La Morale et les Economistes. — Si
la question sociale est, avant tout, une question morale, comme on le rappelait dans un premier article, et si, d'autre part, la question économique n'est que l'un de ses côtés, il faut bien que l'économie politique se rattache étroitement à la morale. Ainsi l'exige Y unité de la question sociale. Niée un instant
par Gambetta, elle paraît maintenant reconnue de tous.
Il n'est donc pas permis à l'économiste d'ignorer les conclusions du moraliste : ils doivent tomber d'accord sur des points communs, qui intéressent également la morale et l'économie politique.
Seulement, il y a une différence à observer entre ces deux sciences : c'est que la seconde dépend de la première, dont elle reçoit certains principes, qui font d'elle une science humaine et sociale, tandis que la première ne demande à la seconde que des services ou des informations.
Aussi l'économie politique est-elle moins nécessaire à la morale, que celle-ci n'est nécessaire à celle-là : on peut être moraliste sans être un économiste ; mais l'inverse n'est pas également soutenable.
Il est clair, en effet, quoi qu'en dise M. de Molinari, qu'on peut traiter de la science des mœurs, de la perfection morale et individuelle de l'homme, sans se préoccuper de la richesse et des moyens de l'obtenir. Mais il est clair également qu'on ne peut traiter de la richesse, de sa production, de sa répartition et de sa consommation, sans s'inquiéter des bonnes mœurs, sans avoir égard aux régies de la justice et de l'équité.
C'est pourtant ce que prétendent certains économistes libéraux, qui regardent leur science comme purement naturelle, telle que la physique ou l'astronomie.M. Yves Guyot se serait même laissé emporter jusqu'à dire non seulement que l'économie politique est indépendante de la morale, mais encore qu'elle a le droit d'être * immorale ». Et M. de Molinari, une autre autorité économique, paraît subordonner posi-
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tivement la morale à l'économie politique : « La connaissance des règles de conduite que l'individu doit observer pour atteindre aux fins de Véconm politique, écrit-il dans son Précis... est l'objet de la Morale. »
Ainsi l'économie politique assignerait à la morale sa fin, qui, dès lors, ne pourrait être que la richesse, individuelle ou sociale. Encore un peu plus de logique, et l'on substituerait à la vieille devise: Fais ce que dois, advienne que pourra, celle-ci: Enrichis-toi, advienne que pourra, qui conviendrait parfaitement à nos politiciens fin de siècle. On voit comment une certaine morale envahissante cherche à s'abriter derrière une certaine économie politique non moins osée.
Ici, nous reconnaissons la vieille tactique de l'erreur et sa marche insidieuse. L'économie politique ne réclame d'abord que l'indépendance ; ensuite elle contredit, elle attaque la morale, sa maîtresse ; enfin, elle prétend lui définir son rôle et se l'asservir. Nos économistes catholiques libéraux n'en sont qu'à la première phase de cette évolution; mais les incrédules et les positivistes conséquents en sont déjà à la deuxième ou à la troisième.
Contre les uns et les autres, il faut maintenir les vrais rapports de la morale et de l'économie politique. La subordination de la seconde à la première est la même que celle de leurs objets respectifs, c'est-à-dire de X utile à X honnête, de la richesse à la conscience, du plaisir et de l'intérêt au devoir.
Veut- on une preuve ou une explication moins sommaire de cette subordination ? — Nos libéraux définissent eux-mêmes l'économie politique comme
la science de la production, de la répartition et de la consommation de la richesse. Or, ces trois catégories d'actes, qui composent tout le mouvement économique, appartiennent essentiellement à l'ordre moral ; ils relèvent immédiatement de la morale.
Et d'abord la production de la richesse résulte du travail de l'homme, c'est-à-dire d'un ensemble d'actes humains, réfléchis, délibérés, poursuivis intentionnellement, avec raison et avec effort. Or, rien ne tombe plus directement sous les lois de la morale que ces actes souverains, qui sont de l'homme en tant qu'homme : par eux, il se distingue de la nature et la domine, il affirme sa personnalité et sa liberté, il mérite de posséder le fruit de ses labeurs.
C'est pourquoi il n'est jamais permis de confondre le travail de la machine ou de l'animal avec le travail humain, fût- il d'ailleurs le plus matériel, comme de fouir la terre, tourner la meule ou porter des fardeaux. Notre travail, en effet, est à notre image. De même que nous sommes faits de corps et d'âme, il est fait de force mécanique ou sensible et de force morale ; et de même qu'il n'est pas permis de séparer le corps de l'âme, ni de le traiter sans respect pour elle, de même c'est attenter à la dignité de l'homme et à son droit le plus strict que de mesurer mécaniquement son travail sans tenir compte de l'élément moral qui l'anime.
C'est le crime qu'on a commis cependant. Mais précisément ceux qui essayaient de le justifier refusaient de subordonner l'économie politique à la morale et la déclaraient indépendante. Honteuse et fausse indépendance, qui fait passer l'économie politique de
la noble obéissance aux lois morales dans la servitude abjecte du positivisme!
En second lieu, la répartition des richesses ne tombe pas moins que la production sous la loi morale. Cette répartition, en effet, ne peut être laissée au hasard, à la force, à une « loi naturelle » telle que celle de l'offre et de la demande ; mais elle doit être réglée par la justice, par l'équité et, à leur défaut, par la charité. Comment traiter, par exemple, de la propriété, de l'hérédité, du salaire, du prêt à intérêt, de l'impôt, de l'assistance publique; etc., sans se régler toujours sur la justice, qui elle-même trouve son appui comme son couronnement dans l'amour de Dieu et du prochain?
Enfin la consommation des richesses est un phénomène économique soumis essentiellement comme les précédents aux lois morales, en particulier aux règles de la tempérance.
D'ailleurs, toutes les vertus, sans exception, produisent, de leur nature, les meilleurs effets économiques : la société est enrichie par le travail, l'épargne et la probité de tous, comme aussi par la générosité et la magnificence des plus riches, un luxe sain et raisonnable; au contraire, les vices, malgré certaines apparences, sont la ruine de tous, la prodigalité aussi bien que l'avarice, l'intempérance, la paresse, le jeu, le mensonge et la fraude.
Tous les phénomènes sociaux, pour peu qu'ils soient complets, nous apparaissent ainsi avec leur double caractère d'utilité et de moralité; et ils sont vraiment utiles dans la mesure seulement où ils sont honnêtes : toujours l'économie politique est subordonnée à la morale.
Si des catholiques peuvent en douter encore, qu'ils relisent l'Encyclique sur la condition des ouvriers, pour juger de son ensemble et mesurer sa portée. Evidemment, le Pape y enseigne certains principes décisifs de l'économie politique, méconnus par le libéralisme ou l'incrédulité. Mais de quel droit intervient-il, si ce n'est comme moraliste et comme- théologien suprême de l'Eglise? Elèverait-il ainsi la voix pour défendre une science naturelle ou des vérités purement scientifiques? Si le Pape a parlé avec cet accent et cette autorité, c'est que toute la morale chrétienne est enjeu avec tous les principes de l'économie politique.
Si l'on persiste à nier que cette science relève de la morale, il faut dire que le Pape, avec l'Eglise enseignante tout entière, n'a ici aucune compétence ; car toute sa compétence économique vient de son autorité en morale. Cependant Léon XIII, en abordant ces matières affirme solennellement qu'il accomplit un devoir de sa charge apostolique et, par conséquent, qu'il exerce un droit strict : « Ce sujet, dit-il, Nous l'avons, suivant l'occasion, effleuré plusieurs fois; mais la conscience de Notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans ces Lettres plus explicitement et avec plus d'ampleur, afin de mettre en évidence les principes d'une solution conforme à la justice et à l'équité » (Encycl. 2).
Il faudrait dire aussi que les philosophes et les théologiens, comme tels, n'ont pas plus d'autorité en ces matières qu'en astronomie ou en chimie : leur sentiment unanime ne suffirait pas à contrebalancer l'autorité d'un Maurice Block, d'un Paul Leroy-Beaulieu ou d'un Claudio Jannet.
Ces prétentions énormes seront désavouées par tous les catholiques ; mais elles sont très logiques. Elles expliquent fort bien que certains économistes catholiques paraissent si peu embarrassés d'entrer en contradiction avec nos plus grands théologiens et avec le Souverain Pontife lui-même. Aspireraient-ils à l'honneur d'être les Galilée de l'économie politique }.
Et nouvelle contradiction ! Les mêmes économistes qui tiennent leur science comme indépendante de la morale, déclarent, par exemple, qu'elle est une «branche delà philosophie ». C'est lui faire beaucoup d'honneur. Mais de quelle partie de la philosophie l'économie politique dépendra-t-elle si ce n'est de la morale?
On nous dit encore, avec M. Block, Berlinois de naissance, juif de race, naturalisé Français et membre de l'Institut : « Ce n'est pas le savoir, mais le vouloir qui est du domaine de la morale. La science se borne à contempler la vérité, l'art agit... Les sciences ne sont. ni morales ^ ni immorales, car elles n'agissent pas, elles constatent, elles expliquent. » — Mais pourquoi souscrire ainsi à des formules si mal empruntées, si fausses et si équivoques? Faut-il donc rappeler que la morale peut être entendue de deux manières : comme science et comme vertu% Comme science, la morale est une pure connaissance : elle a pour objet le vrai moral, l'ordre à suivre dans les intentions et les actions. Comme vertu ou comme pratique générale, elle n'est autre chose que la bonne conduite, les mœurs honnêtes ou chrétiennes, selon qu'il s'agit de la morale naturelle ou de la morale de l'Evangile. Or, il est bien évident que les sciences ne sont ni morales ni immorales en ce sens qu'elles ne
sont ni vices ni vertus — quoique Socrate et Platon aient soutenu le contraire. Mais il est non moins évident qu'il y a des sciences morales, c'est-à-dire qui ont les mœurs et les actes humains pour objet plus ou moins direct : ainsi le droit, la politique, et, selon nous, l'économie politique. Il y a des sciences, au contraire, qui ne relèvent pas directement de la morale, de laquelle elles ne reçoivent aucun principe ; ainsi les sciences naturelles et les mathématiques. Mais toutes les sciences en tant que pratiques et en tant qu'arts, sont subordonnées à la morale pratique ; elle est l'art des arts; toute science doit être, en définitive, au service de la vertu.
Concluons donc que l'économie politique tient de la morale comme de son plus haut principe, et tend à la morale comme à sa dernière fin. Comme science, elle demande à la morale toutes les règles qui font d'elle une science humaine et sociale; comme art, elle soumet ses fins particulières a celles de la morale, dont elle relève, comme le corps relève de l'âme, l'utile de l'honnête, la richesse de la conscience et le pouvoir du devoir.
Quels services les fortunes ne rendraient- elles pas à la société si elles n'étaient qu'aux ordres de la vertu! Les économistes nous rapprocheront de cet idéal, le jour où ils s'inclineront devant la morale chrétienne et en reconnaîtront tous les droits (1).
(1) L'un de nos amis nous écrit qu'il craint que nous n'ayons outré, dans l'article précédent, l'opinion de M. de Molinari. Celui-ci affirmerait la solidarité de la morale et de l'économie politique plutôt que la subordination de la première à la seconde. Nous répondrons d'abord que la morale de M. de Molinari n'en vaudrait guère mieux, car elle est utilitaire, évolutionnisîe. Mais il paraît, en outre, qu'il subordonne positivement
31 mars 1895.