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Question sociale. Nos principes

Pour peu que nos lecteurs aient suivi la France Libre depuis sa récente apparition, ils ne sauraient douter un instant de nos intentions et de nos principes en matière sociale. Il sera bon cependant de les rappeler et de les préciser au début de ces études.

A nos yeux, la question sociale est avant tout, et comme d'autres l'ont fort bien dit, une question morale. Nous pensons, avec Léon XIII, qu'on ne pourra la résoudre qu'en faisant un pressant appel à la justice et à la charité.

Et ici, par charité, nous n'entendons pas seulement Y aumône, cette ressource suprême de la charité, mais sa forme sociale la moins parfaite ; elle a été trop discréditée de nos jours, par l'orgueil des uns comme par la pratique mesquine et l'ostentation des autres : nous entendons surtout la fraternité chrétienne, qui commande de faire l'aumône aux plus pauvres, mais qui impose la bienveillance pour tous, avec la justice entière et la plus parfaite équité.

Certes, ces vertus maîtresses ne sont pas nouvelles : tous les peuples chrétiens, la France plus que les autres peut-être, en ont vécu jusqu'ici. Si quelque ordre public a pu subsister dans le passé, si la paix sociale a régné plus d'une fois entre les classes, c'est grâce à la justice et à la charité.

Mais le monde a marché vite depuis un siècle : tout s'est transformé, comme par enchantement, dans

le travail, l'industrie, le commerce, les sciences, les mœurs, etc.

Or, il s'agit d'appliquer à ce monde nouveau, si différent de l'ancien, dont il est né pourtant, il s'agit d'appliquer, dis-je, les éternels principes de la morale. Ils ont porté, jusqu'ici, la civilisation grandissante, et ils peuvent, seuls encore, assurer sa conservation et son progrès.

Que de problèmes sociaux, inconnus de nos ancêtres ont été posés sous les yeux des deux ou trois dernières générations ! Ou plutôt que de problèmes, vieux comme le monde, se sont posés d'une manière nouvelle, sous des formes singulières et imprévues ! Aussi, ont-ils reçu trop souvent des solutions hâtives, improvisées, parfois iniques, presque toujours peu conformes à l'esprit de justice et de charité. La morale a reculé pendant que la science avançait, et ses échecs persévérants menacent de nous faire perdre d'un seul coup tous les avantages matériels que l'on se flattait d'avoir définitivement acquis.

Pour rappeler quelques faits et en ne parlant que de la France, plus de quatre cent mille hommes, attachés à l'exploitation des chemins de fer, et représentant plus de deux millions d'âmes, ont dû être recrutés en moins d'un demi-siècle, dans toutes les autres professions, pour créer cette industrie nouvelle et merveilleuse de transport. Elle en a supplanté ou éclipsé un bon nombre d'autres qui, jusque-là, avaient suffi à nos besoins.

Cette création renouvelait à elle seule toutes les relations sociales ; elle supposoait, en outre, l'apparition de puissantes sociétés financières. En même temps se formaient, en divers lieux, des centres indus-

triels qui exerçaient une sorte d'attraction sur les populations environnantes et même jusqu'aux extrémités du pays ; des cités entières se créaient auprès de quelques puits de mine ; la moitié de la population des campagnes affluait dans les villes et changeait de profession ; le sol cultivable perdait de son prix ou le maintenait difficilement, au lieu que les terrains à bâtir voisins des grandes agglomérations doublaient ou centuplaient même de valeur. C'est ainsi que la propriété bâtie qu'on pouvait évaluer à trente ou quarante milliards, il y a cinquante ans, en atteint aujourd'hui une centaine. Toutes les grandes industries, le haut commerce prenaient un merveilleux essor ; ils exerçaient sur les fortunes la même attraction que sur les individus et déplaçaient tous les centres d'équilibre. La haute banque en particulier, avec l'accroissement inouï de la richesse mobilière, acquérait une importance souveraine ; mal surveillée par les lois, elle mettait la main, comme une sorte de féodalité conquérante, sur la richesse publique, sur les meilleurs fruits du travail de tous. Elle ne se contentait pas de la dîme, mais elle dépouillait en masse ces vassaux d'un nouveau genre, les travailleurs de tout ordre, et les réduisait même au pire des servages. Bref, toute la société était renouvelée de fond en comble, et, parce que la justice et la charité ne présidaient point assez à ces changements immenses, elle en était profondément troublée.

N'en déplaise à ceux qui ne veulent voir, dans cette évolution prodigieuse de la société contemporaine, que l'effet des lois purement naturelles et, dans la phase que nous traversons, qu'une nécessité historique, cet état social est plus immoral qu'il est nécessaire ; il

est l'effet de nos lois et de la liberté non moins que de la nature des choses. Il vaut donc mieux s'appliquer à le réformer que de se résigner à le subir. Il y a, dans cet ensemble de conditions sociales où nous vivons, dans ce régime qui à la fois nous permet de vivre et menace de nous étouffer, un mélange de faits inéluctables et d'iniquités criantes, de conséquences inévitables et de conventions purement humaines, qu'il faut absolument démêler, si nous voulons guérir.

Reconnaissons d'abord que Tétat social présent est injuste à beaucoup d'égards, abominable même. Il faut fermer les yeux ou perdre le sens moral pour ne point le voir. Ne craignons pas de le dire en face des conservateurs imprévoyants ou timides du régime actuel, en face surtout d'un socialisme audacieux et athée, qui se prévaudra de toutes nos réticences, de toutes les justifications pharisaïques ou illusoires qu'on essaiera vainement de lui opposer, plutôt que de nos critiques. Si nous nous accordons avec lui pour condamner ce qui est injuste, nous le vaincrons sûrement en lui ravissant toutes ses armes.

Mais, malheur à nous, si la religion si sainte et si humaine que nous devons défendre, et qui seule pourra nous sauver, pouvait être regardée par le peuple comme la complice des iniquités présentes, comme le soutien d'un régime social fondé si souvent sur le vol, l'usure, l'hypocrisie, le mensonge, le plus monstrueux égoïsme ! Non, non, la religion ne couvre pas ces richesses mal acquises, ces voluptés scandaleuses ; elle ne sanctionne pas et ne sanctionnera jamais telles et telles lois qui dépouillent l'orphelin, rompent les liens de la famille, privent le père de ses droits les plus augustes, abandonnent les classes pauvres à la merci

de maîtres anonymes et sans conscience. La religion, au contraire, proteste contre toutes ces iniquités ; il ne tient pas à elle que notre code et notre droit administratif ne soient expurgés de ces prescriptions et autres mesures odieuses que réprouve l'esprit de l'Evangile. Elles y ont été ' introduites par l'esprit révolutionnaire ou libre penseur, l'esprit judaïque et maçonnique.

C'est un fait incontestable que nos lois sont moins chrétiennes encore que nos mœurs, alors cependant qu'elles devraient l'être davantage. Aussi, au lieu de nous rendre meilleurs, elles tendent plutôt à nous rendre pires. C'est donc à réformer les lois dans ce qu'elles ont d'injuste et par conséquent de contraire à l'Evangile qu'il faut d'abord s'appliquer.

Ensuite, il ne suffit pas que nos lois ne soient pas injustes, il faut encore qu'elles traduisent de mieux en mieux l'esprit de justice parfaite et de fraternité incomparable qui est dans l'Evangile. Ce livre divin et populaire, on l'a dit avec raison, ne contient pas seulement une théologie et une morale : il contient encore une sociologie. Il n'en est même pas d'autre, où l'on trouve le secret du bonheur des peuples. Aux sociétés, comme aux individus, il apporte la paix, la justice et la charité, c'est-à-dire l'égalité véritable et la liberté des enfants de Dieu.

Sans doute, la sociologie que contient l'Evangile y est plus cachée que la morale : celle-ci est évidente, mais il a fallu des siècles à l'autre pour se dégager. Ne soyons pas étonnés de cette différence, car la morale est surtout individuelle ; elle dut être parfaite dès l'origine, tandis que la sociologie qui en naît se développe à travers les siècles, comme les sociétés

elles-mêmes. Au reste, l'éducation des sociétés ressemble à celle des individus : elle dure autant que leur existence.

Il ne convient donc pas ici de regarder en arrière, pour regretter un état de choses que nous devons toujours dépasser. Nos lois, quelles qu'elles soient, celles qui regardent l'impôt, la propriété, la famille, l'association, l'administration de la justice, etc., etc., doivent toujours devenir plus juste*, plus équitables, plus humaines, plus fraternelles, de même que nos mœurs doivent toujours devenir plus chrétiennes. On serait donc mal venu à condamner comme des utopies certaines réformes sociales, parce qu'on n'en trouve pas d'exemple dans le passé. Ces réformes étaient en germe dans l'esprit chrétien, fait de justice et de charité : cela suffit pour qu'à un moment donné elles deviennent opportunes, salutaires et même indispensables.

C'est ainsi que l'Encyclique *"r la condition des ouvriers, qui n'innove rien dans la doctrine traditionnelle de l'Eglise, nous a éclairés pourtant d'une manière admirable autant qu'inopinée. C'e?t comme la révélation la plus récente et la plus opportune des vérités sociales contenues dans l'Evangile. Le pape seul pouvait les mettre en évidence avec assez d'autorité ; lui seul pouvait allumer sur les confins du xix4 et du xxe siècle ce phare brillant et sauveur, qui marque sûrement notre route entre les plus redoutables écueils.

Elle date déjà de quatre ans, et c'est à peine si elle commence à être comprime d'un bon nombre de catholiques. A plus forte raison, sommes-nous loin de la mettre en pratique. Pourquoi cette indifférence?

D'où viennent ces préventions obstinées ou inconscientes ? Elle fut mal interprétée dès le premier jour par des politiques et des économistes trop attachés à l'école libérale. Celle-ci a principalement pour fondateurs et pour maîtres des incrédules, dont l'influence se fait trop sentir sur leurs disciples. Sans refuser de s'éclairer de l'Encyclique, ceux-ci ont cru pouvoir la plier au gré de leurs préjugés invétérés ou favoris ; ils l'ont même faussée, en croyant la défendre, et retardé ainsi l'adhésion éclairée et générale des catholiques. Les grands faits et les grands principes sociaux affirmés dans l'Encyclique ont été niés ou dénaturés par eux, souvent de la meilleure foi du monde, mais toujours au préjudice de la vérité et des réformes sociales les plus urgentes. De là l'impuissance et le manque d'initiative des catholiques dans l'ordre social et économique. Ainsi s'aggrave le mal social ; ainsi grandit le péril du socialisme révolutionnaire. Ah ! certes, le danger ne vient pas de ce qu'on appelle si injustement le « socialisme chrétien... le socialisme d'église et de sacristie ». Ce ne sont pas les Harmel, les de Mun, les Lemire, les Garnier, les Pottier, qui préparent l'entrée triomphale de blasphémateurs comme Jaurès, porte-parole de l'athéisme révolutionnaire : ce sont plutôt ceux qui s'attardent dans des préjugés d'école et n'entendent pas la voix du pape des ouvriers.

2 mars 1895.

141. Faits sociaux : l'usure. — Est-ce vrai que l'usure, si détestée et si pratiquée dans les temps anciens, soit encore l'un des vices de notre société, ou

bien faut-il penser que nous en avons été délivrés par les progrès de l'économie politique ?

S'il faut en croire tels banquiers et tels économistes, cette plaie du moyen âge a disparu comme la lèpre ; s'il en reste quelques vestiges, c'est à l'état sporadique ou sur les confins de la civilisation, dans des régions semi-barbares, où l'influence européenne est tenue encore en échec par celle des Kalmouks.

Pour ne citer que les plus modérés, nous dirons ni<"'ine les plus sages de nos contradicteurs, voici ce que déclarait M. Aynard : « Quand on entendait récemment un grand orateur parlementaire tonner contre l'usure qui ronge ce pays, on ne pouvait que regretter l'insuffisance de ses informations. Il confondait sans doute la finance spéciale qui s'applique aux fils de famille et aux viveurs, avec le crédit qui est offert aux travailleurs. J'aurais bien voulu qu'il me présentât l'usure commerciale, et malgré sa figure hideuse, je n'aurais pu m'empêcher de la saluer, comme une chose inconnue chez nous. »

Un économiste lyonnais reproduit et approuve ces paroles, prononcées l'année dernière à la séance du Congrès de la Société d'économie sociale, à Paris.

— Eh ! bien, voilà une des erreurs de faits les plus graves qu'on puisse imaginer. Des affirmations aussi optimistes ne peuvent se défendre qu'au moyen de misérables équivoques, mais alors elles perdent leur sens et n'ont plus de portée. Car enfin veut-on dire seulement qu'il n'y a pas aujourd'hui de (/Iiettos où -»nt campés des usuriers sordides, attendant leur proie le jour et la nuit, ou allant eux-mêmes la solliciter dan< les estaminets, sur les marchés, à la campagne, partout, faisant miroiter de beaux deniers ou

tinter des espèces sonnantes aux yeux et aux oreilles de gens naïfs toujours prêts à escompter imprudemment l'avenir ? Nous sommes d'accord : ce tableau est presque un anachronisme. Les usuriers ont changé de nom : ils habitent des hôtels et non plus des juiveries ; leur industrie a progressé merveilleusement, comme tant d'autres, et des moins honnêtes.

Et cependant, même sous sa forme particulièrement hideuse et légendaire, nous la retrouvons encore cette usure si honnie par nos pères, ce prêt immonde proposé par une avarice sordide et consenti par le vice ou la nécessité : fils de famille et viveurs imprévoyants, héritiers qui perdent patience, gens de cœur ou de qualité talonnés par les exigences de leur situation ou victimes d'une folie passagère, toutes ces proies faciles tombent sous les griffes et les becs crochus des mêmes rapaces qu'autrefois, qui ont seulement changé de repaire. On paraît d'ailleurs en convenir. Certains scandales qui éclatent çà et là, ouvrent de singulières perspectives sur ce monde vêtu de guenilles dorées, où il se rencontre bien des victimes intéressantes. Et ne fussent-elles dignes d'aucune pitié, qu'il faudrait encore réprimer ceux qui les détroussent.

Mais il n'est pas permis de ne poursuivre l'usure que dans ces pratiques relativement exceptionnelles et qui ne suffiraient pas à infester la société. Il faut la voir encore dans ces trafics abominables commis par des députés, des fonctionnaires et des magistrats, ces concussions, ces chantages, ces scandales financiers de toute sorte qui menacent d'emporter la fortune de la France avec son ancienne probité. Car les pots-devin ne sont, au fond, que des commissions usuraires.

Il en est de même de certains prix exorbitants auxquels la presse met ou impose ses services.

A quel homme de conscience, à moins que sa droiture naturelle n'ait été faussée par une certaine pratique des affaires, persuadera-t-on par exemple, qu'on peut acheter ou vendre la publicité financière d'un journal, c'est-à-dire un ou deux petits articles par jour, pour 50,000 ou même 100.000 fr. annuellement ?

Et comment le financier qui paiera ce prix usuraire pourra-t-il se dédommager, si ce n'est en pratiquant à son tour l'usure ou la fraude, avec sa clientèle, le plus souvent les deux à la fois ?

Car toutes ces formes du vol s'accompagnent facilement pour se transformer les unes dans les autres : elles ont seulement ce point de commun, qu'elles consistent toutes à s'approprier, sans compensation suffisante, le fruit du travail d'autrui.

Le mal est si répandu et si profond qu'il a désorienté plus d'une fois les consciences réputées les plus honnêtes et qu'il a été pratiqué avec une bonne foi incontestable.

On a vu des banquiers et autres entremetteurs émettre des actions ou des obligations de sociétés véreuses ou mal assises en prélevant des commissions exagérées, s'élevant au 10 ou 20 pour cent ou même davantage. Mais aucun acheteur sérieux n'aurait consenti à souscrire, s'il avait su que la société à laquelle il accordait sa confiance sacrifiait 10 ou 20 pour cent des sommes qu'elle encaissait, uniquement pour trouver des entremetteurs. Il est évident que la société ou les souscripteurs ont été volés ; mais alors comment qualifier les intermédiaires ?

On voit facilement par ces quelques exemples, si toutes les. fortunes aujourd'hui sont fondées sur la probité, et si l'usure, en particulier, n'a pas infecté un bon nombre d'entre elles.

Voici maintenant quelques opérations plus odieuses que les précédentes et où l'usure est moins dissimulée encore. Bien des malheureux pressés par la faim et les autres besoins les plus impérieux de l'existence portent successivement aux monts-de-piété les débris d'un mobilier acquis en des temps plus heureux : pendule, montre, bijoux et souvenirs de famille, habit, couverture, etc.

Qui n'a pas tenu quelquefois entre ses mains et feuilleté ce dossier lamentable de reconnaissances du mont-de-piété qui exprimait tant de détresse persistante et toujours aggravée, tant de privations accumulées, avec de maigres secours lentement épuisés ?

Ces dossiers sont l'histoire de l'agonie d'une famille, de la mort à petit feu, de la mort par l'indigence noire conspirant avec l'usure. Cent mille personnes meurent ainsi de faim et de misère chaque année, en notre belle France ; cent quatre-vingt-cinq mille, selon d'autres statistiques ! Car l'emprunteur obstiné des monts-de-piété finit presque toujours par être vaincu.

Arrive un moment où il ne peut plus délivrer ses gages ni renouveler ses reconnaissances ; c'en est fait alors des dernières épaves de son naufrage, dont il n'a touché que le tiers ou le quart de la valeur réelle. Elles sont la proie d'une bande noire pour laquelle la loi de l'offre et de la demande est la suprême règle de justice, comme elle est celle de la force. Le bien des pauvres est alors mis au pillage et, par une suprême dérision, on appelle encore monts-

de-piété les repaires de ces brigandages et de cette usure.

C'e^t la même iniquité sociale dont sont victimes tant de malheureux commerçants, obligés de liquider sans délai et à n'importe quel prix (1). Que devient ici encore cette loi de justice naturelle qui défend d'abuser de la détresse du vendeur pour acheter à vil prix? Non seulement ce droit naturel n'est pas protégé par la loi civile, mais encore il est nié, son exercice est rendu impossible. 11 arrive trop souvent que nos lois sont injustes, immorales, usuraires ; il arrive que le débiteur, le pauvre, l'imprévoyant sont traités dans nos pays chrétiens comme en pays barbares, où règne encore l'esclavage et où l'on pille les naufragés au lieu de les secourir.

Nous pourrions rappeler encore la dilapidation légale des petits héritages, les frais de justice si exagérés qu'ils équivalent à des dénis de justice doublés d'hypocrisie... Mais nous entendons nos contradicteurs nous crier que ce n'est point là de l'usure. — Si ce n'est point là de l'usure proprement dite, il est permis cependant de qualifier de cette appellation honteuse ces iniquités sociales abominables. Au sens large de ce mot, l'usure est la forme hypocrite du vol; elle consiste à dépouiller quelqu'un sous prétexte de le secourir, à abuser de la dure nécessité où il se trouve, à lui vendre cher des services déjà dus ou qui ne sont qu'apparents ou légers.

(1) On lisait, par exemple, dans la Croix du 83 m u 1896 : « Parmi les nombreuses plaintes déposées contre les huissiers, on signale celle d'un négociant. Un de ces otliciers ministériels, pour recouvrer lSn francs de frais, a adjugé au prix de 800 t'r. les 10.000 francs de marchandises qui se trouvaient dans le magasin de ce malheureux. »

A considérer ainsi les choses, toutes les injustices sociales dont nous souffrons sont marquées, pour ainsi dire, du caractère infâme de l'usure, et l'on comprend alors la vérité de cette parole de l'Encyclique :

« Une usure dévorante est venue encore ajouter au mal. Condamnée, à plusieurs reprises, par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain, d'une insatiable cupidité (5). »

Voilà un grand fait et aussi un grand mal social, affirmé par le Pape, et qu'il ne faut pas permettre de nier ; car le premier moyen d'en guérir, c'est de le reconnaître.

10 mars 1895.

142. Faits sociaux : la concentration des richesses. — L'inégalité qui existe naturellement entre les fortunes tend à s'accroître de plus en plus : elle est déjà démesurée et scandaleuse. De là de grandes souffrances pour les uns et des dangers imminents pour tous.

Voilà un fait social de premier ordre, qu'on a essayé de masquer ou de nier même ouvertement, mais que nous devons reconnaître en toute sincérité. Citons d'abord nos contradicteurs :

« Il ne nous est pas possible de croire, dit l'un d'eux, que la richesse soit allée se concentrant en un petit nombre de mains et que, selon la formule, les riches soient devenus toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Tout au contraire, les

moyennes fortunes se constituaient ; l'aisance et l'épargne se multipliaient ; et de plus en plus nombreux devenaient les ménages de travailleurs qui, probes, actifs et rangés, parvenaient à avoir quelques avances, parfois même à s'aider de quelques revenus autres que ceux du travail quotidien . »

— Sans doute, l'esprit d'économie qui distingue le travailleur français, le paysan en particulier, a lutté avec acharnement, et non sans des succès partiels, contre toutes les causes de la concentration des richesses et de l'inégalité croissante des fortunes; mais, dans cette lutte si âpre et si prolongée, les vices de nos lois et de notre régime économique l'ont emporté, en définitive, sur nos vertus domestiques. Tant il est vrai que la vertu et l'honnêteté individuelles ne suffisent pas dans l'ordre social : il faut encore qu'elles soient protégées et non pas trahies par les lois. Comme dans nos guerres contemporaines, où la science des chefs décide de la victoire plutôt que la valeur des combattants, les travailleurs ont été vaincus, malgré des prodiges d'économie, par la tactique savante des usuriers et la complicité des légistes.

A mesure que se reconstituaient sou à sou les petits patrimoines ou que les plus modestes fortunes tendaient à s'arrondir dans les mêmes proportions que la richesse publique, les lois, le fisc, une prétendue justice intervenaient, d'une façon malheureuse, à chaque décès, à chaque procès — et comment éviter tous les procès ? — ou bien la haute spéculation dévorait par milliards la petite épargne, mal protégée, livrée même par ses défenseurs naturels aux pirates de la finance. D'une manière ou de l'autre, une foule

de travailleurs persévérants et économes étaient ramenés constamment à leur point de départ, c'està-dire à rien ; et leur malheur immérité excusait trop bien, à côté d'eux, les imprévoyants et les viveurs.

Ce qui nous frappe d'admiration, c'est que la famille française ait pu résister avec tant de succès encore aux ennemis qui conjuraient sa ruine. Alors qu'en d'autres pays aussi mal partagés que la France, comme la Hongrie, un nombre incalculable de petits propriétaires ont été expropriés et rejetés dans la classe des prolétaires, chez nous, le nombre des propriétaires n'a pas décru sensiblement, malgré les méfaits incessants de notre régime économique.

Et c'est là, sans doute, une des causes de l'illusion dont se bercent les optimistes : ils se persuadent que, si le nombre des propriétaires se maintient, les fortunes ne se concentrent pas. Mais c'est là une grave erreur.

La richesse mobilière, en effet, s'est accrue énormément dans ce siècle ; or, c'est elle surtout qui donne un si grand pouvoir avec si peu de responsabilité : elle fait le riche, au sens odieux de ce mot, l'opulent, le milliardaire, le féodal financier. La propriété foncière, au contraire, a diminué de valeur et s'est vue, en outre, grevée d'hypothèques et d'impôts, qui augmentent d'autant la part déjà prépondérante de la richesse mobilière. Si donc les propriétaires qui se partagent le sol cultivable de la France, sont à peu près dans la même situation respective qu'il y a cinquante ans, on ne peut pas en conclure que l'état respectif des fortunes n'a pas changé davantage.

Hormis la terre, tous les éléments de la richesse

n'ont cessé d'aller se concentrant, avec une rapidité effrayante pour tous ceux qui voient là une des causes les plus redoutables du socialisme. A qui appartiennent, en eflet, les propriétés bâties, dans les villes populeuses, où elles ont atteint rapidement des prix exorbitants ? A qui surtout appartiennent, en masse, les titres de rente, les parts d'actionnaire, les valeurs mobiliaires de toute sorte ? — Je sais bien qu'on nous oppose que beaucoup de ces titres, si facilement négociables et qui se proportionnent si bien aux plus modestes épargnes, ont été acquis par une foule de petits propriétaires ou de petits rentiers; les caisses d'épargne sont populaires et, avec elles, les valeurs au porteur. Oui, sans doute, là encore l'esprit de travail et d'économie, si puissant dans nos classes laborieuses, n'a pas été frustré, malgré l'usure, de tous ses légitimes effets. Mais il est évident que la richesse mobilière est beaucoup plus concentrée encore que la propriété foncière, qui pourtant l'est déjà beaucoup trop, du moins dans certaines parties de la France.

Pour quelques milliers de titres dispersés en un très grand nombre de mains, il y en a des masses aux mains de quelques capitalistes, souvent même d'agioteurs qui, non contents d'en toucher le revenu normal, les emploient dans des spéculations continuelles et plus ou moins malhonnêtes.

Ce qui peut donner l'illusion d'une grande diffusion de la richesse mobilière, c'est le nombre vraiment grand de ceux qui possèdent quelques menues valeurs. Mais que sont, par exemple, dix ou vingt milliards de francs en titres au porteur dispersés entre cinq millions de propriétaires — ce qui fait une moyenne de deux à quatre mille francs par porteur — en

comparaison des cinquante ou cent milliards concentrés dans les mains des grands capitalistes.

Nous sommes réduits très souvent à des conjectures, car la statistique, qui est déjà si imparfaite et si équivoque sur la grande et sur la petite propriété, se tait ou use de singulières réticenses quand il s'agit des grosses et des petites fortunes. Mais, bien qu'il soit impossible d'arriver à des déterminations précises, on peut se faire une idée assez approximative et certaine de la répartition générale des richesses. Nous faisons moins appel ici aux économistes en chambre ou à ceux qui tiennent bureau de statistique qu'aux hommes pratiques et réfléchis qui, par profession, fréquentent indistinctement et connaissent à fond toutes les classes de la société ; à ceux qui pourraient dresser le budget de familles placées à tous les degrés de l'échelle sociale.

Ils savent très bien que la richesse mobilière est bien plus concentrée encore que la propriété foncière : sa mobilité même, la facilité de la dérober et de la transmettre, sans parler d'autres causes, expliquent cette plus grande concentration. Or, la petite propriété foncière, celle qui ne dépasse pas les limites d'un champ suffisant pour faire vivre une famille, ne paraît pas comprendre plus du quart ou du tiers — et c'est beaucoup dire — du sol français, alors cependant que les petits propriétaires, avec ceux qui sont moins fortunés encore, représentent la masse de la population. Le contraste sera bien plus frappant maintenant, si nous comparons le petit nombre des plus grands propriétaires à ceux qui ne possèdent rien au soleil ; si surtout nous comparons une centaine de capitalistes, choisis parmi les plus

riches de France, aux millions de salariés qui vivent au jour le jour, portant d'ailleurs avec honneur le titre de Français et aptes également à manier les outils et le fusil, c'est-à-dire à nourrir leur patrie et à la défendre !

Nous constatons alors un état de choses qui doit révolter notre esprit de justice sociale et alarmer notre patriotisme. Un capitaliste de haut vol possède à lui seul plus de fortune que tous les habitants d'un département, voire même d'une province. Tels et tels départements peu fortunés comptent seulement quelques millionnaires ; mais ceux-ci abondent dans les grandes villes et il y en a vingt ou trente mille en France. Les simples millionnaires eux-mêmes sont bien pauvres en comparaison des plus forts. Quelquesuns de ceux-ci pourraient facilement, avec une partie de leur superflu, nourrir tous les pauvres de France et éteindre assez rapidement la dette nationale.

Bref, l'âge d'or et de misère où nous vivons ressemble par plus d'un côté à ceux que vit le monde romain, lorsqu'un Didius Julianus achetait l'empire ou lorsque les Césars et quelques patriciens opulents nourrissaient et divertissaient la plèbe romaine, ces successeurs dégénérés et indignes des anciens plébéiens. C'est la même concentration excessive de la richesse au profit d'un petit nombre d'hommes de proie, qui achètent le pouvoir ou en font trafic, corrompent les mœurs et confisquent les libertés publiques.

Si le mal est encore limité et tenu résolument en échec, c'est, nous le répétons, grâce à nos vertus domestiques, grâce surtout â l'esprit chrétien qui les inspire, qui nous a pétris et qui, malgré tout, nous

anime encore. Mais il ne tient pas au régime politique, financier, vénal et usuraire qui nous opprime, que nous ne soyons réduits au dernier degré de la décadence. Seul le christianisme nous défend encore contre les conséquences mortelles du droit païen de l'ancienne Rome et du libéralisme économique.

Voilà le grand fait social que nous devions rappeler.

Il n'est pas permis de le dissimuler, sous prétexte de donner des armes au socialisme. C'est notre aveu, au contraire qui nous permettra de vaincre celui-ci. Et puis, nous comprendrons mieux maintenant la justesse des paroles de Léon XIII et la sagesse de ses avertissements, lorsque, dans l'Encyclique sur la condition des ouvriers, il mentionne, parmi les causes de trouble social, « l'affluence de la richesse dans les mains du petit nombre à côté de l'indigence de la multitude », et aussi « le monopole du travail et des effets de commerce devenus le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ». (Encycl. 1 et 5. V. aussi 54.)

15 mars, 1895.

143. La prétendue insuffisance des richesses. — Déclarons tout d'abord que nous ne parlerons pas ici de pays malheureux, sur lesquels le paganisme ou d'autres religions fausses pèsent encore de tout leur poids, tels par exemple que l'Inde et la Chine.

Qu'on soutienne, si on le veut, que dans ces deux contrées, qui contiennent à elles seules la moitié de

la population du globe, les subsistances ne sont pas en rapport avec les besoins des habitants : nous n'avons pas à y contredire. Nous en doutons, néanmoins. On sait, en effet, que ces besoins, si compressibles par eux-mêmes, sont réduits dans ces contrées à un minimum insignifiant : quelques poignées de riz pour vivre, une paillotte pour dormir et un morceau de toile ; quinze à trente centimes par jour représentent le salaire du manœuvre indien.

Déclarons, en outre, que nous exceptons les temps de calamité publique : guerre, épidémie, inondation, récolte exceptionnellement mauvaise. La guerre surtout déchaîne des souffrances physiques et morale^ qu'il est impossible de prévoir et de conjurer.

Mais, ces réserves faites, nous soutenons qu'un pays comme la France, possède ou peut produire assez de richesses pour fournir à tous ses habitants le nécessaire et à un très grand nombre d'entre eux une aisance croissante et une richesse plus ou moins grande. Bien entendu, nous définissons le nécessaire. X aisance et la richesse, d'après tout ce que comportent de légitime nos besoins développés et affinés par la civilisation chrétienne. En sorte que, d'après nous, s'il y a encore tant de malheureux en France, cela ne tient pas à l'insuffisance radicale des biens ni à aucune autre loi naturelle, mais seulement à nos vices ou à nos lois et à la mauvaise répartition des richesses, En d'autres termes, si le peuple français voulait être réellement chrétien dans sa vie sociale et se choisissait des chefs dignes de lui. clairvoyants et probes, il ne serait pas plus mal partagé que le peuple de ZH'étf, aux meilleurs temps de son histoire, lorsqu'il n'y avait plus d'indigents, pour ainsi dire, conformément à

cette injonction de Moïse : Et omnino indigens et mendions non erit inter vos, mais où chacun vivait paisiblement à l'ombre de sa vigne et de son figuier. Notre sort l'emporterait même d'autant plus sur celui de ces vieux Hébreux, dont les descendants traîtres à leur Dieu nous oppriment, et précisément dans la mesure où nous sommes traîtres à notre tour, que nous avons sur eux l'avantage d'être chrétiens et que les progrés de la science ont mis en nos mains des agents merveilleux de production et de richesse.

Telle n'est pas cependant l'opinion de nombreux économistes, catholiques et autres, en particulier de M. Gide, protestant, professeur à la Faculté de droit de Montpellier et directeur d'une revue économique. Voici ce qu'il écrit dans ses Principes d'économie politique (4e éd.), d'ailleurs remarquables à bien des égards : « Si les richesses en ce monde étaient en quantité surabondante, il est clair que la question de la répartition ne se poserait pas : on n'aurait qu'à laisser chacun puiser à la source intarissable. Y a-t-il une question de répartition pour l'eau des sources ? — Oui, mais seulement dans les oasis du Sahara. — Là, en effet, où les richesses sont en quantité insuffisante, la question de la répartition se pose et prend un caractère d'autant plus aigu que la masse à partager est plus petite. Les naufragés du radeau de la Méduse se disputaient à coups de couteaux une croûte de pain.

« Nous ne sommes pas tout à fait sur le radeau de la Méduse, mais cependant nous sommes plus rapprochés de la seconde de nos deux hypothèses que de la première. Contrairement au préjugé courant, la masse des richesses produites est petite, insuffi-

santé même, et cela même clans les pays soi-disant

les pus riches. C'est là ce qui fend le problème de la répartition à la fois si aigu et si difficile à résoudre. »

— Avec des vérités de sens commun, il y a, dans ce passage, des exagérations et une grave erreur. D'abord la question de la répartition des richesses se pose alors même qu'elles ne sont pas insuffisantes : chacun, en effet, en voulant augmenter son superflu, peut priver un ou plusieurs autres du nécessaire. Rien de plus élastique, d'ailleurs, que le nécessaire, l'utile et le superflu. Ensuite — et c'est là le principal — il est faux que les richesses soient vraiment insuffisantes.

M. oi.le se livre, pour le prouver, à un calcul fort sérieux et suggestif, mais qui nous rappelle les calculs fantaisistes par lesquels, il n'y a pas encore longtemps, bien des conservateurs prétendaient fermer la bouche aux socialistes. Si l'on partageait, disaient- ils, toutes les fortunes, il n'y aurait pour chaque citoyen qu'un capital dérisoire, quelques centaines de francs ou moins encore : il n'y 'aurait plus de riches et nous serions tous pauvres. Mais c'était là une ineptie ou un mensonge. M. Gide, en effet, convient que la somme des richesses de la France atteint deux cents milliards. c'est-à-dire 5.260 francs par tète d'habitant, soit 21.000 francs par famille de quatre membres seulement. C'est déjà un beau chiffre. Or il est intérieur de beaucoup au chiffre réel. M. Gide, en effet, évalue la terre à 00 milliards, les maisons à 50 millards, les valeurs mobilières à 80, les meubles, les vêtements, les objets de consommation à 12, la monnaie à 8 : total : 210 milliards, dont il croit devoir retrancher

les 40 milliards de la dette publique, contractée par l'Etat ou par les communes et les départements.

Mais, de toutes ces évaluations, il n'y a guère que la première de suffisante. Il y a lieu, par exemple, d'élever les maisons ou la propriété bâtie à 80 ou même 100 milliards. Il faut considérer ensuite que les Français sont, en définitive, les créanciers des autres peuples pour 15 ou 20 milliards : les économistes les moins suspects ici conviennent de ce chiffre. On pourrait tenir compte aussi des propriétés coloniales : Algérie, Tunisie, etc. Et puis surtout il n'est pas admissible que la Dette publique de 40 milliards doive venir en déduction : c'est le contraire qui est vrai. Car cette dette est une créance hypothéquée sur toutes les richesses nationales, qui vaudraient exactement quarante milliards de plus, si la dette n'existait pas.

La dette d'un pays, pourvu qu'elle soit contractée à l'intérieur de ce pays, peut bien contribuer à augmenter et à fixer l'inégalité des fortunes, mais elle ne diminue pas, par elle-même du moins, la richesse publique. Elle la diminuerait, si l'Et at créancier devenait insolvable ; ce qui a lieu à mesure que les emprunts ou les émissions de papier-monnaie ou autre monnaie fiduciaire dépassent les justes proportions. Il arrive alors que les contribuables les moins favorisés ne peuvent plus payer l'impôt ; ce qui entraîne la ruine commune. Mais, du moment que la France serait bien administrée, elle serait garantie contre cette extrémité, comme aussi contre tous les troubles qui menacent la richesse publique et, avec elle, toutes les richesses privées.

On peut donc élever considérablement la moyenne

de fortune assignée par M. Gide. Nous serons bien modéré encore en l'estimant à huit mille francs par tête d'habitant et à quarante mille francs par famille de cinq membres. Or, il suffirait que la moitié ou même le quart de cette somme, disons plutôt de ce patrimoine, fût assuré à chaque famille française, pour que, avec le travail et de la tempérance, elle fut à l'abri du besoin et pût jouir de la joie de vivre et de multiplier. Il y aurait place encore pour une belle échelle de fortunes, nombreuses et brillantes, qui rendraient leurs possesseurs d'autant plus heureux qu'elles ne seraient pas mal acquises, faites des misères d'autrui et enviées. A moins qu'elles ne soient excessives et sans responsabilité, les grandes fortunes sont utiles et même nécessaires à la société : elles peuvent lui rendre les plus grands services ; et il est bon que les hommes capables et entreprenants puissent nourrir l'espoir de s'y élever, afin d'y mieux honorer leur nom en servant leurs concitoyens.

On conviendra que ce langage n'est pas celui d'un socialiste ou d'un révolutionnaire.

Il n'y a même pas d'autre moyen, selon nous, d'en finir avec le socialisme, qui n'est pas né précisément de l'envie, quoi qu'en aient dit certains économistes, peut-être dans un moment d'aigreur, mais qui est né plutôt de l'injustice ou de l'imprévoyance du pouvoir et du faste insolent des jouisseurs. Il s'éteindrait naturellement dans la pratique évangélique et toujours plus parfaite de la justice sociale, qui, loin de supplanter la charité, se développe parallèlement avec elle, car plus on aime, plus on est juste ; et plus on est juste, plus on aime.

Notre conclusion principale est donc bien établie :

si la France était vraiment chrétienne dans toutes ses institutions, si elle vivait sous un bon régime économique et était sagement gouvernée, elle serait assez riche pour nourrir tous ses enfants, pour les préserver tous habituellement de la misère et des privations, tout en permettant aux plus capables et aux plus méritants d'atteindre une fortune proportionnée à leurs services.

Ce résultat est si peu chimérique qu'il est le but même que doit poursuivre tout bon gouvernement : « Les gouvernants, dit Léon XIII, doivent faire en sorte, que de l'organisation même et du gouvernement de la société, découle spontanément et sans efforts la prospérité tant publique que privée. » (Encycl. 37.)

Pour la France, en particulier, ce résultat est relativement facile à obtenir ; car il n'est pas de richesse que nous ne puissions largement produire ou acquérir par des échanges avantageux. Déjà même, à l'heure actuelle, s'il y a tant de malheureux parmi nous, ce n'est pas que nous manquions de pain ou des autres objets nécessaires à la vie : c'est qu'il y a trop d'injustice et d'égoïsme dans les esprits et dans les cœurs ; c'est que nous sommes trahis par de mauvaises lois et des gouvernements corrupteurs : « La violence* des révolutions politiques, dit encore Léon XIII, a divisé le corps social en deux classes et a creusé entre elles un immense abîme. D'une part la toute-puissance dans l'opulence : une faction qui, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources ; faction d'ailleurs qui tient en sa main plus d'un ressort de l'administration publique. De l'autre, la faiblesse

dans l'indigence : une multitude, l'âme ulcérée, toujours prête au désordre (54). »

Mais, de grâce, que personne ici n'ose accuser la Providence ! Dieu a donné à l'homme assez d'intelligence et d'énergie, et à la nature assez de fécondité pour que nous puissions tous, sans exception, après avoir fourni notre juste part de labeur, nous asseoir contents au banquet de la vie et réparer nos forces dans un repas honorable .

Non, nos sociétés vraiment chrétiennes ne doivent être comparées sous aucun rapport à ce radeau de la Méduse, où les instincts égoïstes, déchaînés par une effroyable misère, luttent cruellement, sans pitié ni résignation. Ce radeau est seulement l'image des sociétés naufragées, telles que les font les théories darwiniennes et libérales de la lutte pour l'existence et les autres erreurs sociales réprouvées par l'Eglise. Mais les sociétés vraiment chrétiennes sont plutôt comparables à ces puissants navires qui, sans sacrifier aucun de leurs passagers, traversent la nuit et la tempête et cinglent droit vers le port.

23 mars 1895.

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