L'AVENIR INDUSTRIEL DU CANADA ORIENTAL
I l'on cons'dère de près, comme nous avons essayé de le faire, la population du Canada au point de vue de ses besoins sociaux et économiques les plus apparents, il faut reconnaître et qu’il existe chez elle du malaise et de l’inquiétude. Elle Manque certainement de Champs d’activité, son effort national reste comprimé au sein de l'abondance d’un des pays les plus vastes et les plus riches de Ja terre. Quant au Canada fran- Gais, il est de toute évidence qu’il se congestionne et s’étiole derrière une muraille de Chine que
seule la grande industrie, dirigée dans des voies naturelles, Pourra renverser, I] faut qu’il s’en délivre; le peuple le sait et il fera sans doute l'effort voulu. La question économique deviendra par conséquent plus que jamais une question nationale, elle restera, Pour ainsi dire, la seule question jusqu’à ce qu’elle soit résolue,
Nous arrivons donc ici à la seconde partie de notre travail. Ce besoin économique étant constaté, est-il possible d'y satisfaire? Pour beaucoup de Canadiens, la réponse semblera facilement affirmative. D’autres formuleront de que nous devons prévoir et discuter, ont probablement plus nombre Par suite de faits en apparence de rappeler et concilier ici 3 gence de ce qui va suivre, même au risque de paraître nous répéter.
La population française qu Canada est Probablement encore la plus saine et la plus vigoureuse de l'Amérique, an point de vue physique, Par l'intelligence, elle n’est certes Pas infé-
rieure à la population de la France, ni aux autres races qui habitent le Canada. Si cette proposition avait besoin d’être ap: puyée, l’on pourrait citer les merveilleuses victoires constitutionnelles des Canadiens-Francçais, et le grand nombre d’hommes illustres qui sont sortis de leurs rangs. Parmi ceux-ci, les hommes d'Etat tiennent incontestablement la première place. Mais, sans parler de beaucoup d'éminents ecclésiastiques, les savants, les écrivains les artistes et les soldats ne leur manquent point, bien que ces carrières soient chez nous bien ingrates. Si nous suivons les nôtres à l'étranger, nous les trouverons en grand nombre occupant, dans la vie civile, des situations importantes et, dans la vie militaire, parfois, ces postes de suprême confiance dont dépendent l'honneur du drapeau, l'existence des armées, la politique fondamentale d’un empire. Les noms soffrent ici en foule sous la plume de l'écrivain comme à l'esprit du lecteur. N'en mentionnons cependant aucun. Contentons-nous de rappeler ces faits qui, au sens de certaines personnes, semblent une garantie suffisante pour l’avenir.
Présentons-leur de nouveau le revers de la médaille. Il nous montre, ne l’oublians pas, le groupe français du Canada, malgré ses qualités physiques et intellectuelles, tombé, économiquement, au dernier rang d°3 groupes canadiens. En cherchant la cause de cette contradiction apparente, nous nous sommes trouvés en présence d'une agriculture ruinée par des méthodes de culture routinièr»s; la ruine agricole entraînant l’appauvrissement général, la perte effective de plus de la moitié de la puissance numérique du groupe et une déperdition infiniment plus considérable encore en influence sociale et en puissance économique et financière. Il était impossible dans de telles circonstances, que les hautes études ne fussent pas en baisse et que l’:nseignement primaire dont l’établissement systématique était relativement tout récent dans la province de Québec, ne suivit pas de très près la décadence générale. Les choses en arrivèrent à ce point que le groupe français dut songer à se relever, à moins de se résigner à abdiquer. I1 vonlut se relever; heureusement, il n’était pas encore trop tard. L'industrie laitière se présenta à l’agr'culteur canadien-
français comme Premier appoint à conquérir, Il le conquit, et aussitôt l'instruction primaire ressentit le Contre-coup de ce Conmencement de renaissance sociale.
Ici encore un certain nombre de personnes nous diront que Puisque nous avons commencé à guérir les blessures de notre classe agricole, nous sommes dans la bonne voie et que nous n'avons qu’à continuer. Nous inspirant de la profonde raison du vieil apologue romain, nous pourrions leur répondre: à quoi servent de bons muscles lorsque le cœur et les poumons sont malades? Or, si dans l'espèce l'agriculteur représente les muscles de l'être collectif, l'industrie peut représenter les Poumons qui nous ProCureront une vie saine, vigoureuse et intense lorsque, sortant de la plaine, nous respirons enfin l'air pur libre et vivifiant des sommets, Nous avons prouvé que si notre corps social a perdu plus de la moitié de son effectif ce n'était pas uniquement ni principalement par suite de la décadence agricole. Cette perte, que disons-nous, l& décadence agricole elle-même est causée par l'absence de développement industriel, par le défaut de largeur dans les conceptions éc Cela dépend naturellement
mais la masse des Canadiens-
Cupe nullement. Ceux-ci par habitude,
statistique qui dé-
ion numérique rapide et cela leur suffit.
Au chapitre “Ja population française”, nous avons laissé entendre qu’il y aurait à ce sujet de certaines réserves à faire. C’est ici le lieu de nous expliquer plus clairement. Nous croyons pouvoir affirmer que, Sans le développement industriel, l'augmentation numérique des CanadiensFrançais deviendra de moins en moins sensible. Ecoutons M. Tarde, l’un des plus grands penseurs du monde moderne: “ La tendance de la populaton à croître est encouragée ou endiguée, stimulée ou paralysée par l’état économique ou social, dû à un groupe d’inventions coordonnées... C’est le groupe des inventions industrielles, ou politiques mêmes, connues à un moment donné, Qui, à ce moment, nous le Savons, détermine le maximum possible de production et de Population.” Le baron Charles Mourre, appliquant ces principes à la France, en conclut que la faible
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patalité et la diminution relative de la population ont pour cause le défaut de puissance économique. Sir Horace Plunkett et tout une école dont il est le porte-parole, attribuent aux mêmes causes la dépopulation de l’Irlande. La triste situation de ce beau pays et de la belle et intelligente population qui l’habite est bien de nature à nous faire réfléchir. Car ceux qui attribuent la dépopulation de la . France à l’irréligion ne peuvent raisonner de même pour l’Irlande dont la population est essentiellement religieuse et catholique. L’argument de la persécution ne suffit pas non plus, car depuis cinquante an: au moins l'Irlande n’est plus persécutée et c’est précisément depuis ce temps que la population fond à vue d'oeil. Ce sont surtout des causes économiques, provoquées par une vicieuse formation sociale, qui dépeuplent l’Irlande. Ce sont des causes économiques et sociales qui dépeuplent la France. Ce sont des causes économiques et sociales qui dépeuplent et qui dépeupleront la province de Québec. Et remarquons-le, ce dépeuplement, chez nous, se produit non seulement par l’émigration, mais aussi par une diminution véritable bien qu’encore peu accentuée dans la natalité, laquelle n’est pas très sensiblement supérieure à celle des pays normaux de l’Europe. Elle est plus considérable seulement que celle de la population stationnaire des autres provinces du Canada, stationnaire, nous le répétons, par suite de causes économiques et sociales (1) ; plus considérable aussi que celle des familles fondatrices de la Nouvelle- Angleterre qui rapidement s’éteignent. Mais la Nouvelle- Angleterre étant devenue un foyer d'appel aux travailleurs, la population s'y recrute de l'extérieur et en partie à nos dépens. Elle augmente donc, tandis que l'Ontario n’augmente guère et que la provine? de Québec n’augmente pas autant que par le passé. Il est done évident pour nous que si le Canada français veut vivre, il doit se développer par l’indus-
(1) Le recensement indique que 143,000 personnes habitant d’antres provinces de la confédération sont nées dans Ontario et que 85,000 habitant d’autres provinces sont nées dans Québec. Si l’en ajoute à chacun de ces chiftres celui de l’augmentation de la population dans chaque province, 67,000 et 160,000 respectivement, il faudra en rabattre quelque peu sur la croissance rapide des Canadiens-Français. *