SEMI TE CO
M. Cohendy, directeur des écoles primaires supérieures de France, une des autorités européennes en matière d’instruction professionnelle et technique. nous expliquera pour quelles conditions économiques on s'efforce aujourd’hui de préparer les peuples. “Comme le disait déjà Arago, en 1836, ce n’est pas avec de belles paroles qu’on fait du sucre de betterave; ce n’est pas avec des alexandrins qu’on extrait la soude du sel marin.” Ce n’est pas non plus, ajouterons-nous avec une instruction purement classique que l’agriculteur pourra rendre son Sol fécond, l'industriel fabriquer à meilleur compte, le commerçant ouvrir de nouveaux débouchés.
“Cette population si nombreuse qui se rattache au commerce et à l’industrie réclame un système d'éducation nouveau. Elle veut une éducation qui réponde mieux à ses besoins, qui la prépare plus directement aux professions qu’elle exerce, qui forme des négociants et des industriels, comme l’enseignement classique forme des lettrés et des savants. L'enseignement technique s'impose donc comme une conséquence nécessaire de la transformation de notre état social; et cette nécessité paraît encore plus impérieuse si l’on examine la situation nouvelle de nos relations avec les étrangers. La lutte entre les peuples, qui était jadis l’exception, devient la règle et constitue l’état normal des rapports internationaux. Cette lutte, il est vrai, ne se poursuit pas à coups de canon, et elle se porte de plus en plus sur le terrain de la production et des échanges; mais bien qu’on lait qualifiée, par antiphrase sans doute, de pacifique, elle est en réalité tout aussi meurtrière pour les vaincus que les plus sanglantes défaites. Or, on peut l’affirmer sans crainte d’être démenti ,la victoire, ici comme ailleurs, appartiendra à celui qui aura le mieux préparé les armes de combat, c’est-àdire au plus instruit. L'organisation de l’enseignement technique n’est donc pas une simple question pédagogique; c’est, au premier chef, une question vitale pour notre pays.” (1)
Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour s'apercevoir
() Dictionnaire d’ Economie politique, p. 882.
que le point de vue auquel se place M. Cohendy est Je véritable, reconnu tel par les Penseurs du monde entier, ainsi que par la plupart des Systèmes scolaires, Examinons maintenant, autant que l’espace nous le Permet quels mesures ont été prises par différents Pays afin d’armer leurs citoyens pour la lutte industrielle, nous appuyant toujours sur les données officielles fournies par Je Sgouvernement britannique. Nous nous oc- Cuperons surtout du Système français parce qu'is nous paraît le mieux conçu. En France, en effet, le législateur a profité de l'expérience acquise dans d'autres pays et a pu éviter certains écueils. Les résultats ne sont Pas encore aussi visibles qu’en Allemagne, Parce que la mise en Pratique du système est plus récente,
Les écoles Profess'onnelles, en France, niieux connues dans notre pays sous le nom d'écoles techniques, sont l'école navale, l’école militaire de Saint-Cyr, l’école des Ponts et Chaussées, l’école Polytechnique, les écoles d'Agriculture; puis au second plan, les écoles commerciales Supérieures, les écoles primaires supérieures professionnelles, les écoles primaires Supérieures, les écoles pratiques, les écoles techniques d'arts et métiers. Nous n’avons Pas, pour le moment, À nous occuper des grandes écoles scientifiques qui forment la première Catégorie.
Comme nous pourrons Je constater, la base du système fran- Sais d'instruction industrielle se trouve dans les écoles primaires supérieures ou Cours complémentaires, qui sont la conception de Guizot, mais dont l’idée n'a été définitivement adoptée qu'assez récemment. Elles sont la base, d’abord parce que leur action est générale, en ce sens qu’elle s'exerce sur tous les enfants d’un certain niveau d'intelligence. Cette action est plus générale même que celle des écoles primaires. Celles-là en effet, reçoivent aussi Jes gradués des écoles primaires confessionnelles, car elles n’offrent pas, au Point de vue des idées religieuses, les mêmes inconvénients que les écoles primaires,
se de la liberté, la variété et l'élasticité qu'on y trouve, Liberté : Je syllabus des études n’est pas immuable et fixé par la loi, qui, en ce Cas, Se contente de certains conseils Pour la gouverne des Professeurs, Variété et élasticité dans le Programme, qui peut se modifier suivant les besoins locaux.
dits
AR ina pnértin.
L'élève qui sort de ces écoles a l'intelligence préparée. C’est un sol où la semence germera facilement.
Ces écoles enfin étant des écoles diurnes, et sur un plan entièrement différent des écoles du soir fondées pour les ouvriers, elles sont évidemment destinées, non pas à la grande masse de ces derniers, qui le plus souvent entrent à l'atelier en quittant l’école primaire, mais aux sujets d'élite, à ceux qui sont destinés à devenir contremaîtres ou chefs d'industries agricoles ou manufacturières, à s'élever souvent beaucoup plus haut. Pour y être admis il faut avoir au moins onze aus, tenir un certifi- ‘at d'instruction primaire obtenu au concours, ou, dans le cas d'élèves d'écoles privées ou confessionnelles, subir un exameri. L'objet de ces limitations est d’exclure les enfants, qui étant intellectuellement incapables de profiter de l'instruction qui s’y obtient, donneraient lieu en y entrant : une dépense inutile des fonds publics. Comme il arrive suuvent que les enfant qualifiés appartiennent à des familles pauvres qui ne pourraient subvenir à leur entretien pendant leur séjour à l’école primaire supérieure, on a établi un système général de bourses fondées par le gouvernement et souvent aussi par le département ou la commune, Ces bourses sont accordées aux candidats qui, après avoir subi un examen sérieux d'aptitude, établissent que leurs ressources pécuniaires sont telles que sans le secours d’une bourse ils ne pourront continuer à s'instruire; et lorsque l’un des obstacles est créé par la distance à parcourir, la bourse comporte, avec d’autres avantages, une place dans un pensionnat. De cette façon, près d’un quart de la population scolaire a l’avantage de prolonger son éducat'on dans les meilleures écoles imaginables, et d'acquérir, comme nous l’avons dit, non seulement des connaissances générales, mais la connaissance spéciale et le goût de l’occupat'on à laquelle chacun se destine. La fréquentation des écoles primaires supérieures augmente notablement d’année en année, bien que la population des écoles primaires reste stationnaire.
Ces écoles sont maintenues partie par l'Etat, partie par les départements ou les municipalités. La contribution du gouvernement s'élève à environ cinq septièmes du montant nécessaire au paiement des instituteurs et ne dépend nullement du
nombre des élèves ni des résultats obtenus. Quant aux détails du Programme, dans certaines limites, la municipalité qui four. nit le reste des fonds est À peu près libre. On croit généralement ici que le système français est rigide et uniforme; qu’on Y passe les enfants, pour ainsi dire, tous au même moule. I] n’en est certainement pas ainsi pour les écoles primaires supér'eures. Ce que le gouvernement exige c'est la gratuité, puis un Programme répondant aux besoins de Ja localité, et en même temps une certaine somme de conna'ssances fondamentales ju- £ées indispensables, Il faut lire l'ouvrage de M. Morant pour comprendre combien cet admirable Système d'écoles primaires supérieures prépare rapidement toute la nation aux travaux industriels, Elles forment d’excell :+s Contremaîtres ou chefs d'atelier pour toutes les indust: t envoient des sujets aux grandes écoles techniques et scienti ques. Tout cela, qu'on le remarque bien, s'applique à lélite tr ée de la nation. Ce système répond très bien à l’object'on sérieuse si souvent faite que tout le monde société et que c'est rendre un Mauvais service à ceux qui sont dépourvus d'aptitudes que de leur donner des asp'ration: ront jamais atteindre, Rien de plus intéressant que de suivre la pensée de ces hommes illustres, Guizot, Duruy, Duplan, Buis- Son, Gréard, Cohendy et d’autres encore, à travers les expériences et les applications qui en ont été faites, On assiste à une sorte d’incubation artificielle que subit la nation, Poindre des résultats qui auront leur effet sur les destinées monde, (1) Si au point de vue de la généralisation de l'instruction industrielle, le système français, plus récent, nous paraît le mieux conçu, ce n’est pas à dire que le Système allemand ne soit
(1) Le fait suivant pourra nous donner quelque idée des progrès de l':astruction en France. Avant 1870 l'instruction secondaire n dée que par 20,000 familles : elle est aujourd’hui demandée 200,000 familles. Cette grande demande d'i tablissement d’admirables écoles indépenda
glais: mais qui sont sous bien des rapports anglaises,
pas admirable. Dans les grandes écoles scientifiques d’Allemagne on donne probablement plus d'attention aux applications pratiques, qu’en France, On n'y trouve pas, il est vra!. ces écoles préparatoires aux professions industrielles qui forment, la base du système français, mais on fait de grands efforts pour donner l'instruction techn'que à l'ouvrier. Pour le comprendre, nous ne pouvons faire mieux que de suivre M, F. H. Dale, un des agents du Board of Education envoyés en Allemagne, et qui dans son rapport nous parlera surtout de la Saxe et de son système d'écoles continuées (fortbildungsschulen). L’ère du développement allemand date de la guerre de 1870; c'est auss! depuis cette énoque que se sont développées les écoles continuées, qui n’existaient auparavant qu'à l'état d'embryon. La loi impériale allemande décrète ce qui suit (nous traduisons la traduction anglaise) : “Les patrons de toutes les branches d'industrie sont tenus de donner à ceux de leurs ouvriers âgés de moins de dix-huit ans, qui fréquentent une institution reconnue par les autorités de leur circonscription ou de leur Etat à titre d'école continuée, le temps nécessaire pour cela, tel que fixé pour cette institution par les autorités.
“Par 0°. : nance du conseil de la circonscription ou du conseil comn:.… .al, l’assistance à l’école continuée peut être rendue obligatoire pour tous les ouvriers du sexe masculin âgés de moins de dix-huit ans. Des mesures seront prises pour assurer la m'se en vigueur de l’ordonnance et l'assistance régulière des élèves.”
L'objet principal de ces écoles est d'établir un certain minimum de culture pour tous les habitants du pays; et puisque, dit M. Pache, directeur des écoles continuées de Saxe, “des enfants de la classe pauvre, à l’âge de quatroze ans, qui sortent des écoles élémentaires, ne penvent comprendre eux-mêmes la nécessité de continuer et de perfectionner leurs études, on les y oblige.” T1 n’en est pas ainsi, en Saxe, des jennes ouvriers seulement, mais aussi de tous les jeunes gens sortant des écoles élémentaires, On s'efforce de rendre les études aussi utiles que possible à la branche spéciale d’industr'e à laquelle le jeune ouvrier est occupé. Ici se présentent certaines difficultés.
D'abord, dans les villes, il y a toujours des industries plus ou Moins variées, nécessitant par conséquent des études différentes. Puis de quel oeil le patron verra.t.i l'absence forcée de SOn Ouvrier? On s’y est pris d’une façon ingénieuse, On divise les ouvriers en Classes suivant leurs métiers, et l'on détermine avec les Patrons le jour le plus commode pour chaque classe: lundi pour les tisserands, mardi pour les fondeurs, Mercredi pour les boulangers et ainsi de suite. On va plus loin, On consulte les Patrons non seulement sur le jour qui leur convient, mais aussi sur la nature des études à développer, On leur donne place dans les commissions scolaires, ils assistent aux examens et, naturellement, ils finissent par porter un vif intérêt aux écoles et aux élèves, intérût qui les porte souvent à offrir des prix ou autres €nCOuragements, Les jeunes ouvriers, de leur côté, outre les conna issances qu'ils acquièrent, s’accoutument à l'idée de solidarité entre eux et avec leurs patrons, D»: cette façon tout le monde entire des avantages réels,
Il ne faut pas perdre de vue que cette organisation de seignement industriel en Europe com rend techniques Proprement dites, et les écoles d'apprentissage qui, dans bien des Cas, constituent de véritables fabriques dont on vend les produits. Ces écoles découlent naturellement du système dont elles sont la conséquence et deviennent un besoin réel Pour des sujets ainsi Préparés. Si nous n’en parlons pas spécialement, on en Comprendra facilement Ja raison. C'est que de telles institutions ne Peuvent donner un résultat qu'avec un terrain préparé, I] faut bêcher son jardin avant d'y jeter la semence. Cette dernière Opération, pour essentielle ( n’en est pas moins facile quand le reste est fait. cription de quelques bonnes écoles techniques en le rapport de Jules Helbronner sur la section d'économie sociale, exposition de 1889, à Paris. Aussi le rapport du Department of Agriculture de Washington, 1892,
En Allemagne et en France, à l'inverse de ce qui s'est pratiqué jusqu’à ce jour en Angleterre et au Canada, on reconnaît en principe que l'instruction de la jeunesse, non seulement élémentaire, mais à tous les degrés, est un devoir public qui ne
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doit pas être laissé à la merci des hasards de l'offre et de la demande. C’est là la différence fondamentale. On a donc, en ces pays, organisé scientifiquement l'instruction industrielle, on lui a donné l’unité de direction, puis au-dessus des écoles industrielles à tous les degrés, on a établi les grandes écoles supérieures d'Etat, foyers d’où rayonne sur le pays tout entier la science pure productive de toutes les richesses. Il faut lire à ce sujet l’ouvrage de M. James Baker et cclui de M. E.-E. Williams, Made in Germany.
Nous n’avons pour ainsi dire fait qu’indiquer quelques-unes des autorités qu’il faut consulter en matière d’instruction industrielle, C’est tout au plus si nous avons essayé d’en extraire certains principes généraux qui pourraient être utiles à ceux qui voudraient se servir de ces études pour fonder un système d'instruction technique dans la province de Québec. Il nous a semblé remarquable qu’en y regardant de près, les difficultés d'adaptation ne paraissent plus aussi insurmontables qu’on pourrait d’abord le supposer. Sans toucher à notre système d'instruction primaire, secondaire et supérieure, tel qu'il existe, nous avons sous la main les éléments qu’il faut pour établir, non pas à bon marché—si nous tenons compte de nos maigres ressources—mais sans frais excessifs, un système d’instruction industrielle. Réfléchissons-y. Nos universités sont le siège tout indiqué des écoles de science et de recherches industrielles supérieures. Les faire régner plus grandes dans une patrie agrandie, comme dirait Thiers, telle devrait être notre ambition, comme c’est notre devoir. Que nos autorités soient prodigues pour l'installation des laboratoires les plus complets et les plus modernes, qu’ils s’assurent le concours de savants et de professeurs distingués, de façon à créer dans la province de Québec un véritable centre de science industrielle. Ils auront alors fait une oeuvre essentielle, sans grever outre mesure le budget. Cependant, pour recueillir le fruit des sacrifices que nécessiteront ces choses, il faudra faire plus encore. Avoir une lampe, c’est fort bien, mais si nous voulons qu'elle nous éclaire, il faut trouver de l’huile pour l’alimenter.
Qui dit système, organisation, indique une chose complète où tout s’'emboîte et se tient. Sans cela tous les efforts restent
stériles ou donnent lieu tout au moins à un grand gaspillage de forces, Pourquoi notre école polytechnique de Montréal languit-elle faute d'élèves ? C’est la Manifestation d’un vice radica]l aux degrés inférieurs de l’enseignement. C’est la lampe qui s'éteint faute d'huile, La tête souffre est malade, Une Compagnie de chemin de fer Perdrait son argent si, après avoir Construit sa voie trouver des Voyageurs et du trafic Pour l’alimenter. Quelquefois ces Voyageurs, qui dans notre cas sont la population étudiante, viennent d'eux-mêmes ; c'est qu'alors la voie traverse Une région déjà riche et peuplée, Souvent, dans un pays nouveau, le chemin de fer précède le mouvement colonisateur et devient par là une oeuvre de développement national, Dans ce dernier Cas, il ne suffit pas de choisir soigneusement son tracé, il faut de plus déployer les Plus grands efforts Pour y attirer la population et le commerce. Nous avons à DOUS ouvrir une voie dans la région non développée de l'industrie. Le courant du trafic Y est à créer, Pour cela nous avons tout d’abord absolument besoin non Pas seulement de grandes institutions universitaires, mais d'écoles primaires Supérieures ou de quelque chose de semblable, Nos jeunes gens sont admirablement doués. Pour les intéresser aux choses industrielles il suffira de les leur faire Connaître, Ils voudront alors voyager jusqu’au bout de Ja ligne. Ici nous trouvons, ce nous semble, une ressource précieuse dans nos écoles modèles et nos académies, Ce sont déjà, dans nn sens, des écoles primaires supérieures, Mais Pour les rendre vraiment utiles au but que nous avons en vue, il faudrait les modifier cons'dérablement ; d'abord, pour ce qui est du programme des études, de façon à en faire de véritables écoles préparatoires aux industries : ensuite en les rendant ab. solument gratuites, au moins Pour les sujets choisis au con- Cours; enfin, en instituant un certain nombre de bourses pour les sujets d'élite qui, faute de moyens pécuniaires, ne pour. raient autrement continuer leurs études. Nous croyons qu'un tel système, dirigé par des hommes compétents et profondéments imbus et animés de l'esprit qui aurait présidé à la création de l'oeuvre, ferait naître en peu d'années la nécessité d'écoles techniques de tontes espéces, et finirait par assurer notre