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La Conscience et les Légistes

Tout le mal dont souffre la société paraît tenir, en définitive, au désaccord scandaleux et toujours croissant qui existe entre la conscience et nos lois, dont plusieurs sont vraiment « scélérates ».

Il s'agit ici, bien entendu, de la conscience vraie, de celle qui est née de l'Evangile et qui s'est manifestée sans variation, par vingt siècles bientôt de christianisme; l'autre, celle qui est faussée par les préjugés de secte ou par les passions du moment, se fait vite la complice de toutes les iniquités lé'gales.

Je sais bien que la conscience ne peut méconnaître, quoi qu'elle fasse, les nremiers principes du bien, ni les applications les plus évidentes du droit. Elle dit alors à celui qui la viole : « Tu es un misérable. » Elle le disait peut-être à Guillaume, quand, après avoir commis quelque mensonge diplomatique, avan-

la morale a l'économie politique; celle-ci aurait donné naissance à celle-là : « Le progrès économique, dit-il, faisait apDaraitre successivement, dans la mesure de leur caractère de nécessité, l'ensemble des droits et des devoirs qui sont la matière de la morale, b II représente le progrès économique comme « séparant et élevant l'homme au-dessus de l'anima- Ajoutons encore ce mot qui caractérise sa philosophie : « En passant de l'esclavage de la nature à celui de l'homme, il d'animal) acquiert la notion de la liberté. Il acquiert aussi Le sentiment du devoir. » Rappelons que M. de Molinari est correspondant de l'Institut et directeur du Journal des cco>v Voilà un allié compromettant pour les partisans de l'économie politique science de « lois naturelles » et indépendante de la morale chrétienne.

tageux et criminel, il cherchait à rentrer dans sa vertu de puritain et évitait le regard impudent de Bismarck son témoin et son complice. (1) Sans sortir de chez nous, il n'est guère possible d'admettre que tel député, qui doit aux congrégations le pain de son enfance, puisse sans crime et de bonne foi voter leur spoliation et leur anéantissement.

Il n'en est pas moins vrai que la conscience le plus souvent se laisse finalement séduire. « Conscience ! conscience! s'écrie Rousseau, instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu ! . . . » — Oui, mais le même Rousseau qui s'attendrissait sur les petits de la fauvette et du rossignol, abandonnait les siens à l'hôpital, non sans avoir abrité sa conscience derrière quelque haute raison philosophique. Elle valait bien, après tout, telles raisons d'Etat invoquées par les criminels couronnés et leurs ministres.

Il n'est pas d'attentat que la raison ou plutôt que l'erreur, qui en est l'abus, n'ait commis ainsi contre la conscience. On l'a bien vu chez les Romains et les Grecs, peuples d'ailleurs si cultivés et qui sont restés nos maîtres à tant d'égards ; on le voit bien

(1) Allusion au discours tenu par Bismarck aux bourgeois de Leipzig, qui lui demandaient s'il avait été heureux : « Dans ma longue vie, répondit-il, je n'ai été que rarement heureux... Mais savoir jouir du bonheur est un don particulier que mon vieux maître, lui, possédait à un haut degré... Il plaçait la vérité au-dessus de tout — et quelquefois les affaires publiques nous obligeaient à nous écarter un peu de la vérité. C'était très dur pour le vieil Empereur. Il rougissait et fuyait mes regards, et je n'avais qu'à me détourner aussi vite que possible ».

chez les sauvages qui eu viennent quelquefois à manger de la chair humaine et même celle de leurs vieux parents, qu'ils désirent arracher ainsi aux tristesses de l'âge et ensevelir avec plus d'honneur ; on le voit enfin par les folies et les crimes de toutes les époques. Quelques-uns sont trop haineux, parmi les méchants, pour que leur conscience ne soit pas corrompue, et les autres sont trop francs, pour n'avoir pas conservé une certaine boime foi.

Elle était plus facile anciennement que de nos jours; et c'est là une des excuses du paganisme. Le païen usait de son esclave comme de sa chose ; il accordait ou retirait l'existence à l'enfant nouveau-né, et se croyait le maître absolu de sa propre personne et de sa propre vie; ses idées sur la liberté, sur l'égalité, sur la propriété, sur les droits du prince ou de l'Etat n'étaient point les nôtres; des persécuteurs torturèrent les meilleurs des hommes, les premiers chrétiens, en se persuadant qu'ils accomplissaient une œuvre de justice : « Le temps va venir, avait dit le Christ, où leur aveuglement sera si grand que quiconque vous fera mourir croira faire un sacrifice agréable à Dieu. » La conscience humaine, dans le paganisme, était donc faussée plus encore que pervertie.

Ce fut pour la guérir pour la redresser, que Jésus - Christ vint sur la terre: il apportait la paix aux hommes de bonne roionté. Ce fut pour conquérir la véritable liberté de conscience que les premiers chrétiens versèrent leur sang à flots et donnèrent le spectacle permanent des plus héroïques vertus.

Conscience de nos martyrs et de nos saints, à quel degré idéal de loyauté, de pureté et de vérité ne s'est-

elle pas élevée, dès le premier jour où brilla dans le monde moral le Soleil de justice ! Jésus-Christ avait exigé de ses fidèles la candeur de l'enfant et la simplicité de la colombe, l'amour suprême et ardent de Dieu et du prochain, le pardon généreux des injures, l'accomplissement strict de toute justice, non seulement en actions, mais encore en paroles, en pensées et en désirs. Et, merveille plus grande encore, cette parole lut écoutée et opéra ce qu'elle prescrivait. La morale chrétienne était créée du même coup que la conscience humaine était éclairée d'en haut et armée désormais contre toutes les erreurs. Depuis lors, elle est invariable et immortelle.

Et nous défions ici nos adversaires, qui changent de morale aussi souvent que de maître, de surprendre dans la nôtre le moindre changement qui accuse une imperfection dans le passé ou une décadence dans l'avenir.

Mais si la conscience chrétienne a touché à sa perfection dès l'origine, il n'en est pas de même de la morale sociale et des législations qu'elle fonde ou qu'elle inspire. Celles-ci ont été soumises au progrès et à toutes les vicissitudes de l'histoire. Toujours la conscience chrétienne, invariablement pure en ellemême, tendait à mieux s'exprimer dans les mœurs publiques, dans les usages et dans les lois ; toujours elle combattait avec plus ou moins de succès contre toutes les causes de décadence, l'ambition des princes ou les passions des législateurs. De là, ces désaccords fréquents entre la conscience et les lois, entre les moralistes et les légistes, dans les pays chrétiens.

Dans le paganisme, le désaccord était moins fréquent, l'accord était même ordinaire : s'ils nous le

cèdent quant aux vérités acquises, les païens l'emportent sur nous par la sincérité ; nous avons plus de savoir, mais ils avaient plus de caractère.

Notre manque de logique et d'énergie vient de plusieurs causes. D'abord il faut en accuser les légistes courtisans, qui opposèrent le droit royal à celui de l'Eglise et rétablirent la superstition du droit romain au profit de César ou de l'Etat. La faute en est également aux philosophes et aux écrivains menteurs qui sapèrent les bases du droit et de la morale. La faute en est encore à tous ces chrétiens timides qui s'inclinent devant le vote d'une majorité trompée ou coupable et surtout devant les faits accomplis, alors même qu'ils outragent cruellement leur loi et leur conscience.

Nous devrions tous protester, au contraire, et proclamer partout, sur les places publiques comme dans nos écoles, dussions-nous être les martyrs de cette vérité, que toute loi humaine, si elle est contraire essentiellement à la loi naturelle ou à la loi divine est radicalement nulle. Nous devrions ne l'accepter jamais et ne la subir que jusqu'à un certain point, jusqu'au moment de la résistance positive et absolue, permise ou même prescrite, qui marquerait le commencement de la persécution violente et peut-être du martyre,

C'est des prisons et de l'échafaud que nous reviendra toujours la liberté de conscience.

Certes, ce n'est pas au même titre que beaucoup de nos lois sont blâmables et doivent provoquer notre résistance. A certains égards, nous aurions à nous plaindre de toutes, pour ainsi dire : « Tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des

institutions publiques, » a pu dire Léon XIII. (Encycl. 4.)

Néanmoins, il y a nombre de lois qui, sans être les meilleures, sans convenir assez au temps et aux circonstances, ne sont pas injustes ; elles sont, quoique imparfaites, un principe d'ordre. Or, le bien n'est pas l'ennemi du mieux. A ces lois il faut donc obéir. Tout en appelant des réformes ou des modifications, elles ne violent cependant aucun principe de la loi naturelle ou de la loi divine.

Mais il y a des lois incompatibles avec la conscience chrétienne, radicalement nulles par elles-mêmes et intolérables. Telle est la loi sur le dhvorce ; telle est la loi scolaire dans la mesure où elle attente au droit du père de famille et à ceux de l'Eglise ; telles sont les mesures fiscales et spoliatrices dirigées maintenant contre les congrégations. Le vol ici est d'autant plus exécrable qu'il est parfaitement organisé et frappe des intérêts sacrés. Après avoir dépouillé déjà tant de pauvres et d'orphelins, sous prétexte de protéger leurs intérêts et d'administrer la justice, des légistes aveugles ou criminels, qui respectent scrupuleusement des fortunes énormes et mal acquises, se préparent à ruiner définitivement et à disperser des congrégations bienfaisantes, très pauvres déjà pour la plupart, et dont plusieurs s'étaient faites expressément la Providence des malheureux. Et pourtant le nombre de ceux-ci et de tous les désespérés de la vie s'accroît à mesure que les prodigalités du Trésor sont plus folles et que les impôts sont plus mal répartis et plus écrasants. Tolérerons-nous encore cette iniquité ?

La cause principale de nos maux est dans notre

lâcheté et dans l'affaiblissement du sentiment de justice. Plus que jamais nous étudions les lois et nous ignorons le droit, le droit naturel, sans lequel les lois sont des mensonges, et les tribunaux des coupe-gorge ou des rendez- vous de chicane. Le formalisme, une subtilité byzantine, qui ne serait que ridicule, si elle n'était savante et perfide, règne dans nos lois ; elles deviennent une énigme, un mécanisme incompréhensible pour le plus grand nombre, qui en est écrasé sans savoir pourquoi ni comment. Encore un peu et l'on se courbera devant la fatalité des lois humaines comme devant celle de la nature, qui fait la tempête, si meurtrière sur mer, et le beau temps. Thémis, en abjurant la foi chrétienne, a été changée en sphinx capricieux et cruel, dont la tête seule est humaine.

Ce principe abominable : « La force prime le droit », que le quatre -vingtième anniversaire de Bismarck vient de rappeler si insolemment, nous le pratiquons sans cesse dans la vie publique. De là notre affaiblissement moral. La conscience chrétienne reste pure, mais elle devient un privilège. Or, elle ne peut nous sauver qu'en s'emparant de nouveau et fortement de toutes les âmes de bonne volonté.

Il faut donc proclamer bien haut tous les devoirs de la morale chrétienne ; il faut réagir contre ce scepticisme pratique, qui fait regarder la justice sociale comme un pur idéal ; il faut réveiller le* consciences endormies et orienter celles qui s'égarent ; il faut restaurer partout l'enseignement du droit naturel et du droit chrétien.

Le remède est dans cette réaction contre toutes les erreurs sociale^ propagées et imposées par les

légistes antichrétiens. Ils ne seront vaincus que par un réveil de la conscience chrétienne et de toutes les énergies morales dont elle dispose aujourd'hui, comme aux premiers jours du christianisme.

Avril 1895.

146. Les faits et les principes : vraie méthode. — Il n'y a pas de science qui ne tire son origine de deux sources, bien différentes et même opposées : les faits et les principes. La science sociale et la science économique, en particulier, ne font pas exception.

Les faits sont quelque chose de concret et de mobile, de plus ou moins passager : ils sont innombrables et l'objet toujours nouveau de l'observation et de l'expérience ; nous les atteignons par les sens extérieurs ou par la conscience, par des informations de toute sorte, qui nous permettent de savoir ce qui se passe sur tous les points du globe ou ce qui s'est accompli en d'autres temps, chez les peuples les plus divers. Où n'atteignent pas aujourd'hui les statistiques et l'histoire? Jamais elles n'avaient tant et si bien parlé ; mais jamais aussi elles n'avaient tant menti.

C'est que, pour tirer un bon parti de leur témoignage, pour l'interpréter en toute vérité, il faut beaucoup de critique, et partant beaucoup de raison.

Et voilà déjà une preuve que les faits, si nombreux et si parlants soient-ils, ne suffisent pas à créer la science. Il y faut autre chose.

Cette autre chose ce sont les principes mêmes de la raison, les axiomes révélateurs, les vérités premières

et générales, les commandements absolus de la conscience. Tout homme en est plus ou moins éclairé.

Ces principes naissent dans notre esprit et l'orientent, sitôt que les faits ont sollicité nos sens et suscité nos idées. Mais, loin de se renfermer dans les faits, ils les dominent et les rendent compréhensibles ; ils en découvrent la loi, c'est-à-dire la raison, la marche et le but.

Lois physiques et naturelles, lois sociales, lois économiques, toutes les lois vraiment scientifiques nous sont ainsi révélées par la raison et ses principes aux prises avec l'expérience et les faits. Car l'induction et la déduction, l'analyse et la synthèse ne sont que les voies ou méthodes particulières de la raison, ses procédés constants, tantôt faciles et tantôt ardus, qui lui permettent tour à tour de rattacher les eft'ets aux causes et les causes aux effets, les phénomènes aux lois et les lois aux phénomènes, d'ourdir en un mot la trame de la science.

On voit dès lors combien se trompent les économistes et les sociologues positivistes qui prétendent que la science sociale et économique n'a qu'une seule source, l'expérience, et une seule méthode, la méthode expérimentale.

La méthode expérimentale et la méthode historique, qui s'y rattache, employées exclusivement, mèneraient bien vite à cette conclusion, que la force prime le droit; elles tendraient à justifier tout ce qui existe, les abus les plus énormes aussi bien que les nécessités les plus inéluctables. Mais l'histoire et les laits, loin de constituer le droit, sont trop souvent scandaleux en eux-mêmes : c'est plus haut qu'il faut chercher leur cause et leur justification.

Avec les positivistes, tous les esprits hostiles de parti pris aux réformes sociales, aiment à se retrancher derrière la méthode expérimentale et les pratiques régnantes. Pour s'y défendre, ils accusent les partisans de la méthode rationnelle de caresser les pires utopies sociales et d'être les complices de toutes les révolutions. Mais les folles entreprises des rêveurs ne justifient pas l'abstention des dormeurs ni la routine des empiriques. Ici encore la sagesse consiste à éviter deux excès contraires et à réunir les deux méthodes en une seule, à la fois expérimentale et rationnelle.. Pour pratiquer cette méthode complète, il faut être attentif aux faits, respecter ceux qui sont nécessaires, mais courber les autres sous la loi morale et acheminer la société vers un état meilleur, vers un idéal de prospérité et de vertu .

Non, l'expérience n'est pas la seule source de la science, de la science économique en particulier. Elle ne regarde que le présent et le passé, tandis que la science économique doit les relier à l'avenir par une voie de progrès. L'expérience toute seule ne livre que des faits, des successions de faits ; elle ne fait pas connaître les lois, ni, à plus forte raison, les causes, les moyens et le but. L'expérience pure n'est pas même une science ; encore moins est-elle capable de gouverner les faits dans la mesure où ils sont contingents et soumis au libre arbitre.

Cela est si incontestable que les économistes conviennent généralement aujourd'hui que la méthode économique doit comprendre également la déduction et l'induction, la synthèse et l'analyse. Ce sont là, comme on l'a dit, les deux branches inséparables d'une même paire de ciseaux ; et, pour employer une

autre comparaison, ce sont les deux pieds sur lesquels se soutient et marche toute science : l'un porte directement sur les principes, et l'autre sur les faits. Mais, par malheur, certains économistes définissent et restreignent singulièrement le rôle de la déduction et de la synthèse ; ils les ramènent plus ou moins et subrepticement, pour ainsi dire, à l'induction et à l'analyse. Et voilà de nouveau la paire de ciseaux réduite à une branche ou à une branche et demie, et la science économique condamnée à ne marcher que d'un pied ou à boiter singulièrement.

Malgré tout, cependant, et en dépit de leur propre logique, nos économistes se servent des principes absolus de la raison et, avec eux, de la métaphysique et de la morale.

Il en est de ces sciences comme des congrégations religieuses et de la religion elle-même : on les expulse ou on les persécute, on méprise leurs services d'ordre supérieur, mais on en tire quelque avantage de second ordre, quelque bénéfice pécuniaire.

Nos économistes se servent donc des principes absolus de la raison, mais ce n'est que pour tirer de l'observation des faits économiques les « lois naturelles », auxquelles seules, nous disent-ils, ces faits obéissent. Quant aux lois morales et à la métaphysique, elles sont du domaine de la fantaisie, nous disent les positivistes ; elles sont du domaine religieux, nous disent les catholiques qui s'inspirent de la méthode positiviste, et, ajoutent-ils, nous nous engageons aies respecter, voire même à conclure en leur laveur dans toute occasion. — Mais l'économie politique ne peut se passer des principes absolus de la morale, tandis que celle-ci ne tire qu'un avantage relatif des

conclusions économiques, qui d'ailleurs ont varié et varient tous les jours.

Nous sommes donc en présence de deux erreurs graves, quoiqu'elles le soient d'une manière très inégale. Eh bien, non, dirons-nous aux uns et aux autres, il ne suffît pas de s'élever, par l'induction et l'analyse des faits sociaux et économiques à certaines lois naturelles : en s'arrêtant à ce degré intermédiaire, on ne fait encore que du positivisme social. Il faut, en outre, s'élever jusqu'aux principes absolus de la raison et de la conscience, ou plutôt, il faut savoir en descendre, par la déduction et la synthèse, et éclairer à fond tous les faits sociaux et leur ensemble, afin d'y découvrir ce qu'ils renferment de nécessaire, comme aussi ce qu'ils renferment de libre, et de soumettre ce second élément, le seul vraiment humain et décisif, à la morale sociale.

Telle est, en somme, et pour nous en tenir aux grandes lignes, la vraie méthode, la méthode complète. Au reste, elle comprend tous les procédés particuliers de recherche et de vérification qu'on a employés avec succès, en notre siècle : monographies statistique, etc. Aucune découverte ne nous trouble, aucun renseignement ne nous déplaît, toutes les vérités nous profitent et nous en désirons toujours davantage.

Pour justifier ces considérations, nécessairement sommaires, il suffirait de relire l'Encyclique sur la condition des ouvriers. Léon XIII y rappelle et y formule avec un soin particulier tous les principes de droit naturel et de morale sociale qui doivent éclairer le sociologue et, en particulier, l'économiste, par exemple : sur la propriété individuelle — le salaire

— l'autonomie de la famille - les corporations — les obligations mutuelles des patrons et des ouvriers — les devoirs de l'Etat, particulièrement envers les classes populaires.

D'autre part, il est toujours attentif aux faits sociaux et aux grandes leçons de l'histoire, soit qu'il parle de l'affluence de la richesse dans les mains d'un petit nombre — de l'invasion secrète du pouvoir par les ploutocrates — de la plaie toujours saignante de l'usure — de la misère imméritée qui pèse sur un grand nombre de travailleurs — de l'isolement auquel ils sont réduits, depuis la chute des anciennes corporations .

Sans doute, Léon XIII ne peut que rappeler les faits les plus généraux, ceux-là surtout qui intéressent directement la morale sociale ; mais il les indique suffisamment et Ton sent bien qu'il s'est mis longuement en face du monde contemporain, qu'il a scruté tous les maux auxquels il veut apporter un remède ou du moins un adoucissement.

Car il ne perd pas de vue non plus les nécessités naturelles des choses et ce que nos économistes ont appelé « les lois naturelles » ; la nature présente de l'humanité, qui est déchue ; — les conditions physiques où elle est enfermée ; — L'inégalité inévitable et providentielle des conditions ; surtout la grande et austère loi de l'épreuve et de la souffrance... Voilà des lois autrement naturelles et autrement profondes que la concurrence vitale et la lutte pour l'existence, lois biologiques, qui ne ressaisissent l'homme tout entier qu'à mesure qu'il descend des hauteurs morales et chrétiennes, pour passer sous le joug de l'animalité.

Les sociologues et les économistes catholiques doivent donc, dans leurs études sociales, s'inspirer de cet exemple et suivre la même méthode. Elle est la plus large, la seule complète et la seule vraie.

Elle seule nous permettra de vaincre le socialisme, de le réfuter à fond, en montrant que ses promesses sont injustes, chimériques et menteuses; au lieu que le positivisme social et le libéralisme économique ne feraient que lui prêter des forces et hâter son avènement.

16 avril 1895.

147. La Résurrection : Promesses du christianisme social. — Nous entendons par le christianisme social celui qui n'est pas claquemuré dans la vie privée par des lois maçonniques, prétendues libérales — comme celles qui nous oppriment aujourd'hui — mais qui est accepté franchement par la conscience publique, de même que par les consciences privées.

Le christianisme social c'est l'esprit de l'Evangile, le respect de Dieu et le respect de l'homme, l'amour sacré de tous les deux, inspirant les mœurs, les lois, les institutions, élevant toujours plus haut la justice sociale et faisant de la cité humaine l'image de la cité de Dieu ; en un mot, c'est la pratique sociale de cette divine parole : Aimez -vous les uns les autres.

Ce christianisme- là n'a rien de commun avec le socialisme, dont il est la plus parfaite antithèse.

Il est vrai seulement que l'un et l'autre veulent refaire la société à leur image.

Le socialisme excite les mauvaises passions, il promet un bonheur chimérique et prépare, en réalité,

une catastrophe sociale. Le christianisme, au contraire, ne provoque à aucune injustice et peut tenir tout ce qu'il promet.

Entre les deux, nous voyons un libéralisme hypocrite ou inconséquent. Il prétend que la religion est affaire toute privée : l'Etat, dit-il, doit- être neutre, l'éducation doit être neutre, la politique doit être neutre, l'économie politique elle-même est une science purement naturelle et doit être neutre. Mais, parce que la neutralité, tut-elle sincère, est impossible, le libéralisme devient toujours, quoi qu'il fasse, l'allié ou l'avant-coureur du socialisme.

Nous parlerons un autre jour des mensonges du socialisme : justifions aujourd'hui les promesses sociales de son irréconciliable contradicteur.

Le christianisme seul peut apporter la paix à notre société et lui assurer tout le bonheur possible en ce monde. Lui seul peut ressusciter les peuples, qui meurent d'égoïsme : il rend la vie aux nations de même qu'il rend la vie aux âmes. Jésus-Christ sortant glorieux du tombeau, au grand jour de Pâques, c'est l'image du chrétien secouant les chaînes du péché et sortant du sommeil de la mort : c'est aussi l'image d'une société qui se relève animée d'une nouvelle vie, reprenant foi dans ses destinées et s'élançant vers l'idéal divin qui est sa raison d'être et toute la gloire de son existence.

Symbole des résurrections sociales, Jésus-Christ en est aussi le premier et indispensable auteur. Le monde ancien était plongé dans le paganisme et sa corruption ; l'esclavage avilissait les trois quarts des hommes; un cèsarisme odieux pesait sur les consciences et enchaînait toutes les libertés. En vain les

philosophes avaient parlé : ils n'étaient pas entendus et les plus fiers cherchaient un refuge dans le suicide ; les âmes basses se contentaient des voluptés présentes, de folles joies, des spectacles sanglants et des orgies donnant l'illusion du bonheur aux maîtres de cet empire qui avait conquis le monde et allait périr par ses propres excès.

A ce moment la Croix est plantée sur le Calvaire et attire toutes les âmes vers le divin Crucifié. Hier, symbole d'ignominie et de mort, elle devient une source de vie, l'espoir unique et le salut du monde. A Jérusalem, en Grèce, à Rome, à Lyon et dans toutes les Gaules les églises se fondent dans la même foi ardente : partout les chrétiens revendiquent, et au prix de leur sang, la liberté des enfants de Dieu. Par des prodiges d'amour, d'abnégation et d'héroïsme la société chrétienne résiste et se propage ; elle assure la civilisation dont nous jouissons aujourd'hui et dont toutes les racines plongent dans la morale même de l'Evangile.

Ceux qui exaltent les lettres et la philosophie païennes, le droit païen et les arts païens, ont trop oublié les horreurs dont Jésus-Christ et ses martyrs nous ont délivrés et dont ils nous préservent encore chaque jour. Ni ces lettres, ni ce droit, ni ces arts, ni cette philosophie n'auraient affranchi le monde : ils avaient même contribué à sa corruption ; et c'est le christianisme seul qui les a sauvés, avec le monde luimême.

Il a donné ainsi aux œuvres de la raison humaine une immortalité qu'elles n'auraient pu s'assurer toutes seules. Le christianisme a été le principe direct ou le conservateur de tout bien : il a tout créé ou tout

corrigé et tout renouvelé. C'est dire que Jésus-Christ est l'auteur et le consommateur de toute civilisation parfaite.

« Il n'est pas douteux, dit à ce sujet Léon XIII, que la société civile des hommes a été foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes; que cette rénovation a eu pour effet de relever le niveau du genre humain, ou pour mieux dire de le rappeler de la mort à la vie, et de le porter à un si haut degré de perfection qu'on n'en vit de semblable ni avant ni après, et qu'on n'en verra jamais dans tout le cours des siècles ; qu'enfin ces bienfaits c'est Jésus-Christ qui en a été le principe et qui en doit être la fin ; car, de morne que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté.

« Quand donc l'Evangile eut rayonné dans le monde, quand les peuples eurent appris le grand mystère de l'Incarnation du Verbe et de la rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois.

« C'est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme. » (Encycl. 31 et 32.)

Admirable et profond enseignement ! vrai surtout pour la France. C'est la foi qui nous a faits ce que nous sommes : c'e*t elle qui nous a sauvés aux moments critiques de notre histoire, témoin entre autres cette épopée divine et humaine, religieuse et patriotique, dont l'héroïne est Jeanne d'Arc. (1)

^\) C'est ce que Léon XIII a daigné célébrer naguère dans son Ode à la France :... Gallic clul m repuHt Toanna Nwnine fréta

Mais la foi qui sauve ne doit pas rester ensevelie dans le cœur des fidèles ni renfermer ses manifestations dans nos églises. En s'y emprisonnant, elle ne serait plus active ni sincère ; il faut qu'elle envahisse notre vie sociale, nos lois et nos institutions, pour les régénérer.

Ne pensez pas, dit encore Léon XIII, « que l'Église se laisse tellement absorber par le soin des âmes, qu'elle néglige ce qui se rapporte à la vie terrestre. » Bien qu'elle vise et atteigne un but surnaturel, elle excelle encore à procurer le bonheur temporel des peuples et de toutes les classes, « en particulier de la classe des travailleurs ». (Encycl. 33.)

Le bonheur social, en effet, résulte d'abord de la conscience de chacun, de la probité de tous, de l'honnêteté et de la douceur générale des mœurs, de l'honneur des familles, des vertus privées et des vertus domestiques, d'un patriotisme sincère et désintéressé. Or, c'est la foi chrétienne qui inspire le mieux et soutient sans exception toutes ces vertus : son concours est déjà ainsi merveilleux et indispensable, quoique trop peu remarqué. Les vols audacieux, les trahisons et les autres crimes qui pullulent dès qu'elle se retire, montrent dans quel abîme de maux nous plongerait son absence ou même son affaiblissement persévérant.

Mais l'action bienfaisante de Jésus-Christ et de l'Eglise serait autrement efficace, si la foi passait dans nos lois et nos institutions, au lieu d'être trahie par elles et persécutée. Nous avons droit à toutes les

— Nil.

unde priacœ Gallos.

e Christi prius : hac adempta Nil diu felix. Stetit acœ Summa laun genti, manet inde jugis Gloria

libertés des enfants de Dieu : au lieu de nous les refuser, la loi devrait les reconnaître et les protéger.

Le chrétien a droit de pratiquer ostensiblement sa religion, d'observer le repos du jour du Seigneur, de percevoir pour son travail un juste salaire, d'être respecté toujours dans sa dignité et dans ses mœurs; le chef de famille a droit, en particulier, d'exercer toute l'autorité paternelle qu'il tient de Dieu et de la nature et non pas de l'Etat ; toute association honnête a droit de se former, de posséder, de s'administrer et de poursuivre son but particulier en concourant à sa manière au bien public ; les impôts doivent être modérés, équitablement répartis et ne jamais priver aucun individu ni aucune famille de ce qui lui est rigoureusement indispensable, etc.

Ah ! si nos lois, devenant chrétiennes, sanctionnaient tous ces droits et toutes ces libertés, au lieu de les trahir, en couvrant d'une protection abominable tant d'abus et de licences, quel soulagement et quels bienfaits ! Quelle résurrection !

Avec la liberté vraie, une législation chrétienne maintiendrait strictement la véritable égalité, non pas cette égalité chimérique promtse par un socialisme menteur, mais celle qui est fondée sur la communauté de nature, de devoirs et de dignité morale. « A ce point de vue » qui est le principal, « tous les hommes sont égaux»; toutes leurs inégalités sont accessoires, quelque importantes et quelque nécessaires qu'elles soient au point de vue social. (Enc. 17.

D'ailleurs, à cette égalité fondamentale viennent s'ajouter les devoirs mutuels et si doux à remplir de la fraternité chrétienne : un code chrétien ne manquera jamais de les protéger. Toutes les fois donc que

l'inégalité des conditions deviendra excessive et tournera au mépris des droits de l'humanité, les lois tendront à ramener entre les citoyens de plus justes rapports : elles protégeront les faibles et les malheureux, elles favoriseront la création et la conservation des petits patrimoines, qu'elles exonéreront même de tout impôt ; elles frapperont de confiscation au profit d'œuvres patriotiques les fortunes scandaleuses faites des épargnes des travailleurs ; elles protégeront la formation des corporations et le développement des propriétés collectives, qui seront comme le patrimoine sacré des moins fortunés, le bien -fonds sur lequel pourront vivre les invalides du travail et les autres victimes de la vie ; elle protégera surtout la liberté de la charité, qui est bien autre chose encore que l'aumône, puisqu'elle est la fraternité chrétienne en action.

Or, on connaît les merveilles de la charité, singée misérablement par certaines Assistances publiques, L'Eglise, dit Léon XIII, « est allée jusqu'à assurer des secours aux malheureux en leur épargnant l'humiliation détendre la main (35). » Il n'est pas de misère pour ainsi dire, qu'elle n'ait soulagée : elle a donné des mères aux orphelins, des sœurs aux malades sans foyer, des serviteurs et des servantes aux lépreux délaissés. Quel beau spectacle l'Eglise n'a-t-elle pas donné dans le passé? « Chez les premiers chrétiens, telle était la vertu de leur charité mutuelle, qu'il n'était point rare de voir les plus riches se dépouiller de leur patrimoine en faveur des pauvres ; aussi l'indigence n'était- elle point connue parmi eux (34) ». Or, la vertu bienfaisante et sociale du christianisme n'a pas diminué.

Sans doute, le bonheur promis ici-bas n'est pas sans mélanges. Nous traversons une vallée de larmes :

<i la douleur et la souffrance sont l'apanage de l'humanité (22) » et chacun « doit prendre en patience sa condition [21) ». Mais la vertu sociale du christianisme peut prévenir les plus grands maux et transfigurer tous les autres.

Aux victimes du sort, elle ouvre des cœurs compatissants et des refuges remplis de célestes espérances; elle garde les heureux du siècle contre régoïsme et l'orgueil, qui empoisonnent la vie; elle bannit de toutes les âmes le désespoir et la haine pour y appeler l'amour.

Telles sont les promesses du christianisme social, dont nous sommes si loin, semble-t-il, et dont si peu de chose pourtant nous sépare. Car, de la mort à la résurrection il n'3r a qu'un instant.

0 peuple de France, si tu savais tout ce que Jésus t'apporte de paix et de bonheur!... comme tu chasserais du temple de la patrie cette tourbe de francs maçons et de juifs qui te déshonorent en crucifiant le juste pour la seconde et dix-huit centième fois. Non, le salut ne peut venir de cette majorité de législateurs composée de Caïphe, de Pilate, de mauvais larrons, de Judas et de Barabbas. Il viendra de nombreux élus qui croiront en Jésus et voudront que son Evangile soit désormais notre loi.

22 avril L896.

148. La « Misère imméritée ». — La misère imméritée qui. selon une parole de Léon XIII, pèse rand nombre de travailleurs, n'est pas

cette infortune inhérente à la vie humaine, ce sort capricieux qui nous menace tous en ce monde et frappe indifféremment, semble-t-il, les innocents et les coupables.

Ces épreuves communes à l'humanité, ces coups funestes du hasard, ces maladies soudaines et implacables, ces morts subites, ces infirmités précoces, ces accidents lamentables, naufrages, explosions, etc., qui plongent dans le deuil ou dans la pauvreté tant de familles et d'orphelins, sont immérités, sans doute, à beaucoup d'égards. Nous plaignons les victimes : elles étaient dignes d'un meilleur sort.

Mais, pour le chrétien qui lève ses regards plus haut, jusqu'au Père céleste, juste et miséricordieux, de qui relèvent tous les événements, malgré les désordres particuliers introduits par les créatures, ces maux sont les fruits amers et inévitables du péché ; ils sont ordonnés à une fin morale, l'expiation, le mérite, le triomphe de la vertu aux prises maintenant avec l'adversité ; ils préparent le bonheur final, comme la bataille sanglante prépare la victoire et la paix.

A ce point de vue, rien de ce qui nous arrive n'est immérité ; plus grands sont les maux qui nous frappent et plus aussi ils nous grandissent : les meilleurs des hommes, les saints, ont le plus souffert, et Jésus-Christ lui-même, dont la Passion est sans égale, a expié justement tous les crimes.

Quelles que soient donc les épreuves auxquelles le soumet la destinée, l'homme doit toujours s'incliner sous la loi divine. L'impie révolté qui montre le poing à Dieu est un insensé : s'il crache contre le ciel, son blasphème retombe sur lui ; il aigrit et déshonore sa

souffrance. Fût-il innocent comme Job, qu'il devrait comme lui bénir Dieu dans l'infortune, aussi bien que dans la prospérité.

C'est à ces épreuves inévitables, à la fois justes et miséricordieuses, que Léon XIII fait allusion quand il dit que « la douleur et la souffrance sont l'apanage de l'humanité » et que chacun « doit prendre en patience sa condition ». (Voir 22 et 21.)

A ces maux, en effet, il n'est pas d'autre remède que la résignation, la charité mutuelle et les espérances célestes.

Mais il est d'autres maux, nombreux et cuisants, qui affligent surtout les classes laborieuses, et qui proviennent de l'injustice des lois. Ils sont immérités socialement, c'est-à-dire qu'ils proviennent de ce que la justice distributive n'est pas observée : le pouvoir ne défend pas les intérêts qui lui sont confiés ; il ne rend pas à chaque classe ce qui lui est dû, mais il opprime Tune ou l'autre ; il ne protège pas le faible, le travailleur, mais le laisse dépouiller du fruit de son labeur.

Voilà la misère imméritée qui accuse les législateurs, les administrateurs, les mœurs, la société tout entière et qui crie vengeance au ciel. C'est elle qu'il faut combattre par des réformes plutôt que par la résignation.

La charité qui refuserait de rendre justice serait illusoire, sinon hypocrite.

Ici encore nous entrons en contradiction avec le libéralisme. S'il est absolu, il soutiendra logiquement qu'il n'y a pas de misère imméritée au sens que noua avons dit. Toutes les misères, en eflet, sont regardées comme le résultat de lois naturelles : loi de l'offre et

de la demande, lutte pour la vie, fatalité des choses ; la voie du progrès est semée de cadavres et le bonheur des uns est fait nécessairement du malheur des autres : s'en prendre à la société elle-même ou à ses lois, c'est comme si on accusait la loi de la pesanteur, les marées et les vents, c'est comme si on accusait le ciel.

Erreur profonde et sauvage ! Elle tend à justifier tous les crimes sociaux et à substituer la loi humaine, qui peut être criminelle, à la loi divine, qui est toujours sainte.

Peu de libéraux oseront pousser jusque-là leur système, qui est vraiment abominable dans ses dernières conséquences. Mais la plupart se bornent à regarder comme aussi petite que possible la part de misère imméritée socialement. De là leur aversion pour toute réforme, pour toute plainte élevée contre le régime financier et économique sous lequel nous vivons .

Osons- donc regarder la vérité en face et gardonsnous de la diminuer : « Il faut, par des mesures promptes et efficaces, dit Léon XIII, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plujoart dans une situation d'infortune et de misère imméritée (3). »

Si quelqu'un est tenté d'accuser ces paroles ou même seulement d'y voir une exagération, qu'il se souvienne de certains faits désastreux qui sévissent comme des épidémies dans notre société, depuis que l'esprit chrétien est banni de nos lois :

Des milliers de petits patrimoines ont été, chaque année, dévorés dans leur germe, sous prétexte de rendre la justice : c'est ainsi qu'on entendait la

protection de la veuve et de l'orphelin. — Les épargnes des travailleurs ont été livrées aux agioteurs de la haute banque ; et les voleurs du peuple, au lieu d'être surveillés, poursuivis, contraints de restituer, ont été épargnés et souvent même comblés d'honneurs. — Le juste salaire a été refusé par des industriels, alors que leurs affaires étaient prospères et qu'ils édifiaient de grandes fortunes.

Aujourd'hui encore, quatre ans après la publication de l'Encyclique, certains économistes chrétiens s'obstinent à confondre le juste salaire avec le prix courant. Des travaux excessifs ou exécutés dans des conditions démoralisatrices n'ont pas été empêchés ou surveillés, soumis, en un mot, aux lois supérieures de la justice et de la morale sociales.

On a violé et on viole encore ces lois d'une manière abominable.

Voilà, par exemple, entre plusieurs autres, une industrie meurtrière, celle des allumettes. Ceux qui l'exercent en vivent quelque temps pour en mourir ensuite d'une manière affreuse. Le mal est dénoncé et depuis longtemps le remède a été indiqué en même temps : il suffit de substituer le phosphore rouge au phosphore blanc. Mais de misérables intérêts ont résisté et résistent encore; et le sentiment de la justice sociale et de la fraternité chrétienne a tellement baissé parmi nous, que cette réforme, comme tant d'autres, n'est pas emportée d'assaut par un beau mouvement d'indignation publique.

En vérité, les misères imméritées sont innombrables. Si elles se résolvent plus haut, aux yeux du chrétien, dans une justice divine, qui a l'éternité pour elle, elles n'en sont pas moins de criantes in-

justices, contre lesquelles il faut protester et agir de toutes nos forces.

Misère imméritée que celle de ces ouvriers, de ces veuves, de ces orphelins sans feu ni lieu, dont les ancêtres avaient un patrimoine dans la terre de France, et ont défendu nos frontières au prix de leur sang ! Ils vont maintenant solliciter un peu de travail ou une aumône de l'agioteur qui s'est enrichi de leurs dépouilles. Misère imméritée que celle de ces petits rentiers, de ces humbles domestiques, qui ont vu, dans un krach financier, s'engloutir toutes leurs économies, et dont la vie a été empoisonnée et abrégée par la souffrance, par le désespoir et peut-être, hélas ! par le suicide ! Misère imméritée que celle de tant de travailleurs qui prennent sur leur strict nécessaire pour payer l'impôt, et se voient foulés aux pieds par les députés menteurs et infidèles qu'ils avaient élus !

Qui allégera toutes ces misères ? Qui les supprimera rapidement et sans recourir à aucune injustice, à aucune violence, qui les aggraverait au lieu de les guérir? — Le christianisme social avec les législateurs nouveaux, énergiques et généreux, qui sauront le mettre en pratique.

27 et 29 avril 1895.

149. Capital et travail. A propos de la grève des omnibus. — La grève des employés des omnibus de Paris soulève pour la millième fois la question de l'alliance du capital et du travail.

Faut-il condamner la grève ou la justifier, soutenir les grévistes ou la Compagnie?

Maigre les abus et les violences qui en sont la suite ordinaire, la grève peut être juste en soi, et il faut en chercher la véritable cause aussi souvent peut être du côté des patrons que du côté des ouvriers. Ceux-ci ont le droit de se concerter dans un but honnête. Or, il peut arriver qu'on leur refuse le juste salaire, le repos dominical ou autre qui leur est dû, et que la grève soit le seul moyen de les obtenir.

La grève n'en est pas moins un mal : c'est un remède dangereux, souvent pire que la maladie. Tous doivent donc s'appliquer à la prévoir et, si elle éclate, à la terminer : les ouvriers, en modérant leurs prétentions ; les patrons, en pratiquant toute justice et toute équité ; le pouvoir, en favorisant la création de syndicats et de conseils d'arbitrage.

C'est donc au droit et non à la force, à l'équité et non à la loi de l'offre et de la demande qu'il faut recourir ; sinon, c'est la guerre des classes : lutte sauvage, lutte brutale, qui est la conséquence directe du libéralisme économique.

Le capital et le travail sont destinés à s'unir; mais cette union doit être morale et non forcée, elle doit être consentie librement et équitablement. Quels en sont donc les principes et les règles ? Essayons de le dire.

1° Le capital doit au travaille minimum du salaire, c'est-à-dire ce qui est nécessaire à l'entretien de l'ouvrier sobre et honnête. Inutile de reprendre ici les raisons si fortes et si bien exposées dans l'Encyclique. Inutile aussi de soulever la question du salaire dit familial.

Nous y reviendrons tout à l'heure par une autre voie. Constatons maintenant que, selon la doctrine

de l'Encyclique, les actionnaires ne peuvent toucher de dividende ni augmenter leur capital avant d'avoir accordé ce minimum au travail.

La Compagnie des omnibus l'accorde-t-elle à ses employés, tout en n'exigeant qu'un travail humainement supportable ? On peut en douter. Et puis, il faut convenir que le minimum de salaire et le maximum de travail exigible sont difficiles à déterminer.

Le jugement à porter, en effet, est d'ordre moral; le point juste à trouver est variable, il dépend de mille circonstances et en particulier de la comparaison à établir avec les autres professions. Toutefois ce qui ne peut être laissé ni à l'appréciation du patron seul ni à celle de l'ouvrier seul, peut être équitablement fixé, en cas de grave dissentiment, par un conseil d'arbitres.

D'ailleurs, les principes d'équité que nous allons maintenant exposer nous permettront de mieux entendre les droits respectifs du capital et du travail et de les accorder de mieux en mieux.

2° Le capital et le travail ont des droits égaux, en ce sens qu'ils sont tous deux nécessaires à la production, en ce sens aussi que le capital n'est pour ainsi dire que du travail accumulé. Les droits du capital, en. effet, s'expliquent par les droits mêmes du travail.

11 est bien évident, par exemple, que le capital nécessaire à l'industrie des omnibus : chevaux, voitures, immeubles, etc., représente un travail antérieur à celui des employés : sans ces épargnes accumulées et devenues capital, le travail des employés serait impossible ou stérile. En tant que le capital lui-même tire son existence et sa productivité (si on veut lui accorder une productivité) du travail, on

peut dire avec Léon XIII que le travail est Tunique source de la richesse des nations.

Donc, à des titres analogues et identiques même, originairement du moins, le capital et le travail ont droit sur les fruits qui leur sont communs, sur les fruits dont ils sont les causes inséparables. L'effet revient naturellement à la cause, dit encore l'Encyclique : le fruit du travail revient donc au travailleur. C'est dire que le fruit revient, pour une part, au travailleur antérieur qui a fait ou acheté la machine, l'outillage, etc., et, pour une autre part, au travailleur immédiat qui s'en sert et prolonge, pour ainsi dire, les efforts du premier.

Par conséquent, dans l'entreprise des omnibus, les fruits ou les recettes doivent revenir aux actionnaires et aux travailleurs de toute catégorie, depuis les directeurs effectifs, et non pas seulement titulaires, jusqu'aux derniers employés. Mais dans quelle proportion reviendront-ils aux uns et aux autres?

3<> Un principe d'équité qui nous parait résulter clairement de ce qui précède est le suivant : Les fruits reviennent au capital et au travail selon l'apport de chacun, c'est-à-dire selon leur causalité, selon la puissance et l'efficacité de leur concours. Si l'apport du capital est considérable et celui du travail bien moindre, les droits de l'un et de l'autre seront en proportion. Celui qui garde un pont, par exemple, et en perçoit le péage, n'a droit qu'à une minime part des recettes.

Si, au contraire, l'apport du travail est plus considérable, ses droits iront croissant et pourront absorber à peu près la totalité des bénéfices. C'est ce qui arrive pour certaines mines, dont l'exploitation est

difficile. En réalité, leur valeur peut décroître jusqu'à zéro. Elles ne représentent qu'un bien petit capital, lorsqu'elles nourrissent à peine ceux qui les exploitent. Encore un peu plus de frais, et elles vaudraient tout juste autant que les houillières et les mines d'or enfouies sous le Pacifique.

Pour une entreprise telle que celle des Omnibus, il paraît que l'apport du capital est considérable. Mais celui du travail n'est pas moindre. Voici, par exemple, les données générales d'un calcul qu'il serait possible de faire avec précision pour toutes les entreprises de transport, celles de chemins de fer en particulier. Soit une entreprise d'omnibus, dans une grande ville, occupant 1.000 employés de tout grade, avec 1.000 chevaux et 300 voitures. L'apport du travail, pendant dix ans, peut être évalué ainsi : à 300 journées par an et à cinq francs la moyenne du salaire minimum par jour, mille employés, pendant dix ans, fourniront trois millions de journées, valant quinze millions de francs.

En face de ces quinze millions il faut placer l'apport du capital, c'est-à-dire : les sommes nécessaires pour l'achat et l'entretien de 300 voitures pendant dix ans ; soit trois millions, à dix mille francs l'une; mille chevaux, à deux mille francs l'un, en supposant que leur service moyen dure dix ans, soit deux millions ; les frais d'entretien de cette cavalerie, à 500 francs par tête et par an, soit cinq millions. Ajoutons encore deux ou trois millions pour immeubles ou locations, frais de vétérinaire, avancement de fonds, etc. Il peut arriver aussi qu'il y ait une voie ferrée à établir, des droits particuliers et élevés à payer à la ville, que la traction se fasse par la vapeur ou l'élec-

tricité au lieu de chevaux, que les voitures soient plus coûteuses mais moins nombreuses, etc. De toute manière, si les frais augmentent d'un côté, ils diminuent ordinairement de l'autre, et il semble difficile que l'apport du capital dépasse réellement celui du travail.

Il paraît donc équitable d'attribuer la bonne moitié des recettes aux travailleurs de toute catégorie, depuis les directeurs effectifs jusqu'aux derniers employés. Seulement, il y a des avances à faire, certains risques à courir, dans lesquels l'employé ne peut entrer. Notons cependant que lui aussi court des risques qui, parfois, valent bien ceux de la Compagnie. Quoi qu'il en soit, pour diverses causes, un contrat de salaire intervient ordinairement, qui détermine et précise tous les droits précédents. Ce contrat est juste et lie les deux parties, à condition toutefois que les droits de chacune soient essentiellement respectés.

Or, ils ne le seraient pas, nous l'avons vu, si le minimum de salaire était refusé, et que, d'ailleurs, l'entreprise donnât des bénéfices à ses actionnaires. Ce minimum représente la conservation de la vie ; or, cette conservation prime celle du capital à tous égards, moralement et économiquement.

Avant donc de rien ajouter à son capital ou d'en tirer un dividende, le capitaliste doit accorder le minimum de salaire.

Maintenant, ce minimum de salaire comprend-il le salaire dit familial* On a discuté vivement cette question, qui nous paraît accessoire et ne nous arrêtera pas.

Ce qui est certain, c'est que si les bénéfices com-

mencent et s'élèvent, le capitaliste devra bien vite, en toute équité, sinon à un titre plus rigoureux, un salaire convenable, qui dépassera le minimum et englobera le salaire familial. D'ailleurs, les mêmes raisons qui rendent absolument exigible le salaire minimum, militent en faveur du salaire familial. En principe, l'ouvrier a droit au fruit de son travail, et il ne peut renoncer à ce fruit en se plaçant dans l'impossibilité de remplir ses devoirs essentiels, parmi lesquels il faut compter ses devoirs de père de famille. Le capitaliste serait donc coupable, s'il profitait de la nécessité où se trouve l'ouvrier pour lui refuser le salaire familial (en supposant que ce salaire soit audessus du salaire individuel), alors que l'entreprise donne des bénéfices satisfaisants.

Enfin, ce qui est tout à fait contraire à la justice et surtout à l'esprit de l'Evangile, c'est que les capitalistes et les chefs d'entreprise pressurent le plus possible les travailleurs pour augmenter indéfiniment leurs dividendes, doubler et décupler leurs capitaux. L'Encyclique a dénoncé cet esprit de lucre et de cupidité qui fait peser un joug presque servile sur tant de prolétaires.

Pour en revenir à la Compagnie des Omnibus ou à toute autre analogue, que devrait-elle faire? — Accorder immédiatement, si elle ne le fait déjà, le minimum de jours et d'heures de repos et le minimum de salaire, celui qui serait déclaré tel par des arbitres. Accorder un salaire plus convenable, qui engloberait le salaire dit à tort ou à raison familial, si elle a des bénéfices suffisants. Enfin elle devrait encore, dans la mesure où le lui permettraient des bénéfices croissants, améliorer toujours ses services, exiger*

plus de moralité et de capacité de son personnel, accorder de plus fortes indemnités en cas d'accident ou de meilleures retraites; ou par ailleurs faciliter l'épargne individuelle, Tachât d'assurances et de rentes pour la vieillesse, etc. Les modèles, Dieumerci, ne manquent pas tout à fait, et il pourrait devenir plus enviable d'entrer dans la Compagnie des Omnibus que d'entrer à l'imprimerie Marne ou de conquérir un brevet d'instituteur, voire même un diplôme d'agrégé de grammaire.

Ce qui serait bon encore, ce serait d'admettre directement les employés à la participation aux bénéfices et de substituer en quelque sorte le régime d'association à celui du salariat; ou bien, ce qui serait préférable à d'autres égards, de faciliter aux employés, avec la permanence des engagements, l'acquisition d'une partie du capital. Ils deviendraient ainsi actionnaires ou capitalistes en même temps que travailleurs.

Et maintenant, quel serait le devoir de l'Etat? — D'abord laisser faire le bien, et pour cela rendre la liberté d'association. Ensuite, en cas de grève, empêcher toute violence ; mais ne pas se borner à protéger ce que les économistes libéraux appellent « la liberté du travail. » Il devrait, en outre, obliger, s'il y a lieu, les ouvriers et les Compagnies à nommer un conseil d'arbitres et à s'en tenir à sa décision.

.Mais ce n'est pas le principe de la liberté absolue du travail, ni le principe correspondant de la liberté absolue de la grève et des coalitions violentes qui apaiseront le conflit des classes et associeront équitablement le capital et le travail. Ces principes mènent au triomphe de la Ploutocratie ou du Socialisme.

Aujourd'hui c'est la Ploutocratie qui règne. A demain le Socialisme. Ah ! si nous voulions enfin être chrétiens dans notre vie sociale comme dans nos consciences!...

6 mai 1895.

150. Mensonges du socialisme. — Depuis qu'il est né, le socialisme a été refuté mille fois. Mais comme il tire sa force, non pas de la raison, mais des passions humaines, il ne cesse de grandir malgré les réfutations et les anathèmes. Il engraisse de malédictions.

Avouons aussi que, parmi les raisons dont on essaie de l'accabler, il en est de ridicules et de vaines : leur innocuité et leur sottise lui créent une apparence de iustice, un masque de vérité.

Incapable de se justifier par lui-même, il se compare donc à aussi mauvais ou à pire que lui : il revendique ainsi le prix de la vertu. Et vraiment, s'il faut embrasser l'une ou l'autre erreur, choisir entre deux injustices, les âmes généreuses préféreront tel socialisme humanitaire à tel libéralisme incrédule et sans pitié. Laissez descendre en champ clos ces deux systèmes et le second ne pourra tenir longtemps devant le premier.

Mais qu'est-il besoin de champ clos? Notre société est un champ de bataille où le libéralisme athée ou neutre succombera sous les coups du socialisme, si le christianisme social ne nous délivre de tous les deux.

Gardons-nous donc, en combattant les socialistes, de nous compromettre avec tels de leurs adversaires :

en frappant justement sur eux, les socialistes nous infligeraient peut-être des blessures inguérissables. Laissons les politiques et les économistes qui refusent d'accepter comme principe souverain la morale chrétienne, faire la guerre à leurs dépens : malgré leurs victoires partielles, ils courent à une défaite finale et sans honneur.

C'est donc uniquement aux principes de la raison et de l'Evangile développés dans l'enseignement de l'Eglise que nous faisons appel pour combattre le socialisme. Ils sont si clairs, si certains, si bien liés à toutes les autres vérités, si bien confirmés par l'expérience, qu'il suffit, pour ainsi dire, de les rappeler.

Les socialistes poursuivent un idéal d'égalité et de bonheur qui est chimérique, parce qu'il est fondé sur la méconnaissance complète de la nature humaine et de son état présent, sur la négation du droit de propriété, sur une odieuse tyrannie, sur la destruction de la famille et de la religion, sans lesquelles il n'y a pas de vie sociale digne de ce nom.

Et d'abord, c'est méconnaître singulièrement l'esprit et le cœur de l'homme que de promettre au peuple un âge d'or, une sorte de paradis terrestre, où chacun serait enchanté de son sort, ne fournirait qu'un travail léger et toujours agréable, jouirait de tout ce qu'il désire, serait l'égal de tous, etc., etc.

11 y a des inégalités sociales inévitables, qui doivent d'ailleurs tourner au profit et à l'honneur de tous ; le travail e^t toujours pénible de sa nature ; le cœur humain a des passions qu'il faut contenir et discipliner ; il y a dans les jeunes générations les germes de tous les vices, et les éducateurs doivent

extirper sans cesse les mauvaises habitudes naissantes pour ne cultiver que les bonnes .

Ce sont là des vérités de sens commun et des principes chrétiens : toutes les utopies sociales fondées sur la perfection native de l'homme, s'y sont brisées ; elles s'y briseront toujours, malgré les progrès et les lois. Le vaisseau qui porte la société et sa fortune, si cuirassé soit-il, pourra bien briser les flots, mais il ne culbutera pas les écueils.

« Oui, dit à ce sujet Léon XIII, les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour bannir la douleur et la souffrance, ils n'y réussiront jamais... S'il en est qui s'en attribuent le pouvoir, s'il en est qui promettent au pauvre une vie exempte de souffrances et de peines, toute au repos et à de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement trompent le peuple et lui dressent des embûches, où se cachent pour l'avenir de plus terribles calamités que celles du présent. » (Encycl. 22.)

La science a fait faillite, répète-t-on depuis quelque temps. Et, sans déprécier cette reine du jour, il faut bien convenir qu'elle transforme nos épreuves plutôt quelle ne les supprime.

L'homme a beau dompter les éléments, sans compter qu'il n'y réussit jamais complètement, il ne peut se dompter lui-même. Aussi l'épreuve, quand elle ne lui vient pas du dehors, lui vient du dedans ; elle n'en est alors que plus redoutable. Quels que soient ses travaux féconds, ses joies légitimes, ses nobles satisfactions de conscience, qui suffisent sans doute pour condamner le pessimisme et le désespoir antichrétien, le deuil et la souffrance parviennent toujours à se tailler une bonne part dans la vie qui se prolonge. Et

le suprême malheur serait de n'être jamais instruit par répreuve ou d'assister impassible à celle d'autrui.

Il faut donc placer plus haut que ne le dit le socialisme l'idéal de l'homme et le seul bonheur possible eu ce monde.

Ce bonheur imparfait, que la société doit poursuivre et procurer autant qu'il est en elle à tous ses membres, reposera toujours sur la justice et la moralité. Mais précisément le socialisme est le renversement de l'une et de l'autre.

Il renverse la justice en abolissant la propriété privée et immobilière ; il prive le travailleur du fruit le plus légitime de ses travaux. Car enfin, comme le dit Léon XIII, si le travailleur, « en réduisant ses dépenses, est arrivé à faire quelques épargnes, et si, pour s'en assurer la conservation, il les a, par exemple, réalisées dans un champ, il est de toute évidence que ce champ n'est pas autre chose que le salaire transformé : le fonds ainsi acquis sera la propriété de l'artisan au même titre que la rémunération même de son travail. Mais qui ne voit que c'est précisément en cela que consiste le droit de propriété mobilière et immobilière? » [Eocycl. 7 et 13.)

Toutes les raisons qui justifient la propriété ou en montrent les avantages sont la condamnation du socialisme. L'homme a, de droit naturel, le pouvoir de disposer de ses facultés, de pourvoir à ses besoins, • le créer une famille, d'économiser pour elle, de lui assurer un patrimoine, etc. : tous ces droits sont sacrés et antérieurs à ceux de l'Etat, qui ne peut que les protéger et en concilier l'exercice avec des droits similaires.

De plus, c'est dans l'exercice de ces droits que

l'homme trouve les stimulants les plus puissants et les plus honorables de sa merveilleuse activité.

Donc, décréter la communauté des biens, substituer la providence de l'Etat à la providence paternelle et à la prudence individuelle, ce serait renverser l'ordre naturel et la justice, paralyser toutes les énergies, décourager les initiatives, fouler aux pieds les plus précieuses libertés pour tomber sous la tyrannie la plus effroyable.

Le pouvoir de l'Etat socialiste, en effet, serait sans limites, sans contrôle et anonyme.

Non, la société n'est pas faite pour absorber ainsi les personnalités et les familles, mais elle doit les protéger toutes en leur permettant de mieux atteindre leur fin particulière ; sa perfection ne résulte pas de l'asservissement de tous à un idéal chimérique, mais de leur liberté sagement réglée et du concert de tous les bonheurs particuliers.

Et remarquons bien que les socialistes conséquents ne se bornent pas à nier le droit de propriété sous prétexte d'une meilleure répartition des biens : ils s'attaquent encore aux lois saintes de la religion et de la famille. Ils nient l'immortalité de l'âme et tous les motifs supérieurs de vertu que la religion nous fournit ; ils brisent les liens du mariage et proclament l'amour libre. C'en est donc fait de la dignité auguste et des droits du père, de l'épouse et de la mère ; c'en est fait de toute dignité morale. L'honneur s'en va avec la liberté.

Vraiment le paradis socialiste serait donc un enfer.

Telle est l'esquisse d'une réfutation du socialisme.

On voit par là même qu'il n'est pas juste d'incriminer comme socialistes les systèmes ou les régimes

politiques et économiques que ces raisons n'atteignent point.

Ce n'est pas professer le socialisme que de soutenir que la propriété individuelle n'est pas absolue ; qu'elle doit assumer des charges croissantes au profit de la communauté ; qu'elle ne doit pas se développer indéfiniment en s'exonérant de certaines servitudes; qu'elle doit être contre-balancée par la propriété collective, etc. Loin de là. Mais, en face des libertés individuelles, il faut maintenir les justes prérogatives du pouvoir ; puis, entre les deux, faire une large place au droit d'association, en particulier aux corporations.

Une société peut admettre les régimes de propriété les plus divers, elle peut vivre sous les formes politiques les plus opposées sans tomber pour cela dans le socialisme.

Ni l'impôt progressif, ni l'inaliénabilité des petits patrimoines, ni un maximum légal des fortunes, ni la réglementation du travail, nationale ou internationale, etc., ne caractérisent essentiellement le socialisme.

On peut professer, sur tous ces points et beaucoup d'autres non moins délicats, des opinions diverses, plus ou moins justes en elles-mêmes et eu égard aux circonstances; mais il n'est pas tolérable que des catholiques traitent de socialistes leurs coreligionnaires qui les soutiennent.

En d'autres termes, et ce sera notre conclusion, il ne faut pas combattre les mensonges du socialisme par des raisons douteuses, ni surtout par d'autres mensonges, tels que ceux du libéralisme, mais par la seule vérité, c'est-à-dire en s'appuyant sur la morale naturelle et sur les principes de l'Kvangile.

Le remède contre le socialisme est là : si on ne l'y cherche d'abord, on ne le trouvera pas dans la science économique indépendante. L'économie politique peut bien seconder la morale sociale et chrétienne, dont elle relève essentiellement, mais elle ne la remplacera jamais.

13 mai 1895.

151. Le faux libéralisme. — On dit beaucoup de bien et beaucoup de mal du libéralisme: Tout dépend du sens particulier qu'on attache à ce mot ou du point de vue auquel on se place.

Qu'y a-t-il de meilleur en politique, en religion, en économie sociale, que des opinions libérales et vraiment généreuses, une pratique favorable à la liberté? Or, c'est bien là ce qu'on entend tout d'abord par le libéralisme. C'est ce qui le rend séduisant ; c'est ce qui le justifie, avant tout examen, aux yeux des esprits peu attentifs,

Mais de même qu'il y a liberté et liberté et que, par exemple, la liberté du plus fort et du méchant n'est que l'oppression du faible, de même il y a libéralisme et libéralisme. L'un est juste, il est vrai ; l'autre est injuste, il est faux.

Le faux libéralisme est celui qui tend à diminuer la liberté du bien ; au lieu de chercher le concert des libertés, il opprime les unes par les autres; loin d'agrandir le domaine de la liberté, il le diminue, le rétrécit, en attendant qu'il le supprime.

Pour le faux libéral, en effet, il n'y a que sa propre liberté qui compte : nul ne sait moins obéir au second

rang et nul ne sait mieux tyranniser au premier. Il excelle tour à tour et dans les deux rôles : celui de révolté et celui de despote.

L'épigramme qu'on décochait déjà sous le Consulat, contre les hommes de gouvernement, qui avaient toujours à la bouche le mot de libérai, est aussi vraie que le premier jour.

Qu'est-ce que ce mot libéral Que des gens d'un certain calibre Placent toujours bien ou mal ?

— C'est le diminutif de libre.

Et vraiment le faux libéralisme consiste toujours à diminuer la liberté ; il ne l'embrasse que pour la lier ou pour l'étouffer.

Il importe donc de ne pas confondre le faux libéralisme avec le vrai. Cette distinction est parfois difficile. Autant le faux libéral est facile à définir, puisqu'il est tel, en dernière analyse, par l'intention ou le manque de sincérité, autant le faux libéralisme est difficile à déterminer, car il résulte des actes et de leurs conséquences, qui trompent si souvent les meilleures intentions.

Et, soit dit en passant, voilà comment on s'explique que tant de catholiques éminents et le plus sincèrement libéraux nous aient fait néanmoins tant de mal par leur faux libéralisme.

Encore une fois, ce n'est pas ici affaire seulement d'intentions et de bonne foi, mais surtout une affaire de justice politique ou religieuse.

S'il faut le caractériser d'un trait essentiel, je dirai volontiers que le libéralisme est vrai ou faux, bon ou

mauvais, selon qu'il fait éviter un plus grand mal ou qu'il empêche un plus grand bien.

Mieux vaut certes un régime de libéralisme compatible avec certains abus des plus regrettables en euxmêmes, qu'un régime d'oppression systématique ou un état d'anarchie. Il eût mieux valu, par exemple, que les empereurs romains, au lieu de chercher à noyer le christianisme dans le sang, eussent laissé une liberté égale aux chrétiens et aux païens d'adorer Jupiter ou le vrai Dieu. Si le bien ne parvient pas à gagner les suffrages de tous, du moins qu'il ne soit pas asservi au mal et que les égarés ou les méchants n'aient que le pouvoir de se nuire à eux-mêmes. Ce moindre bien est souvent le seul possible et il doit nous consoler de l'absence d'un plus grand .

Ainsi se justifient certains concordats, certaines transactions, qui mirent fin à des guerres politiques ou religieuses.

Mais il n'en est pas moins mauvais de dépouiller en principe, ou sans nécessité, le bien et la vérité, d'une partie de leurs droits natifs, pour les traiter, sous couleur d'impartialité, de la même manière que le mal et l'erreur.

Ce libéralisme est faux et condamnable. Analysez son esprit, poussez-le jusqu'à ses dernières conséquences et vous verrez qu'il consiste à renoncer au règne social de Jésus-Christ, à ne pas croire à la vertu sociale de l'Evangile.

Autant les catholiques doivent se montrer conciliants, en respectant les personnes jusque dans leurs erreurs, en tolérant ce que les conditions sociales et la paix publique rendent nécessaire, autant ils doivent se garder de méconnaître en ce qui les concerne ou

de sacrifier en principe aucun des droits de la vérité. Leur conscience doit être une, et c'est elle qui doit juger tous les actes de leur vie privée et tous les actes de leur vie publique.

Comment donc justifier, par exemple, la conduite de tels catholiques, entrant dans un comité qui a pour but la création d'une mosquée à Paris?...

A-t-on oublié que le mahométisme est une erreur, qu'il a été un fléau pour les peuples et une menace longtemps suspendue sur la civilisation chrétienne ? N'est-ce pas lui encore qui ravage l'Afrique avec ses esclavagistes et s'oppose bien plus que le paganisme et le fétichisme à la propagation de l'Evangile?

La question n'est pas de savoir si nous devons tolérer la religion musulmane dans les pays où nous l'avons trouvée implantée, notamment en Algérie, mais s'il nous est permis à nous catholiques de contribuer à l'accréditer, à l'introduire même en France et à bâtir des mosquées pour de bon, ailleurs que dans l'enceinte d'une exposition.

Ce n'est pas ainsi qu'il est permis d'entendre la liberté de conscience et des cultes.

On comprend que les pouvoirs publics, dans un pays qui a perdu l'unité religieuse, accordent des subventions aux églises des différents cultes ; mais on ne conçoit pas qu'un catholique éclairé porte tour à tour ses offrandes au prêtre catholique et au marabout, à Notre-Dame de Fourvière et à la mosquée, à Rome et à La Mecque.

Sans doute, pareille conduite chez un musulman ne serait point faite pour nous déplaire, à condition toutefois qu'elle fût sincère ; car nous y verrions

l'indice et le commencement d'une conversion. Mais, chez un catholique, c'est une défaillance.

Pour bien juger le libéralisme, en effet, il faut voir où il tend, ce qu'il promet et ce qu'il tient, ce qu'il conserve de bien et ce qu'il en trahit.

Jugé à ce vrai point de vue, le libéralisme de ce siècle a été particulièrement hypocrite. Que sont devenus, en effet, cette égalité, ce droit commun, cette liberté et cette fraternité qu'on nous promettait à titre de retour ? Après avoir consenti loyalement à vivre sous les mêmes lois et à partager les mêmes droits avec les juifs, les protestants, les francsmaçons et les fanatiques d'athéisme où d'incrédulité, les catholiques se sont vus mis peu à peu hors la loi et traités en parias. Les juifs et les francs-maçons occupent toutes les avenues du pouvoir, disposent du budget, écrasent le peuple d'impôts dont ils font bénéficier leurs créatures, soumettent les congrégations à des mesures fiscales arbitraires, qui sont de véritables confiscations.

Sans être aussi envahissants, les protestants ont su se tailler une bonne part au détriment des catholiques. Dans les administrations, ils obtiennent plus que leur part ; dans les départements où ils forment une minorité importante, comme dans le Gard, presque toutes les fonctions publiques leur sont dévolues : leurs Facultés de théologie sont subventionnées par le Trésor (75,000 fr. annuellement), alors que les Facultés de théologie catholiques ne sont alimentées que par la charité des fidèles. Si ces dernières étaient traitées aussi favorablement, c'est-à-dire avec impartialité, elles recevraient du Trésor plusieurs millions chaque année.

Voilà quelques-uns des fruits du Taux libéralisme.

Il n'est que temps de réagir et de revendiquer nos droits. Certes nous respectons la sincérité de toutes les croyances, mais nous exigeons qu'on respecte également les nôtres.

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