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A propos d'une ligue antisocialiste

— On ne peut qu'applaudir, en principe, à tous les efforts des honnêtes gens contre le parti du socialisme et de la révolution.

.Mais, par quelles mauvaises raisons, les économistes et les écrivains qui ont pris la tête de la nouvelle ligue antisocialiste, sous le nom de Comité de défense et de progrès social, ont-ils pu se persuader qu'ils désabuseraient le peuple de l'hérésie socialiste, qu'ils

dompteraient le monstre révolutionnaire et apaiseraient les victimes irritées du régime judéo-maçonnique que nous avons subi depuis trop longtemps, en les conviant à des conférences de morale neutre et d'économie politique libérale?

Nous ne pouvons faire cause commune avec eux, bien que nous soyons aux prises souvent avec les mêmes adversaires. Car nous en combattons bien d'autres, non moins dangereux, dont ils se font plus d'une fois, hélas! les protecteurs injustes ou inconscients. Qu'on se souvienne seulement du plaidoyer de M. Anatole Leroy-Beaulieu en faveur d'Israël.

Nous ne souffrirons pas, quant à nous, que jamais les socialistes sincères puissent nous jeter à la face le reproche de conniver avec la féodalité financière cosmopolite à laquelle la fortune de la France est livrée. Ces alliances, de quelque prétexte qu'on les couvre, sont malhonnêtes; elles rendraient vaine toute tentative de rénovation sociale. Celle-ci n'est possible qu'à la condition de faire droit à toutes les revendications justes, de garder tous les principes de la morale chrétienne et de la morale sociale en particulier.

Ce n'est pas que nous révoquions en doute la bonne foi de ceux qui ont rédigé l'appel adressé à la jeunesse par le Comité de défense et de progrès social. Autrement ce serait le cas de leur dire : De qui vous moquez-vous? Comment! c'est « en dehors de toute préoccupation confessionnelle » que vous vous flattez de définir le mal social qui nous ronge et de le guérir? Vous croyez sérieusement que le juif, zélé partisan du Talmud, le mahométan, le protestant et le catholique, sans parler des athées, qui sont rares dans le

peuple, mais qui le sont moins parmi les lettrés et les économistes, peuvent défendre indistinctement la même cause sociale et sauver la société française?

Si vous ne le croyez pas, pourquoi vous placez-vous a en dehors de toute préoccupation confessionnelle » ? Et quels principes sociaux de justice et de charité vous resteront-ils sur ce terrain neutre et stérile ?

Certes on ne vous demande pas de fermer la porte aux hommes de bonne volonté ; mais osez donc d'abord lever la bannière catholique : mieux qu'aucune autre, elle peut les grouper tous. Les néophytes et les dissidents, qui n'acceptent qu'en partie nos principes chrétiens, sont libres de combattre sous nos enseignes : elles ne sont celles d'aucune coterie politique, et ce n'est pas à nous de les abaisser pour combattre sous les leurs. Tous les soldats de Constantin n'étaient point baptisés : ce fut néanmoins en marchant sous le signe delà croix qu'ils jetèrent bas l'empire païen et persécuteur.

De même nous ne demandons à ceux qui n'ont pas le bonheur d'être catholiques aucun sacrifice qui doive coûter à leur conscience et à leurs principes d'honnêteté ; et nous ne voyons pas pourquoi nous devrions diminuer les nôtres. Ils sont notre force : les effacer de nos programmes, surtout en un pays créé et soutenu par le plus pur christianisme comme la France, c'est les trahir ; de même que les diminuer, c'est nous affaiblir, c'est nous vouer d'avance à la défaite.

Ne soyons pas dupes ici d'un faux libéralisme, qui nous a déshonorés toujours sans nous sauver jamais.

Les fondateurs de la ligue antisocialiste paraissent

croire, en toute bonne foi, que la science sociale et économique, sans le Dieu du Calvaire, est capable de sauver une société en détresse et désorganisée comme la nôtre, mais toujours chrétienne jusque dans les moelles. C'est la science des phénomènes sociaux, pensent-ils, qui aura raison du socialisme : celui-ci tient toute sa force de l'ignorance des phénomènes économiques.

Est-ce bien sûr ? Si les masses connaissaient mieux, sans être d'ailleurs plus chrétiennes, les phénomènes économiques dont elles ont à se plaindre, c'en serait fait demain peut-être de l'état social dont elles souffrent. En bas comme en haut, la science est corruptrice sans le sel de la religion.

Encore si cette science économique prétendue libératrice se rattachait étroitement à la morale de l'Evangile, si elle s'inspirait directement de principes absolus de justice et d'humanité dans la production, la distribution et la consommation des richesses... Mais, il ne paraît pas que le rédacteur de l'appel du Comité à la jeunesse des écoles entende ainsi la science économique. Elle a plutôt, sous sa plume, le caractère d'une science purement expérimentale, disons même positiviste :

« On étudiera, nous dit-il, « les causés du mal social, comme le savant étudie la nature des maladies et les causes des maux physiques, s'en tenant rigoureusement à la seule méthode scientifique, la méthode d'observation » . On recherchera « en dehors de tout a priori antiscientifique et de tout boniment charlatanesque, quelles sont les conditions morales et quelles sont les conditions matérielles de tout progrès social : tel est notre but et tel est notre programme. »

Ce qui nous trappe dans ce programme, d'ailleurs habilement rédigé, c'est une disproportion choquante entre la méthode exclusive que l'on professe et les résultats superbes qu'on espère en obtenir. D'une part, en effet, on répudie avec quelque dédain toute autre méthode que la méthode d'observation, la seule scientifique, nous dit-on; on fera donc abstraction de tous les principes a priori de la morale, de la justice et de la religion, qui sont aussi ceux de la conscience. D'autre part, cependant, on espère déterminer « les conditions morales... de tout progrès social... ; donner aux aspirations sociales de notre âge... une méthode rationnelle... ; réagir contre le souci exclusif des intérêts matériels.

On espère plus encore : « Relever dans l'âme de la France la notion de l'idéal par le sentiment moral, et vivifier le sentiment moral par la conscience de la solidarité humaine et par la pratique du devoir social mis à la portée de tous ». — Sans parler du ton, qui est presque à l'unisson de certains « boniments » innocents, comprend-on la notion de l'idéal et le sentiment moral surgissant de la simple observation des faits, sans principe absolu, a priori, de la conscience et de la raison, sans une lumière intérieure qui permette de saisir l'idéal dans l'imperfection des choses et la véiité dans le fait ?

Mais continuons, car le programme est fort bon d'ailleurs : a Fortifier dans les cœurs l'idée de patrie, non point en provoquant à la haine de l'étranger, non point en identifiant le patriotisme avec un chauvinisme inepte ou avec un nationalisme exclusif, mais en laisant de l'amour de la patrie un principe de dévouement qui relie entre elles, par la plus solide et

la plus légère des chaînes, toutes les classes d'une même nation, et enseigne à toutes ce qui est la première condition de la vie morale et le principe de toute éducation sociale, l'esprit de sacrifice pour le bien commun.

« Défendre contre ses détracteurs avoués ou contre ses ennemis inconscients la liberté humaine...

« Combattre à la fois et par les mêmes armes, la misère physique et la misère morale... s'efforcer de mettre dans toute vie humaine plus d'humaine dignité ; dissiper les préjugés des classes, rapprocher les hommes, rétablir dans l'atelier et dans la nation la paix sociale pour la sécurité et pour la grandeur de la France... »

— A merveille ! Mais, par malheur, il est impossible d'établir, sur la base étroite que vous avez choisie, de si belles vertus et de si grandes choses que V amour de la patrie poussé jusqu'à l'héroïsme, V esprit de sacrifice, etc., etc. Les faits observés scrupuleusement, les faits sociaux comme les autres, sinon plus encore, ne suffisent point à donner la science; présentés sans leurs justes rapports avec les principes absolus de la morale et de la conscience, ils égarent plutôt qu'ils n'instruisent. N'a-t-on pas dit et avec quelque raison que la société, la nature et l'histoire sont des écoles d'immoralité? L'observation et l'expérience des faits sociaux déprave beaucoup d'hommes ; non, l'expérience de la vie et des faits économiques n'est pas salutaire à tous ; et si elle en améliore plusieurs, c'est qu'ils s'éclairent d'abord et toujours des lumières de leur conscience et de leur religion, de cette méthode déclarée antiscientifique un peu trop à la légère. C'est cette méthode morale et religieuse

qui leur permet de courber toujours de quelque manière l'utile devant l'honnête, le fait devant le droit, l'intérêt devant le devoir.

Ceux-là mêmes qui se flattent de n'employer que la méthode d'observation, recourent à cette lumière divine, allumée au cœur de chacun de nous; et de même que les positivistes font de la métaphysique sans le savoir, de même certains de nos économistes font de Vapriofisme et de la morale sans le savoir.

Heureuse et honorable inconséquence !

Dans toute entreprise de relèvement social il faut donc décidément faire appel non seulement à l'observation des faits, mais encore à tout ce que la conscience conserve de plus honnête et aux motifs les plus sacrés que la religion nous fournit : « C'est, en efl'et, d'une abondante effusion de charité, dit Léon XIII, qu'il faut principalement attendre le salut ; nous parlons de la charité chrétienne, qui résume tout l'Evangile et qui. toujours prête à se dévouer au soulagement du prochain, est un antidote très assuré contre l'arrogance du siècle et l'amour immodéré de soi-même : vertu dont l'apôtre saint Paul a décrit les offices et les traits divins dans ces paroles : La charité est patiente; elle est bénigne; elle ne cherche pas son propre intérêt; elle souffre tout; elle supporte tout, Kncycl. 70.

Donc pas de positivisme économique et social, ni de neutralité religieuse. Plaçons-nous en del. « de toute coterie politique », mais jamais en de) de toute préoccupation confessionnelle 1 . A part

(1) Comment concilier, en effet, ces paroles avec des passages de l'Encyclique tels que ceux-ci : « A moins de faire appel à la religion et à L'Eglise, il est impossible de lui trouver jamais

cela, l'appel du Comité à la jeunesse catholique mérite d'être entendu et il honore ceux qui l'ont adressé.

Louons encore le Comité de reconnaître que la jeunesse doit étudier la question sociale afin d'en juger par elle-même. Il fut un temps où les économistes de profession s'érigeaient en docteurs irréfragables; mais aujourd'hui* ils paraissent disposés à laisser discuter leurs dogmes et leur infaillibilité.

Nous désirons aussi qu'ils se montrent plus justes envers les doctrines sociales désignées dans leur première conférence sous le nom de « socialisme d'église et de sacristie ». Il n'y a pas, à proprement parler, et il n'y aura jamais de socialisme chrétien.

26 janv. 1895.

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