Le libéralisme économique. — Le
libéralisme économique, auquel nous devons notre état social, est si bien condamné par ses propres œuvres, que personne n'ose aujourd'hui le soutenir intégralement.
Qui oserait prétendre encore, que la liberté individuelle se suffit parfaitement dans Tordre économique ; que la loi ne doit jamais intervenir dans les contrats entre patrons et ouvriers, si ce n'est pour en exiger l'observation ; qu'il ne faut imposer aucune réglementation de travail; ni pour l'adulte, ni pour la femme, ni pour l'enfant : qu'il faut interdire, comme aux beaux jours de la Révolution, toute corporation, tout syndicat, toute association, afin de ne pas entraver le plein exercice de la liberté individuelle ; que les lois contre les accaparements sont inutiles et même dangereuses ; que le commerce doit être absolument libre et que par conséquent les importations ne doivent être frappées d'aucune taxe, etc. ?
Ce sont là pourtant les axiomes du plus pur libéralisme. C'est là toute la liberté économique, qui comprend la liberté du travail, celle des contrats et celle des échanges . Sa loi suprême est celle de l'otlre
et de la demande ; sa maxime favorite : « Laissez faire, laissez passer. »
On ne sait que trop aujourd'hui où conduit la pratique de toutes ces libertés déréglées, absolues, qui dégénèrent si vite en licence : elles mènent tout droit et fatalement à l'isolement des faibles, à l'écrasement des pauvres, au règne de l'or et de la force brutale qu'il achète. La charité elle-même ne peut guérir directement tout le mal, elle est plutôt un palliatif ; mais elle doit, pour sauver la société, inspirer une nouvelle législation, qui soit l'abjuration de tous les principes du libéralisme.
La preuve expérimentale en est faite ou n'est pas loin de l'être.
On a vu, dans les beaux temps du plus pur libéralisme, naître et se propager un esclavage nouveau et, à certains égards, pire que l'ancien. Les pays de grande industrie, l'Angleterre surtout, furent le théâtre de ces luttes inhumaines du capital et du travail. Pressés par le besoin, les travailleurs, avec leurs femmes et leurs enfants, durent subir toutes les exigences de patrons cupides ou toutes les nécessités de la concurrence. On ne peut rien imaginer de plus sombre que l'enfer industriel qui fut créé ainsi par le libéralisme : les inspections officielles révélèrent des habitudes et des faits qui déshonoreraient tout gouvernement qui consentirait à les tolérer.
Il suffit de parcourir les lois protectrices du travail qui ont été promulguées successivement dans tous les pays, pour se rendre compte des abus énormes et de toute nature auxquels il fallut remédier.
Ce n'est pas que l'on doive approuver toutes les tentatives de réglementation du travail : plusieurs
sont excessives, tyranniques, inapplicables ou prématurées ; la liberté individuelle du patron et de l'ouvrier doit être réglée ou protégée et non pas supprimée. Mais le seul fait que la réglementation du travail se soit imposée de bonne heure et en tous lieux est la preuve des abus énormes commis par le libéralisme.
Léon XI11 signale en particulier et proscrit les abus suivants (Encycl. 42) :
« S'il arrive, dit-il..., qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers, en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité des sexes ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité ; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer dans de certaines limites la force et l'autorité des lois.»
Nos adversaires eux-mêmes reconnaissent qu'une certaine réglementation du travail s'impose et qu'elle est justement pratiquée : « Partout ou presque partout, dit l'un d'eux, dans le Dictionnaire d'économie 'politique, dirigé par M. Léon Say, le travail des entants et des adolescents est réglementé. Le désir de préserver la santé des jeunes générations, la crainte de compromettre l'avenir de la race, le besoin d'instruction qui se fait de plus en plus sentir, ont porté les législateurs de tous pays à poser des limites à l'admission des mineurs dans les fabriques et à déterminer la longueur de leur journée... »
Est-ce à dire que le libéralisme économique se
déclare vaincu ? Nullement. Il a seulement reculé, en faisant quelques prudentes et indispensables concessions ; mais il maintient ses prétentions les plus spécieuses et les moins choquantes. Il résiste toujours au souffle de fraternité chrétienne et de justice sociale qui s'est levé sur nous ; et son obstination tend à nous précipiter, par une réaction facile à comprendre, dans le socialisme d'Etat, qui le frappe déjà du vertige de l'épouvante.
Ce libéralisme atténué et dangereux est moins une doctrine cohérente qu'une simple tendance, on pourrait même dire une abstention, une attitude. Il a sacrifié son principe générateur, mais il en défend, il en aime encore toutes les conséquences. N'osant plus ériger en droit absolu la liberté individuelle, il s'applique seulement à en excuser les abus, comme un mal nécessaire, d'où il sortira un plus grand bien ; il se défie, outre mesure, de l'intervention du pouvoir et attend tout de l'initiative privée ; il prise fort peu les anciennes corporations et ne fonde guère ses espérances sur les syndicats qui cherchent à les reconstituer aujourd'hui.
On pourrait multiplier les traits de ce genre : chacun d'eux en particulier peut tromper ou ne pas convenir ; mais l'ensemble est vrai, il n'est pas équivoque. Un économiste libéral juge avec une indignation modérée les spéculations et les vols audacieux de la haute banque, accaparements et coups de bourse : ce sont là, d'après lui, des maux nécessaires, qui répondent à notre état social ; il est persuadé que la liberté économique finira toujours par corriger ses propres abus, et que le remède légal et direct en serait pire que le mal.
Demandez-lui ce qu'il pense des grèves, de celle des allumettiersetde celle des employés delà Compagnie des omnibus : il pensera de la première à peu près ce que pense M. Ribot et, sur la seconde, il sera de l'avis de M. Cuvinot. Parlez-lui de l'inégalité excessive des fortunes et d'une plus juste répartition des richesses : autant vaudrait, selon lui, songer à exhausser les plaines en décapitant les montagnes. Parlez-lui de la transformation graduelle du régime du salariat en celui de l'association ou de la participation aux bénéfices ; ou bien des assurances et «les caisse* de retraite obligatoires, de l'impôt progi d'une législation internationale du travail, etc. ; ou bien encore, demandez-lui si la loi ne pourrait enfin sévir contre les fortunes les plus énormes et les plus mal acquises, qui sont un scandale et un danger pour la société : vous serez traité de rêveur et peut- être d'homme dangereux.
Tout cela cependant mérite d'être discuté sérieusement : car tout cela sera pratiqué demain peut-être, de gré ou de force, avec justice ou sans elle.
Comme tous les abus dont nous souffrons aujourd'hui, dans l'ordre économique, sont l'effet direct ou indirect d'une liberté individuelle sans frein, ils sont tous absous ou du moi us tolérés et regardés même comme nécessaires par 1 économiste libéral. Sa critique, si impitoyable quand il s'agit de réformes proposées par ses adversaires, se radoucit singulièrement en face des abus existant-. Conservateur aveugle ou réformateur timide, il ne connaît, en effet, pour les corriger, que le bon vouloir de chacun et les lois fatales de la nature.
Aussi le libéralisme est-il incapable de guérir la
société, de réprimer les désordres et les maux économiques dont elle souffre et qui sont avant tout des injustices. Avec lui, ces maux ne feront que s'accroître, jusqu'à ce que, par une réaction violente, ou simplement en vertu de la loi qui rapproche des extrêmes, il cède naturellement la place au socialisme triomphant.
Car la concentration de l'industrie, du commerce et des capitaux, qui est le fruit du libéralisme, peut devenir telle qu'une Chambre souveraine n'aura qu'à déclarer que tous les instruments de travail sont la propriété de la nation pour que la révolution socialiste soit accomplie du même coup. C'est ainsi que les biens de la noblesse et du clergé furent confisqués par le tiers état, il y a cent ans.
Cette révolution, qui devient menaçante, serait radicalement empêchée par le respect sacré et la multiplication des petits patrimoines, par la création et le développement des propriétés corporatives de toute nature, en un mot par tous les moj^ensqui tempèrent l'inégalité excessive des citoyens, rapprochent les classes et appliquent la propriété à sa fin légitime.
Mais le libéralisme économique ne peut que préparer l'avènement d'un socialisme anarchique... ou peut-être d'un certain despotisme judaïco-maçonnique, exercé par un petit nombre d'hommes de proie et analogue à celui dont on peut dire tristement : Humanum paucis vivit genus. — L'humanité vit pour quelques-uns.
Seul le christianisme social peut tempérer la liberté économique, comme toutes les autres, par l'autorité, parce que seul il sait subordonner la liberté des uns et l'autorité des autres à quelque chose de supérieur :
la morale sociale. C'est toujours à ce principe divin qu'il faut rattacher les réformes et les institutions politiques et économiques. C'est pourquoi toute économie politique est fausse qui ne se fonde sur la morale et qui ne veut d'autre premier principe que la liberté individuelle ou l'intérêt de chacun.
29 mai 1805.
153. Pauvreté et richesse : Les petits patrimoines. — On peut aborder la question sociale de bien des côtés et chercher à la résoudre de plusieurs manières. Mais le point de vue le meilleur est peut-être celui où nous allons nous placer maintenant. Léon XIII ne l'a point négligé : il Ta même signalé avec une insistance miséricordieuse et paternelle.
Ce point de vue le voici :
Les biens extérieurs nous sont offerts par la Providence, parce qu'ils nous sont nécessaires pour remplir notre destinée. L'homme, en effet, a un rôle domestique et social à remplir, des œuvres à poursuivre, le plus souvent des enfants à élever, de vieux parents à soutenir ; or, il ne saurait suffire à tous ces devoirs de famille ou autres, sans en avoir sous la main, par un travail immédiat ou autrement, les moyens indispensables. On peut donc dire, avec saint Thomas et Léon XIII, que « l'usage de biens extérieurs est requis à l'exercice de la vertu » (Encycl. 40.)
Oh ! sans doute, la vertu chrétienne est si grande par elle-même et par son origine divine qu'elle
triomphe héroïquement dans l'extrême pauvreté. Qui a été plus pauvre et plus grand que le Christ, mort sans posséder même ses vêtements qui furent partagés ou tirés au sort par ses bourreaux, ni son propre corps, qui fut donné par Pilate à Joseph d'Arimathie? Qui a été plus pauvre ensuite que les apôtres et d'autres âmes d'élite, comme François d'Assise? C'est bien lui qui, après s'être dépouillé jusqu'à la peau, entre les mains d'un père avare, pouvait s'écrier à son tour : Voici, Seigneur, que j'ai tout quitté pour vous suivre !
Mais ces actes héroïques de la vertu de pauvreté sont destinés, par leur sublimité même, à rester des exceptions. Ce qu'ils enseignent à tous, c'est l'esprit de détachement, c'est le mépris de l'avarice et, avec elle, de la richesse adorée comme une idole ou courtisée pour les viles satisfactions qu'elle procure, au lieu d'être recher chée pour le bien à faire, pour les devoirs qu'elle permet de remplir.
Ce qu'ils enseignent encore, c'est que pauvreté n'est pas vice et que loin d'être une lèpre sur l'âme, elle rapproche singulièrement de Dieu, qui fut pauvre à naître dans une crèche et à mourir sur une croix. (Encycl. 28.)
Cette beauté de la pauvreté décide encore tous les jours des milliers de religieux à renoncer à toute propriété individuelle : ils mettent tous leurs biens en commun mieux que ne le feront jamais les plus parfaits socialistes.
Mais autres sont les devoirs du religieux, de l'apôtre, autres ceux du père de famille. D'ailleurs, même les religieux, considérés en corps, ont besoin de certains biens temporels pour remplir les devoirs de leur
état, pour exercer les vertus que comporte leur vocation .
Et n'est-ce point là le motif principal pour lequel nous protestons tous contre les lois spoliatrices dont ils sont frappés? Elles sont iniques et odieuses de plusieurs manières, mais surtout, croyons-nous, parce qu'elles tendent à priver -les religieux des moyens matériels indispensables pour faire le bien auquel ils se sont voués : élever la jeunesse, recueillir des orphelins, soigner des malades, propager la foi, soutenir les missions, glorifier l'Eglise et la France.
C'est donc toujours un devoir à remplir, qui fonde le plus solidement le droit ; c'est une fin morale qui, en dernière analyse, justifie la possession de la ridhesse et son usage. On voit ainsi, encore une fois, combien à la morale se subordonne étroitement l'économie politique.
Or, pour peu que Ton considère les biens extérieurs au point de vue des mœurs et des devoirs à remplir, on s'aperçoit bien vite que ni l'extrême richel'extrême pauvreté ne sont désirables : elles sont également dangereuses pour la société, comme pour les individus.
L'extrême richesse, en effet, expose à toutes les séductions de l'orgueil et des sens. On peut 1 par l'exemple âespeiits Sucriers et des petits deurSi dont les aventures scandaleuses amusent le public et occupent la presse. 11 est vrai que bien des possesseurs de grandes fortunes s'en montrent plus digne- à certains égards. Mais TextrÔme rîcîiesse n'en met pas moins dans la main d'un homme le moyen d'acheter toutes sortes de complicités. De là cette royauté de l'argent que nous subissons aujourd'hui et
qui est le pire de tous les régimes. Il a un nom, c'est la ploutocratie. Mieux vaudrait, pour la société, des fils prodigues que des fils avares qui emploient leur immense fortune, comme l'avaient fait leurs pères, pour acquérir ou conserver une domination économique et politique qui est pour ceux qui la subissent le plus honteux des asservissements.
Arrivée à ce degré et tournée à cette fin immorale, l'extrême richesse est mauvaise, et fût-elle légalement acquise, la société aurait encore le droit de s'affranchir et de sévir contre elle.
Et puis l'extrême richesse des uns a naturellement pour contre-partie l'extrême pauvreté des autres. Or, celle-ci est malfaisante de sa nature, dans la société, comme la première. Peu d'hommes ont le caractère assez bien trempé pour se soutenir parmi les épreuves de toute nature que traîne après elle une longue indigence. D'ailleurs il ne suffit pas de résister personnellement au choc brutal de la misère, de la maladie et de la faim ; tout homme qui a charge d'âmes, le père de famille en particulier, a précisément pour devoir d'épargner ou d'adoucir ces maux à ceux qui lui sont confiés. Comment pourra-t-il, dans une pauvreté extrême et persistante, suffire à ses devoirs essentiels, conserver sa dignité morale, protéger celle des siens, garder leur personne et leur âme ? Dans quel abîme de maux ne tombent pas fatalement, pour ainsi dire, dans les villes, du moins, les familles rivées à l'indigence ? Misère noire au foyer, qui est bientôt déserté par la mère et les enfants, travaux excessifs ou vagabondage, séduction : bientôt de cet organisme vivant il ne reste plus qu'une poussière humaine.
Au point de vue social, l'extrême pauvreté d'un grand nombre de familles, est un fléau particulièrement redoutable : il s'appelle le paupérisme. S'il apparaît et se répand dans un pays d'ailleurs riche, c'est l'indice de graves injustices. N'accusons pas ici « les lois naturelles », mais la malice humaine, qui outrage la morale et trompe les intentions miséricordieuses de la Providence. Dieu veut, en effet, que la richesse soit appliquée à sa fin, qui est de nourrir les créatures humaines et de leur permettre d'exercer tous les actes et tous les devoirs que comportent leur nature, leur rôle dans la famille et leur fonction dans la société.
Tous les droits et tout l'ordre économique sont établis sur ces bases essentiellement morales. « Tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs, lesquels, du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus 39). » Léon XIII, qui rappelle incidemment cette vérité, dont abusent les socialistes, affirme en même temps que « les apports respectifs ne peuvent être ni les mêmes, ni d'égale mesure ». De là, les inégalités sociales, avec les diverses fonctions publiques et toutes les professions, libérales, industrielles, mécaniques. Car la société ne vit pas seulement de pain et « le bien commun... est principalement un bien moral »... (10.)
« Mais l'équité demande que l'Etat se préoccupe des travailleurs et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils procurent à la société, il leur en revienne une part convenable. »
Léon XIII cède aux mêmes préoccupations de justice sociale, quand il revendique pour l'ouvrier le
salaire qui lui est nécessaire, quand il l'engage à économiser dans les temps plus heureux, quand il déclare que cette épargne est sacrée, quand il conseille la création de petits patrimoines, etc. Il ne dédaigne pas de montrer que la terre ainsi divisée en petits héritages n'en sera que mieux cultivée ; il voit dans ce régime de la petite propriété le moyen de conjurer un des fléaux dont soutire l'Italie, celui d'une émigration qui provient moins de l'accroissement de la population que de sa misère profonde ; il blâme les impôts excessifs qui ruinent le propriétaire et le chassent de son foyer. Et non seulement il demande que l'accès de la propriété individuelle soit facilité à tous ; mais il veut en outre, que les corporations se rétablissent, avec leurs propriétés collectives, qui permettront de subvenir aux besoins les plus imprévus.
Il nous faut rappeler ici les passages les plus saillants : « L'ouvrier qui percevra un salaire assez fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille, suivra, s'il est sage, le conseil que semble lui donner la nature elle-même : il s'appliquera à être parcimonieux et fera en sorte, par de prudentes épargnes, de se ménager un petit superflu, qui lui permette de parvenir un jour à l'acquisition d'un modeste patrimoine... Il importe donc que les lois favorisent l'esprit de propriété, le réveillent et le développent autant qu'il est possible dans les masses populaires.
« Ce résultat une fois obtenu, serait la source des plus précieux avantages; et d'abord, d'une répartition des biens certainement plus équitable... Que l'on stimule l'industrieuse activité du peuple par la perspective d'une participation à la propriété du sol,
et l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes. » (53, 54.) — Nous ne pouvons omettre non plus les paroles suivantes : « Les riches doivent s'interdire religieusement tout acte violent, toute fraude, toute manœuvre usuraire qui serait de nature à porter atteinte à l'épargne du pauvre, et cela d'autant plus que celui-ci est moins apte à se défendre et que son avoir pour être de moindre importance revêt un caractère plus sacré. » (25.)
On voit combien Léon XIII s'intéresse aux classes laborieuses, dont nos gouvernants et les ploutocrates se moquent aujourd'hui ; combien il désire que la sécurité et le modeste bien-être auxquels elles ont droit leur soient assurés. Ah! si nos législateurs et nos gouvernements avaient eu le même souci, ils n'auraient pas livré les épargnes du peuple à des banquiers cosmopolites, ils auraient protégé les petits patrimoines au lieu de les dilapider, et la question sociale, qui se pose toujours avec plus de menaces, serait déjà résolue.
1 juin 1806.
154. La Ploutocratie. — De quelque manière qu'on entende la ploutocratie, elle est un mauvais régime.
Yeut-on simplement désigner par là le gouvernement d'un pays par les citoyens les plus riches ? Certains utopistes, comme Saint-Simon et Auguste Comte, ont rêvé d'une oligarchie pareille, pour lui
confier la direction des affaires publiques. Mais, fût-il honnêtement pratiqué, ce régime ne serait pas enviable. Il n'en est pas qui convienne moins à la France, dont Tidéal et la mission ne seront jamais ceux des commerçants et des banquiers. Ce fut le régime de Carthage, ville sémite la plus puissante de l'antiquité : affaiblie par les mêmes causes qui l'avaient élevée, elle tomba sous les coups de Rome. Ce fut encore le régime de Venise et c'est aujourd'hui, à beaucoup d'égards, celui de l'Angleterre, dont la prospérité inouïe, quoique toujours précaire, peut être invoquée comme une justification.
Le régime ploutocratique, en effet, s'appuie sur des raisons spécieuses. N'est-il pas juste, par exemple, que les plus intéressés aux affaires publiques, en aient la direction ? A qui pourra-t-on mieux confier les rênes de l'Etat, qu'à ceux qui ont si bien conduit leurs propres affaires? Il est évident que pour arriver à une grande fortune et s'y maintenir, il faut un ensemble de qualités rares, en sorte que la classe la plus riche représente vraiment l'élite de la nation, etc.
Ces raisons et autres semblables avaient leur valeur dans un temps et chez des peuples où les citoyens les plus riches portaient la part la plus lourde des charges publiques et voyaient leur. sort étroitement lié à celui de la patrie ; mais aujourd'hui et dans notre malheureux pays, exploité par les ploutocrates, elles seraient un sophisme effronté, une cruelle dérision.
A qui feriez-vous croire, par exemple, que les banquiers réputés français et fixés à Paris, dont la fortune en très grande partie est cachée et circule dans les cinq parties du monde, sont plus intéressés au salut de la France que le petit propriétaire,
l'officier, le soldat, l'artisan, qui nourrissent le pays ou le défendent ? Ce sont les moins riches, et souvent les plus petits, qui souffrent le plus des malheurs publics, et non les autres.
A qui fera-t-on croire ensuite que l'élite des citoyens est formée aujourd'hui des plus riches? Sans doute, la course folle et universelle à la richesse opère une certaine sélection ; mais il s'agit précisément de caractériser celle-ci afin de définir la valeur de cette nouvelle élite. D'abord la fortune a toujours été aveugle et aujourd'hui, en outre, elle est souvent malhonnête. Pour réussir supérieurement dans le concours qu'elle ouvre, il faut plus de vices que de vertus, plus de complicité secrète que d'estime publique.
Au reste, l'art de parvenir à une grande fortune, n'est qu'une des formes particulières de l'intelligence et des moins honorables. On nous accordera, je pense, qu'un savant, comme Pasteur, un grand écrivain, un général ou un ingénieur de mérite ont autant de valeur intellectuelle et morale qu'un habile manieur d'argent.
Les cent banquiers les plus riches de France pourraient disparaître d'un seul coup sans appauvrir le pays ni même personne ; mais la perte subite de notre élite religieuse, scientifique, littéraire, artistique et militaire, serait au contraire, un malheur irréparable.
Il suit de là bien des choses, en particulier ceci, que ceux qui profitent le plus de la prospérité publique et du progrès social, sont ceux qui y contribuent le moins. Leur merveilleux savoir-faire, disons même leur génie, si l'on veut, leur est prodigieusement utile à eux-mêmes; mais il l'est moins à la société.
L'intelligence des affaires de bourse et de commerce, celle du moins qui réussit aujourd'hui, se rapproche singulièrement de la ruse et de la fraude, qualités intellectuelles, sans doute, mais fort peu morales. C'est d'elles que vivent tant de parasites, dans notre société, au détriment de tous les vrais travailleurs. C'est déjà trop que nous soyons exploités par ces hommes de rapine et de proie, qui se sont attachés à nos flancs : n'allons pas encore les mettre à notre tête, comme le ferait un troupeau, qui, admirant la force et la rapacité des loups, les prendrait pour bergers .
C'est pourtant ce que nous avons fait en France. Car la ploutocratie qui pèse sur nous présentement, c'est la tyrannie économique et politique exercée par la haute banque, sous le couvert de la République démocratique, c'est la domination complète de la nation tout entière par « une faction qui, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources, faction d'ailleurs qui tient en sa main plus d'un ressort de l'administration publique ». C'est en ces termes que Léon XIII la dénonçait, il y a déjà cinq ans : que ne pourrait il pas dire aujourd'hui?
Cette ploutocratie encore, c'est l'écrasement du travail sous toutes ses formes et en particulier du travail le plus humble et le plus accessible aux pauvres; c'est l'exploitation de la France, de ses intérêts et de son honneur par une poignée de juifs, de francsmaçons et d'administrateurs véreux ; c'est la vénalité et la corruption érigées en principes de gouvernement : bref, c'est le règne de l'idolâtrie de l'or avec toutes ses turpitudes.
On a pu nier jusqu'à ces dernières années l'étendue et la profondeur du mal ; mais aujourd'hui tous en sont effrayés. Il est irréparable, si la France chrétienne ne parvient pas à se ressaisir elle-même.
D'où viendra le salut? — D'abord, de la vérité. Il faut dénoncer tout le mal. Le peuple doit connaître tous ceux qui l'ont indignement trompé.
Ensuite, il faut tomber d'accord sur quelques réformes radicales; car les demi-mesures ne nous sauveront pas. La confiscation doit être rétablie contre les crimes de corruption. Plus de prescription légale qui puisse les couvrir ! Notre législation est absurde sur ces deux points et sur bien d'autres ; elle est indulgente pour les grands criminels et inexorable aux malheureux.
Enfin, il faut poursuivre la ploutocratie jusque dans sa source, en appliquant la loi contre les accaparements et les monopoles, en surveillant de près les sociétés anonymes, en imposant les transactions mobilières, en assignant même un maximum à la fortune individuelle, par le moyen de l'impôt progressif, etc.
C'est avec de pareilles réformes dans leurs programmes, que les candidats catholiques devront se présenter devant le peuple. Eux seuls peuvent les accomplir sans faiblesse comme sans violence. S'ils se dérobent à ce devoir, les socialistes les supplanteront pour nous précipiter dans une révolution.
Tous ceux qui s'effraient de ces remèdes sont des timides : ils manquent de conviction et de courage. S'ils nous conduisent, ils se laisseront prévenir encore par les événements : ils attendront que la France soit morte pour lui appliquer les réactifs énergiques et salutaires qui la guériraient.
11 juin 1895.
155. La liberté d'association. — L'une des libertés qui nous manque le plus est la liberté d'association. C'est à la reconquérir pleinement que doivent s'appliquer tous ceux qui exercent quelque influence politique.
La plupart des autres réformes comparées à celle-ci paraissent accessoires, elles remédient à quelque mal particulier : la liberté d'association, au contraire, parfaitement rendue et organisée, remédierait à la plupart des maux dont souffre la société.
Ainsi l'a pensé dès le premier jour le modeste et vaillant abbé Lemire, si peu compris encore par ceux qui devraient le mieux le soutenir. Il est l'un de nos rares députés qui, sans s'attarder à des mesures insignifiantes ou secondaires, vont droit aux principes essentiels, ceux qui ont fait la France et peuvent la refaire aujourd'hui.
Entre ces principes de vie et de résurrection sociales se distingue la liberté d'association. Elle fut abolie à la Révolution, dans un moment de folie égalitaire, en apparence, mais despotique, en réalité. Tout cet organisme corporatif, qui avait enveloppé toutes les classes et protégé le peuple en particulier, fut supprimé d'un seul coup, sous prétexte de parer à certains abus auxquels sont sujettes les meilleures institutions humaines. En même temps disparaissaient les ordres religieux, les universités, les collèges ecclésiastiques ; tous leurs biens avec ceux du clergé, étaient censés « mis à la disposition de la nation »,
mais en réalité, étaient soustraits au service public pour enrichir des spéculateurs bourgeois, dignes ancêtres des ploutocrates d'aujourd'hui; la propriété collective était poursuivie, contrairement aux intérêts du peuple, qui en profitait, et absorbée de plus en plus par la propriété individuelle, disons même individualiste.
Et. chose odieuse autant que singulière, qu'il ne faut pas oublier : les principaux sectaires qui votaient l'abolition des corps constitués et la confiscation de leurs biens, formaient eux-mêmes une sorte de corporation, la plus redoutable de toutes, celle des jacobins et des francs-maçons, qui ont terrorisé la France et l'exploitent aujourd'hui.
Ce sont eux qui ont dressé comme une idole, sur toutes les ruines qu'ils ont faites, l'omnipotence de l'Etat et de ceux qui prétendent le représenter, en face de l'isolement et de l'impuissance des citoyens.
Ce qui caractérise, en efïet, notre régime social, c'est l'isolement des faibles et leur écrasement. Que reste-t-il à celui qui est vaincu par le sort ou succombe dans la lutte pour la vie ? — Rien, il n'a plus de droits, et. sans la charité chrétienne, il mourrait inévitablement de faim et de misère. Autrefois, il était protégé par les corporations; il pouvait toujours prétendre à des biens communs; il y avait des droits de glanage, de parcours, etc.; la terre de France, la terre de ses pères, était toujours la sienne de quelque manière; et puis l'Eglise, pouvait étendre une protection plus etlicace sur tous les déshérités.
Mais aujourd'hui, en vertu de notre régime égoïste et ploutocratique, la France n'est plus aux Français et chacun d'eux est exposé à mourir de faim sur le
seuil de quelque palais où un juif allemand jouit de son insolente fortune.
Le code tout entier semble avoir été rédigé en faveur des riches contre les pauvres. Tout est prévu, combiné, ordonné pour que le capitaliste et l'homme heureux puissent user et abuser de tous leurs biens et de tous leurs droits individuels : tant pis pour les malheureux ! De ceux-ci la législation n'a cure; que disje? elle est positivement cruelle et inexorable pour eux.
Des milliers de petits patrimoines sont volés légalement et systématiquement tous les ans; une prétendue justice, avec ses frais usuraires, confisque tous les menus biens qu'elle devrait protéger. On constatait naguère qu'un pauvre orphelin ne pouvait hériter d'un mobilier estimé 64 francs, qu'en payant plus de 80 francs de frais ; tel commerçant a vu les dix mille francs de marchandises qui lui restaient en magasin adjugées pour deux cents francs par l'huissier, qui avait à recouvrer cent quatre-vingt francs de frais.
Or, ces faits sont innombrables et passés en habitude : rien ne sert de les dénoncer; huissiers, avocats, avoués, notaires, juges, tous subissent la loi en gémissant, quand ils n'en sont pas complices.
Dure aux humbles, la loi est légère aux puissants. Les grandes fortunes mobilières et les spéculations financières échappent à l'impôt ou à peu près; les capitalistes peuvent se coaliser, mais les travailleurs ne peuvent s'associer qu'imparfaitement et seulement depuis la loi de 1884; des Sociétés anonymes, de grandes Compagnies, possèdent des richesses immenses et disposent d'une influence excessive, mais on ne
permet pas de renaître à nos anciennes corporations, ni à nos anciennes Universités, qui abritèrent tant d'intérêts privés, sans être jamais une menace pour le pouvoir. La liberté nous est toujours refusée ou mesurée d'une manière parcimonieuse et hypocrite : nous ne l'aurons jamais, si nous ne savons la reconquérir.
Voilà ce qu'il faudrait bien expliquer à la ma«se des électeurs, victimes de tant d'injustices. Us oublient leurs droits les plus essentiels et n'en défendent que quelques autres dont ils ne tirent aucun profit, grâce aux mensonges des politiciens et des meneurs.
Un droit précieux entre tous est le droit d'association avec toutes ses conséquences, et. en particulier, la propriété collective. Léon XIII a insisté avec force sur ce point.
C'est de ce droit primordial qu'est née la société civile elle-même : elle ne peut donc le supprimer; car elle renierait son propre principe : De la propension naturelle qui porte l'homme à s'unir à ses semblables, dit Léon XIII, « naissent comme d'un germe, la société civile d'abord, puis au sein même de celle-ci d'autres sociétés qui, pour être restreintes et imparfaites, n'en sont pas moins des sociétés véritables. » (59. Léon XIII marque. ensuite la dilîérence delà société civile et des sociétés privées; mais il revendique pour celles-ci le droit d'exister indépendamment du caprice ou de la concession de l'Huit : « Le droit à l'existence, dit-il, leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l'anéantir. C'est pourquoi une société civile qui interdirait les sociétés privées s'attaquerait elle-même, puisque
toutes les sociétés publiques et privées, tirent leur origine d'un même principe, la naturelle sociabilité de l'homme. » (60.)
Il est évident que si des sociétés privées paraissaient poursuivre un but immoral, injuste, en opposition avec le bien public, l'Etat pourrait et devrait les dissoudre : « Mais encore faut-il, ajoute Léon XIII, qu'en tout cela, les pouvoirs publics n'agissent qu'avec une très grande circonspection, pour éviter d'empiéter sur les droits des citoyens et de statuer, sous couleur d'utilité publique, quelque chose qui serait désavoué par la raison. »
On comprend maintenant combien nos gouvernants sont injustes, quand ils montrent tant de méfiance aux sociétés les plus légitimes en elles-mêmes, les plus utiles, les plus morales : corporations ouvrières, congrégations religieuses, universités, etc., alors surtout qu'ils ont tant de complaisance pour les sociétés de lucre et les sociétés secrètes. On tient en tutelle les premières et l'on se met sous la tutelle des secondes. On prend ombrage de la fortune si modeste des congrégations, sur laquelle vivent pauvrement tant de congréganistes et, avec eux, tant de malheureux, et on ne prend aucun ombrage des énormes fortunes des rois de la finance, qui deviennent les vrais rois de la France.
De toute manière donc, il faut nous affranchir par une bonne loi sur le droit d'association.
Il faut que cette loi soit avantageuse aux pauvres et aux travailleurs de toute condition aussi bien qu'aux riches et aux capitalistes. Eljes devra favoriser toutes les associations honnêtes qui, au lieu d'être une menace pour les faibles, assureront leur défense
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et leur sécurité, les défendront contre l'usure, le chômage et les accidents. 11 faut que les corporationouvrières, en particulier, puissent se reconstituer, dresser leurs statuts et s'administrer librement. 11 faut encourager et développer la propriété collective, qui servira de contrepoids aux immenses fortunes individuelles et supportera les charges sous lesquelles l'Etat finirait par succomber.
C'est la propriété collective qui contribuera le plus peut-être à nous délivrer de cette ploutocratie qui opprime le travail sous toutes ses formes, les patrons honnêtes aussi bien que leurs ouvriers.
Quand d me les masses électorales, assez instruites de leurs vrais intérêts, secoueront-elles le joug des politiciens qui leur mentent et des financiers qui les grugent ! Quand donc se fieront-elles à de véritables législateurs, honnêtes, clairvoyants, aimant le peuple ! Ils nous donneraient bien vite une bonne loi sur l'association.
il) juin 1895.
150. Juiverie et maçonnerie : nécessité des associations chrétiennes. — La liberté d'association a ses justes limites, comme toutes les autres libertés.
Elle doit s'harmoniser, en effet, avec les droits individuels et l'indépendance du pouvoir; elle est appelée à se mouvoir entre ces deux limites naturelles, sans jamais les franchir, c'est-à-dire que le bien particulier qui est sa fin et sa raison d'être, ne doit jamais exclure le bien de chaque citoyen ni, à
plus forte raison, le bien général, qui est la loi suprême de toute société.
Si donc une association poursuivait un but immoral en vertu de ses statuts et des intentions évidentes de ses fondateurs, si elle était de nature à nuire à la société ou à porter préjudice à quelqu'un, elle n'aurait pas le droit d'exister : il appartiendrait aux pouvoirs publics de la déclarer nulle ou de la dissoudre.
C'est ce que Léon XIII n'oublie pas de rappeler, après avoir insisté d'ailleurs et très fortement sur le droit d'association :
« Assurément, dit-il, ...si une société en vertu même de ses statuts organiques, poursuivait une fin en opposition flagrante avec la probité, avec la justice, avec la sécurité de l'Etat, les pouvoirs publics auraient le droit d'en empêcher la formation et, si elle était formée, de la dissoudre. » (60).
Nous ne ferons que commenter cet enseignement en ajoutant qu'une société doit être regardée comme immorale et indigne de l'existence, si elle tend de sa nature à l'écrasement de ceux qui n'en font point partie, si elle représente une coterie, une coalition de certains membres qui s'unissent pour asservir les autres et les exploiter. La lutte pour la vie n'est qu'une loi physique, qui gouverne peut-être le règne animal, mais qui ne confère ici aucun droit. La société ne doit pas souffrir pareil désordre en son sein; elle ne laissera donc pas une catégorie de citoyens se coaliser contre les autres, afin de se réserver tous les avantages sociaux, à l'exclusion des charges.
Autant l'association est juste et même sacrée, quand elle profite temporellement ou spirituellement à ses
membres tout en ne lésant aucun droit et en contribuant au bien général, autant est-elle injuste et intolérable lorsqu'elle menace les libertés d'autrui, opprime certaines catégories de citoyens, rompt l'unité sociale et équivaut à une guerre civile. Tout ce que Léon XIII a dit si expressément du rôle de l'Etat, qui est de protéger tous les citoyens, toutes les classes, en particulier les plus faibles, et d'assurer à chacun l'exercice de ses droits, trouve ici son application.
Ces quelques principes nous montrent déjà l'injustice du régime social présent, où les pouvoirs publics nous refusent l'exercice du droit d'association le plus légitime, tandis qu'ils laissent gémir le peuple sous la tyrannie de certaines sociétés, coteries, groupes parfaitement déterminés, dont les intérêts égoïstes s'opposent insolemment aux droits de chaque citoyen et au bien général.
Au premier rang sont la juiverie et la franc-maçonnerie.
On a beau dire que la question juive est toute religieuse : elle est bien autre chose encore. Les juifs forment une société distincte, au sein de la société française, et leur prospérité est faite de notre décadence et de notre misère.
On le voit bien par cette coalition de tous leurs intérêts, devenus si envahissants et si oppresseurs. Au nombre de cent mille peut-être en France, ils sont les maîtres de la finance, du commerce et de l'industrie; les préfectures, les tribunaux, les académies, les professions libérales, la presse sont également envahis. Triplez leur nombre et multipliez de même les hautes positions qu'ils occupent et la
France sera dans une complète servitude. Déjà d'ailleurs les pouvoirs publics sont sous la direction de la haute banque. Or cet état de choses est immoral et antipatriotique au premier chef.
On a essayé de l'expliquer en alléguant l'intelligence exceptionnelle de la race juive : le juif primerait naturellement chez nous comme le colon européen chez les nègres du Congo ou les sauvages de l'Australie.
Mais la raison et la comparaison sont également fausses et insolentes. Quels sont donc les progrès, les découvertes, les traits de génie, les actes héroïques par lesquels la race juive, depuis qu'elle est déicide, a révélé sa supériorité intellectuelle et morale? Là où elle vit agglomérée, elle est misérable; elle ne se développe et ne s'enrichit qu'en devenant parasite : est-ce là un signe de supériorité véritable? Les races vraiment supérieures savent mieux profiter de leur isolement ; elles s'affinent par cet isolement même, qui fait leur excellence.
Quoi qu'elle fasse, la race juive reste maudite jusqu'à sa conversion, et c'est ce qui explique à la fois ses malheurs, quand elle est justement tenue à l'écart, et ses succès insolents quand elle est accueillie sans défiance par des chrétiens oublieux de leur foi.
Ce qui explique encore sa prépondérance, à l'heure présente, c'est, outre sa vocation surnaturelle, l'alliance étroite, la solidarité indestructible qui réunit tous ses membres dans un même esprit : les juifs sont unis contre nous, et nous ne sommes pas unis contre eux. Voilà le secret de notre faiblesse et de notre servitude .
D'ailleurs la juiverie n'est si forte que par son alliance avec la franc-maçonnerie.
Celle-ci n'est plus une race ou une religion ; elle est une société proprement dite, plus ou moins secrète. Par ses succès inouïs elle démontre, à son tour, la puissance de l'association, au sein d'une nation pulvérisée et incapable de se défendre.
Pas plus que les juifs, les francs-maçons ne l'emportent sur le commun des Français par le génie, le savoir, l'intelligence et la vertu. Ce n'est point là le secret de leur élévation au pouvoir et aux fonctions publiques ; mais il est tout entier dans leur alliance même, clans leur conjuration constante, tantôt ignorée de ceux qu'elle menace et tantôt publique.
En fait, ils occupent aujourd'hui toutes les avenues du pouvoir, ils ont eu apanage la plupart des hautes fonctions publiques; vingt ou trente mille francsmaçons forment la majorité du Parlement, légifièrent à leur gré, administrent presque tous les départements, etc., etc.
La France, hélas ! depuis la conquête qui en a été faite par les sectes, n'est pas dans un état plus prospère ; et nos malheurs mêmes prouvent que nous ne sommes point gouvernés par notre véritable élite, niais plutôt par les plus audacieux, les plus intrigants et les moins scrupuleux. Le pays est exploité par des parasites, il a confié ses intérêts à ses pires ennemis; leur prééminence ne prouve que notre erreur ou notre lâcheté, elle ne nous promet que des malheurs.
Ces quelques faits soffise&t pour montrer que la France, qui manque de la véritable liberté d'association, est désorganisée cependant par de véritables
sociétés qui pullulent dans son sein, mais qui sont immorales et antipatriotiques. Que le pouvoir actuel sévisse contre elles, comme ce serait son droit et son devoir, il ne faut guère y songer : nos gouvernants sont trop faibles d'ordinaire, quand ils ne sont pas complices. Mais, du moins, les catholiques devraient opposer une parfaite entente et leurs associations de toute nature à celles de leurs ennemis.
Après avoir remarqué que les sociétés secrètes ont poussé partout des ramifications, Léon XIII constate qu'il ne sera possible de leur résister que par des associations contraires, animées de l'esprit chrétien : « Jamais assurément, dit-il, à aucune autre époque, on ne vit une si grande multiplicité d'associations de tout genre, surtout d'associations ouvrières. D'où viennent beaucoup d'entre elles, où elles tendent, par quelle voie, ce n'est pas ici le lieu de le rechercher. Mais c'est une opinion confirmée par de nombreux indices qu'elles sont ordinairement gouvernées par d3s chefs occultes, et qu'elles obéissent à un mot d'ordre également hostile au nom chrétien et à la sécurité des nations ; qu'après avoir accaparé toutes les entreprises, s'il se trouve des ouvriers qui se refusent à entrer dans leur sein, elles leur font expier ce refus par la misère.
« Dans cet état de choses, les ouvriers chrétiens n'ont plus qu'à choisir entre ces deux partis : ou de donner leur nom à des sociétés dont la religion a tout à craindre, ou de s'organiser eux-mêmes et de joindre leurs forces pour pouvoir secouer hardiment un joug si injuste et si intolérable. Qu'il faille opter pour ce dernier parti, y a-t-il des hommes ayant vraiment à cœur d'arracher le souverain bien de
l'humanité à un péril imminent, qui puissent avoir làdessus le moindre doute ? » (62.)
Nous resterons aujourd'hui sur cette conclusion, que nous offrons à la méditation des catholiques qui, en face des coalitions ennemies, soit politiques, soit économiques, prétendraient encore se suliire avec la liberté individuelle et répudieraient tout régime corporatif.
25 juin 1895.
157. Sociétés secrètes. — Si la France est humiliée au dehors, désunie au dedans, exploitée de toutes manières par des financiers cosmopolites et des administrateurs véreux, démoralisée par une presse immonde et un enseignement officiel athée, c'est qu'elle est gouvernée, en définitive, par les sociétés secrètes : nous ne sommes pas en République, mais en Franc-Maçonnerie.
Et il est vraiment aussi étrange que navrant de voir une nation de trente-huit millions d'âmes ainsi livrée en proie à une bande de sectaires.
C'est leur conspiration constante et infatigable qui explique leurs succès. Comment voulez-vous qu'une nation émiettée comme la nôtre se défende contre des malfaiteurs puissants et secrètement coalisés > ils écrasent, il étoutlént une à une toutes leurs victimes, incapables de se détendre et ne sachant même sur qui se venger. Introduisez une infime minorité de conspirateurs dans une société quelconque et ils en seront bientôt les maîtres : ils auront désarmé l'un
après l'autre tous leurs adversaires pour s'emparer de tous les postes lucratifs ou convoités.
Qui ne sait la force des coteries dans le monde des lettres, au théâtre, dans l'opinion, partout? Or, la franc-maçonnerie n'est qu'une immense coterie politique et religieuse ; et cette coterie est secrète, ce qui centuple sa puissance.
Aujourd'hui même où, devenue si forte, elle affecte d'exister au grand jour, la maçonnerie ne laisse pas d'être une société secrète. Elle porte toujours un masque, elle n'est jamais ce qu'elle veut paraître. Ses vrais desseins, ses conciliabules les plus importants, les moyens odieux qu'elle emploie, elle les cache obstinément; et quand des révélations se produisent — car Dieu permet toujours que la vérité reprenne ses droits — elle cherche à les étouffer, à donner le change au public, quand elle ne nie pas effrontément.
D'ailleurs les francs-maçons ne se connaissent qu'imparfaitement entre eux : la secte ne se livre que peu à peu à ses membres. Et c'est ce qui doit nous rendre indulgents pour un grand nombre de ceux-ci, dont les chefs occultes exploitent les illusions, les erreurs, la triste fidélité.
Ils ont cru trouver une société philanthropique derrière les rites singuliers de l'avant-loge ; quelques faux amis les ont décidés ; peut-être aussi ont-ils été séduits par la promesse de certains avantages, et ils sont allés grossir le troupeau inconscient qui a pour pasteur supérieur cet immonde Lemmi, voleur émérite, gallophoble et sataniste.
Mais, quelle que soit la bonne foi de certains maçons, on ne saurait trop rappeler le caractère
profondément immoral de leur société, qui les trompe. Elle est mauvaise par le secret même qui l'enveloppe ; il n'y a que le crime qui pactise ainsi avec les ténèbres.
Voyez au contraire l'Eglise, qui est l'organe de Dieu parmi les hommes, comme elle aime la lumière ! Ce que le Maître leur avait dit à l'oreille, les Apôtres l'ont crié sur les toits. L'enfant apprend, dans le cathéchisme. tous nos mystères et tous nos sacrements ; il sait tout ce que l'Eglise enseigne, tout ce qu'elle pratique, tout ce qu'elle désire, tout ce qu'elle fait sur la terre pour le salut des âmes et le bonheur des peuples.
C'est après avoir vécu au grand jour depuis l'origine qu'elle peut ajouter, avec son Maître : « Qui me convaincra d'avoir jamais fait le mal? » Et vraiment, si l'humanité est faillible dans l'Eglise, l'Eglise ellemême ne Test point. C'est-à-dire que jamais le mal n'a pu se faire en vertu des principes chrétiens, il s'est toujours fait contre ces principes. L'Eglise passe toujours en faisant le bien aux âmes et aux peuple^ : elle apporte la vraie liberté, elle adoucit les mœurs, elle rapproche les classes, elle assure les conquêtes de la civilisation.
C'est tout le contraire qu'il faut dire des sociétés secrète*, qui sont ses ennemies irréconciliables : elles sont filles des ténèbres comme elle est fille de la lumière. Elles cachent leurs desseins, elles tiennent des réunions secrètes, elles se dissimulent sous difïérents noms ; les simples maçons ignorent les secrets de leurs chefs immédiats et ceux-ci ignorent les arrière-pensées des chefs supérieurs. Quelques dignitaires inconnus pour la plupart, juifs ou étran-
gers, ont seuls les secrets suprêmes et impriment la direction qu'il faut suivre en aveugle ; ils sont liés entre eux, et avec ceux qui leur servent d'instruments, par des serments et plus d'une fois, paraît- il, par d'affreux mystères.
Cet amour de l'occulte et ce vertige qui précipite dans de basses superstitions ceux qui manquent des mystères célestes, se font remarquer à toutes les époques de l'histoire : illuminés, albigeois, manichéens, gnostiques, cabalistes, talmudistes, pharisiens, tous ces noms cachent des erreurs superstitieuses et des conjurations analogues, sans lesquelles les événements les plus tragiques demeurent inexplicables.
Aussi, est-ce de la naïveté de n'assigner aux révo lutions que les causes apparentes qui absorbent l'attention du commun des historiens. Il y a des causes plus efficaces et plus secrètes. Jamais, par exemple, la Révolution du dernier siècle ne se serait accomplie, du moins avec son double caractère de férocité et de rapine, sans le millier de loges et l'armée de conspirateurs jacobins qui occupaient la France en pays conquis. Ils armèrent les assassins ; ils firent monter sur l'échafaud ceux dont ils voulaient se venger ou dont ils convoitaient les biens.
Aujourd'hui ces mêmes sectes nous tyrannisent et nous dépouillent; depuis vingt ans, elles dirigent presque toute notre politique et prennent une part décisive dans tous les événements. Si elles n'ont plus recours à la férocité, c'est par raison de tactique : elles croient mieux réussir en désorganisant la France, en la privant de la foi chrétienne qui a fait sa grandeur, en l'abaissant devant la synagogue talmudiste, devant une Italie libre penseuse, devant l'Angleterre et
l'Allemagne protestantes. N'oublions pas que presque toutes les loges françaises ont voté pour l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine ; elles céderaient facilement Nice et la Corse. Il y a une chose qu'elles abhorent entre toutes, c'est la France chrétienne, c'est-à-dire fidèle à son rôle et à son histoire.
Voilà pourquoi c'est une lutte à mort entre les sectes et la France catholique. N'espérons pas les ramener : les sectes ne se convertissent pas. Mais, Dieu merci, les hommes peuvent revenir de leurs erreurs : nous en avons tous les jours de grands exemples.
Néanmoins il faut aider la bonne volonté en faisant la lumière ; il faut garder aussi les catholiques contre les entreprises ténébreuses de leurs ennemis en les leur faisant connaître. Nous ne rougissons pas de notre titre de catholiques : pourquoi les maçons rougiraient-ils du leur? Nul ne s'oppose à la publication d'annuaires militaires et d'annraires du clergé : pourquoi n'aurions-nous pas désormais nos annuaires maçonniques ?
Aussi nous applaudissons vivement à la publication des listes maçonniques entreprises par le vaillant directeur de la France Libre. La première condition de résister à un ennemi, c'est de le connaître ; et si cet ennemi n'est redoutable que par les ténèbre^ dont il s'enveloppe, on s'assure la victoire en le combattant en plein soleil.
Si, grâce à nous, beaucoup de maçons s'aperçoivent qu'ils se sont fourvoyés en entrant dans le « temple », qu'ils ne rougissent pas d'en sortir : ils nous seront reconnaissants de les y avoir aidés. Quand même ils n'auraient pas le courage de revenir jusqu'à nous, du
moins ils • s'affranchiront comme le fit Jules Vallès, dont parlait Séverine l'autre jour.
Il raillait les mangeurs de saucisson le vendredisaint; et comme on lui objectait qu'il avait été du « temple » lui aussi: Oui, répliquait-il, j'y suis entré, le temps de voir ce que c'était, et de filer au galop. Signe pour signe, la Croix représente un idéal, un refuge, le souvenir d'un grand supplice... votre truelle symbolise la solidarité des fringales, la coalition des ambitions, le « tout-à-nous » des intérêts ».
6 juillet 1895.
158. L'union des catholiques : se garder du libéralisme. — Il est certain que nous avons affaire à des ennemis parfaitement coalisés et implacables. Ils veulent ruiner la religion et paganiser la France, que déjà ils exploitent et dominent par tous les moyens. Commerce, haute banque, industrie, places et influence, presse et enseignement, ils s'emparent peu à peu de tout ; ils mettent leur main sur tous les ressorts de la vie nationale. Leur nom est légion : ils s'appellent juiverie, maçonnerie, sociétés secrètes.
Il est non moins certain que, pour résister à cette armée d'hommes de proie ou de fanatiques de l'incrédulité, nous n'avons pas encore réussi à nous organiser. Aussi, sommes-nous battus sur tous les terrains.
Sur le terrain électoral et politique, nous voyons des masses chrétiennes représentées et administrées par des juifs, des francs-maçons, des protestants qui
votent et appliquent des lois persécutrices. Sur le terrain économique, nous voyons les clauses les plus honnêtes et les plus laborieuses, celles qui par leur travail soutenu et intelligent, comme aussi par leur esprit d'épargne produisent et accumulent les richesses nationales, dépouillées par des parasites et des voleurs. Les catholiques sont les plus nombreux et ils ne le cèdent à leurs rivaux ni quant à l'intelligence, ni quant aux services rendus, mais ils sont foulés en raison même de leurs mérites.
C'est donc l'union qui nous manque le plus : notre isolement explique toutes nos défaites.
Ce n'est pas que nous soyons divisés au point de vue purement religieux: nous sommes groupés mieux que jamais peut être dans la même foi et autour des mêmes pasteurs ; mais sortis de l'église et du domaine strictement confessionnel, nous sommes divisés sur tout le reste. De là notre faiblesse. Au contraire, ceux qui sortent des loges, des synagogues et des temples protestants, se retrouvent ensemble partout ailleurs pour nous combattre et nous dominer.
C'est le libéralisme qui nous a pulvérisés ainsi et réduits à l'impuissance. Il a créé, pour ainsi dire, cette double conscience : l'une pour l'église et l'autre pour la vie civile et politique. Il a développé cette liberté fausse et cet individualisme étroit d'où viennent tous les maux dont nous souffrons et qui constituent la question sociale.
Le remède est tout indiqué.
Il ne s'agit plus seulement de bâtir des églises et des chapelles, de multiplier les confréries et les œuvres de charité, mais il faut désormais s'appliquer à des œuvres sociales ; les catholiques doivent s'unir
dans leur vie économique et politique, afin de rétablir un ordre social chrétien. Leur foi doit rompre décidément avec un faux libéralisme et élargir indéfiniment le cercle de son action. Si elle refusait de sortir du domaine privé, elle ne serait plus sincère ou cesserait tout au moins d'être éclairée . Son but doit être de renouveler notre société qui se meurt, de la christianiser tout entière, dans ses mœurs et dans ses lois, dans sa vie économique et dans sa vie politique. Il faut que Jésus-Christ règne partout, dans les parlements et dans les tribunaux, dans les familles et dans les ateliers.
Ici se présente naturellement à la pensée le régime corporatif, si clairement encouragé par Léon XIII et au rétablissement duquel tant de catholiques se sont consacrés.
Certes, Léon XIII n'a point recommandé seulement à leurs efforts les associations pieuses, mais surtout les corporations professionnelles. Ceux qui en douteraient se tromperaient singulièrement. Il ne peut s'agir de simples associations pieuses, puisque Léon XIII en attend des remèdes économiques et sociaux de toute nature, comme la fixation d'un juste salaire, la constitution de tribunaux d'arbitrage, des assurances contre les accidents, la constitution de retraites pour la vieillesse, etc. Il s'agit donc bien de corporations qui englobent toutes les professions.
Sans doute, Léon XIII désire qu'elles soient éminemment morales et chrétiennes et qu'elles imitent, sous ce rapport, les corporations du Moyen-Age dans leurs meilleurs jours ; mais il ne prescrit d'entreprendre que ce qui est possible et opportun.
Il importe de ranimer d'abord l'esprit d'association.
Les institutions nouvelles se perfectionneront ensuite avec l'usage; elles s'adapteront successivement à tous les besoins, à toutes les nécessités sociales ; elles prépareront ainsi un régime corporatif nouveau, qui ne pourra d'ailleurs s'établir définitivement, bien que spontané en lui-même, qu'avec le concours des pouvoirs publics. De là, pour les catholiques, la nécessité de travailler simultanément aux réformes politiques et aux réformes économiques. Toutes les œuvres de restauration sociale doivent être menées de front,
Il faut donc favoriser toutes les initiatives d'association ou d'action politique qui s'inspirent évidemment de l'esprit chrétien. Toutes sont louables. On ne peut encore leur imposer de règles particulières et précises ; mais elles doivent être fidèles à leur esprit. A cette condition, elles vivront, elles deviendront des organes complets qui entreront plus tard dans une société plus parfaite.
On voit maintenant à quels caractères se distingueront les associations chrétiennes qui seront l'espoir de l'avenir. Il est évident qu'elles n'imiteront en rien l'esprit de mystère, d'exclusion et de haine qui signale les sociétés secrètes et celles qui leur sont affiliées. En s'unissantplus étroitement entre eux, les chrétiens ne deviennent les ennemis de personne ; ils veulent seulement se défendre et s'aider mutuellement, et ils appellent à bénéficier de cette union et de cette entente fraternelle tous les hommes de bonne volonté.
Il est évident ensuite que les associations vraiment chrétiennes s'inspireront toujours de l'esprit chrétien et catholique. Sans doute il est permis, louable même dans bien des cas, de former des syndicats, des so-
ciétés de production ou de consommation, etc., en dehors de tout lien religieux proprement dit ; mais il vaudrait mieux que ce lien existât dès l'origine, et il faut tendre à ce que ce lien s'ajoute aux autres un peu plus tard et les garantisse. En attendant, et en tout cas, il ne faut admettre aucune déclaration de faux libéralisme, c'est-à-dire de neutralité confessionnelle, d'indifférence en matière de religion. Nous ne sauverons point la France sans la pure lumière et la pure morale de l'Evangile : c'est l'enseignement de l'Encyclique.
C'est pourquoi nous ne pouvons que blâmer les catholiques qui égarent une partie précieuse de nos forces dans des associations extra-confessionnelles. Ce n'est pas avec notre participation que de pareilles associations doivent se constituer ; et, s'il est bon ensuite que les catholiques en fassent partie, c'est afin qu'ils les pénètrent d'un esprit meilleur.
Mais il arrive plus souvent que des syndicats ou d'autres sociétés formées par des catholiques, laissent s'introduire dans leur sein des éléments étrangers. Sous prétexte de ne faire que de l'économie politique ou de ne traiter que de questions agricoles ou industrielles, les nouveaux venus ne tardent pas à imposer une véritable neutralité, qui peut même dégénérer en hostilité religieuse. C'est le cas de dire : Celui qui n'est pas pour vous est contre vous. N'oublions pas que la foi, que la religion est militante de sa nature, et que c'est déjà commencer à la perdre que de ne plus là déendre.
Les catholiques ne seront capables de se défendre, ils ne conserveront leurs libertés les plus précieuses, qu'à la condition de s'unir comme catholiques. Sans
doute, il est bon de nous associer de mille manières à nos concitoyens, du moment qu'ils tombent d'accord avec nous sur certains principes d honnêteté, mai* c'est pour les attirer ensuite, si c'est possible, à l'Evangile intégral et non point pour abandonner cet Evangile en faveur de leurs croyances erronées et de leur politique sans religion.
A ce sujet, qu'il nous soit permis de louer ici la clairvoyance et l'énergie avec lesquelles M. Louis Durand, un homme d'action dont les catholiques lyonnais peuvent s'honorer, a déjoué les menées de ceux qui s'attachaient à déchristianiser l'œuvre des caisses rurales (système Raifleisen) dont il est le véritable fondateur en France.
Les mêmes tentatives se sont produites en Italie où les caisses rurales, se sont admirablement multipliées, grâce en particulier au zèle d'un curé de campagne, qui a dû se défendre lui aussi contre des entreprises libérales plus ou moins judaïques.
Et le vicomte d'Hugues ne dénonçait-il pas ici même, il y a quelques temps, certains agissements dont pourraient être victimes nos syndicats agricoles ? Déjà tel d'entre eux se serait mis sous la dépendance financière des Rothschild. Aujourd'hui banquier des syndicats, les Rothschild en seront demain les véritables directems.
Los catholiques ne sauraient trop se garder des alliance* trompeuses, qui tourneront contre eux et qui devraient leur paraître comme des trahisons. Laissons ceux qui ne partagent pas nos cioyances s'allier honnêtement entre eux sous la protection des loi- ; mais proliions, à notre tour, des mêmes libertés, et ne permettons pas que, dans nos associations dire-
tiennes, le juif, le neutre, le libéral s'introduisent, pour nous détourner de notre but et nous conduire à leurs propres fins.
Car ce serait bien inutile de former entre nous toutes sortes d'associations, si elles devaient être catholiques par les membres qui les composent, sans l'être par l'esprit; si elles étaient à l'image de la France d'aujourd'hui, catholique elle aussi par la grande majorité de ses membres, mais libérale, maçonnique, athée et juive par l'esprit qui la gouverne et la désorganise.
22 juillet 1895.
159. L'union des catholiques : Sa première forme économique. — Les catholiques français, s'ils veulent résister à leurs ennemis et reconquérir toutes les libertés perdues, doivent s'associer toujours et partout, en particulier sur le terrain économique. De là cette nécessité de restaurer le régime corporatif chrétien, sur laquelle on ne peut trop insiter. Plusieurs fois déjà nous avons été amenés devant cette conclusion.
Mais un système de corporations professionnelles qui englobent, pour ainsi dire, toute la société, n'est pas l'œuvre d'un jour : cette réorganisation sera lente, laborieuse, compliquée ; elle ne sera même possible ou du moins elle ne s'achèvera qu'avec le concours du pouvoir.
Que faire donc en attendant? Notre action économique serait-elle nulle ou stérile, si elle n'est savamment organisée? — Nullement, car elle peut s'exercer dès aujourd'hui et produire immédiatement de grands
effets. C'est ce que nous voudrions montrer maintenant.
On proclame la toute puissance de l'or à la fin de ce siècle. Et il paraît bien, en effet, que tout lui obéit, comme l'attestent cette idolâtrie régnante qui s'appelle le mammonisme et cette oligarchie tyran nique qui se confond avec la ploutocratie.
Cependant, malgré les triomphes actuels et insolents de la richesse et de ceux qui ne comptent que sur elle, nous nions sa puissance ; nous persistons à croire que l'or et l'argent sans vertu, ne sont capables de rien et ne sont dignes que de mépris.
La France est-elle prospère parce qu'elle dispose du budget le plus riche qui soit au monde ? Qu'ont tait de misérables gouvernants des cent milliards dépensés depuis vingt ans? N'était le dévouement patriotique de nos soldats, de nos marins, de tous ceux qui sont nourris par le budget sans être achetés par lui, la France ne tiendrait pas debout. Malgré tant d'efforts et de loyaux services, nous n'avons rien colonisé sérieusement, pas même l'Algérie ; notre armée et notre flotte ne soutiennent pas toujours la comparaison avec celles de nos rivaux ; notre instruction publique manque encore de principes et de méthode et la morale laïque a fait banqueroute; l'agriculture est en détresse, l'industrie et le commerce souffrent et — symptôme bien plus redoutable — notre population, névrosée ou anémiée, affaiblie par un régime économique et une atmosphère morale détestables, reste stationnaire, alors que celle des pays voisins s'accroit rapidement.
Chaque année, l'Allemagne gagne sur nous un demi-million d'habitants, de quoi créer une ville
comme Lyon. Quant à la France — j'entends la France capitaliste et enjuivée — elle n'augmente que ses capitaux ; elle échange la vie contre de l'or, comme Saturne elle dévore ses propres enfants.
Calculez, en effet, la somme de travail et de soins qu'exige l'éducation d'un surcroît annuel de population de quatre cent mille âmes, en supposant que la jeune génération cesse d'être une charge pour les autres dès l'âge de quinze ans, et vous verrez que cette somme atteint, si elle ne dépasse, tout ce que la France a économisé depuis longtemps. Que dis-je économisé ? Cette somme qui aurait dû être dépensée par toutes les classes de la société, pour donner au pays et à nos colonies un surcroît de population de plusieurs millions d'âmes, ce qui constitue la première des richesses nationales, cette somme, dis-je, a été capitalisée ou plutôt centralisée presque tout entière par les rois et les barons de la finance ; elle est pour eux une créance et une rente sur le reste de la société, c'est-à-dire sur la nation, et elle n'est pour les classes laborieuses et vraiment productives, qu'une dette et une charge nouvelles qui s'ajoutent à tant d'autres déjà si écrasantes.
Voilà les effets naturels d'une économie politique sans morale et d'une richesse sans vertu. On comprend maintenant que For soit méprisable et stérile, quand il est cherché pour lui-même et détourné de sa fin. Nous venons de le prendre ici en flagrant délit d.e trahison et d'homicide.
Et cependant cette même richesse qui, au service de la cupidité et de l'usure, est un principe de corruption et de stérilité, peut l'aire, si elle est mieux employée, des miracles de bien.'
C'est avec un revenu de six millions que la Propagation de la Foi soutient des milliers de missionnaires et toutes leurs œuvres dans le monde entier. Toutes nos congrégations françaises réunies ne possèdent pas un dixième de la fortune des Rothschild, et, avec ces ressources relativement modiques, elles nourrissent leurs membres au nombre de plus de cent mille et un nombre supérieur d'orphelins et de pauvres.
Chaque maison religieuse, avec le peu d'argent qu'elle gagne par son travail ou dont elle dispose, fait des merveilles d'économie et de charité : elle procure tout le nécessaire à ses membres et à ses protégés, alimentant ainsi par là même les arts les plus honnêtes et les plus utiles; elle assiste les pauvres qui viennent frapper à sa porte et qui sont si souvent rebutés aux bureaux de bienfaisance ; elle soutient toutes les œuvres de l'Eglise ; elle encourage les arts religieux et la science chrétienne, en élevant des chapelles, en ornant les autels, en achetant et répandant les b 'lis livres, les bons journaux, etc. Pour peu qu'elle choisisse avec discernement les ouvriers, les artistes, les commerçants auxquels elle doit de préférence fournir du travail et du pain, le bien économique et moral qu'elle fait avec les maigres ressources dont elle dispose s'accroît indéfiniment.
Car l'or, honnêtement employé, devient une source fie bien chaque pois qu'il change de propriétaire : la même somme multiplie donc infiniment ses heureux effets. Vous achetez un bon livre ou un bon journal ; clone vous encouragez d'autant un bon libraire, un écrivain honnête et de mérite, un journaliste consciencieux. Ceux-ci, à leur tour, s'ils ont la même clairvoyance, le même esprit économique chrétien,
choisiront leurs fournisseurs parmi les meilleurs et les plus honnêtes. Au lieu de suivre la vogue sans savoir pourquoi ou de se laisser décider par les réclames les plus tapageuses, ils donneront leur pratique toujours à bon escient ; sans être insensibles au bon marché, ils auront égard à la valeur réelle des marchandises et à leur provenance ; avec le prix matériel et la convenance du moment, ils considéreront toujours les circonstances morales, celles du moins qui peuvent et doivent tomber sous leur appréciation.
Ah! si les catholiques s'appuyaient ainsi les uns les autres dans Tordre économique, quelle ne serait pas leur puissance, à une époque surtout où Ton obéit si souvent au mobile de l'intérêt !
L'or, qui n'est rien par lui-même, peut tout avec la vertu. D'un bloc de pierre l'artiste fait une statue de héros ; d'une carrière, l'architecte fait sortir une cathédrale; avec un peu d'encre et de papier, le Dante écrit son divin poème et saint Thomas sa Somme théologique : ainsi fait l'Eglise, ainsi font ses enfants des biens de ce monde ; l'or, qui souille tant de mains, honore les leurs par mille services rendus et par des chefs-d'œuvre.
Que sont quelques pièces de monnaie aux mains d'un panamiste ou d'un autre viveur ? — Un vil instrument de jouissance. Mais ce même argent, honnêtement gagné et honnêtement payé, s'appelle le juste salaire, le pain quotidien, l'épargne de l'ouvrier et le petit patrimoine ; avec ces pièces de monnaie on peut acheter de bons journaux et de bons livres, connaître et répandre la vérité ; on peut enfin sauver quelque malheureux du désespoir et de la faim, en lui rendant la vie du corps et la vie de l'âme.
Il importe que les catholiques s'unissent sur le terrain économique afin de mieux résister et de mieux agir sur le terrain moral. Ils ont pour eux le travail, si indispensable dans la production; la probité, si nécessaire dans les échanges ; la sobriété et la tempérance, d'où naissent les économies : toutes ces vertus sont éminemment chrétiennes ; pourquoi donc les catholiques n'auraient-ils point la part de fortune nécessaire à eux-mêmes et à leurs œuvres? Il est vrai qu'ils ont à se défendre des mille ruses de leurs adversaires ; mais avec la vertu, ils doivent avoir aussi l'esprit de conseil et d'intelligence. Il suffit donc qu'ils sachent bien s'associer.
Plus tard, lorsque des corporations chrétiennes se seront formées dans toutes les branches du commerce et de l'industrie, leur union pourra devenir complète et parfaitement efficace ; mais dès maintenant elle est possible et produira des effets très appréciables.
C'est ce qu'ont bien compris des hommes d'action comme M. Harmel, qui ont entrepris la publication d'un Annuaire commercial afin d'éclairer les choix de la clientèle catholique et d'utiliser la force considérable dont elle dispose.
Trouver du travail ou des clients, c'est là aujourd'hui le point difficile : y réussir, c'est assurer la marche de ses affaires et prendre le chemin de la fortune. De là ces réclames voyantes et assourdissantes, trop souvent mensongères, qui ne sont si coûteuses, en définitive, que pour les acheteurs. Les catholiques ne sauraient donc rien faire de plus utile, au point de vue économique, que de s'accorder mutuellement leur pratique.
C'est là une sorte de justice en même temps qu'une vraie charité, alors surtout que tant de catholiques souffrent pour leurs croyances et que nos ennemis espèrent triompher de l'Eglise et de nous par la spoliation et par la pauvreté. Mieux vaut acheter son travail ou sa marchandise à quelqu'un d'honnête et de chrétien, le prix en fût -il un peu plus élevé, que de courir aveuglément au meilleur marché. On ne peut même regarder comme une excuse suffisante l'aumône que se promettrait de faire l'acheteur avec la différence de prix dont il croit bénéficier. La vraie charité consiste d'abord à pratiquer toute justice, toute convenance, et elle condamne tout contrat léonin comme un vol hypocrite.
27 juillet 1895.
160. La lettre apostolique aux évêques de Belgique. — Il ne faut pas que les appréhensions cruelles et les préoccupations violentes qui nous assaillent, à la veille d'une résolution décisive touchant la taxe d'abonnement, nous empêchent de remarquer la lettre de Léon XIII, datée du 10 juillet, aux évêques de Belgique.
Certes, la situation de nos voisins est infiniment meilleure que la nôtre. Ils se sont affranchis et nous sommes opprimés ; ils sont vainqueurs et nous sommes vaincus ; ils ont à profiter de leur victoire et nous avons à nous relever de nos défaites.
Mais de part et d'autre la cause à soutenir et toutes les conditions de la lutte sont exactement les mêmes. Nous réclamons également la liberté religieuse, le
respect de tous les droits ; nous avons les uns et les autres pour ennemis la maçonnerie et la juiverie, un libéralisme menteur, incrédule et despotique, le socialisme enfin qui menace de plonger la société dans l'anarchie ou la pire des servitudes.
C'est pourquoi les mêmes devoirs et la même tactique qui s'imposent aux catholiques belges, sont les nôtres ; il convient que nous appliquions tous les conseils paternels que le Pape leur adresse.
Or, le Pape insiste particulièrement sur la nécessité de l'union entre les catholiques : ils doivent éviter les polémiques, les controverses, à plus forte raison de se censurer les uns les autres dans les feuilles publiques; ils doivent sacrifier toutes leurs préférences personnelles au triomphe des principes chrétiens.
Léon XIII fait évidemment allusion aux conservateurs belges, tels que M. Wœste, et aux démocrates chrétiens de diverses nuances, depuis l'abbé Pottier et Mgr de Harlez, jusqu'à l'abbé Daëns. On sait que certains conservateurs ont paru refuser de pactiser avec les démocrates et ont affecté de ne tenir d'eux aucun compte. Naturellement, de mauvais procédés en ont provoqué d'autres, qui n'étaient pas meilleurs.
Toutes ces mêmes divisions, hélas ! nous les retrou vons en France, et chacun sait si nous en souffrons. Déjà l'évêque de Liège s'est adressé aux deux partis pour les engager à l'apaisement. L'invitation qu'ils reçoivent aujourd'hui directement de Rome, est plus solennelle et plus pressante.
Ajoutons qu'elle doit être entendue et trouver son application bien au delà des frontières de la Belgique.
C'est avec un empressement filial que nous l'accueillons, pour notre part. Déjà bien souvent Léon XIII
a réitéré, quoique avec moins d'insistance, des avis aussi paternels, et nous avons toujours tâché de nous y conformer. Nous respectons les opinions des autres, comme nous désirons qu'on respecte les nôtres ; et quelles que soient les divergences qui nous séparent de nos frères dans la foi, nous ne les regarderons jamais comme des ennemis ou des hérétiques, laissant à l'Eglise le soin de juger de la compatibilité de leurs opinions avec les principes essentiels du christianisme.
Mais nous espérons que, en retour, la même justice sera accordée à nous et à nos amis.
Il nous déplairait singulièrement de les voir traiter comme des socialistes et des révolutionnaires, alors surtout qu'ils combattent tous les jours pour l'Eglise aux postes les plus périlleux et les plus avancés. C'est ce que l'on a fait cependant, il y a quelques jours à peine, dans une revue catholique, publiée à Paris et fort répandue, qui a même, croyons-nous, un cardinal protecteur pour la représenter auprès du Saint-Siège. Qu'on veuille bien laisser une fois pour toutes des expressions odieuses ou dédaigneuses, qu'on épargne même à ses pires ennemis : elles dépassent certainement la pensée de celui qui les a employées. Nous voulons les oublier afin de combattre d'un cœur plus joyeux pour Dieu et la patrie.
1er août 1895.
161 . Le fisc contre les congrégations et contre le peuple. — A-t-on réfléchi assez à la ressemblance frappante et à la solidarité qui rappro-
client du peuple les Congrégations \ Leurs causes sont inséparables, elles s'identifient.
Presque tous les congréganistes sortent des classes laborieuses : leurs parents, ou leurs frères et leurs sœurs, restés dans le monde, y gagnent vaillamment leur pain dans toutes les professions ; ils tiennent la charrue ou L'outil, peinent à l'usine ou à l'atelier, risquent leur vie sur l'Océan, dans les colonies ou au fond des mines.
D'ailleurs, en revêtant le froc ou le voile, l'enfant du peuple ne change guère de régime : ce régime devient un peu plus austère et voilà tout. S'il habite une maison de plus grande apparence, ce n'est pas que sa condition en soit plus enviable : la couche y est plus dure, l'habit plus pauvre et la vie plus sobre.
La plupart de nos religieux vivent avec moins d'un franc par jour, comme les plus pauvres journaliers.
Et puis il leur faut économiser, non pour la famille temporelle, puisqu'ils en sont sevrés, mais pour la famille spirituelle, pour leurs pauvres, leurs orphelins ou leurs vieillards, leurs novices qui les remplaceront un jour et dont la bonne volonté constitue si souvent l'unique et précieuse dot.
En somme, malgré le décorum de quelques éditices et de quelques chapelles nécessaires aux œuvres, et en mettant à part un petit nombre de communautés qui se recrutent dans un monde riche, les congrégations sont peuple, tout ce qu'il y a de plus peuple.
Elles le sont comme nos soldats et nos marins, qui habitent souvent de belles casernes ou montent de superbes navires, mais qui, pour briller sous l'uniforme et dans les splendeurs de la revue, n'en sont pas moins voués à une vie pauvre et austère.
Le lot des uns comme des autres, c'est la discipline, le travail, l'abnégation de soi-même, la vie de sacrifice.
Ce sont là les lois fondamentales de toute la société : elle croulerait dans la corruption et l'anarchie le jour où les couches sociales les plus profondes ne les pratiqueraient plus. Or, c'est dans ces couches puissantes, d'où jaillissent la sève et la vie, que se recrutent toujours, que se rencontrent et s'embrassent fraternellement le moine et le soldat, les Congrégations et le peuple.
Là ne se bornent pas leurs rapports. Avec l'origine, la ressemblance et la sympathie naturelle qui les unissent, il y a aussi les services. C'est à l'école congréganiste que l'enfant du peuple apprend à épeler sa langue ; c'est là qu'il a reçu les premières leçons de catéchisme ; plus tard, si la maladie le cloue au lit ou le contraint même à chercher un refuge dans un Hôtel-Dieu, il sait qu'il peut compter sur l'assistance d'une garde malade infatigable qui répondra au doux nom de sœur.
En vérité, ils sont bien cruels ceux qui ont cherché à rompre ce pacte des Congrégations et du peuple et qui n'y ont que trop réussi, du moins en partie. Ils ont fait preuve d'une scélératesse et d'une clairvoyance diaboliques, en préparant ce divorce, en proclamant la morale indépendante, celle qui devait absoudre tous les vols et toutes les turpitudes, en laïcisant les écoles et les hôpitaux, en un mot en séparant la cause religieuse et la cause populaire pour les ruiner sûrement l'une après l'autre et l'une sans l'autre.
Par le mépris de la religion on arrive au mépris du
peuple ; la religion avilie, c'est le peuple persécuté et réduit en servitude. On ne parlait d'abord que de lui ravir Dieu, sous prétexte de l'en affranchir; et voilà qu'avec son Dieu on lui prend son argent et son honneur, on l'écrase d'impôts et on l'écœure de scandales révoltants.
Le meilleur moyen de défendre la double et sainte cause des Congrégations et du peuple, c'est de ne la diviser jamais.
Nous voudrions, pour notre part, montrer ce caractère d'unité et d'indivisibilité, secret d'une force merveilleuse — et peut-être le tenterons-nous ici un jour.
Ce n'est pas qu'on l'ait méconnu auparavant : il saute trop bien aux yeux pour qu'on ne l'ait pas mille fois remarqué. Mais on ne s'y est pas arrêté assez pour l'analyser ; et ceux qu'il intéresse le plus paraissent l'oublier, je veux dire le peuple et les Congrégations elles-mêmes.
C'est ainsi que le même fisc judéo-maçonnique qui attaque les congrégations sous le masque pharisaïque de la légalité, dépouille également le peuple. Sans compter que les vols qu'on cherche à commettre au préjudice des religieux pèseront comme de nouveaux impôts sur les classes les plus nécessiteuses, à qui les Congrégations ne pourront venir en aide, il faut considérer que les impôts exhorbitants et progressifs à rebours, dont on veut écraser les congréganistes, pèsent déjà de quelque manière sur les classes les plus pauvres et les plus intéressantes du peuple. C'est donc également au mépris des plus faibles et des meilleurs, dont l'alliance est si juste et si naturelle, qu'un gouvernement judéo-maçonnique
poursuit la réalisation de ses desseins : le dépouillement et l'exploitation de la France, au profit d'un parti audacieux et insatiable, dont la fortune ne cesse de s'accroître sur les ruines de la patrie française.
L'iniquité de la taxe d'abonnement touche à d'autres iniquités, non moins monstrueuses peut-être, contre lesquelles nous n'avons pas su nous élever : elle en est la dernière floraison vénéneuse.
Mais il faut, au nom de la religion et de la justice, par amour pour Dieu et par amour pour le peuple, nous élever à la fois contre toutes et chasser du pouvoir ceux qui s'y cramponnent pour les maintenir.
septembre 1895.
162. Les Congrès de Saint-Quentin et de Limoges. — La semaine dernière s'est tenu à Saint- Quentin (12-14 sept.) un congrès social chrétien d'une physionomie originale. Le prophète qui l'aurait prédit, il y a quelques années, même au lendemain de l'Encyclique sur la Condition des ouvriers, aurait été traité de rêveur et peut-être de révolutionnaire. Songez- donc. Deux cents prêtres, appartenant à plus de trente diocèses différents, s'y sont trouvés réunis pendant quatre journées entières pour y étudier ensemble, sous tous ses aspects, la question sociale et économique. On y a vu M. Léon Harmel, qui avait inauguré cette réunion les années précédentes au Val-des-Bois. On y a entendu, avec lui, les abbés Garnier, Lemire, Naudet; le chanoine
Perriot, ancien supérieur de grand séminaire; le chanoine Dehon, fondateur d'une congrégation de prêtres et auteur d'un Manuel social très estimé et déjà fort répandu, qui a été édité par la maison de la Bonne Presse ; le Père Adéodat, l'un des jeunes et vaillants Pères de l'Assomption qui connaît le mieux la question sociale ; des curés de paroisses très importantes, etc., etc. L'abbé Pottier et le P. Lehmkuhl avaient fait espérer leur présence, en exprimant toutes leurs sympathies.
Inutile d'ajouter que l'autorité ecclésiastique avait hautement approuvé la réunion; elle y était très bien représentée.
Il va sans dire encore que le congrès a travaillé avec ardeur, discuté, délibéré, concerté une action sociale étendue et énergique. Il n'a pas voulu se séparer sans fraterniser avec le cercle catholique des ouvriers de Saint-Quentin. On y a acclamé, de part et d'autre, l'union cordiale et agissante, la solidarité absolue du prêtre et du peuple.
Et quelque nouveau, ou même scandaleux pour certains conservateurs, que soit ce spectacle, il menace de passer en habitude.
Le congrès de Saint-Quentin a des antécédents nombreux et il laisse des exemples qui seront bientôt dépassés. Le clergé et les catholiques militants veulent enfin <e porter, avec toutes leurs forces, sur le terrain social et y lutter, par tous les moyens que fournissent le patriotisme et l'Evangile, poor l'affranchissement des servitudes matérielles ou morales qui pèsent sur le peuple et pour le règne social de Jésus- Christ.
Citons comme antécédent immédiat et très reniai-
quable du congrès de Saint-Quentin celui de Limoges, tenu pendant les premiers jours d'août. Les Tierçaires de Saint-François s'y sont réunis, laïques, prêtres, religieux, autorités ecclésiastiques, amis de l'Ordre, pour concerter une vaste action sociale, parfaitement d'accord avec l'esprit de l'institut franciscain et hautement encouragée par le Pape.
Voilà peut- être de quoi décontenancer ceux qui regardaient le Tiers-Ordre et, en général, toutes les associations visées par le Pape, dans son Encyclique, comme de simples confréries pieuses, vouées tout au plus à l'assistance spirituelle et corporelle de leurs membres, mais laissant à messieurs les économistes libéraux et au pouvoir séculier quel qu'il soit le soin de veiller aux intérêts temporels de la société et de diriger le cours des richesses.
Eh bien, non, l'Eglise n'entend point et ne veut pas rester étrangère aux intérêts et aux droits temporels de ses enfants.
Le Tiers-Ordre franciscain, en particulier, il y a six siècles, a pu affranchir les classes populaires de l'usure juive et de servitudes féodales intolérables ; or, il a pour but social, aujourd'hui encore, le rétablissement de la justice et de la probité. Il est évident que nous périssons par le manque de ces vertus, et il est non moins certain qu'elles ne rentreront dans les mœurs que par l'action persévérante d'associations telles que le Tiers-Ordre : le clergé et les catholiques militants peuvent seuls remettre en honneur toutes les vertus individuelles et sociales sans lesquelles une nation chrétienne par ses origines et sa destinée comme la nôtre est perdue. Le mensonge et le vol, avec l'impiété, sont campés à tous les degrés de la
hiérarchie, et ce n'est pas la science économique libérale qui nous donnera les moyens de les déloger. La franc-maçonnerie et la juiverie, exploitant la France, occupent toutes les avenues du pouvoir, et ce n'est pas un conservatisme peureux ou égoïste qui nous en délivrera.
Appel donc à nos vrais libérateurs! Au peuple français mieux instruit de ses devoirs et de ses droits, soulevé par la voix de nos tribuns, indigné de^ iniquités qui se commettent en son nom, mieux uni dans la pratique de ses devoirs chrétiens et sociaux ! Appel aux catholiques militants, au clergé et aux Ordres religieux qui incarnent également la Justice et la Charité !
Créons des œuvres sociales chrétiennes de toute nature. Nous avons le travail humble et persévérant, la probité inviolable, l'esprit de sacrifice et notre part d'intelligence. Le jour où un noyau d'ouvriers, d'industriels, de commerçants, de banquiers, de savants vraiment catholiques et fédérés entre eux, tels que les Tierçaires franciscains, s'assureraient mutuellement leur clientèle et tous leurs autres concours, nous serions indépendants de nos ennemis, nous en serions les maîtres et nous pourrions alors nous montrer généreux, tandis qu'en les subissant aujourd'hui nous serions des lâches. Ces premiers éléments de régime corporatif chrétien, que nous permettent d'entrevoir les fraternités franciscaines et autres, décideraient peut-être du régime corporatif de toute la France et de son salut.
Cet enseignement et cette espérance se dégagent de l'histoire des deux congrès que nous venons de rappeler.
Mais il est une autre réflexion par laquelle nous voulons terminer. Il y a quatre ans, le Pape lançait sa fameuse Encyclique, dont bien peu mesurèrent alors l'immense portée. Telle revue sociale, soutenue surtout par les catholiques, en publiait à peine quelques extraits, avec un commentaire partial et inexact ; elle s'excusait de sa brièveté par le prétexte banal de l'insuffisance de place, alors qu'elle donnait la plus large hospitalité à des mémoires oubliés dès leur apparition.
Eh bien, l'Encyclique de Léon XIII, repoussée à sa naissance comme l'Enfant de Bethléem et sa Mère, qui ne trouvèrent point de place dans les hôtelleries, remplit aujourd'hui le monde de son nom et de son influence.
Sous son impulsion, le clergé est allé au peuple par des voies nouvelles et plus heureuses ; il s'est emparé à son tour de la question sociale, question évangélique, plus encore que scientifique, où dogmatisaient sans contrôle, des économistes et des sociologues incrédules ou sans mission suffisante. L'Encyclique a fourni au clergé un programme d'étude et un programme d'action ; elle nous a fourni à tous un centre de ralliement et un champ de bataille admirablement choisi. Nous y pourrons vaincre toutes les hérésies sociales : le socialisme aussi bien que le capitalisme, la juiverie et la franc-maçonnerie coalisées.
Elle date à peine de quelques années, et déjà le mouvement social chrétien se dessine partout dans ses grandes lignes : en Belgique, où les catholiques ont reconquis la liberté et resteront unis, quoi qu'on fasse, mais sur le terrain de l'Encyclique; à Vienne, où les juifs et les libéraux sont chassés de l'adminis-
tration municipale, en attendant qu'ils le soient de celle de l'empire; en Allemagne, où le centre catholique tient également en échec le socialisme et le césarisme. Puissions-nous à notre tour, nourris des mêmes enseignements et forts de la même union, mettre en échec et réduire à l'impuissance tous les souteneurs de l'injustice, comme tous les fauteurs de désordre, les exploiteurs de la France et les malfaiteurs publics qui nous appauvrissent et nous déshonorent !
18 janvier 1807.