‹ Etudes socialesChapitre 16 sur 33 · La protection des faibles. — 0° Mais · texte numérisé non relu

La protection des faibles. — 0° Mais

elle réprouve également le libéralisme. En effet, si l'Etat doit se borner à protéger extérieurement, pour ainsi dire, les familles et les individus qui se suffisent et obtiennent par leurs seules forces, dans la société, leur fin particulière, il doit .intervenir positivement en faveur de ceux qui sont incapable* de se soutenir ou de se soustraire à certains abus et de faire respecter leurs droits : « Dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général (43). »

Dans le système économique tel que l'Eglise l'entend, les faibles ne seront jamais abandonnés. Et le pouvoir n'attendra pas qu'ils succombent; il préviendra autant que possible leur chute et leur détresse ; si... l'intérêt d'une classe se trouve lésé ou simplement menacé « et qu'il soit impossible dy remédier ou d'y obvier autrement, il faudra de toute nécessité recourir à l'autorité publique (41). » Il est même d'autant plus sage, au point de vue économique, de prévenir l'écrasement des faibles, qu'il serait plus onéreux et plus difficile ensuite de les relever, lorsqu'ils auraient été tout à fait abattus. Au contraire, grâce à quelques mesures protectrices, ils pourront le pins souvent se soutenir et même prospérer; la société conservera donc en eux des membres valides et

actifs, qui contribueront pour leur part au bien public.

C'est par des considérations de ce genre que se justifient diverses interventions du pouvoir, surtout en ce qui concerne la réglementation du travail : « Que la justice soit religieusement gardée, dit l'Encyclique, et que jamais une classe ne puisse opprimer l'autre impunément... C'est pourquoi, s'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail ou le suspendant parles grèves, menacent la tranquillité publique; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers, en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu; que la promiscuité des sexes, ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer, dans de certaines limites, la force et l'autorité des lois ; les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois; c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers (42) . »

125. Les petits patrimoines. — 10° Ces mesures visent surtout la classe ouvrière, les travaux de l'usine ou de l'atelier. Mais il y a d'autres mesures de protection dont bénéficieront tous les membres des classes les plus modestes et les plus laborieuses

et que l'Encyclique recommande expressément : « Il importe, dit- elle, que les lois favorisent l'esprit de propriété, le réveillent et le développent autant qu'il est possible dans les masses populaires. Ce résultat... serait la source des plus précieux avantages ; et d'abord d'une répartition des biens certainement plus équitable (53)... Que l'on stimule l'industrieuse activité du peuple par la perspective d'une participation à la propriété du sol, et Ton verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes (54) . »

Il faut donc favoriser l'épargne chez le peuple, il faut faciliter -à tous l'accès de la propriété ; il faut encourager les familles ouvrières et agricoles à l'acquisition d'un foyer, d'un patrimoine, et lorsqu'elles seront parvenues à le posséder, il faudra en protéger la conservation. Car ce bien familial est d'autant plus précieux qu'il est modeste; et quand on considère combien il est indispensable à la stabilité et à la sécurité de la famille, combien de labeurs persévérants et d'épargnes douloureuses il a coûté, il apparaît comme quelque chose de sacré (25). Il serait odieux de le charger d'impôts (56, qui équivaudraient à une confiscation, à la négation du droit de propriété : l'Etat n'a pas le droit de les lever. Il faut veiller à ce que l'usure ou d'autres injustices ne parviennent pas à dépouiller les travailleurs de leur salaire ni les familles de leur patrimoine : de toute manière l'Etat doit être le gardien et le vengeur de la justice et frapper d'autant plus sûrement les coupables que leurs victimes sont plus faibles, plus dignes de sympathie, plus incapables de se défendre. Voilà ce qui ressort clairement de l'Encyclique.

Et lorsque, en face de ces principes, on met la conduite tenue trop souvent dans notre siècle par les législateurs ou les administrations publiques, on demeure confondu des injustices sociales qui ont été commises et auxquelles le petit nombre de ceux qui s'en indignent cherchent vainement un remède. Faut-il rappeler quelques faits? Les premiers sont constatés dans un rapport officiel (2 et 3 janv. 1894). Dans une seule année, en 1890, malgré certaines réformes qui datent de 1884, on a compté 2.643 ventes judiciaires de 500 fr. au maximum (parmi lesquelles un grand nombre intéressant des enfants mineurs), dont le produit a été de 687.286 fr. , alors que les frais se sont élevés à 775.958 fr. On a compté 2.522 ventes de 500 fr. à 1.000 fr., dont le produit a été de 1.908.618 fr., contre 812.621 fr. de frais, ceux-ci diminuant toujours à mesure que le capital augmente. Voilà donc, en une seule année, quelques milliers de petits héritages, dont un bon nombre constituent le seul avoir de pauvres orphelins, détruits de la manière la plus odieuse : « C'est un scandale, écrit à ce sujet M. Fougerousse. Pendant qu'on s'évertue, de toutes parts, à créer la propriété ouvrière, notre code l'anéantit. Ce scandale ne peut pas durer plus longtemps, si on ne veut pas que le socialisme conserve son argument le plus solide de l'impossibilité du relèvement des prolétaires. » (1).

(1) Réforme sociale, 16 janv. 1894, p. 168. Constatons encore, avec le même auteur, que la moyenne des frais qui accompagnent les ventes de petits immeubles « est de 112 fr. 90 par 100 fr. du prix de vente pour les immeubles de 500 fr. et au-dessous, tandis qu'elle n'est plus que de 2,44 °/0 pour les immeubles de plus de 10.000 fr. La proportion de 112,90 se trouve même fortement dépassée dans certains ressorts de cours d'appel : elle

Faut-il rappeler qu'avant 1884. cette iniquité, digne des races qui vivent de pillage et se dévorent entre elles, sévissait plus encore et que c'est par centaines de mille qu'il faut compter les petits patrimoines détruits ainsi dans leur germe? Faut-il rappeler ensuite que nombre de nos impôts, dits de consommation, pèsent d'autant plus lourdement sur les fortunes qu'elles sont plus petites ; ce qui constitue un véritable impôt progressif, mais à rebours? D'après certains calculs, sur le salaire annuel d'un père de famille habitant une grande ville, l'impôt prélèverait facilement le cinquième et davantage.

Faut-il rappeler, en outre, que la petite épargne n'a pas été défendue par les pouvoirs publics contre les entreprises de financiers audacieux et sans conscience ; que, dans le désastre du Panama, par exemple, pour ne citer que le plus célèbre, nombre de fortunes petites ou moyennes ont gravement souffert ou même sombré ? On évalue à quinze milliards les pertes éprouvées depuis vingt ans par l'épargne française petite ou moyenne. Et ici il n'est pas permis d'accuser, ordinairement du moins, la cupidité ou l'imprévoyance des prêteurs : ceux qui les trompaient effrontément ou qui ont provoqué les catastrophes se présentaient bien souvent avec toutes les garanties de l'honnêteté ; la plupart appartenaient à l'ordre de la Légion d'honneur, ils étaient plus d'une fois appuyés

atteint 117,06 ;'i Rennes; 129,45 a Lyon... 276,04 à Bastia. Le rapport ajoute même qu'elle est arrive.» i 903,16% en lv'.'^, dama Le ressort de Bastia. On voit que malgré la loi de L884,

malgré les circulaire- adressées aux présidents de cours d'appel pour la leur rappeler, les ventes sur saisie ou sur licitation des petits immeubles continuent à être un véritable eiïondreraent pour les petits immeubles. »

ostensiblement par le pouvoir, quand ils ne faisaient pas eux-mêmes partie du parlement. D'ailleurs l'imprévoyance des victimes ne dispenserait pas l'Etat de les défendre : celui-ci n'est pas dispensé de sévir contre les malfaiteurs qui dévalisent les voyageurs assez imprudents pour se risquer de nuit dans une forêt infestée.

Toutes ces causes persistantes, toutes ces injustices sociales trop souvent renouvelées, expliquent pour une bonne part la rupture de l'équilibre entre les classes sociales et, selon l'expression de l'Encyclique, cette « affluence de la richesse dans les mains du petit nombre à côté de l'indigence de la multitude (voir 1 et 5, 54) ».

Car cette inégalité excessive des fortunes est un fait que certains économistes ont vainement cherché à nier. Bien des esprits aigris par le malheur et l'iniquité, par leur « misère imméritée » plutôt que par la jalousie ou d'autres vices, sont venus à se persuader qu'il y a une lutte naturelle, nécessaire, sans merci entre les riches et les pauvres, entre le capital et le travail (1). C'est là, sans doute, une très grave et très dangereuse erreur, contre laquelle proteste l'Encyclique (23) : les classes sociales, en effet, de même que « les membres dans le corps humain » , sont faites les unes pour les autres, elles ne trouveront la paix et le bonheur que dans leur union fraternelle ; de

(1) Et ils ne se tromperaient pas, si les doctrines du libéralisme économique étaient vraies. A ce sujet, on a remarqué que « le socialisme moderne ne paraît pas dériver des doctrines similaires antérieures. Il ne vient ni de Platon ni de Morus ou de Campanella, ni de Rousseau ou de Mably. Il est une transformation des idées économiques d'A. Smith et de J.-B. Say. » (Espinas. Bist. des idées économiques.)

même le capital et le travail sont nécessaires l'un à l'autre, et ne produiront tous leurs fruits que dans une alliance équitable. Mais on comprend trop bien que plus d'un travailleur se prenne à douter, et à rêver d'un état social nouveau, élevé sur les ruines de l'ancien.

La division et la discorde entre les classes seraient bien plus graves, elles seraient même irrémédiables, si la charité et les autres vertus chrétiennes n'avaient pansé bien des plaies sociales, apaisé bien des colères, adouci bien des amertumes. Mais la charité, avec les institutions et les œuvres admirables qu'elle inspire, n'est pas la seule vertu à laquelle il faille recourir ; d'ailleurs elle est méconnue ou mal pratiquée par un grand nombre d'hommes, dont les meilleurs paraissent la réduire à l'exercice de l'aumône : il faut donc recourir, en outre, aux vertus naturelles et aux « moyens humains (36) ; » il faut faire appel à tous sans distinction, à l'Etat, aux patrons, aux ouvriers; il faut arriver par tous les concours, et le plus tôt possible, à prendre ces « mesures promptes et efficaces (3), » qu'on ne peut plus différer sans courir les plus grands dangers, sans rendre même le mal incurable ;20, 36 et 69).

126. Le droit d'association. — 11° Parmi les moyens de salut que l'Eglise a toujours recommandés à la société et qu'elle a employés elle-même avec un succès merveilleux, dans l'ordre surnaturel (v. 61), se trouve Y association. Il est bon de rappeler, en effet, que l'Eglise a vu naître et a béni, depuis dixhuit siècles, une multitude d'ordres religieux ou de congrégations, qui ont accompli souvent des œuvres prodigieuses, sans jamais compromettre l'unité catho-

lique : loin de là. L'unité essentielle a été rendue d'autant plus belle et d'autant plus forte que la variété des ordres religieux était plus grande et que leurs buts particuliers étaient plus divers et mieux obtenus. Or ce droit d'association, que l'Eglise a consacré pour elle-même, elle le sanctionne aussi au point de vue social et économique : de là les confréries de métiers, les corporations, qui furent si florissantes au moyen âge. En les détruisant, la Révolution, qui se flattait de proclamer tous les droits de l'homme, a précisément nié l'un des plus essentiels, celui qui garantit le mieux peut-être la liberté individuelle. L'Eglise, au contraire, a toujours revendiqué, pour tous ses enfants et pour tous les hommes, le droit de s'associer avec ses semblables en vue de toute fin honnête qui s'harmonise avec le bien public ; l'Encyclique en contient une nouvelle et invincible justification (v. 59).

L'Eglise ne condamne que les sociétés mauvaises, tyranniques, parmi lesquelles les sociétés secrètes, parce qu'elles sont nuisibles à la société ; les pouvoirs publics ont donc le droit de dissoudre ou d'empêcher toute société qui, en vertu même de ses statuts organiques, poursuivrait « une fin en opposition flagrante avec la probité, avec la justice, avec la sécurité de l'Etat... Mais encore faut-il qu'en tout cela ils n'agissent qu'avec une très grande circonspection, pour éviter d'empiéter sur les droits des citoyens et de statuer, sous couleur d'utilité publique, quelque chose qui serait désavoué par la raison (59) ».

Tel est le respect que l'Eglise a pour le droit d'association. Nous sommes loin, on le voit, de l'erreur et de l'injustice commises par la Révolution et renou-

velées par les pouvoirs qui l'ont suivie ; sous le prétexte de ne pas attenter à la liberté individuelle, on a laissé les faibles à la merci des forts, on a posé tous les principes de cet individualisme et de ce libéralisme économique qui nous précipiteront dans le socialisme, si le régime d'ordre et de liberté véritable que l'Eglise indique ne parvient pas à s'organiser.

127. Les corporations. — 12° Ce régime, qu'on peut qualifier de corporatif, rappellerait celui d'autrefois, mais en évitant certains abus, que personne aujourd'hui ne songe à nier ou à dissimuler, et en s'adaptant à tous les besoins des temps présents (58). On conçoit que les associations professionnelles ne puissent se constituer tout d'un coup, encore moins arriver immédiatement à leur perfection ; mais leur nécessité s'impose, et l'importance du rôle qu'elles sont appelées à remplir est évidente. Sans chercher à déterminer les formes particulières qu'elles peuvent revêtir, Léon XIII a marqué les conditions générales de leur existence et de leur prospérité; il a signalé aussi les principaux services qu'on peut en attendre : « Nous voulons, dit-il, exposer ici leur opportunité et leur droit à l'existence, et indiquer comment elles doivent s'organiser et quel doit être leur programme d'action (58 . * Relativement à ces derniers points, voici ce que l'Encyclique déclare : « Que l'Etat protège ces sociétés fondées selon le droit ; que toutefois il ne s'immisce point dans leur gouvernement intérieur, et ne touche point aux ressorts intimes qui lui donnent la vie, etc. (01). » Au sujet de leur organisation, l'Encyclique déclare que les membres des corporations doivent être libres « de se donner les statuts et règlements qui leur paraissent les plus

appropriés au but qu'ils poursuivent». Puis elle ajoute un peu plus bas : « On doit prendre pour règle universelle et constante, d'organiser et gouverner les corporations de façon qu'elles fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qu'il se propose, et qui consiste dans l'accroissement le plus grand possible des biens du corps, de l'esprit, de la fortune (65) . »

Le pape insiste alors sur le perfectionnement moral des membres, qui doit être recherché avant tout par les corporations chrétiennes; puis il signale aussi les principaux services économiques qu'elles sont appelées à rendre : « Que les droits et les devoirs des patrons soient parfaitement conciliés avec les droits et les devoirs des ouvriers. Afin de parer aux réclamations éventuelles qui s'élèveraient dans l'une ou l'autre classe au sujet de droits lésés, il serait très désirable que les statuts mêmes chargeassent des hommes prudents et intègres, tirés de son sein, de régler le litige en qualité d'arbitres. Il faut encore pourvoir d'une manière toute spéciale à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque de travail, et qu'il y ait un fonds de réserve destiné à faire face, non seulement aux accidents soudains et fortuits inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de la mauvaise fortune (66).

Ainsi donc, concilier les droits respectifs des patrons et des ouvriers, c'est-à-dire déterminer, en particulier, le salaire le plus équitable ; régler les différends pacifiquement, par le moyen de l'arbitrage, et non violemment par des grèves, qui sont de véritables guerres et supposent ou entraînent les mêmes injus-

tices ; prévenir les chômages, créer des caisses de secours en cas d'accident et de maladie, créer des caisses de retraite pour la vieillesse : tels sont quelques-uns des services éminents qu'on peut attendre des corporations. On comprend dès lors que le pape insiste si vivement sur l'opportunité de leur rétablissement; on comprend qu'il les regarde comme tenant la première place entre les œuvres ouvrières, et même comme les résumant toutes (57) ; on s'explique enfin qu'elles soient le meilleur préservatif contre le socialisme, en même temps que le meilleur remède contre l'individualisme, qui écrase les faibles et allume la guerre entre les classes.

En attendant qu'elles puissent se constituer parfaitement, il faut préparer leur organisation, en créant des syndicats mixtes ou même, si l'on ne peut faire mieux, des syndicats distincts d'ouvriers ou de patrons (58); s'ils sont animés de l'esprit chrétien, ces syndicats ne tarderont pas à se concerter pour former des associations professionnelles plu* complètes, de véritables corporations, que l'Etat devra reconnaître et protéger, et qui auront, dès lors, une pleine existence légale, leurs statuts et leurs biens. On peut même croire que ce régime corporatif amènerait, avec lui, la juste représentation des intérêts dans le parlement et contribuerait à nous rendre la sagesse et la stabilité politiques, en même temps que la paix et la prospérité économiques.

Car le principe de l'association est très fécond, et l'on peut en espérer tous ces fruits. Pour le moment, il faut l'affirmer hautement, il faut s'appliquer à le défendre, à le faire rentrer dans notre législation, dans nos mœurs, et à tirer ses premières conséquences.

Il faut insister d'autant mieux sur ce point que le principe et l'opportunité des corporations sont encore niés par les partisans de l'individualisme et du libéralisme, même par des catholiques. Mais, de plus en plus, il sera impossible aux économistes chrétiens, qui s'inspirent de l'Eglise, de chercher la solution du problème économique et social en dehors de ce principe : depuis l'Encyclique, il fait partie évidemment de l'économie politique chrétienne. Le nier serait donc une grave erreur ; en révoquer en doute l'efficacité serait bien téméraire. Qu'on relise les dernières pages de l'Encyclique, qu'on pèse avec soin les approbations et les encouragements que le Saint -Père accorde d'un cœur si paternel aux promoteurs chrétiens des syndicats et autres associations économiques (63), et l'on ne pourra davantage rester dans le doute.

Telles sont donc les doctrines de l'Eglise que nous avons cru pouvoir qualifier de principes de l'économie politique chrétienne. Ils se résument en ces quelques points : droit d'association et création de corporations adaptées aux besoins de notre temps ; — soutien des petits patrimoines; — protection des faibles ; — respect des droits essentiels des individus et des familles ; — juste rôle et juste intervention de l'Etat ; — - répression des monopoles, des accaparements, des spéculations malhonnêtes, de la concurrence effrénée; — condamnation de l'usure ouverte ou dissimulée ; — limitation morale de la loi de l'offre et de la demande; — droit de l'homme sur son travail et nécessité de reconnaître un minimum de salaire.

128. Libéralisme et socialisme également condamnés. — En résumé, dans toutes ces matières si complexes et si discutées de l'économie politique, l'Eglise condamne invariablement et avec la même sévérité deux erreurs également antichrétiennes, opposées entre elles, mais qui conduisent l'une et l'autre à l'écrasement des faibles et l'avilissement des consciences : d'une part le libéralisme ou l'individualisme, qui exagère les droits de l'individu; et d'autre part le socialisme, qui exagère les droits de la collectivité ou de "l'Etat. L'Eglise réprouve, au contraire, et les abus de la liberté individuelle et les abus du pouvoir; elle seule concilie très bien la liberté et l'autorité, c'est-à-dire en définitive le droit et \edevoit\

C'est que, à ses yeux, le droit et le devoir sont les deux faces d'une même loi, la loi de l'ardre^ qui achemine providentiellement les hommes vers un idéal de perfection temporelle, qui prépare la glorification future.

129. L'idéal chrétien. — Nous avons nommé l'idéal. Il éclaire, en effet, et dirige l'économie politique chrétienne, qui se distingue en cela encore des sciences naturelles, sciences de laits et d'observations. L'économie politique, au contraire, de même que les autres sciences sociales ou morales, et de même que les autres arts, ne se renferme pas dans les faits et

dans l'histoire ; elle les étudie pour tendre à un but, à une perfection toujours plus belle que la réalité.

On peut voir ce but indiqué et proposé au zèle des dépositaires du pouvoir, dans ce passage de l' Encyclique : « Les gouvernants, dit Léon XIII, doivent faire en sorte que de l'organisation et du gouvernement de la société découle spontanément et sans effort la prospérité tant publique que privée (37) ».

En quoi consiste maintenant cette prospérité, publique et privée, toujours plus grande si c'est possible, en un mot idéale (car l'humanité ne peut s'arrêter dans sa marche), il est facile de le comprendre. Dans une société parfaite au point de vue économique, les biens extérieurs seraient toujours suffisants, abondants même, et convenablement répartis selon toutes les règles de la justice et de l'équité ; tous les membres obtiendraient honnêtement 'ce qui est nécessaire et convenable à leur existence et à l'exercice des vertus de leur état ; on n'y verrait donc pas des affamés mourant de privations, alors que d'autres meurent d'excès de tout genre ; des infortunés sans feu ni lieu, alors que de somptueux hôtels sont vides de leurs habitants et que les magasins regorgent de tout ce qui est nécessaire à la vie et manquent d'acheteurs. Mais chacun jouirait des avantages que lui vaudrait son travail ou une fortune légitimement acquise, ou le bienfait d'associations de prévoyance.

On voudra bien remarquer ici que cet idéal chrétien, synonyme d'ordre, de paix et d'harmonie, est incompatible avec l'idéal, disons plutôt avec la perspective de l'économie politique évolutionniste ou darwinienne. Selon les évolutionnistes, auxquels les économistes libéraux, s'ils sont logiques, sont obligés de donner la

main, l'humanité s'améliore et s'enrichit par la sélection naturelle, par la lutte pour l'existence, par une liberté sauvage et une concurrence effrénée, en vertu desquelles les faibles succombent fatalement et jonchent de leurs cadavres le chemin sanglant du progrès. Les évolutionnistes conséquents vont jusqu'à dire qu'une sage philanthropie ne doit pas hésiter à délaisser les faibles, qui attardent l'humanité dans sa marche en avant. Ils sont, en effet, sacrifiés par la nature elle-même, qui réserve ses bienfaits pour des générations à venir et meilleures 1) : la vraie bienfaisance humanitaire consisterait donc ici comme toujours à agir selon les prétendues lois naturelles de l'économie politique et non pas contre elles !...

Flétrissons en passant cette théorie immorale et révoltante, et ne soyons pas dupes de ces misérables sopliismes, qui n'ont de scientifique que l'apparence.

Tout autre est l'idéal chrétien. Il ne sacrifie personne : mais il obligea soutenir ou à relever, d'abord au nom de la justice, et si la justice ne suffit plus ou ne suffit pas encore, au nom de la charité, toute créature humaine qui chancelle ou qui succombe : Mandavit unicuique de proooimo suo.

130. L'idéal économique implique l'idéal moral. — On voit dès lors que l'idéal économique implique l'idéal moral : une société parfaite au point

(1) M. Spencer a osé écrire ces paroles qui font d'autant plus d'honneur à sa sincérité et à sa logique qu'elles répugnent davantage à la douceur de son caractère : « La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, le dénuement des paresseux, cel écrasement «les faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre dans Les bas-fonds de la misère, sont les décrets d'une bienveillance immense et prévovante. » (L'individu contre VEtat.)

de vue économique suppose une société non moins parfaite au point de vue des mœurs et des vertus sociales. Si donc il n'y avait plus de misère en ce inonde, ce serait qu'il n'y aurait plus de vice.

Or cela prouve encore une lois ce que nous nous étions proposé de démontrer en premier lieu, savoir, que Téconomie politique est subordonnée à la morale et en dépend toujours : pas d'économiste donc qui ne doive être moraliste.

Et toutefois il ne faudrait pas conclure de cette alliance que la question économique est toute morale et que par conséquent la morale peut suffire à la résoudre ; car l'économie politique a encore d'autres bases et d'autres conditions que la morale, comme nous l'avons assez vu. On peut supposer, théoriquement, une société vertueuse, composée d'une moitié de riches charitables et d'une moitié de pauvres toujours résignés et toujours assistés ; ou bien encore une société vertueuse, mais réduite à la famine par des guerres ou d'autres calamités, semblable à une armée héroïque, mais vaincue et succombant malgré sa gloire. Or qui ne voit que la situation économique de pareilles sociétés serait déplorable ? Une société peut être riche moralement et pauvre économiquement. Il peut arriver aussi qu'elle ait moins de vertu que de richesse. Mais il est évident que la richesse morale amène naturellement à sa suite l'abondance ou du moins une certaine aisance, compagne du travail et de l'économie; la pauvreté morale au contraire entraîne la ruine économique, pour les sociétés comme pour les individus.

Quant à dire que l'économie politique n'est pas fondée sur la morale, mais que c'est la morale qui

est fondée sur l'économie politique, si bien que la société deviendrait naturellement morale à mesure qu'elle s'enrichirait, c'est là une absurdité soutenue plus ou moins franchement par des matérialistes ou des spiritualistes inconséquents, qu'il est inutile de réfuter ici. Pas plus que l'instruction, la richesse ne suffit à moraliser la société : sans la religion, elle la déprave.

Revenons donc à nos conclusions. L'économie politique est distincte de la morale quoique associée à la morale et toujours dépendante d'elle. Comme la morale encore elle a son idéal; et il le faut bien. On ne peut nier, en effet, que la morale tout entière soit réglée par un idéal de vertu parfaite, qui, hormis de divins modèles, ne sera jamais réalisé ici-bas, mais que le moraliste cependant doit définir, décrire et ne jamais perdre de vue : c'est comme l'étoile polaire sur laquelle il s'oriente sans prétendre pour cela perdre terre et s'élever jusqu'aux astres. De même l'économiste chrétien doit s'éclairer d'un idéal économique, qui consiste, comme nous l'avons vu, dans le bien-être général tel que le procurerait au sein d une société prospère la pratique de toutes les vertus, en particulier de la justice et de l'équité. Mais cet idéal se subordonne lui-même à un idéal supérieur, celui de la morale, qui est fait.de toutes les vertus et particulièrement de la charité.

131. La question sociale, morale et économique, sera résolue par la justice et la charité. — Plus qu'un dernier mot. La question économique et la question morale composent à elles deux toute la question sociale, qui menace de se résoudre d'une manière injuste et violente. Or le

Saint-Père a fait un appel solennel à tous les catholiques pour la résoudre d'une manière juste et pacifique. Le malheur est que quelques-uns paraissent ne vouloir tenter la solution redoutable que par la morale et la satisfaction des intérêts religieux ; les autres, par l'économie politique et la satisfaction des intérêts matériels. Ils oublient, les uns et les autres, que Jésus- Christ guérissait les âmes en guérissant les corps, et qu'après avoir prodigué le pain de la parole à la foule avide de l'entendre, il la rassasiait encore en multipliant quelques pains et quelques poissons. Eh bien, que les catholiques, dociles à la voix du Saint- Père, emploient simultanément ces deux méthodes, que l'on peut appeler la méthode religieuse et la méthode économique. Chacune employée exclusivement serait une erreur et partant inefficace. Car la charité, qui se déroberait aux devoirs sociaux envers le prochain, et tout d'abord aux devoirs de justice et d'équité, serait illusoire ; et la justice qui prétendrait suffire à tout sans la charité ne serait pas moins mensongère. Ces deux mots doivent donc résumer tous nos efforts : la charité dans la justice et la justice dans la charité.

La Croix de Lyon, 7 déc. 1892.

132. Pas d'honnêteté sans Dieu. — La religion est le sel qui empêche les sociétés de se corrompre, et toute assemblée qui s'obstine à chasser Dieu sera finalement une assemblée malhonnête : corrompus et corrupteurs s'y donneront la main. En serions-nous déjà à cette extrémité?

Ce n'est pas que l'homme ne soit capable par luimême de vertus civiques et domestiques. Qui ne sait que bien des gens honnêtes, victimes de préjugés, bénéficient par ailleurs de leurs qualités héréditaires, de la droiture naturelle de leur conscience, de l'atmosphère chrétienne où ils ont vécu dès l'enfance? Ce milieu, encore si salubre, est imprégné du parfum des vertus chrétiennes que l'on froisse et que l'on foule aux pieds, comme d'humbles plantes, à la (ois

dédaignées et salutaires. Nos incroyants et nos persécuteurs en respirent, comme nous, l'arôme antiseptique et ils en sont meilleurs, sans le savoir. C'est Dieu, cependant, qui leur conserve tous ces biens dont ils méconnaissent le premier auteur. Ils donnent même plus d'une fois l'exemple de la probité et des bonnes mœurs à certains catholiques qui, n'accordant pas leur conduite avec leurs croyances, font maudire la religion qu'ils ne servent qu'en apparence.

Mais si une certaine honnêteté individuelle — vertu incomplète et mal protégée — est possible sans religion, il n'en est pas de même de l'honnêteté sociale, y compris Y honnêteté parlementaire. Car le peuple et les assemblées sont logiques : ils vont fatalement aux conséquences; ils vivent ou meurent de leurs principes.

Sans Dieu, en effet, l'honnêteté ne peut plus s'expliquer et se définir ; chaque parti et chaque tête raisonneuse l'entend bientôt à sa guise, et la force parvient toujours à primer le droit. C'est-à-dire qu'une législation et des pénalités arbitraires se substituent peu à peu à la conscience et à la loi naturelle : de là des iniquités monstrueuses et sans nombre couvertes par l'hypocrisie de la justice légale. C'est le retour au pharisaïsme judaïque et à sa corruption. Le crime véritable contre la patrie et contre Dieu est réputé chose indifférente, et les libertés les plus sacrées de l'individu et du père de famille deviennent criminelles et sont traquées sans merci.

Ah! non, ce n'est pas une législation humaine, ni surtout celle que peut voter une assemblée irréligieuse, qui nous rendra Vhonnêteté, la probité, sur laquelle repose toute société prospère et sans laquelle

il n'y a qu'un accouplement monstrueux de jouisseurs et d'exploités, de forbans et d'esclaves. Les scandales du Panama ne sont ici qu'un avertissement, éclatant et sinistre. C'est un éclair qui traverse la nuée et éclaire tout à coup notre descente infernale vers l'abîme.

Sans plus de retard, il faut enrayer.

Mais il y a longtemps que nous descendons la pente de toutes les iniquités sociales et c'est vraiment singulier qu'on paraisse s'apercevoir, seulement aujourd'hui, que nos gouvernants ont manqué maintes l'ois de la plus vulgaire probité.

Est-ce que, par exemple, M. Brisson, président de la Commission d'enquête, est plus honnête que tel panamiste, quand il propose des lois iniques de spoliation, qui, sous prétexte d'impôt, ruinent nos hospices de vieillards et tuent nos congrégations? — C'est légal, dit-on, ou cela le sera demain. — Et qu'importe ici la légalité ! Ce qui est légal peut être criminel. — Entendez-le bien vous qui osez qualifier de crimes de simples délits contre vos lois impies et scélérates !

Sont-ils plus honnêtes que les panamistes ces représentants du peuple arrivés sans fortune aux affaires et aujourd'hui châtelains et gros capitalistes? Qu'il y ait eu pots- de- vins, trafics de votes ou jeux de bourse poursuivis à l'aide de secrets d'Etat, peu importe ! L'honnêteté chrétienne est incapable de justifier ces fortunes et de permettre de les conserver.

Et les banquiers qui émettent des titres sans valeur ou en prélevant des commissions exorbitantes.,.? — Et le* actionnaires de ces banques entre les mains desquels passe le bien mal acquis... ? — Et les journalistes qui imposent honteusement leur ministère, pour

un prix d'ailleurs sans proportion avec les services rendus, pratiquant à la fois le vol, le chantage et une sorte de simonie...? — Et les propriétaires des journaux qui, pour encaisser de trop riches annonces, abouchent leurs lecteurs et abonnés avec toutes les bandes financières...? — Et tous ceux qui surfont leur marchandise ou d'autres valeurs et usent de fraude, de mensonge, de monopoles injustes...? etc. Il serait trop facile de suivre l'improbité à tous les degrés depuis les hauts barons de la finance, commandeurs ou officiers de la Légion d'honneur, jusqu'aux simples cordons bleus et aux ingénues qui font danser seulement l'anse du panier. Bien de ces pratiques malhonnêtes échappent aux lois et entrent même dans nos mœurs : tel qui s'indigne des unes rira des autres et donnera ainsi à un second plus hardi le droit de rire de toutes. Mais c'est précisément un signe de la corruption sociale que cet écart grandissant entre nos mœurs et l'honnêteté naturelle. L'indignation elle-même baisse avec le sens chrétien et nous périssons.

Pauvre honnêteté!... Qui la sauvera sinon Jésus- Christ, qui a vécu pendant trente ans du salaire de Joseph et du sien? Qui l'empêchera de remonter, comme la Thémis de la fable, au ciel d'où elle est descendue? Les tribunaux n'y suffisent point : il faudrait déjà les juger eux-mêmes. D'ailleurs les plus habiles et les mieux repus restent facilement impunis ; ils s'engraissent des sueurs et des économies du peuple avec d'autant plus de sécurité qu'ils trouvent plus de complices et qu'ils parviennent à faire partager par ceux-là mêmes qu'ils dépouillent leur cupidité et leur scepticisme.

Ah! si le peuple français, par impossible, venait à perdre le sens chrétien, il n'y aurait plus d'espoir !

Mais, non, Dieu merci, la masse du peuple est croyante et honnête; elle vit péniblement de cette partie du fruit de son travail dont on ne l'a pas frustrée encore. Il sera donc facile à ces honnêtetés individuelles de se concerter pour imposer l'honnêteté sociale et l'honnêteté parlementaire. Arrière donc, aux prochaines élections, tous ceux qui adorent le veau d'or et qui n'acceptent pas la justice et la fraternité de l'Evangile !

15 déc. 1892.

133. Restitution. — Le peuple français, s'il était moins chrétien, douterait des principes les plus essentiels de la probité, à la vue des scandales qui descendent des hautes régions de la ploutocratie — nous ne disons pas de l'aristocratie — française et européenne.

Quel principe plus clair que celui-ci : L'argent acquis doit être en proportion du travail réellement fourni. Léon XIII, dans son encyclique sur la Condition des ouvriers, a insisté sur cette vérité capitale; l'homme possède son travail comme sa personne, et c'est par le travail surtout qu'il fait les fruits siens. La propriété ainsi entendue et fondée, est comme une dépendance et une partie de la personne : elle doit être strictement respectée et protégée.

A ce titre, le salaire de chaque jour, l'épargne prélevée sur le superflu et souvent sur le nécessaire,

le capital amassé de la sorte, le patrimoine formé par la prévoyance du père de famille, et accru par ses descendants, sont des biens sacrés. Ils représentent les efforts persévérants et méritoires de la liberté humaine. Ils sont d'autant plus inviolables qu'ils protègent de plus grands intérêts : l'indépendance individuelle, l'avenir et l'honneur de la famille.

Voilà le principe.

Or, que voyons-nous aujourd'hui dans ces hautes régions de la finance qui confinent trop à celles de la politique ? Comme des nuages dans un ciel orageux, les fortunes s'y amoncellent à vue d'œil d'une manière fantastique; il n'y a plus de proportion entre le travail et l'argent, non plus qu'entre les charges sociales et la fortune. Celle-ci vient moins du travail que d'un jeu immoral, ou même de la fraude, des trafics honteux, des combinaisons inavouables décorées du nom d'intelligence des affaires.

Comment ces titres au mépris public pourraient-ils créer des droits? Si droits il y a, il y a aussi matière à revision.

Les partisans du régime économique et de l'état social actuels auront beau excuser ces pratiques ou prétendre qu'elles sont des exceptions, il est incontestable que les grosses fortunes mobilières, nées d'hier, et qui se chiffrent par centaines de millions et par milliards — les patrons dès lors ne sont pas en cause — sont trop équivoques. Tranchons le mot, elles sont plus ou moins mal acquises, consciemment ou inconsciemment, et obligent à restitution. Cette restitution peut être poursuivie par toute voie légale existante ou à créer. Et l'avenir est à ceux qui promettront au peuple cette réparation .

Mais, parmi ceux-ci, les uns sont des révolutionnaires, qui apporteraient des remèdes pires que le mal : ils combattraient le vol en le généralisant et en abolissant la propriété la plus légitime, ouvrant ainsi la porte à l'anarchie et à de sanglants bouleversements.

Les autres sont des hommes simplement honnêtes qui redoutent moins les remèdes énergiques que le triomphe de l'iniquité et la perversion totale d'un peuple ; ils mettent la morale au-dessus de l'argent et, en défendant tous les droits du travail, ils ne poussent pas jusqu'à la superstition le respect des propriétés excessives et équivoques.

Que le peuple leur confie ses intérêts et, sans verser une goutte de sang, sans frustrer personne de ses droits, ils répareront bien des injustices, ils protégeront mieux la petite épargne, ils répartiront plus équitablement les charges publiques, ils empêcheront à l'avenir de pareilles turpitudes.

Ce serait là un beau triomphe pour une République chrétienne ! Voilà pourquoi cette solution plaira peu aux ennemis de Jésus-Christ et de son Eglise . Mais si le peuple le veut, on y viendra.

La France libre, 8 sept. 1801.

134. A propos du compte rendu du 2e congrès ouvrier chrétien. — Le beau volume qui nous vient de Reims et qui contient le Compte rendu du deuxième congrès ouvrier

chrétien, nous suggère aujourd'hui quelques réflexions que nous soumettons aux lecteurs de la France Libre.

Ne faut-il pas d'abord se réjouir de voir enfin le peuple chrétien, la vraie démocratie, la seule capable de s'organiser dans l'honneur et la liberté, s'occuper elle-même de ses intérêts, étudier de sang-froid et méthodiquement ce mécanisme social, ce système économique où nous sommes engagés et qui fonctionne sous nos yeux, appauvrissant les uns, enrichissant les autres, épargnant ceux-ci, écrasant ceux-là, et accomplissant son œuvre, trop souvent néfaste, par le concours volontaire ou forcé de tous ceux qui en vivent ou qui y sont enchaînés ?

Ce qui serait absurde, sous un gouvernement de suffrage universel et dans un temps où la secte juive et maçonnique met la main sur le pouvoir et sur toutes les richesses nationales, ce serait que les travailleurs honnêtes des villes et des campagnes, qui forment la grande majorité, consentissent à vivre dans l'ignorance des choses sociales. Il n'est plus permis de se fermer les yeux et les oreilles pour s'en remettre à quelques politiciens, qui nous administrent en dépit du bon sens, qui nous imposent, nous rançonnent, nous conduisent, en un mot, par le bout du nez sans nous dire où ils nous mènent ni par quel chemin.

Un peuple qui est maître de ses destinées par le vote, doit pouvoir contrôler la gestion de ses délégués : il faut qu'il apprécie la justice ou l'injustice des lois votées et des actes principaux de l'administration publique. Un peuple qui soutient tout l'édifice social et alimente de ses épargnes, et souvent de son nécessaire, un Trésor qui dispose chaque année de quatre milliards, doit connaître assez d'économie sociale pour savoir s'il a affaire à des bandits ou à des gens honnêtes, si on le sert fidèlement ou si on le gruge»

si on se moque de lui ou si on lui témoigne un dévouement sincère. Il faut que Jacques Bonhomme, aussi malin qu'un autre, quand il le veut, cesse d'être trop crédule : il est chez lui, en France, et il faut qu'il soit maitre dans sa maison.

Quant à ceux qui voudraient encore le tenir dans l'ignorance, en lui remontrant que la science sociale et économique a des arcanes, réservés à des initiés, et qu'il doit s'en remettre aveuglément à eux, comme s'il s'agissait de dresser le calendrier et de prédire les éclipses, laissons-les dire : s'ils insistent, ils ne méritent pas d'autre réponse qu'un haussement d'épaules ou un éclat de rire. Il n'y a pas d'astronomie ni d'algèbre sociales.

En réalité, la science sociale et économique est la moins mystérieuse de toutes ; car elle dépend surtout de l'homme lui-même, de sa conscience, de son bon sens et de sa bonne volonté. Or, personne n'osera soutenir que, sous ces rapports, le peuple soit moins bien doué que ceux qui cherchent à l'endoctriner. On peut même affirmer que la réserve de bon sens et d'honnêteté courageuse qui sauvera le pays, avec la grâce de Dieu, il faut la chercher dans les familles laborieuses des villes et des campagnes, qui donneront encore de vrais fils de France, mieux encore que dans le Parlement et les Académies. Ces sommets, qui devraient être inondés de chaleur et de lumière, sont trop souvent enveloppés de brouillards et dévastés par le froid de l'égoïsme et de l'incrédulité.

lien est de la science sociale et économique comme de la morale. Celle-ci est-elle le privilège des savant-- — Pas le moins du monde. Un auditoire quelconque, pourvu qu'il soit honnête, peut juger des vrais prin-

cipes de la morale et de leurs applications essentielles, beaucoup mieux que tel moraliste de profession, surtout si ce dernier est intéressé à résoudre mal un cas de conscience. Et n'est-ce pas pour cela que le sentiment d'un jury vaut mieux, dans bien des cas importants, que celui des magistrats?

De même, bien des ouvriers réfléchis et attentifs du congrès de Reims sont meilleurs juges en économie politique que tels auteurs célèbres, dont les ouvrages sont devenus classiques, mais qui croient encore à des lois inéluctables, en vertu desquelles, par exemple, l'état social actuel serait l'expression même de la nature humaine et delà fatalité des choses. Les mêmes économistes soutiendront encore que le salaire ne pourra jamais fournir à la classe ouvrière que le strict nécessaire, ce qui lui est indispensable pour ne pas mourir de faim et se perpétuer. Or ce sont là des hérésies sociales et économiques auxquelles ne sont que trop sujets les spécialistes de la science, enivrés de leur propre vin.

Mais la morale chrétienne et le simple bon sens suffisent heureusement à nous préserver de ces bévues.

Aussi nous n'hésitons pas à affirmer qu'il y a plus de science économique dans les Discours et Rapports du congrès de Reims que dans telle revue économique célèbre dans les deux mondes .

La science sociale et économique n'est donc pas un privilège : loin de là ; et il faut que les travailleurs la cultivent, au moins pour intervenir comme un jury souverain dans le tragique débat où leur sort est en jeu. De là la nécessité de la vulgariser et, en particulier de multiplier les cercles chrétiens d'études

sociales. Il en existe déjà dans un certain nombre de villes, qui ont pris modèle sur celle de Reims, devenue pour ainsi dire la capitale qui préside à ce mouvement. On lira, dans le compte rendu, des rapports succincts et fort instructifs, émanant de ces groupes ouvriers studieux et déjà si bien éclairés.

Sans doute, certaines connaissances spéciales seront toujours le privilège des professeurs ou des érudits. Mais ce qui doit nous sauver, ce n'est pas la connaissance de ces détails, mais bien celle des principes et de leurs conclusions les plus importantes. Ce qui nous perd, c'est le mépris ou l'oubli des vérités essentielles contre lesquelles ont conspiré la fausse science de certains économistes et l'ignorance des masses.

La vulgarisation de la science sociale et économique, voilà donc le but immédiat.

Mais l'on comprend déjà assez, par ce qui précède, que cette vulgarisation est impossible sans celle de la morale. Et ici, n'entendons pas une morale quelconque, mais la vraie, la seule complète, la morale chrétienne, telle que Léon XIII la propose, en même temps que les principes d'économie politique, dans X Encyclique sur la condition des ouvriers.

Comment voulez-vous, en effet, échapper aux pires erreurs sociales, si vous niez la morale de l'Evangile? En dehors d'elle, il n'y a plus qu'une liberté désordonnée, un individualisme farouche, avec la concurrence ellrénée, la lutte incessante des patrons et des ouvriers, des capitalistes et des travailleurs, ou bien un socialisme odieux et non moins tyrannique. Impossible d'apporter un remède sérieux et efficace aux maux présents, sans la morale chrétienne!

Prenons un exemple. L'une des plaies dont la société

souffre le plus, c'est la répartition par trop inégaie des richesses. Quoi qu'on en dise, cette inégalité tend à s'accroître encore, plutôt qu'à diminuer. Il y a en France, des millions d'hommes et de familles qui ne disposent de rien et manquent même du nécessaire, alors qu'une poignée de financiers possèdent une partie énorme de la richesse publique. Par suite de quel mauvais régime économique nous en sommes là, ce n'est pas le moment de le dire. Admettons que la misère ou l'extrême pauvreté d'un grand nombre soit méritée ; mais on conviendra que la pénurie où languissent beaucoup d'autres ne l'est point : plusieurs même manquent de pain parce qu'ils aiment mieux mourir sans honte que de vivre sans honneur.

Pour cette raison ou pour d'autres, tous les ans, en France, cent mille personnes meurent de faim ou de privations excessives, alors qu'un seul homme, qui n'est même pas de sang français, pourrait facilement, avec ses seuls revenus, en nourrir plusieurs centaines de mille.

Car si l'on meurt de misère dans notre belle France, ce n'est pas qu'elle manque d'aucune des choses nécessaires à l'existence : on y vit plus confortablement que jamais et les magasins regorgent de denrées et de marchandises. Mais il arrive que les millions de parcelles qui représentent le strict nécessaire pour tant de familles, s'agglomèrent pour former le superflu dont regorgent quelques spéculateurs heureux et sans scrupule. Ajoutons encore que, grâce au raffinement de notre civilisation et à la facilité des échanges, jamais la pauvreté n'avait amené avec elle tant de maux, ni la richesse tant de biens.

Voilà l'état des choses. Il paraît plus insupportable

encore, si Ton songe que le sol et les richesses du pays sont donnés par la Providence aux Français pour qu'ils en vivent tous, et pour que leur patrie soit prospère, avec tous les intérêts et toutes les idées généreuses qu'elle représente dans le monde.

Cette inégalité excessive des fortunes est donc choquante, immorale en principe, partant condamnable. Telle est notre conclusion.

Mais telle ne sera pas celle du libéralisme ou de l'individualisme, qui ne voient dans l'état social actuel qu'un eilet des lois naturelles et de la lutte pour l'existence. A plus forte raison, le matérialiste pourra-t-il essayer de le justifier et, s'il ne le fait, c'est pure inconséquence.

Quant aux socialistes, il est vrai qu'ils condament le tait comme nous et fondent même sur lui toutes leurs réclamations. Mais, sans compter que le monde tel qu'ils le rêvent, ne peut tenir debout, mais tombera forcément dans l'anarchisme, la tyrannie de quelques politiciens qui se substituerait bien vite à celle des ploutocrates ne serait pas moins odieuse.

Seule donc, en définitive, la morale chrétienne, avec la justice sociale et la charité qui en sont inséparables, nous apporte le remède. D'abord, par la charité proprement dite, elle panse bien des plaies, soulage bien des misères, méritées ou non. San* elle, ce n'est pas cent mille personnes, mais plusieurs centaines de mille qui mourraient chaque année dans l'abandon.

Ensuite, la morale chrétienne, par la justice sociale qu'elle inspire, protège les faibles et soutient tous les malheureux ; elle défend de grever d'impôts le patrimoine des pauvres et ce qui leur est indispensable ;

elle garde, contre l'usure et l'imprévoyance, les biens de famille; elle invite à rétablir les corporations, à l'effet de garantir un juste salaire, de prévenir les chômages et les grèves, d'assurer les ouvriers contre les accidents et les maladies, etc. Cette même justice connaît aussi les grands remèdes, et ce n'est pas elle qui permettra jamais de renvoyer absous les grands coupables, sous prétexte que leur vol est couvert par la prescription. Si cette justice était mieux entrée dans nos lois et dans nos mœurs, elle permettrait de reviser certaines fortunes et de frapper de confiscation certains malfaiteurs publics.

Telle est la justice sociale, fondée sur la morale chrétienne, pour ne parler que de quelques points.

Mais pour que cette justice règne en France, il faut que la législation s'en inspire et soit réformée en conséquence par les véritables représentants d'une démocratie chrétienne éclairée et désabusée.

En attendant, applaudissons aux efforts des congressistes de Reims et de leurs imitateurs ; applaudissons surtout à la fondation des Cercles chrétiens cV études sociales, où nous apprendrons à voir clair dans nos propres affaires et à les diriger, ou du moins à bien choisir et à contrôler ceux qui les dirigeront.

29 sept. 1894.

135. La presse et notre champ de bataille. — Il est possible que les caractères d'aujourd'hui ne vaillent pas ceux d'autrefois, et qu'il en soit d'eux comme de nos épées et de nos vieilles armures,

qui se sont raccourcies ou sont tombées, quand brilla le feu de la poudre.

Mais ce qui est sur, c'est que la lutte sociale, qu'elle soit politique ou économique ou religieuse, a grandi démesurément, en dépit de toutes nos faiblesses, et que la supériorité des armes, en même temps que l'étendue du champ de bataille, lui donne aujourd'hui un caractère gigantesque. Cette grandeur éclate même davantage par le contraste toujours plus frappant qu'il y a entre la faiblesse individuelle des combattants et la puissance des moyens dont ils disposent.

Qu'importe, en effet, la force musculaire du soldat? C'est lui qui vise le but et, du doigt, fait jaillir les étincelles qui lancent les obus et la mitraille, dans des coups de tonnerre. Si chacune des molécules vivantes qui composent nos armées est moins forte et moins résistante qu'autrefois, les armées elles-mêmes et les champs de bataille où elles s'apprêtent à se mesurer, sont plus formidables que jamais.

Or, la même transformation émouvante s'est accomplie dans le monde des idées.

Alors même que les âmes seraient moins fortes et les esprits plus médiocres qu'autrefois, les champs de bataille où ils se rencontrent sont plus tragiques ou plus grands que jamais.

Ce n'est pas que les idées soient plus vraies en ellesmêmes ou plus fausses qu'autrefois. Elles ont été maniées comme des épées ou dardées comme des traits par les anciens polémistes; hier comme aujourd'hui la vérité et le mensonge se sont combattus à outrance et l'on sait avec quel éclat. Que sommes-nous à côté de ces vieux lutteurs de la pensée, de ces preux qui

défendaient la croix par la parole et par la plume, comme les croisés la défendaient par le glaive!

Lorsque Godefroy de Bouillon coupait en deux, d'un seul coup d'épée, un cavalier sarrasin, tel moine réfutait déjà toutes les rêveries de l'Islam, qui alors paraissait dominer le monde. Ce héros et ce penseur valent bien ceux d'aujourd'hui.

Mais la presse est venue, comme une fée, multiplier les forces de la vérité et celles de l'erreur ; elle a donné ainsi à nos luttes, qui souvent paraîtraient si mesquines, des proportions inouïes. Grâce à la presse, le verbe humain ne connaît plus de limites : il retentit chaque jour jusqu'à l'extrémité du monde, éclairant ceux-ci, abusant ceux-là, et appelant tous les esprits, avec les passions qui sont à leur service, dans la mêlée des opinions et des partis.

Le malheur est que les défenseurs de la vérité combattent d'ordinaire >à armes inégales : ils n'ont pas su mettre la main sur la presse, cette arme merveilleuse ; ils n'ont pas étudié assez son mécanisme, sa portée, ses effets, toutes les améliorations dont elle est susceptible.

De là, cette infériorité dont tous les catholiques gémissent, sans chercher toujours assez à y remédier.

La France Libre n'a cessé, pour sa faible part, depuis deux ans, de mettre la presse au service de la vérité. Elle a guerroyé avec plus ou moins de bonheur dans ses débuts, mais toujours avec décision et courage. On a pu le voir en comptant ses blessures : elles sont toutes glorieuses et reçues en pleine poitrine.

C'est à la défense de la vérité intégrale, politique, sociale, économique et religieuse qu'elle veut se con-

sacrer, et cela sans flatterie pour aucun parti, sans ménagements injustes, sans aucun calcul d'une fausse prudence et d'une modération indigne d'elle et de son programme.

Seule, en effet, la vérité intégrale nous délivrera, en rassemblant de nouveau autour du drapeau national et autour de la croix les masses populaires toujours avides d'honnêteté et de justice, de réparations sociales et de justes réformes.

Nous ne condamnons pas les timides; mais nous sommes sortis de leurs rangs en nous portant à l'avantgarde pour la France et pour Dieu !

16 déc. 1894.

13G. Réformes à bref délai. — Ce qui ressort le plus clairement des discussions parlementaires les plus sérieuses, comme du malaise social qui s'accroît chaque jour, c'est que des réformes sociales s'imposent à bref délai : on ne pourra guère les différer impunément. Mais ce qui n'est pas moins évident, c'est que la Chambre n'est ni digne ni capable de les accomplir.

Au lieu d'ouvrir les yeux de la majorité souveraine et de lui suggérer les mesures de salut public les plus justes et les plus urgentes, les revendications socialistes lui font pitié ou l'indignent et l'exaspèrent, en attendant qu'elles lallolent. Car le moment n'est pas loin peut-être où la poignée de socialistes et de révolutionnaires qui secouent de temps à autre cette Chambre bavarde ou somnolente, trouveront assez de

complices dans le pays pour triompher légalement par le suffrage universel ou pour tenter une révolution violente. Ceux qui les bravent sans danger aujourd'hui montreront alors moins de morgue et d'assurance.

Deux choses seulement peuvent empêcher la victoire du socialisme : ses imprudentes déclarations, bien qu'il affecte une modération relative, et surtout l'esprit chrétien, qui pénètre encore si profondément l'âme française.

Cet esprit, en effet, est l'ennemi de l'esprit d'anarchie, de haine et d'immoralité qui fait le fond du socialisme; cet esprit, c'est le respect de la personne, quelle qu'elle soit, et des biens justement acquis ; il a horreur du sang versé et il persuade la patience plutôt que la révolte.

Mais les mainteneurs de l'ordre économique actuel qui ne tolèrent le christianisme que pour s'en servir et trouvent des alliés trop complaisants parmi les chefs catholiques, feront bien de ne pas oublier que cet esprit chrétien, sur lequel repose en définitive tout l'ordre moral et social qui nous reste, pourrait bien finir par se lasser. Sa patience a des limites. D'ailleurs, hélas! il s'affaiblit chaque jour chez un grand nombre ; et s'il se fortifie chez d'autres par l'effet de la lutte et au contact de l'épreuve, ils ne forment qu'une élite, espoir de l'avenir, mais aujourd'hui minorité impuissante. Les écoles sans Dieu et les scandales descendus de haut altèrent de plus en plus la conscience publique, et peut-être que 1 ame du peuple devient moins inaccessible que jamais à l'utopie, disons même à l'hérésie socialiste.

Or, le jour où l'esprit chrétien ne nous défendrait

plus assez, le glas révolutionnaire sonnerait sur notre société française.

Comment voulez-vous qu'une majorité d'électeurs qui vit de privations et ne possède rien ou presque rien — et cela en vertu même de notre régime économique et de notre code civil qui conspirent contre les petits héritages et les humbles travailleurs — comment voulez-vous, dis-je, que cette majorité' d'électeurs qui dispose du pouvoir par le bulletin de vote, ne soit pas tentée de mettre la main, n'importe comment, sur les fortunes? La confiscation des biens de la noblesse et du clergé était plus injuste et plus difficile : quelques lois ont suffi pour l'accomplir.

Les spoliateurs seraient déçus, ce n'est pas douteux. Ils seraient exploités par des coteries, par une maçonnerie nouvelle qui se substituerait à l'ancienne ou n'en serait même que la continuation, par une transition occulte. Toujours le peuple, loin de Jésus-Christ, sera trompé par de faux libérateurs et de faux Messies. Peut-être aussi surgirait-il quelque dictateur qui rétablirait l'ordre à la manière des tyrans des républiques, païennes. Mais l'échec du socialisme et le relèvement d'un ordre matériel quelconque n'en marqueraient pas moins un désastre épouvantable.

Il faut le conjurer à tout prix et ne reculer, à cette fin, devant aucun remède immédiat et énergique. A ce titre, on ne voit pas pourquoi la Chambre refuse d'examiner toutes mesures préventives à prendre contre certaines fortunes colossales, plus ou moins mal acquises et qui constituent un danger public ; on ne voit pas pourquoi elle ajourne des lois libérales et populaires sur le droit d'association, les syndicats, la constitution et la protection des petits héritages, etc.

Une réforme radicale de l'impôt devient urgente ; il faut rendre aux communes et aux provinces une vie distincte, avec les libertés que cette vie comporte.

Mais, encore une fois, cette Chambre déjà usée ou impuissante n'est pas capable d'accomplir ces réformes, ni même de les envisager de sang-froid. C'est pourquoi il faut dès aujourd'hui travailler à en préparer une nouvelle qui soit digne des grands événements qui se préparent et qui marqueront la rencontre du xixe siècle qui s'en va et du xxe qui s'annonce.

13 janvier 1895.

137. Le respect superstitieux des grosses fortunes. — Nous ne voulons point parler ici de ce respect servile ou inconscient et plus ou moins imbécile, bien qu'il soit presque général, qui courbe aveuglément les fronts devant certains jouisseurs de grosses fortunes. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes sont plus ou moins honorés suivant leurs revenus et leur train de maison. Grâce aux préjugés des uns et à la connivence des autres, la considération s'attache vite à la richesse, de même que le mépris, hélas ! persécute bien vite la pauvreté. L'or aspire toujours à remplacer la vertu, à prendre pour lui les honneurs qui ne sont dus qu'à elle ; ne pouvant les mériter, il les achète, et nous assistons, par exemple, au trafic wilsonien des rubans de la Légion d'honneur. L'or n'a pas même besoin d'insigne mensonger; on ne le respecte déjà que trop pour lui-même : exceptions, privilèges, passe-droits, tout lui est possible, tout lui

est assuré, alors que la rigueur des lois est réservée au miséreux. Pour lui on est impitoyable :

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Ce mal est de tous les temps, mais il sévit aujourd'hui plus que jamais, avec les autres maladies sociales dont nous sommes accablés. Jamais l'arbitraire administratif, la fraude, la vénalité, le favoritisme n'avaient accumulé peut-être autant d'injustices : le commencement de réaction qui s'opère devrait convaincre les moins méfiants.

Néanmoins, c'est à un autre point de vue que nous voulons nous placer aujourd'hui. Grâce à l'esprit révolutionnaire, antichrétien et antidémocratique qui inspire trop notre législation, les fortunes sont regardées comme intangibles. J'entends les grosses fortunes, non les petits patrimoines, qui sont la garantie de la liberté et de l'honneur du pauvre, en même temps que l'avenir de sa famille. Ceux-ci sont imposés à outrance, grugés, dissipés par le fisc et un ensemble de mesures scélérates que les honnêtes gens, quand ils ont exercé le pouvoir, n'ont jamais su corriger. Mais les grandes fortunes mobilières, les millions et surtout les milliards, acquis souvent de la manière la moins justifiable, sont traités comme chose sacrée : le principe de la propriété les couvre d'autant mieux qu'ils sont plus considérables, alors que l'inverse serait plus juste, car le superflu doit être moins respecté que le nécessaire.

Aussi arrivons-nous à des conclusions qui outragent le bon sens et la plus vulgaire équité : la loi regarde la fortune comme plus précieuse que l'honneur, plus

précieuse que la liberté, plus précieuse que la vie. Voici, par exemple, un traître odieux, qui vendait la France à l'Allemagne pour trois cent mille marks et qui vivait luxueusement du prix de son marché, lorsque son crime a [été découvert. Il aura la vie sauve; et c'est déjà un scandale insupportable qu'un pauvre soldat soit fusillé pour avoir, dans un moment de rage, jeté une loque à la tête du président d'un conseil de guerre, alors qu'un Dreyfus est épargné, après avoir vendu l'armée tout entière. Mais passons sur la peine de mort. Du moins le traître sera frappé dans son honneur, chose plus précieuse que la vie, et dans sa liberté. Mais la loi ne le frappe pas dans sa fortune, alors que ce serait le seul moyen peut-être de le punir efficacement et au profit de la morale publique. Puisqu'il n'a pas rendu l'argent de ce marché infâme, comme le fit Judas, qu'on le confisque donc avec tous ses autres biens et qu'on les applique à des œuvres de bienfaisance sociale. Cet argent sera purifié comme les trente deniers de l'Iscariote, qui servirent à acheter un champ de sépulture pour les étrangers.

Les traîtres et les concussionnaires, hélas! sont nombreux; les scandales qui, malgré tant de complicités intéressées à les dissimuler, éclatent tous les jours, nous apprennent à quel point la France a été gangrenée par le régime juif et maçonnique que nous subissons depuis vingt ans. Le seul moyen de guérir ces plaies envenimées, c'est la confiscation. Ils sont criminels par l'argent et pour l'argent; qu'ils soient donc dépouillés surtout et d'abord du fruit de leurs rapines ! C'est la première justice à leur rendre, le premier remède à leur appliquer, la seule peine qui

réponde exactement à leur indignité et satisfasse complètement la conscience publique. Pas de respect superstitieux pour les fortunes ! Il faut les priser moins que la vie, moins que l'honneur, moins que la liberté.

Il faudrait que tout homme convaincu de certains crimes 'sociaux, qui tendent à la ruine des familles, il faudrait que les concussionnaires, les députés qui trafiquent de leur mandat, etc., vissent leurs biens confisqués en partie ou en totalité, sauf, dans certains cas, le patrimoine nécessaire à leur famille. Pourquoi respecter dans un criminel ce que l'honneur et la conscience l'obligent à rendre, alors surtout que vous avez le droit de le frapper dans sa liberté, dans son honneur et même dans sa vie?

Mais notre législation a renoncé imprudemment sur ce point à des principes de justice naturelle que tous les siècles passés avaient reconnus. Des abus, que nul ne conteste, ne suffisent pas à excuser le législateur français. Montesquieu se trompe, quand il regarde la confiscation comme une œuvre de despotisme : on peut abuser de tout et de la confiscation moins que de tout le reste.

En France, la confiscation générale a été abolie par la Charte de 1814. Quant aux confiscations spéciales qui ont été maintenues, elles sont insuffisantes. Nous ne parlons pas des amendes, qui ne sont guère onéreuses que pour les pauvres qui les encourent.

N'est-il pas absurde, par exemple, cet article 105 du Code pénal : a Quiconque, soit en faisant usage de faux noms ou de fausses qualités, soit en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader l'existence de fausses entreprises, d'un pouvoir ou d'un crédit imaginaire, ou pour faire naître l'espérance ou

la crainte d'un succès, d'un accident ou de tout autre événement chimérique, se sera fait remettre ou délivrer des fonds, des meubles ou des obligations... et aura, par un de ces moyens, escroqué ou tenté d'escroquer la totalité ou partie de la fortune d'autrui, sera puni d'un emprisonnement d'un an au moins et de cinq ans au plus, et d'une amende de cinquante francs au moins et de trois mille francs au plus » ?

Ainsi donc un financier audacieux et sans conscience pourra lancer des entreprises véreuses ou provoquer des krachs qui entraîneront la ruine de milliers de familles, en l'enrichissant lui-même de plusieurs millions, qu'il parviendra plus ou moins à dissimuler, et on ne pourra le condamner qu'à une amende de trois mille francs au plus ! Cet état de choses est aussi absurde que celui qui défend, paraît-il, à un conseil de guerre, de faire passer par les armes, dans les vingt-quatre heures, un capitaine d'état-major qui vend l'armée française à l'étranger.

Il est plus absurde encore, car, à la rigueur, tout jugement est faillible et, dans le cas de sentence capitale, l'erreur est irréparable. Dans le cas d'amende ou de confiscation, au contraire, l'erreur est facilement réparée.

Notre législation est évidemment à corriger et d'une manière profonde sur ce point comme sur bien d'autres. Il faut renoncer décidément au respect superstitieux des fortunes, surtout des fortunes excessives et équivoques, quand elles ne sont pas certainement mal acquises ; il faut au contraire entourer de respect et de protection les biens modestes, honnêtement acquis, et surtout les petits patrimoines, sans lesquels il n'y a point de sécurité, point d'avenir pour

les familles. La confiscation devrait être rétablie contre certains crimes, particulièrement ceux de concussion, d'usure et de vénalité. Quant aux amendes, il faudrait les proportionner non seulement au délit, mais encore et surtout à la fortune du délinquant, équitablement évaluée.

Mais cette réforme, ainsi que tant d'autres, ne peut être accomplie par une majorité de députés qui adorent le veau d'or ou ^qui manquent d'énergie et de conviction pour briser l'idole. Cette majorité serait capable plutôt de rétablir la confiscation contre nos congrégations françaises, si populaires et si bienfaisantes, pour leur ravir les lambeaux de patrimoine qui leur restent, et les vendre à des juifs allemands.

Encore une fois il faut faire appel à des hommes nouveaux, connus et aimés du peuple, qui aura expérimenté leur courage et leur générosité : ils chasseront les vendeurs du temple de la Patrie, et feront régner sur tous la justice sociale et la charité chrétienne.

19 janv. 1895.

Page 1