme délaisse de la vertu ; mais elle décroit à mesure que l'homme devient maître de lui-même et se subordonne la richesse au lieu de se subordonner à elle. Or nous ne pensons pas que le but de l'économie politique soit de nous subordonner à la richesse, en nous prosternant devant le veau d'or ; elle doit plutôt nous apprendre à nous la soumettre, c'est-à-dire qu'elle doit être l'auxiliaire de la morale en mettant toujours Y utile au service de Yhonnête.
Ces remarques s'appliquent à ce que l'on est convenu d'appeler les besoins de l'homme. Certains économistes les regardent comme le principe unique de tous les faits économiques. C'est aller trop loin. D'ailleurs, il nous suffit de montrer que ce principe n'agit fatalement que dans des limites assez étroites. Sans doute personne ne saurait se passer d'une certaine quantité d'aliments et autres choses nécessaires à la vie. Mais qui ne voit aussitôt que les exigences de toute nature qui s'ajoutent à celle-ci varient étonnamment d'un homme à l'autre, depuis le chartreux qui vit de légumes et de poisson jusqu'au sybarite qui paye royalement mille services personnels plus ou moins honnêtes et absorbe à lui seul, comme tel héros de Rabelais, autant de richesses qu'il en faudrait pour rassasier tous les pauvres de France ?
Et puis tout homme, avant même de jouir du nécessaire, convoite déjà et lui préfère souvent le superflu.
Cet aiguillon de la nécessité et du bien-être ou de la fantaisie explique pour sa part les travaux incessants et acharnés de l'humanité, cette activité tantôt puissante et tantôt fébrile du commerce et de l'industrie. Le cœur humain est insatiable ; de là ses désirs croissants et toujours inassouvis : il attend toujours plus et toujours mieux. Le besoin est donc invincible et infini dans ses exigences ; il est toujours impérieux et toujours renaissant.
Et néanmoins, il faut convenir aussitôt, après ce qui a été dit, que la morale et la liberté ont une large prise sur lui : elles le règlent, elles l'épurent, elles le dirigent, elles créent des besoins supérieurs et nobles, qui engendrent la paix et non le trouble, et auquel tous les autres viennent se subordonner.
Nous avons évoqué tout à l'heure l'image du chartreux satisfait dans sa cellule mieux que le financier cosmopolite en son palais des Champs-Elysées : ce contraste frappant vient tout du libre arbitre aidé de la grâce de Dieu.
Il faut avouer que ces exemples sont extrêmes et que la vie du cénobite est une exception. Mais une certaine vertu doit être populaire ; la sobriété, la tempérance sont à la portée de tous et un devoir strict ; tout homme doit modérer ses désirs, se priver même de bien des satisfactions inférieures pour goûter des plaisirs supérieurs. Un bon livre, une bonne conversation, une fête patriotique ou religieuse qui nous remue puissamment et nous emporte, ne fût-ce qu'un instant, sur les ailes de l'idéal, valent mieux qu'une table somptueuse et des mets délicats. 11 y a plus. Les économies que l'on prend sur sa bouche ou que l'on fait mu- d'autres dépenses superflues et que
l'on emploie secrètement au soulagement des pauvres, au soutien des œuvres de l'Eglise, rendent heureux les cœurs bien nés et les améliorent encore. C'est à élever ainsi toutes ses aspirations, c'est à se faire de la vertu, du travail, de la probité, delà bienfaisance, de l'estime des gens de bien et surtout du bon témoignage de sa conscience comme un besoin impérieux, que tous les chrétiens doivent s'appliquer.
Et n'est-il pas évident que si ces habitudes chrétiennes prévalaient enfin, le monde économique, avec la société tout entière, changerait de face ? Il est donc bien vrai que l'Eglise, par son influence propre et purement morale, par toutes les vertus, petites ou grandes, cachées ou éclatantes, qu'elle fait germer et fleurir à tous les degrés de la société, contribue puissamment à la solution du problème économique et social ?(])
L'on croit trop à la fatalité du mal et de tous les désordres, ou du moins l'on regarde trop facilement le désordre moral et le désordre économique comme étrangers l'un à l'autre. On a dit, par exemple, que le luxe, V avarice, Y intempérance étaient nécessaires et que d'ailleurs leurs effets mauvais portaient avec eux leur remède, au point de vue économique, comme si ces vices pouvaient être utiles à la société et ne nuisaient en définitive qu'à ceux qui s'y abandonnent. Eh bien, cela est faux.
112. Le luxe, l'avarice, l'intempérance, etc., sont des fléaux économiques. — Pour parler d'abord d'un luxe désordonné, insolent ou dis-
(1) « Et, certes, ce n'est pas un faible appoint qu'elle apporte (l'Eglise).. . par le fait seul qu'elle travaille... à ramener les hommes à la vertu... » (Encycl. 33.;
proportionné avec le rang social que l'on occupe, il est vrai qu'il alimente un certain commerce et répand autour de lui une certaine abondance ; mais, sans compter qu'il appauvrit et démoralise celui qui s'y abandonne, il use de mille services inutiles et consomme des capitaux, pour la seule ostentation, d'une manière improductive ; il accoutume ceux qui en vivent à des gains extraordinaires, sans proportion avec leur mérite, et qui, venant à manquer, les laisseront plus dépourvus qu'auparavant ; il décourage les arts les plus utiles et les plus honnêtes en favorisant, à leur détriment, des arts accessoires et même équivoques ; il grossit le nombre des personnes dont l'existence dépend du bon plaisir d'autrui et les habitue à la paresse et à la servilité ; il trouble l'ordre économique en le mettant en désaccord avec les lois morales : bref il démoralise et appauvrit finalement toutes les classes. C'est quand le luxe absorbe le plus de superflu chez les riches que les pauvres manquent le plus du nécessaire.
Quant à l'avarice, on a beau dire que l'avare épargne pour autrui en se privant lui-même du nécessaire ou de ce qui conviendrait à son rang, il n'en refuse pas moins d'encourager les arts les plus dignes d'intérêt ; il frustre non seulement les artisans, les ouvriers, les commerçants honnêtes du travail et du bénéfice qu'ils avaient raison d'attendre, mais il désespère encore les pauvres, que des secours opportuns auraient soulagés et changés même en membres actifs du corps social; son avarice, déjà funeste à la société, prépare souvent les prodigalités d'un fils ou d'un héritier qui ne seront pas moins malfaisantes; en attendant, il contribue autant qu'il est en lui à rompre les rela-
158 ÉCONOMIE POLITIQUE HHRÉTIENNE
tions naturelles et le juste équilibre du capital et du travail, et par là même il trouble l'harmonie des professions et les bons rapports des classes sociales.
L'intempérance ne vaut pas mieux au point de vue économique. En effet, l'intempérant quel qu'il soit, fumeur d'opium, alcoolique, jouisseur effréné, non seulement nuit à sa santé et partant à la société dont il doit être un membre actif, mais encore il consomme un superflu qui est nécessaire à d'autres. Et en supposant même qu'il ne privât personne du nécessaire, il absorbe une part de richesses qui trouverait mieux son emploi sous une autre forme. Par exemple, le jour où une société est assez riche pour fournir abondamment à tous ses membres ce qui est nécessaire à la vie, l'intempérance, si elle s'y développe, aura pour effet de multiplier les industries qui en vivent (ainsi les cabarets), au détriment de professions supérieures, intellectuelles, libérales, dont la prépondérance élève le niveau social.
Et que serait-ce maintenant, si nous parlions des vices les plus dégradants, qui entament le capital vivant, le capital humain lui-même, en tarissant la vie dans ses sources ! Car la première richesse d'un Etat est une population nombreuse, saine, vaillante et vertueuse. A ce principe, on peut juger que le vice ruine la société autant qu'il la déshonore. Et ne faut-il pas voir dans cette recrudescence de scandales et de .crimes, qui coïncide avec la guerre faite à l'Eglise, la cause principale pour laquelle, malgré les progrès de l'industrie et l'éclat de notre civilisation, nous vivons sous la menace d'une nouvelle invasion de Barbares dans laquelle s'effondrerait la richesse nationale ?
Une conclusion capitale se dégage donc maintenant :
le vice est un fléau tant au point de vue économique qu'au point de vue moral; la vertu, au contraire, est doublement précieuse, elle est utile non moins qu'elle est belle.
Mais je m'aperçois qu'en expliquant le second principe général des faits économiques, la nature humaine, j'ai expliqué également le troisième, c'est-à-dire le libre arbitre. Il n'était guère possible d'en traiter séparément. Le libre arbitre, en effet, avec tout ce qu'il implique : la vertu ou le vice, les habitudes volontaires, les mœurs dans ce qu'elles ont d'électif, accompagne toujours la nature pour la perfectionner ou pour la dégrader. Si donc les faits économiques dépendent de la nature, ils dépendent aussi, et pour une part décisive, de la liberté. Sans doute, l'homme n'est pas libre, du moins ordinairement, de modifier instantanément ses mœurs et ses habitudes; à plus forte raison la société tout entière n'est pas susceptible de ces changements à vue d'œil. Il en est de l'homme comme d'un navire, qui ne peut changer de direction qu'en décrivant lentement une grande courbe sous l'action prolongée du gouvernail. Le gouvernail de l'homme, c'est la liberté. Grâce à elle, il modifie et peut changer même toutes ses habitudes; il n'est contraint de s'arrêter que devant la nature même, dont les besoins essentiels sont précis et très limités.
113. 4° La législation. — Cette action profonde de la liberté sur les faits économiques nous apparaîtra tout entière, si nous considérons maintenant l'influence de la législation, ce quatrième principe, à la fois moteur et régulateur, du monde économique. Celle-ci est à la société ce que le libre arbitre est à
l'individu. Or nous avons vu la puissance économique du libre arbitre et, avec lui, de la vertu ou du vice, de toutes les intentions de l'homme et de toutes ses habitudes consenties. Généralisons maintenant cette influence et nous aurons quelque idée de l'influence économique de la législation. Sans doute, celle-ci doit subir les mêmes limites que le libre arbitre : elle ne peut rien entreprendre contre la nature des choses ; ce n'est donc pas seulement à force de lois ni à coups de décrets qu'on fait fleurir l'agriculture, le commerce et l'industrie. Mais, cette réserve faite, il faut convenir que la législation est pour ainsi dire toute-puissante dans le monde économique : sans une bonne législation, en effet, rien ne suffit; une bonne législation, au contraire, ne manque jamais, pour ainsi dire, des éléments nécessaires pour procurer la prospérité publique. Aussi peut-on soutenir avec des économistes distingués que l'objet propre ou du moins l'objet principal de l'économie politique, c'est « de rechercher quelles sont les lois et les institutions qui sont le plus favorables à la production du travail, à l'accroissement de la richesse et à sa juste répartition ». Cela est si vrai, poursuit l'auteur cité, « que les économistes dans leurs réunions, dans leurs meetings, dans les assemblées politiques, partout où ils ne s'adressent pas à des élèves, ne parlent que de lois à réformer ou à adopter — non des prétendues lois naturelles nécessaires, qu'on laisse dans les manuels, mais des lois de l'Etat faites librement par le législateur » (1). Pour mieux montrer encore, s'il est nécessaire,
(1) De Laveleye, Des rapports de l'économie politique avec le droit, la morale et la politique {Revue des Deux Mondes, 1878, 1er vol.).
l'influence extrême de la législation sur les faits économiques, nous citerons deux exemples, empruntés au Dictionnaire d'économie politique de MM. Léon Say et Chaillet. Nous y lisons que, chez les Romains, l'application de la loi licinienne (loi qui fixait de quelque manière le minimum et le maximum des propriétés foncières) valut à la république- romaine cent années de paix intérieure (I, p. 27). Nous y lisons encore que le prodigieux développement de la marine britannique est dû, en principe, au fameux Acte de navigation, qui « fut le premier coup porté à la prospérité un peu factice de la Hollande La marine hollandaise perdit peu à peu de son ancienne puissance et l'Angleterre fut débarrassée de sa rivale la plus redoutée » (I, p. 17 .
D'ailleurs pourquoi chercher des exemples dans L'histoire ou à l'étranger? X'avons-nous pas expérimenté maintes fois, en France, les effets économiques, bons ou mauvais, des lois et autres mesures prises par le Pouvoir? K-t-ce que le droit commercial, en attendant le droit rural et le droit industriel, est chose inditîérente à la prospérité nationale? Tous ne conviennent-ils pas que les traités de commerce, le régime de la protection ou du libre échange, les lois qui règlent les successions, les patentes, les tarifs de chemins de fer, etc., influent beaucoup sur les faits économiques? Pour ne parler que des impôts, comment ne pas voir que ce prélèvement annuel de trois à quatre milliards sur le travail ou les revenus de la France et leur répartition plus ou moins heureuse entre les services publics, quand ce n'est pas entre les créatures du pouvoir, exerce une influence énorme sur le mouvement économique national?
Inutile d'insister. Les faits économiques relèvent donc, dans une large mesure, de la législation et des règlements, comme ils relèvent du libre arbitre de chacun, de la nature humaine en général et de la nature extérieure . S'ils trouvent dans la nature, qui agit fatalement comme telle, leurs premières conditions d'existence, ils reçoivent ensuite du libre arbitre leur détermination dernière et leur caractère supérieur.
114. Conclusion : il y a une économie politique chrétienne. — C'est pourquoi l'économie politique est, en définitive, une science morale et sociale. En vertu de ce caractère, elle se place au-dessus de toutes les sciences physiques et naturelles, sous la dépendance immédiate du droit naturel, de la politique et de la morale chrétienne. Avec celle-ci, dont elle doit être l'auxiliaire très fidèle, elle est aussi un art, qui permet d'améliorer l'état social, de rendre les nations heureuses et prospères.
Nous arrivons ainsi, si je ne me trompe, à la solution suffisante de la première partie de la question proposée : Y a-t-il une économie politique chrétienne? Oui, certainement ; car il y a une économie politique qui ne refuse pas de s'éclairer de la morale de l'Evangile, et qui en accepte toutes les conclusions (1). Elle se distingue nettement de l'économie politique païenne ou athée, ou rationaliste, ou indifférente et neutre. Seule elle reconnaît la morale pure de l'Evangile, comme l'Eglise catholique l'explique et l'enseigne (2).
(1) On peut donc fonder non seulement des sociétés catholiques d'économie sociale, mais encore des sociétés d'économie sociale catholique.
(2) On voit dès lors ce qu'il faut penser de l'opinion de M. Yves