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Vulgariser la science économique

Les syndicats agricoles, industriels, financiers. — On a vulgarisé bien des choses au courant de ce siècle ; mais ce qui devait l'être le plus, l'a peutêtre été le moins.

Physique, chimie, astronomie, géographie de Mars et de la Lune, histoire problématique des hommes de

(à la question qui s'agite) une solution efficace (19)... — Ce que nous affirmons sans hésitation, c'est l'inanité de leur action (des gouvernants, des maîtres et des riches, des ouvriers eux-mêmes) en dehors de celle de l'Eglise (20)... — Si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme (32)... — Que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes... (G9) »?

l'âge de pierre et des Egyptiens des premières dynasties, notions encyclopédiques sur toutes sortes de sujets : de quoi n'a-t-on pas inondé les bibliothèques populaires et saturé les cerveaux des jeunes généra, tions, appelées en masse à porter le fusil, à tenir la charrue ou à manier l'outil ? Romans que tout cela ! Préférables aux autres, si ce n'est quand ils sapent les fondements de la foi, ils amusent la curiosité et ne nourrissent point l'esprit.

Sans vouloir les déprécier outre mesure — car nous blâmons l'excès plutôt que l'usage — combien il eût été préférable d'instruire les jeunes Français, si éveillés, si bien ouverts à toute vérité, de leurs devoirs immédiats et des moyens les plus pratiques de faire honneur à leurs familles, de les soutenir de leurs bras et de bien remplir leur place dans la société !

Aussi, qu'est-il arrivé? Les professions les plus utiles, les plus honorables, les plus indépendantes, celles qui s'accordent le mieux, par exemple, avec la vie champêtre, si variée, si favorable à la santé, si pleine de la poésie de la nature et des charmes du foyer," ont été méprisées, abandonnées pour des professions asservissantes ou même parasites, dans lesquelles s'étiolent les classes urbaines.

Certainement, cette concentration excessive dans les villes, le dépeuplement croissant des campagnes, avec la diminution effrayante de la natalité, ont pour cause partielle, peut-être même décisive, l'ignorance où l'on a vécu de la science sociale. Il faudrait que tout homme comprît mieux les conditions de bien-être et de véritable prospérité que la Providence met à sa disposition immédiate. On serait plus content de son

sort, si l'on savait le rendre heureux ou tout au moins plus supportable.

Si la vaillante population des campagnes tirait mieux parti des moyens de culture que les progrès de la science lui ont offerts ; si elle savait se procurer, à des prix plus avantageux, tout ce qu'elle consomme et si, d'autre part, elle s'entendait mieux à varier ses produits et à les écouler ; si surtout, en votant avec discernement, elle se donnait pour mandataires de véritables protecteurs, qui allégeraient ses charges, réprimeraient les vols de deniers publics et réaliseraient de sages économies, elle verrait de beaux jours encore. Ce seraient peut-être les plus beaux de son histoire. Sans vouloir dénigrer l'industrie et le commerce, l'agriculture deviendrait, surtout si elle se combinait de quelque manière avec eux, la, plus enviée des professions, comme elle est la plus enviable. N'était-ce pas celle du premier couple humain au paradis terrestre?

Les syndicats agricoles sont entrés dans cette voie ; ils ne datent que d'hier et l'on voit déjà de quels moyens de prospérité ils peuvent disposer.

Mais le succès de ces syndicats et des autres sociétés agricoles qui s'y rattachent, suppose toujours et parallèlement l'instruction sociale et économique des classes qui en profitent. Il faut que celles-ci se rendent compte de mieux en mieux de la valeur de leurs procédés de culture, du juste prix des choses qu'elles produisent et de celles qu'elles consomment, du véritable rôle du commerce à l'intérieur et à l'extérieur, des abus de la spéculation, de l'équilibre des dépenses publiques, de l'influence fâcheuse des mauvaises lois, de l'indignité de certains députés qui ont capté leur

confiance, du gaspillage financier auxquels ils se sont livrés et que les producteurs les plus modestes et les plus utiles finissent toujours par payer.

Ces vérités économiques et sociales, vérités de principes et vérités de faits, devraient se répandre dans nos campagnes. 11 se développerait ainsi, à côté du bon sens populaire, un sens économique dont nous manquons et qui rendrait l'opinion rebelle aux plus graves erreurs d'une fausse économie politique.

Il faudrait développer également, parmi les travailleurs des villes, ce même sens économique, fait de bon sens, d'observation soutenue et surtout d'esprit de justice. Eux aussi doivent avoir les yeux toujours ouverts sur leurs véritables intérêts. S'ils les entendent bien, ils ne seront jamais tentés de les poursuivre en foulant aux pieds ceux d'autrui. S'il y a des grèves qui s'expliquent et qui se justifient même tout à fait, il y en a aussi d'injustes, ruineuses pour tous, odieuses au point de vue patriotique ; car elles font émigrer le travail et la richesse, laissant après elles des chômages forcés et la détresse : l'ouvrier éclairé se gardera bien d'y coopérer. Il y a aussi des exploitations du travail par le capital qui se couvrent en vain du prétexte de la loi de l'offre et de la demande. Cette cupidité de certains patrons et ces passions aveugles de certains ouvriers, doivent être discernées et flétries également par l'opinion publique, plus attentive et mieux éclairée.

Le monde industriel lui aussi est appelé, comme le monde agricole, à sortir de l'individualisme, disons même de l'anarchie, en organisant des syndicats ou autres sociétés analogues. C'est en associant tous les intérêts honnêtes, que les nouvelles corporations sont

appelées à faire ou à corriger et à compléter l'éducation économique de leurs membres. Car l'erreur et l'ignorance économiques sont des causes d'impuissance et de ruine .

Les mêmes considérations s'appliquent au monde commercial. C'est une des grandes sphères de l'activité économique. Nous avons ici en vue d'abord le commerce proprement dit, qui rend des services indispensables et de premier ordre, surtout dans une société aussi compliquée que la nôtre, où la division du travail et des industrie* atteint ses extrêmes limites.

Le commerce, en effet, est l'agent de tous les échanges utiles dont doivent bénéficier également tous les contractants.

Quant au commerce de l'argent, exercé par les banquiers, les coulissiers, les spéculateurs, il a été tellement envahi et corrompu par des pratiques malhonnêtes, que se permettent même des catholiques, avec la meilleure foi du monde, qu'on serait tenté de le maudire. Vœ divitibus! Malheur à ces enrichis des épargnes du peuple ! Grâce à des lois injustes ou insuffisantes, souvent avec la connivence de gouvernants, de magistrats et de journalistes qu'ils ont achetés, ils ont organisé le pillage de la fortune de la France ; ils ont accumulé la richesse dans leurs mains et donné aux foules qu'ils ont dépouillées le spectacle d'un luxe insolent et corrupteur.

Et cependant, même ce monde commercial supérieur, qui est nécessaire lui aussi dans l'ordre économique, pourrait être organisé. Il le serait par des syndicats honnêtes, catholiques. Ses bienfaits seraient alors aussi grands que son influence, il contribuerait

puissamment à l'union des classes et à la prospérité publique. Le jour où quelques banquiers d'une honnêteté incontestée, d'un passé sans tache, d'une intelligence des affaires hors ligne consentiraient à combiner leurs efforts et à entreprendre une campagne financière, la confiance irait à eux et, avec elle, la fortune et la direction des affaires. On la bien vu à l'origine de Y Union Générale. Si les chefs de cette ligue avaient été dignes de la confiance de leurs clients, s'ils avaient été également honnêtes et capables, leur succès eût été moins bruyant, mais soutenu; ils étaient invincibles.

Il est vrai qu'on fut injuste et cruel à leur égard. Mais toutes les fois que les catholiques se serviront des moyens malhonnêtes ou équivoques de leurs ennemis, ils seront vaincus; et c'est justice. Les ennemis de l'Eglise et de la France nous vaincront toujours par nos vices, quand nous ne les vaincrons pas par nos vertus.

Ce qu'on demanderait avant tout à un syndicat de banquiers catholiques, ce serait une honnêteté non pas relative à la conscience de chacun, si facilement erronée, mais absolue ; c'est-à-dire que tous les genres d'opérations commerciales de la Société seraient déclarés honnêtes par un comité de jurisconsultes et de moralistes sévères. Dans les cas douteux, on devrait avoir recours à ce conseil. La probité, en effet, doit être d'autant plus exacte que le commerce s'étend davantage. Les opérations de la Société se feraient donc à ciel ouvert, pour ainsi dire; et cette honnêteté même serait la cause d'un succès rapide et inouï. Les manieurs d'or devraient être les plus désintéressés des hommes : ils devraient avoir une seule ambition,

celle de mettre la richesse au service du travail, des entreprises sérieuses, et surtout au service de l'Eglise et de ses œuvres.

Et qui sait si, dans un jour prochain, la Providence ne permettra pas la création d'un tiers ordre financier qui mettrait en déroute la julverie commerciale. D'autre part, grâce aux corporations agricoles et industrielles, grâce à la vulgarisation de la science économique et sociale, la Chambre des députés serait renouvelée : elle représenterait vraiment la nation tout entière, et nous en finirions avec la maçonnerie administrative. La France serait débarrassée ainsi des parasites qui l'appauvrissent et des poisons qui la corrompent...

Rêves que tout cela, me direz-vous peut-être !... — Idéal et vérité, répondrai-je. A condition toutefois que vous compreniez bien qu'il ne faut jamais séparer la vulgarisation de la science sociale et économique, de la vulgarisation de la morale chrétienne. C'est pourquoi défiez-vous des athées, des contempteurs de la morale chrétienne, des partisans de la morale neutre, qu'ils soient socialistes ou économistes de l'école classique, peu importe. La science économique qui ne s'inspire pas positivement de la morale chrétienne, mène au socialisme, quoi qu'elle dise : celui-ci est son fruit naturel et son châtiment.

Mais écoutez l'Eglise de Jésus-Christ qui nous a délivrés de toutes les erreurs pernicieuses, des erreurs économiques comme des autres.

Car les erreurs économiques retentissent dans la morale sociale, elles outragent la morale chrétienne. A ce titre le pape a le devoir d'intervenir et nous avons le droit de le consulter et d'en être éclairé.

Aussi Léon XIII disait-il dans son Encyelique : « Ce sujet (de la condition des ouvriers), Nous l'avons, suivant l'occasion, effleuré plusieurs fois ; mais la conscience de notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans ces Lettres plus explicitement et avec plus d'ampleur, afin de mettre en évidence les principes d'une solution conforme à la justice et à l'équité. » (Encycl. 2).

Cette même parole justifie et encourage les prêtres zélés et les catholiques militants qui se consacrent aux œuvres sociales. Leur esprit d'initiative et leur courage, si dignes d'éloges, ne les affranchissent pas, sans doute, de la prudence. Même l'héroïsme sur un champ de bataille ne dispense pas tout à fait de cette vertu. Mais s'il fallait choisir, entre l'imprudence et la lâcheté, qui ne voit qu'il vaudrait mieux encore se résigner quelquefois à la première ? Ce que Léon XIII réprouve particulièrement, c'est l'abstention, ce sont les vains retards : « Que chacun, dit-il, se mette à la part qui lui incombe, et cela sans délai, de peur qu'en différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grave... » (Encycl. 69).

C'est donc se conformer au plan de campagne et aux intentions de Léon XIII que de vulgariser la science économique et sociale, en ne la séparant jamais de la morale chrétienne et en particulier de la charité, qui est bien autre chose encore que l'aumône, puisqu'elle est la fraternité universelle des hommes en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

France libre quotid., 23 fév. 1895.

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