‹ Études sociales et économiques sur le Canada [microforme]Chapitre 33 sur 38 · ETUDES SUCIALES ET ECONOMIQUES · texte numérisé non relu

ETUDES SUCIALES ET ECONOMIQUES

ciale conduite par les autorités publiques. Cultiver la forêt Pour en vendre le produit n’est pas une fonction qui convient à un gouvernement. Cela sent le paternalisme, le socialisme ; la politique généralement acceptée du peuple américain s'y oppose. Nier la valeur de ces objections serait folie. Sans discuter l'opportunité de ces mesures socialistes, nous dirons seulement que nul gouvernement amériçain, d'ici à de longues années, ne deviendra commerçant forest er dans le seul but de se créer des revenus,

“Mais pour d’autres raisons il peut être opportun de mainteair la permanence des forêts publiques, et alors la question du revenu ne sera que secondaire, à côté de considérations plus importantes, Si un Etat ou le gouvernement fédéral constatait l'existence permanente de forêts capables de produire du bo's de commerce et autres produits forestiers était absolument nécessaire dans l'intérêt public, et que l'on ne pouvait s'en rapporter à des particuliers pour la conservation de ces forêts, alors la politique du maintien des forêts par le public pourrait être adoptée, malgré les objections sus-mentionnées.

“J’ose dire que seuls les partisans outrés d'Adam Smith voudraient cont: :ter qu’il est au devoir de tout gouvernement d'empêcher, s’il est possible, la disparition de tant d’industr'es importantes qui tirent de la forêt leur matière première. La majorité du peuple américain, qui favorise le système d’un tarif protecteur, ne s’objecterait pas à un système raisonnable de protection intérieure pour la conservation de cette source vitale de la richesse nationale, et si le peuple se convainc que l'administration gouvernementale seule peut assurer la Permanence de la forèt, les fantômes du paternalisme et du socialisme ne les effraieront pas.”

Nous avons cité tout au long ce passage du livre de M. Brunken, parce qu'il y pose d'autorité les principes qui nous paraissent devoir guider les gouvernements dans l'oeuvre de la protection des forêts, Le gouvernement doit intervenir lorsqu’il constate que leur permanence est menacée. Ne l’oublions pas, il ne s’agit pas ici seulement de la conservation d’un appoint économique, c’est l'existence même de la nation qui est mise en question par l’amoindrissement de la forêt. Or quelle est

la situation du Canada sous ce rapport? Nous la trouverons résumée dans un document officiel d’une haute importance. En 1894, le BSouvernement fédéral fit une enquête sur les richesses forestières du Canada. Elle fut conduite par M. George Johnston, statisticien fédéral. Le rapport est volumineux ; Mais les conclusions sont courtes, claires et désolantes, Les voici textuellement :

1° Le pin de première qualité a Presque entièrement disparu.

2° Il reste une quantité considérable de pin de qualité inférieure,

3° Il reste beaucoup de bois d’autres essences,

4° Le moment approche rapidement où, si l’on excepte l'épinette, Pour ce qui est du bois, et la Colombie-Britannique Parmi les Provinces, le Canada cessera d’être un Pays exportateur de bois,

Telle était Ja situation officiellement constatée en 1894. Ce rapport a eu Pour résultat l'établissement d’un service de garde-forestiers, ce qui est déjà quelque chose, mais pas assez puisqu'on n’a Pas encore reconnu la nécessité d’un régime forestier, essentiel, dit M. G. Huffel, “par la difficulté, toute particulière aux forêts, de distinguer le Capital, qui doit rester intact, du revenu qui doît être livré à la jouissance du présent. Cette distinction, aussi délicate qu’indispensable, ne peut être faite que Par des hommes intéressés et compétents.” Une société des industries forestières serait en mesure de fournir au Pays de tels hommes,

Depuis cett: époque la situation s'est modifiée, puisqu'on a découvert, grâce aux études d'un savant allemand, la valeur immense de l’épinette, M. Johnson à Ini-même signalé ce changement dans un rapport subséquent. Nous avons causé avec lui à ce sujet et il NOUS à fait remarquer combien il serait facile et avantageux d'exploiter lépinette an moyen de la coupe réglée. La chose est déjà faite par des COMpagnies d’exploitation européenne exploitant dans nos forêts, Les d'recteurs ont déclaré à M. Johnson, ainsi qu'à l’anteur, Que leurs concessions de Coupe seront pour eux une source perpétuelle de revenu. Mas c’est Ja malheureusement, une except'on. An point

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de vue national de la permanence de la forêt, au point de vue économique de la réaction contre les inutiles sacrifices, la situation générale reste la même. Nous sommes toujours, comme nation, menacés des conséquences ruineuses des anciennes méthodes; comme l’humus de nos côteaux qui se dénudent, nous nous laissons avec insouciance emporter par le courant.

Il n’y à pas à se le dissimuler, le moment est venu où le Peuple du Canada, et plus particulièrement celui de la province de Québec, est appelé à prendre de sérieuses déterminations. Sa position n’est pas sans analogie avec celle du peuple de la Grande-Bretagne à la veille de l'abolition des corn-lars. Cette réforme qui a exercé une influence si puissante sur la destinée des peuples Anglo-Saxons, battait en brèche un système traditionnel. On demandait aux pouvoirs publics d’adopter un principe fondamental de gouvernement comportant une orientation toute nouvelle de la politique économique et fiscale du royaume, Chose grave, difficile, impossible même, en apparence, Cependant cette chose impossible est devenue un réalité vivante qui a contribué à faire de l’empire britannique le plus puissant des empires.

C’est d'un changement aussi radical que dépend l'avenir industriel du Canada oriental. Maïs personne ne doit s’en effrayer, car dans la pensée de ceux qui partagent cette manière de voir, ce changement n’aurait rien de révolutionnaire. Il s'agit d’une évolution saine, et aussi graduelle que le veut la prudence, qui ne toucherait en r'en aux droits acquis, qui méme n’entraînergit pas nécessairement des règlements commerciaux prohibant directement l'exportation du bois de commerce et du boïs d'oeuvre. Le succès, suivant nous, doit dépendre d'autres et plus puissantes causes. On a donc eu tort de citer comme à l'encontre de notre raisonnement les arguments de M. Dubue, dont la récente brochure a été fort commentée par les journaux. La thèse que soutient cet écrivain, qui est en même temps le secrétaire d’une compagnie industrielle, c’est qu'il ne faut pas prohiber l'exportation du bois de pulpe, parce que.

1° La forêt d’épinette se renouvelle en vingt-cinq, trente, ou au plus cinauante ans.

2° La richesse forestière est périssable; elle peut être détruite par le feu ou par les insectes,

3° Des changements économiques peuvent annuler la valeur de nos forêts,

L'on pourrait, sans doute, invoquer certaines considérations à l'encontre de ces trois propositions :

1° Que les forêts ne se r ‘nouvelleront que si on a recours à la coupe réglée, ce que le régime actnel rend très difficile,

2° Que la Surveillance et Ja culture diminuent les dangers de la destruction, mais qu’il faut pour cela que le peuple tout entier y soit intelligemment intéressé pour que l’on puisse surveiller et cultiver la forêt,

3° Qu'il n'est Pas probable qu'un changement industriel quelconque puisse jamais sérieusement diminuer la valeur économique et commerciale du bois. Au contraire, comme il est admis par les savants que le développement industriel du onde n'est qu'à son début, il est plus probable que cette matière première de tant d'industries deviendra plus précieuse avec les années, Cependant, même si ces Propositions restaient debout et intactes, elles ne diminueraient en rien la force de uotre raisonnement, lequel repose sur des bases tout autres, comme le lecteur a pu déjà le constater.

Mais, lorsque nous examinons les conclusions que l'auteur n'exprime pas, il est vrai, Mais qui semblent découler naturellement du plaidoyer de M. Dubuc, il faut mettre de côté les réserves. De ce que notre richesse forestière soit périssable et qu'il faille de grands soins pour la conserver, il ne s'ensuit nullement que nous devrions la sacrifier an plus vite et compléter à brève échéance notre ruine forestière, ce qui serait un désastre nat'onal, afin de nous débarrasser des soucis que nous cause notre richesse, Ce serait là le comble de la déraison. La saine raison ne veut-elle Pas que, dans de telles circonstances, le Canada oriental et plus particulièrement la province de Québec adopte, aussi rapidement que possible, une vraie politique industrielle, scientifique, énergique et progressive, qui assurera Ct la permanence de notre richesse forestière et son exploitation intelligente Pour le plus grand bien de tous jes Ca nadiens? Ces conclusions sont tellement logiques que nous

0s0ns dire que personne ne réussira jamais à les réfuter, Elles s'imposent, Nous devons, nous montrer aussi sages et aussi courageux que se montra le peuple anglais, et ne pas craindre de changer l'orientation générale de notre politique forestière et industrielle, C’est là la véritable voie où il faut faire entrer le peuple. Les Pouvoirs publics peuvent y.aider pu'ssamment en lui ouvrant en haut les portes du développement industriel, tandis que la science sociale et l'instruction industrielle pénétrant dans ss masses profondes feront tourner tous les yeux vers cette terre promise de l'avenir, Osons dire toute notre pensée, Nous croyons qu'il serait sage de promul. guer des lois fondamentales avant même que ce travail préparatoire soit terminé, Dans la grande majorité des cas, la civilis&tion et les moeurs dévancent la loi, mais l'on peut citer des exemples du contraire et le plus éclatant se trouve dans l'E: criture même, L'histoire des Hébreux nous enseigne qu'un devoi. sacré s'impose aux conducteurs des peuples lorsqu'ils se trouvent en présence d’un: de ces questions exceptionnelles dont peut dépendre la force et la vie même de la nation dont la Provindence leur a confié la direction,

Ces raisonnements ne viennent pas de nous, En une matière aussi grave nous préférons nous appuyer à chaque pas sur une autorité dont tout le monde admettra la valeur, C’est ainsi que nous avons cité M. Paul Leroy-Beaul'eu, MM. Ernest Brunken, Mélard et Huffc] lorsqu'il s’est agi de poser les principes généraux, et M. George Johnson pour montrer l’état actuel de nos forêts, en tenant compte des changements sur. venus depuis son rapport. Un savant canadien va nous indiquer les remèdes pratiques et urgents qu’il importe d'appliquer. Voici comment s'exprimait récemment monseigneur Laflamme, dans un journal de Montréal. Son langage clair, simple et modéré, joint à la grande autorité dont il jouit, donne à cette pièce une très haute importance,

“La Providence, dit Monseigneur Laflamme, a donné à la province de Québec deux grandes sources naturelles de riches. se: l’agriculture et l'exploitation des forêts. Comment devonsnous en user?

“La réponse vient d’elle-même. En effet, il ne s’agit pas ici

la]

SUR LE CANADA 197 de mines, où l'intérêt consiste à produire le plus possible et dans le moins de temps possible, les dépôts devant nécessairement s'épuiser un jour, sans espoir de régénération. Et, dans ces conditions, du moment que le marché n'est pas exposé à de trop fortes fluctuations, l'intérêt de l'exploiteur, comme l''ntérêèt publie, est de faire produire au capital placé un rendement aussi rapide que faire se Peut, afin de le consacrer ensuite à autre chose,

“Mais il en est autrement de l’agriculture et ds forêts. Si on leur demande un rendement excessif, on l'aura peut-être, Mais ce spa au risque d'un épu'sement à peu près irréparable, Et ces deux grands facteurs de 1n fortune publique disparattront où seront très sravement compromis.

“L'intérêt général demande, exige donc une utilisation rationnelle de ces richesses, A tout prix, il faut en assurer la lerpétuité, Et, pour nous borner exclusivement à la très im. Portante question des forêts, notre province doit tenir, envers “T Contre tous, à les conserver dans toute leur intégrité, par. tout où les intérêts bien compr's de la colonisation et de l’agri. culture n'en demandent pas la disparition.

“Est-ce à dire que nous devions ne pas en permettre l'exbloitation, ne plus vendre aux marchands de bois ce que nous appelons les “limites” forestières, et révoquer les ventes qui ont déjà été faites” Pas le moins du monde. Il y a, de ce côté, une source abondante de r>venu que nous aurions bien tort de ne pas utiliser. Continuons done, si nous voulons, à vendre des “limites”; mettons-Y seulement une grande d'scrétion. Traitons cette vente comme une question d'affaires. Et, Comme on le fait dans tout marché bien entendu, imposons à l'acheteur des conditions qui garantissent cette richesse nationale contre tout danger de destruction, contre tout gaspillage,

“La valeur des produits forestiers augmente d’un jour à l'an tre. Tout dernièrement, un journal américain d'sait que, dans vingt-cinq ans cette augmentation atteindra Cinquante pour cent de la valeur actuelle. Alors, sachons exiger des ache. teurs une rente foncière qui s’accroisse en Proportion de la valeur du profit qu'ils retirent. Forçons-les à exploiter, dans un laps de temps raisonnable, la Propriété qu'ils ont acquise,

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