La question sociale et le clergé
L'action du prêtre ne doit-elle s'exercer qu'à l'église ? Est-elle circonscrite rigoureusement par le ministère ecclésiastique ?
Nul catholique éclairé n'osera le dire. Même ceux qui regardent la soutane de l'abbé Lemire comme déplacée au Palai<-r>urbon, ne prétendent pas sérieusement renfermer dans une sacristie les apôtres de la question sociale.
Cette question est celle-là même de la morale sociale : les monui's tant privées que publiques y sont eimvagéos: 0| ]e. intérêts religieux sont trop bien liés ici aux intérêt^ politiques et économiques pour que le prêtre ait !e droit de rester indifférent.
Sans doute, le but Suprême qu'il poursuit ne peut être que l'épanouissement des vertus chrétiennes et le salut dos âmes. Mais «à cela il y a une foule de moyens et d'empêchements. Si les justes rapports d'où résulte l'ordre social sont troublés; si le travail
honnête est avili, et le vice insolemment rétribué ; si le commerce est frauduleux, et l'industrie homicide; si l'usure dévore le patrimoine des familles et l'épargne du travailleur, qu'elle précipite dans le paupérisme ; si la justice fait place à une légalité pharisaïque et à l'arbitraire, comment la pratique des vertus chrétiennes serait-elle générale et le salut des âmes assuré?
Le prêtre sera donc d'autant plus attentif aux moyens et aux obstacles que sa passion d'atteindre le but surnaturel sera plus forte.
D'ailleurs, la morale sociale est directement de son ressort. Il doit, par état, rappeler à chacun ses devoirs : aux magistrats et à leurs administrés, aux électeurs et aux élus, aux riches et aux pauvres ; il doit éclairer les consciences, être fixé sur tous les points de la justice sociale.
Cette science, que d'autres s'arrogent, lui est relativement facile; car nul n'est mieux placé pour observer les faits sociaux et remonter aux principes. Il demande ceux-ci au droit naturel, à la théologie, finalement à l'Evangile, dont il est le lecteur assidu et l'interprète. Quant aux faits, il les observe à tous les degrés de l'échelle sociale, non seulement par le dehors, mais par la conscience et tout ce qu'ils ont de plus intime. Serviteur du pauvre et égal du riche, il est le confident de tous les deux. Admis à tous les foyers, tiré lui-même de toutes les classes, il connaît les périls et la force, les faiblesses et les mérites particuliers de chacune . Nul ne saurait mieux les réconcilier d'abord, les associer ensuite.
Que n'a-t'on pas dit, avec Le Play, sur l'utilité des monographies sociales? Mais qui pourrait mieux les
tracer que le prêtre, en les étendant à tous les milieux et à toutes les classes ?
Nous sommes persuadés que les ecclésiastiques de paroisse et les missionnaires qui ont le goût des études sociales, auraient peu de chose à ajouter à leurs travaux ordinaires, pour nous donner, en concertant leurs efforts, avec un ensemble incomparable de monographies, le tableau économique de toute la France. Ces documents, avec le monument qui les résumerait, serait d'une valeur inappréciable.
Quoi qu'il en soit, le clergé ne doit pas se désintéresser d'une science qu'il peut cultiver avec tant de fruit. Sans demander que tous nos prêtres soient des économistes, on peut souhaiter qu'ils accordent leur attention à une science qui relève si étroitement de la morale chrétienne, et que plusieurs y excellent. Si l'on s'applaudit de compter souvent parmi eux des maîtres dans des connaissances toutes profanes, à plus forte raison faudrait-il se féliciter d'en voir beaucoup parmi les économistes marquants.
C'est d'autant plus nécessaire que l'économie politique, grâce à l'influence persistante de ceux qu'on a regardés comme ses fondateurs, a cherché à se constituer en dehors de la morale, comme science naturelle et indépendante.
L'hérésie économique n'est pas un mythe ni une métaphore.
C'est pour la prévenir, sinon pour la détruire, que Léon XIII a écrit l'Encyclique Sur la condition des ouvriers. Pas plus que lui, les hommes d'Eglise ne peuvent s'abstenir ou se déclarer incompétents.
Et puis ne sont-ils pas chargés fréquemment d'intérêts temporels fort graves, comme économes d'éta-
blissements religieux ou d'instruction, supérieurs de communautés, administrateurs de caisses diocésaines, etc.? Il n'est pas de curé, pour ainsi dire, qui n'ait à se préoccuper de la prospérité matérielle et économique de sa paroisse : plusieurs doivent coopérer à la fondation de caisses Raiffeisen, de syndicats ouvriers ou agricoles, de sociétés civiles pour la fondation d'écoles, etc. On entrevoit de plus en plus la nécessité pour l'Eglise de France de se créer des res sources régulières pour alimenter toutes les œuvres ; déjà plusieurs ordres religieux ont été amenés à créer des industries florissantes.
Je ne parle pas des missions, où nos apôtres doivent souvent, comme les premiers moines, initier leurs néophytes aux travaux de l'agriculture et de l'industrie. Et il ne paraît pas que leur influence morale, non plus que celle des moines, en ait jamais souffert.
On conçoit que, dans une société toute chrétienne, le clergé se décharge des soucis du temporel, comme le simple religieux, qui s'en remet à son vœu de pauvreté, à la Providence de Dieu et à la prévoyance de ses supérieurs. Mais il faut reprendre cette sollicitude, si la persécution ou la nécessité se fait sentir. Saint Paul travaillait de ses mains. Les premières Eglises ne tardèrent pas à posséder des biens, administrés par des archidiacres. En se compliquant avec le régime économique sous lequel nous vivons, la fonction de ceux-ci n'est devenue que plus nécessaire.
Si nous avions moins manqué de ces auxiliaires si indispensables des apôtres, les biens d'Eglise auraient pu être reconstitués graduellement sous une forme légale et appropriée à notre époque. On n'aurait pas vu des caisses diocésaines, l'épargne de modestes
ecclésiastiques et de tant de communautés, avec celle des autres travailleurs prévoyants et honnêtes, sombrer dans ces krach dont pâtissent encore tant d'innocents.
Ainsi ont disparu, par manque de prudence, ou plutôt de science économique et sociale, des ressources précieuses qui font défaut à nos meilleures œuvres au dedans et au dehors : écoles, universités, presse populaire, missions. Elles pourraient servir aujourd'hui à l'affranchissement de l'Eglise de France.
Il n'est donc pas téméraire de penser que le clergé, sans jamais perdre de vue le but purement spirituel qui lui est propre, doit se livrer à l'étude des sciences sociales. Qu'il les aborde sous toutes les faces, au point de vue moral surtout : la morale sociale entraine toute l'économie politique.
Que la plupart de nos prêtres soient absorbés par le ministère proprement dit, c^est bien légitime : ainsi le veut la division du travail. Avec les apôtres, ils peuvent dire : « Notre part est l'assiduité à la prière et à la prédication. » Mais le clergé, s'il s'en tient là, comme le veulent également la clairvoyance de ses pires ennemis et l'imprudence de certains amis, manquerait à sa mission sociale et à des devoirs urgents.
Jésus-Christ, le modèle complet, prêchait le jour, priait la nuit, sans laisser de multiplier le pain des pauvres et de guérir les malades. Et Léon XIII, à son exemple, comme pour couronner tous ses enseignements précédents, a dicté cette Encyclique Sur la condition des ouvriers, qui, au dire de M. Charles Périn, « contient tous les éléments constitutifs de la science économique, suivant les principes dirigeants de la vie chrétienne ».
25 janvier 1897.
164. La prochaine bataille. — Il s'agit de la bataille électorale dont seize mois seulement nous séparent encore.
C'est à peine si nous commençons sérieusement à nous y préparer. Et pourtant le salut de la France en dépend, s'il est vrai qu'elle se détruirait elle-même en renonçant à son baptême, à ses croyances, à sa mission dans le monde, à tout ce qui fut sa raison d'être et sa gloire. « Sans la foi au Christ, nous disait hier Léon XIII, dans cette ode latine sortie de son cœur aussi bien que de sa belle imagination de poète, sans la foi au Christ, pas de prospérité durable. C'est par elle que s'est élevé si haut l'antique honneur de votre nation ; c'est par elle aussi que la gloire de la France restera immortelle. »
La France sera chrétienne ou elle ne sera pas. Son existence en dehors de l'idée chrétienne ne peut être que terne, déshonorée par le despotisme au dedans et l'insolence croissante de ses rivaux au dehors.
Sans le Christ, pas d'affranchissement possible ni de liberté vraie, pour la France surtout. Il n'est pas de nation qui puisse jeter avec autant de reconnaissance vers Lui ce doux nom de Sauveur.
Voilà pourquoi les ennemis de notre foi sont par là même, et malgré leurs protestations menteuses, les ennemis de notre patrie.
Je parle ici du petit nombre de sectaires qui paraissent tenir dans leurs mains les destinées du pays, et
non point de la masse qu'ils ont dupée ou surprise et au nom de laquelle ils prétendent gouverner.
Ils sont implacables.
C'est par tous les moyens qu'ils poussent le peuple à l'apostasie : par la licence des mœurs comme par l'athéisme des lois et de l'enseignement. Protestantisme, mahométisme, bouddhisme, sorcellerie, ils tolèrent tout, s'ils ne l'approuvent, hormis le culte catholique. Questions politiques et économiques, richesse et honneur de la France, ils subordonnent tout à leur passion antireligieuse. Que leur importe, au fond, le socialisme ou le libéralisme : ils prétendent bien régner avec l'un ou avec l'autre, sinon avec tous les deux ensemble ; une fois parvenus et pourvus, ils n'ont que de l'indulgence pour le régime de l'arbitraire et celui de la ploutocratie.
Mais ce qu'ils abhorrent partout et toujours, c'est la liberté du culte catholique, c'est le christianisme prenant possession de nos mœurs, de nos lois, de nos institutions, et infusant à la France une vie nouvelle.
Leur complot est certain, Ils en veulent mortellement à tout ce que nous aimons mille fois plus que nous-mêmes : notre foi, nos espérances, le Dieu qui a souri à notre enfance et qui garde la tombe de nos pères.
N'espérez pas adoucir de pareils ennemis, tant qu'ils resteront les instruments de la secte : les égards, ni les sympathies personnelles n'enlèvent rien à l'incompatibilité des principes. Pendant qu'ils vous flattent d'une main, ils vous poignardent de l'autre : je veux dire qu'ils vous frappent dans les œuvres catholiques que vous avez le plus à cœur.
Et plût à Dieu qu'ils fussent un peu plus les enne-
mis de vos personnes et un peu moins les ennemis de vos œuvres ! Alors les pasteurs pourraient s'estimer bien heureux d'avoir détourné sur eux les coups réservés au troupeau.
Mais n'en doutez pas, ils veulent la ruine de toutes les institutions chrétiennes : congrégations, fabriques, écoles, hôpitaux, églises mêmes, tout sera détruit ou fermé, ou laïcisé, d'une manière graduelle, méthodique, implacable.
La plupart de nos petites congrégations, celles de femmes surtout, ont entrepris une lutte héroïque contre les mesures fiscales prises par la secte. Déjà les contraintes se sont abattues sur elles de toutes parts.; les prétendus droits à payer s'accumulent avec les amendes ; les saisies d'immeubles sont imminentes et commencent à se produire ; ailleurs des procès sont engagés et l'ont se promet d'épuiser tous les moyens de défense ; le gouvernement paraît ne sévir qu'à regret et se félicite même, nous assure-t-on, des résistances légales qu'on lui oppose. Elles lui permettent d'ajourner des exécutions monstrueuses et d'y préparer ou d'endormir l'opinion.
Mais bien des amis des Congrégations se font la plus dangereuse illusion, quand ils se flattent d'acculer le gouvernement au ridicule et à l'impuissance. Si les agents du fisc ont été grotesques, par exemple dans l'affaire du « bœuf des gardes », c'est qu'on l'a voulu. Mais la secte sait trop bien quels coups mortels elle pourra nous porter, sans bruit ni esclandre, quand elle sera mieux appuyée ou tolérée, par toutes les fractions de la Chambre.
N'en doutons pas, nous serons à sa merci et traités sans justice ni modération, si nous perdons tout à fait
la prochaine bataille électorale. Et peut-être qu'alors les catholiques qui ont poussé les Congrégations à une résistance désespérée sans préparer en même temps la lutte sur le terrain politique indiqué par les directions pontificales, se reprocheront amèrement leur imprudence. Mais ce sera bien tard. Est-ce avec quelques souscriptions qu'ils répareront le désastre?
Certes, oui ! il faut applaudir à l'attitude héroïque de nos congrégations les plus modestes. Mais, quand déjà cette avant-garde est sous le feu de l'ennemi, ce serait une trahison de ne pas la soutenir de tontes nos forces. Il ne serait pas moins odieux de ne voir dans leur résistance qu'un moyen de tenir en échec des adversaires politiques.
Il faut que nos ennemis ne puissent tirer aucun prétexte contre nous de nos opinions politiques, et que nos candidats, par conséquent, ne puissent être accusés de combattre la forme même du gouvernement. Nous combattrons ainsi avec plus de droit et plus de liberté ceux qui veulent perdre la France catholique. Qui ne sera pas contre le Christ et la foi chrétienne, sera forcément des nôtres.
C'est sur ce terrain que nous devrons livrer, avec toutes nos forces, la prochaine bataille.
En attendant, les œuvres de presse et de propagande au dedans doivent primer toutes les autres. Jamais n'avaient été plus opportunes les paroles que prononçait déjà en 1S77 M. Baudon, président général des Conférences de Saim-Yincent-de-Paul, et que répétait hier la Semaine de Lyon : « La sérieuse importance de la presse n'est pas assez comprise des fidèles ; on songe à bâtir des églises, à faire des communautés, à multiplier les asiles pour les orphelins et
les pauvres, ce qui est évidemment au rang des œuvres les plus nécessaires ; mais on oublie qu'au-dessus de tous ces besoins, il en est un autre qui, par la force des choses, prime tout le reste : c'est l'extension de la presse catholique. »
L'œuvre la plus urgente c'est d'instruire la France électorale de ses vrais intérêts et de ses devoirs. Il faut dénoncer les iniquités sociales dont nous sommes victimes, démasquer l'hypocrisie des sectaires, leur haine de la France honnête et laborieuse ; développer notre programme chrétien, social et populaire, fait de justice et de liberté, de charité et de patriotisme ; opposer ce programme à celui des sectaires, programme menteur ou équivoque, qu'ils ne tiendront jamais et dont ils ne se servent que pour arriver au pouvoir.
Et puis, soyons implacables comme eux. Non point, certes, pour leurs personnes, à qui nous ne voulons jamais rendre ni le mépris ni la haine. En poursuivant la défaite de leurs idées, nous luttons pour leur propre salut; car ils seraient dévorés un jour par les passions populaires qu'ils provoquent et la révolution qu'ils alimentent. Mais soyons intraitables sur les principes. Nous serons invincibles si nous n'en sacrifions aucun.
Peut-être ne réussirons-nous aux prochaines élections qu'à porter à la Chambre une minorité faible par le nombre. Mais si elle est forte par sa doctrine sociale et ses convictions ardentes ; si elle représente hautement l'idéal chrétien qui nous inspire, elle imposera le respect à tous les partis, qui devront compter avec elle, et méritera bien vite l'appui de l'opinion; elle nous donnera de reprendre conscience de toutes nos forces et de remporter enfin la victoire.