Programme des catholiques italiens
— Points principaux : « 1° Il importe de proclamer que la loi du devoir chrétien doit s'imposer souverainement à toutes les classes sans distinction ; et que cette loi, dans ses rapports économiques, se traduit
surtout dans la loi du travail dont nul n'est exempt. C'est précisément cette loi commune du travail, c'està-dire d une activité utile et méritoire, qui doit assurer la réciprocité et la stabilité des rapports entre les classes sociales aujourd'hui scindées, et en lutte les unes contre les autres.
« 2° Pour ce qui est de la propriété en général et, en particulier, de la propriété foncière, il faut, au caractère essentiellement individuel et privé qu'elle revêt, ajouter des caractères et une organisation qui puissent en développer en même temps la fonction sociale collective. Il est partant nécessaire: de réveiller la conscience du devoir moral chrétien, en vertu duquel l'usage de la propriété privée, une fois qu'il a satisfait les besoins respectifs de la classe des propriétaires, doit être consacré à l'avantage commun, notamment à celui des pauvres et des déshérités ; — de sauver les derniers restes et, autant que possible, de reconstituer les biens des associations ou corpsmoraux, des œuvres pies, des corporations religieuses, de l'Eglise, qui ont toujours été considérés comme le trésor en réserve pour le peuple ; aux biens de ces corps moraux peuvent être ajoutés et les propriétés collectives des communes, des provinces, de l'Etat, qu'il faut conserver et faire fructifiera l'avantage public, ou céder aux prolétaires pour qu'ils les cultivent ; — de favoriser la diffusion delà petite propriété, tout en la préservant des périls du fractionnement et des charges hypothécaires, qui ne la dispersent que trop rapidement ; — et pour cela il faut modifier le régime de succession et exonérer un minimum de propriété de toute expropriation coactive, pour crédits de particuliers ou du lise ; — quant aux propriétés moyennnes ou
grandes, il importe de faire participer autant que possible la classe des travailleurs à la stabilité et au développement progressif de production de la propriété foncière, moyennant la diffusion du système de métayage ou moyennant le fermage à long terme de petits lots avec droits d'indemnité pour les améliorations qui y seraient réalisées, ou enfin moyennant l'emphithéose, à introduire dans les vastes propriétés, même par voie coactive et par la force de la loi, à titre d'utilité publique ; — et tout cela garanti par l'exemption des impôts pour la partie du revenu strictement nécessaire pour vivre.
« 3° Quant à la propriété industrielle et à ses entreprises, il importe de mettre directement en contact le capitaliste fournissant les fonds avec l'entrepreneur industriel, et à son tour l'entrepreneur avec les ouvriers.
« Il importe de même de transformer le capitaliste qui prête à l'industriel en un associé d'industrie partageant avec lui tous les risques de l'entreprise, à l'instar d'une société en commandite, afin de restreindre ainsi la catégorie des capitalistes, simples bailleurs de fonds. Pareillement, il convient de restreindre la classe précaire et misérable des simples salariés ; c'est pourquoi, une fois admis en premier lieu un juste salaire, répondant au produit du travail, il convient d'accorder à l'ouvrier une première partie de sa rémunération, sous une forme fixe, répondant aux besoins immédiats de la vie, et l'autre partie sous la forme de participation aux bénéfices; et d'élever ultérieurement l'ouvrier jusqu'à la co-participation au capital de l'entreprise, moyennnant l'emploi de l'épargne ouvrière en actions nominatives de l'entreprise elle-même.
« 4° Dans le mouvement complexe et vertigineux de la vie commerciale, il faut se prémunir contre le monopole du crédit, qui tournerait au profit d'un petit nombre de spéculateurs et à la dépendance de la grande majorité vis-à-vis d'eux. Il importe donc : d'appliquer à nouveau, sous une forme moderne, la répression légale de l'usure ; — de soumettre les bourses à une loi sévère sur leurs opérations ; — de faire de la dispensation du crédit, moyennant les banques d'émission, une l'onction sociale, qui ne soit pas confiée à une société de spéculateurs, mais à un institut autonome, avec patrimoine impersonnel à administrer pour des fins d'utilité publique. » (Cité d'après l'Association catholique qui Ta publié pour la première fois le 15 mai 1895, p. 528-9.)
184. Extraits du discours de M. de Mun à la Chambre contre le socialisme et le libé ralisme (30 avril 1894). — Après avoir montré que la doctrine socialiste se lie étroitement à la doctrine anarchiste, l'orateur poursuit :
« Nous autres, au contraire, nous donnons comme base à nos idées sociales le respect de la loi divine, parce que nous la regardons comme le fondement nécessaire de toutes les lois humaines, et en particulier de l'économie sociale et politique. Nous proclamons que la propriété privée est de droit naturel, et nous demandons seulement qu'à côté d'elle une certaine propriété collective puisse se constituer librement entre les mains des associations, des communes et des corporations.
« Ainsi, sur les deux points fondamentaux qui vous rapprochent des anarchistes, nous sommes en opposition absolue, et voilà pourquoi il n'y a pas, il ne
peut pas y avoir de socialisme chrétien (Très bien ! Très bien! à droite)...
« Je ne partage pas l'opinion de l'honorable M. Barthou quand il disait, dans sa réponse à M. Jaurès, au mois de novembre dernier : « Des classes, il « n'y en a pas dans ce pays ; la Révolution les a abolies ». Rien n'est, à mon avis, plus contraire à l'exactitude des faits. Ce que la Révolution française a détruit, ce sont les Ordres et les privilèges qui leur appartenaient ; ce sont les corps organisés qui avaient dans l'Etat une place et des droits reconnus. Mais cela détruit, sans qu'aucune autre organisation nouvelle eût été substituée à l'ancienne, il est resté deux classes : les riches et les pauvres, ceux qui possèdent du superflu et ceux qui ne possèdent rien ou qui ne possèdent que le nécessaire (Mouvements divers).
« Un historien, dont personne, parmi les admirateurs de la Révolution, ne conteste l'autorité, Edgar Quinet, le constate très nettement et marque à l'insurrection du 1er prairial la date précise à laquelle fut consommé le divorce entre les deux classes, « nées, dit-il, de la Révolution ».
« C'est le fond même de la question sociale, et, à mes yeux, c'est le grand vice du régime révolutionnaire. On a proclamé qu'il n'y aurait plus de classe dans la nation, parce qu'on est parti du faux principe de l'égalité des conditions. C'est l'erreur fondamentale. Et, en fait, toutes les autres inégalités sociales ayant disparu, il n'en est resté qu'une, celle de la fortune; mais le mal, c'est qu'on a laissé, sans organisation aucune, ces deux classes, mises, sans intermédiaires, l'une en face de l'autre ; on les a livrées à l'individualisme et à la liberté absolue, sans leur
donner le moyen légal de faire valoir leurs droits ou de défendre leurs intérêts.
« Voilà, dans mon opinion, la source de la question sociale. L'antagonisme né du conflit des intérêts, est devenu forcément l'antagonisme des classes.
Un membre à l'extrême- gauche. — « Nous n'avons pas créé ces classes; elles existaient bien avant nous.
M. de Alun. — t C'est pourquoi la grande affaire des lois, des institutions, des initiatives privées, du gouvernement et des particuliers, doit être d'apaiser, d'éteindre, s'il se peut, les causes d'antagonisme par une législation sociale qui supprime les abus, qui diminue les souffrances, et par une organisation professionnelle qui, donnant à chacune des deux classes le moyen de défendre ses droits et d'assurer la représentation de ses intérêts, leur permette de se rapprocher, de s'entendre, de se concilier et d'arbitrer leurs conflits {AppL à droite).
« Voilà les idées que je défends depuis vingt ans, et auxquelles je reste invariablement attaché... »
185. Déclaration de MM. Féron-Vrau et Léon Harmel. concertée entre eux et bénie par le pape (Rome 2 avril 1895).
« Sachant que nos amis sont finalement soumis d'esprit et de cœur aux directions du Saint Siège et qu'ils ne désirent rien tant que la paix et la force surnaturelle (pie donne la concorde, nous pensons répondre à leurs désirs en leur proposant de marcher ensemble, sous la Bénédiction de notre glorieux et bien aimé Pontife Léon XIII, dans la voie suivante bénie par lui :
« 1° Que les patrons, se pénétrant de plus en plus
des devoirs qui leur incombent, continuent leurs œuvres d'usines, syndicats mixtes, conseils d'usines, sociétés de toutes sortes, propres à améliorer le sort des ouvriers et à tenir ensemble ceux qui doivent former comme une seule famille.
« 2° Que les ouvriers étudient dans leurs réunions et associations les enseignements du Souverain Pontife, se persuadant que toute liberté, toute dignité et toute prospérité sont venues aux travailleurs par Notre-Seigneur Jésus-Christ et ensuite par ses Vicaires, qui ont prolongé à travers les siècles sa parole, pour la justice et pour la miséricorde. Ils suivent cette voie, soit en entrant dans les syndicats mixtes, soit en formant des syndicats ouvriers, des associations professionnelles ouvrières, pénétrés de l'esprit chrétien.
3° Que les uns et les autres recherchent et favorisent l'action du prêtre, qui apportera dans les associations diverses l'esprit de l'Evangile, la doctrine, en même temps que l'union et la concorde. C'est à lui qu'il appartient de susciter et d'aider les institutions morales, professionnelles et économiques, favorables au monde du travail, selon l'esprit et en application des enseignements du Saint Siège et dans la soumission à son évêque.
4° Que, du reste, dans la pratique, les uns et les autres s'inspirent, selon la largeur des principes de l'Eglise et des intentions du Souverain Pontife, des besoins qui résultent des lieux et des circonstances, qu'ils évitent un exclusivisme qui risquerait, en restreignant ces applications, de compromettre des initiatives tout à fait louables, et peut-être même l'autorité du Saint Siège, qui donne à cet égard une somme
très appréciable de liberté et recommande une tolérance réciproque.
« il faut que les questions de justice et de charité soient entrevues également par les patrons et les ouvriers, et que les efforts faits de part et d'autre pour arriver à la véritable solution soient exempts, autant que possible, de toute polémique, de tout mauvais procédé, qui ne font qu'empêcher le bien et la réalisation de la paix, seule désirable et qui fait le principal objet de nos efforts. »
180. Programme de Malines 5 mars 1896). — « I. Etablissement et développement de cercles ouvriers et d'œuvres économiques qui s'}' rattachent.
« II. Etablissement et développement de toutes les associations propres à compléter l'éducation et l'instruction professionnelle de la classe ouvrière, et spécialement des patronages et des écoles ménagères.
« III. L'établissement d'unions professionnelles, qui, sans exclure d'autres éléments, recruteront leur premier noyau dans ces cercles et ces associations. •
« Ces unions seront mixtes ou composées d'ouvriers seulement, selon les circonstances. Quoique essentiellement économiques, elles doivent, autam que possible, avoir un caractère religieux, que l'on s'efforcera de développer.
« Il faut, en outre, qu'elles soient organisées de telle manière que, sans être d'une part hostiles aux patrons ou menaçantes pour leur autorité ou leurs droits, elles fournissent "l'autre part aux ouvriers un remède eilicace contre les maux dont ils peuvent avoir à souffrir dans l'isolement et L'individualisme.
« IV. La création des diverses œuvres d'épargne, de prévoyance, de secours en cas de maladie, d'acci-
dents, de chômage et de vieillesse, et en particulier de Sociétés de secours mutuels.
« V. La création des œuvres destinées, par l'initiative privée seule ou avec le concours de la loi, à améliorer le logement des familles ouvrières, notamment celle qui a pour but d'aider l'ouvrier à se procurer une maison dont il soit le propriétaire.
« VI. La création, dans une mesure opportune, de conseils d'usine et de conciliation.
« VII. L'établissement des Sociétés de tempérance et la propagande antialcoolique.
« VIII. Les patrons ou ceux qui partagent leur influence ou leur responsabilité, tels que les directeurs d'établissements industriels ou autres; les membres du Conseil d'administration et aussi les actionnaires s'appliqueront à procurer à leurs ouvriers l'amélioration de leur condition morale et de leur condition matérielle par les moyens indiqués dans la lettre collective des évêques (8 septembre 1895) au paragraphe 5 (1).
« IX. L'œuvre de la presse populaire et la création des cercles d'études sociales.
« X. Outre les œuvres indiquées ci-dessus, on encouragera, en faveur des habitants des campagnes, l'établissement, l'extension et le perfectionnement des
(1) Ce sont, pour V amélioration de leur condition morale: en leur ménageant une plus grande facilité pour accomplir les devoirs religieux; en écartant les occasions qui mettraient leur foi et leurs moeurs en danger; en observant une grande circonspection dans le choix des chefs, intermédiaires et surveillants; en encourageant et protégeant les œuvres instituées pour la moralisation des ouvriers et de leurs familles, pour la préservation de la jeunesse, pour l'éducation chrétienne des enfants, etc. — Pour l'amélioration de leur condition matérielle:
syndicats agricoles, créés sous des noms divers. Parmi les œuvres de ces syndicats, les caisses Raiiïeisen méritent une mention et une recommandation spéciales, dans l'intérêt de la petite culture. Il en est de même des Sociétés de secours mutuels, qui sont particulièrement utiles aux ouvriers des champs.
« Les évêques recommandent à toutes les associations catholiques du pays, et, en particulier, aux associations ouvrières, comme aussi à la Fédération, connue sous le nom de ligue démocratique belge, de faire de ces résolutions leur programme d'action.
187. Programme du Parti démocratique chrétien, réuni à Eei?ns (mai 1800;. — Religion, Famille, Propriété. — Organisation du travail:
« 1° Personnalité civile complète des syndicats prolèssionnels et extension pour eux du droit de posséder.
« 2° Réglementation des intérêts communs des ouvriers et des patrons de chaque profession, par des commissions mixtes composées de délégué*, en nombre égal, des patrons et des ouvriers respectivement organisés.
« 3° Ces intérêts communs sont principalement : le taux des salaires; la durée et les conditions du travail; l'hygiène physique et morale; les règlements
en recherchant, s'il y a lieu. les moyens de rendre le travail plus rémunérateur, moins pénible, moins dangereux pour la santé et pour la vie; en combattant la dissipation du salaire et en facilitant le placement des épargnes: en créant de> œnyres propres a assurer aux ouvriers uu logement convenable, une nourriture saine, une assistance raisonnable en cas de maladie, d'accident ou de chômage; en un mot, un certain deg sécurité et même d'aisance pour le présent, et pour l'avenir un secours qui contribuera à les abriter contre la misère.
et la surveillance du chantier, de la mine, de l'usine, de l'atelier; le contrat d'apprentissage; les mesures relatives à l'admission et au renvoi des ouvriers; l'assurance et la retraite.
« 4° Protection des petits métiers et du petit commerce contre tous les monopoles.
« 5° Repos dominical obligatoire.
« 6° Journée maxima de travail effectif pour les travailleurs des métiers et de l'industrie en général. En attendant que les chambres de travail soient légalement constituées, fixation par l'Etat de ce maximum de 10 heures.
« 7° Suppression du travail de nuit, sans autres exceptions que celles qui seraient déterminées par les conseils professionnels compétents.
« 8° Dans la grande industrie, suppression du travail des femmes mariées, et limitation du travail des jeunes filles.
« 9° Inscription au cahier des charges des travaux publics du minimum de salaire; du repos dominical ; de l'assurance contre les accidents; de la durée maxima du travail et de la suppression du marchandage. -
« 10° Caisses d'assurance et de retraite pour les ouvriers contre les accidents, le chômage, la vieillesse.
« 11° Constitution obligatoire de chambres régionales de travail et d'industrie, ainsi que de chambres d'agriculture.
« 12° Représentation nationale et proportionnelle des intérêts professionnels, par une chambre représentative de tous les corps d'état.
« Partie politique. — Le Parti démocratique
chrétien, estimant que les questions sociales priment les autres, laisse à chacun de ses groupements la liberté de se placer ou non sur le terrain politique ; mais, si ces groupements se placent sur le terrain politique, ils doivent se déclarer nettement républicains démocrates. »
188. Résolution arrêtée à Reims, le 24 octobre 18(.»r». — « Justement émus des maux dont souffrent les ouvriers de France, et plus encore des déceptions qu'ils se préparent en allant demander le remède aux erreurs socialistes, les représentants des groupes de patrons et d'ouvriers, prêtres et laïques réunis à Reims à l'occasion du Centenaire, ont adopté les résolutions suivantes, qui leur semblent le moyen de concilier toutes choses dans la justice et dans la charité.
« Ils renouvellent leur entière adhésion à la déclaration suivante concertée à Rome... (v. 184.)
« Conclusion : « Afin de rester fidèles à l'esprit de cette déclaration, qui est un esprit de paix et d'union :
« 1° Dans les projets de réformes sociales, on formera l'union des classes, et on évitera avec soin tout ce qui pourrait la compromettre.
« 2° Relativement aux questions sociales, tout en conservant la liberté d'exposer, de défendre leurs idées, les écrivains catholiques sont instamment priés de s'abstenir de toute polémique irritante et de toute attaque personnelle.
« 3° si quelque différend vient à surgir au sujet de ces questions, on les soumettra à l'autorité épiscopale qui décidera soit par elle-même, soit par une commission nommée à cet effet. (Nous pouvons citer, comme exemple, la Commission diocésaine des œu-
vres sociales, instituée en 1895, par Mgr Sonnois, archevêque de Cambrai.)
« 4° Il serait à désirer que les commissions dont il vient d'être question réunissent, à des intervalles déterminés par elles, les représentants autorisés des différents groupes, afin de rapprocher les esprits, de dissiper les malentendus, et de se concerter pour une action commune.
« 5° Enfin, le programme d'oeuvres sociales choisi pour être réalisé présentement est le programme suivant, arrêté à Malines... » (V. Documents 185.)