SECOND ARTICLE
SUMERIEN OU RIEN?
M. Halévy a fait paraître dans le Journal asiatique (juin 1 87/i), sur les inscriptions cunéiformes, un article qu'il a intitulé : Observations critiques sur les prétendus Touraniens de la Babylonie. Le but de ce travail est de démontrer surtout quatre points :
1" La langue nommée sumérienne, ou improprement accadienne, n est pas une langue touranienne;
2® Les Touraniens n'ont jamais habité la Mésopotamie;
3° La langue sumérienne n'est pas du tout une langue, mais une manière idéographique d'écrire la langue sémitique et assyrienne;
4° L'écriture cunéiforme est d'invention sémitique.
M. Halévy a , je crois, complètement échoué dans sa tentative. Il aurait fallu commencer par la preuve de la non -existence de la langue, et l'on aurait fait
grâce à lautcur de toute démonstration tendant h nier le touranisme d un idiome imaginaire. G était ie pivot de la question; cependant, ce point important a été noyé dans un océan de considérations et d'analogies à perte de vue et qui n'intéressent pas le fond du débat.
Il est facile de démontrer que le reste de largumentation du savant voyageur s'effondre de luimême. Dans toute la discussion , M. Halévy ne semble s être attaché qu'à chercher une seule exception à des règles établies par des milliers d'exemples. Aucune règle n'est sans exception; il a donc constamment laissé dans l'ombre les cas innombrables dont on a dégagé le principe, pour ne présenter au lecteur que des infractions à la loi confirmée par celle-ci. S'il avait considéré les faits sans se préoccuper d'un but arrêté et préjugé, ainsi que tout investigateur consciencieux doit le faire, il n'aurait pas trouvé du sémitisme là où les érudits libres de tout parti pris n'ont jamais pu en reconnaître la moindre trace.
Nous éprouvons, et nous n'hésitons nullement à l'avouer, un grand regret d'avoir à combattre M. Halévy. Nous aurions voulu pouvoir nous trouver d'accord avec un homme qui a risqué ses jours pour enrichir la science des études sémitiques, et qui, par son savoir, sa couvictioif^ profonde, même dans ses erreurs, commande au moins des égards à ceux • qui sont contraints à se défendre contre ses contradictions. Notre sincère regi*et s'est accru lorsque nous avons dû supposer que des motifs, au moins
très-respectables, ont engagé notre honorable antagoniste à s'opposer aux idées irrécusables dans notre opinion , et qui refusent aux Sémites Tinvention de récriture cunéiforme. Le savant auteur des études libyques et himyariques, en voyant échapper aux Sémites les origines de la science chaldéenne, craint de donner raison à de certaines prétentions des aryanistes qui regardent à tort comme supérieure la race des Indo-européens. Nous sommes d*accord avec M. Halévy : nous ne croyons pas que les Sémites aient dans Thistoire du monde une place moins privilégiée que celle qui devra revenir aux Aryas dans les origines de la civilisation. Mais cest justement à cause de ta grande influence quont exercée les Sémites dans d'autres branches du développement de Tintelligence , que nous n'hésitons pas à ne pas leur accorder ce qui ne leur revient pas. Si les Assyriens de la famille de Sem nont pas inventé l'écriture anarienne , si lourde et si peu appropriée aux besoins d'un peuple vraiment civilisateur, nous n'oublions pas que le monde doit aux Sémites l'invention de l'alphabet accepté par toutes les nations civilisées. Ce fait est bien d'une immense importance : il peut écarter les appréhensions de ceux qui craindraient de voir amoindrir le mérite des civilisations auxquelles les temps modernes doivent leurs croyances religieuses. En tout cas, la question n'est pas là. Il faut rechercher la vérité, et la proclamer telle qu'elle se dégage, sans se griser d'une thèse arrêtée d'avance, et sans s'aveugler
par des préoccupations qui ne tarderaient pas à fausser la sincérité historique et le jugement individuel. La science doit être sans scrupule.
Cela dit, nous suivrons point à point notre contradicteur.
Le sumérien est-il, oui ou non, une langue?
Celte question principale, si simple, a intimidé M. Halévy ; il n'a pas osé aborder la démonstration de sa négation capitale, quil est impossible en effet de développer. Si M. Halévy, au lieu de s'occuper wdes assyriologues^, » s'était soucié des Assyriens eux-mêmes, s'il avait consulté les textes originaux, il aurait partagé les vues que les faits ont imposées à l'unanimité des érudits. Ce défaut d'études de première main l'a conduit à des conclusions de tout point insoutenables. A quel paradoxe est-il arrivé ?
Il a dû imaginer un fait inouï dans l'histoire des langues : un même idiome s écrivant de deux manières avec les mêmes caractères phonétiques. L'une de ces façons exprimerait, selon lui , la pronon-
^ M. Halévy a , parmi d'autres partis pris , celui de ne pas uommer ses auteurs. Il cite des paroles entre guillemets, mais ne dit pa& d*où il les a tirées. Il rend solidaires tous les érudits de Terreur d*un seul , si erreur il y a. Ce procédé , peu conforme au point de vue de la bonne guerre , est d'autant plus attaquable , qu il affecte rimpersonnalité , et quil prétexte le besoin d'une discussion dé-^ gagée de toute individualité. Cela serait parfait si notre contradic^ teur pouvait ne pas user de la première personne.
dation de l*idiome , et l'autre la dissimulerait sous des sons arbitraires et étrangers à la forme audible du langage. Toutes les deux serviraient camalaiivement. Illustrons cette théorie par un exemple qui s'adapte exactement à la thèse de M. Halévy :
Aita garie cervetan zarena.
Cela est du français dissimulé pour une raison inconnue , et cela se prononce , pour les initiés :
Notre père qui êtes dans les deux.
En voici la démonstration :
Aita est la manière idéographique d'exprimer la notion de pater, en français père. Garie indique la possession de plusieurs personnes parlant d'ellesmêmes; cela se prononce notre et se met devant le mot en français. Cerua exprime l'idée de ciel, comme le chiffre 200 se prononce deux cents; etan signale l'idée de l'habitation dans la pluralité, il se prononce donc avec cerua : dans les deux. Le mot zarena n'existe que pour les yeux, tout comme les autres. Zarete exprime l'idée de l'existence de plusieurs êtres auxquels on s'adresse, et na relie toute la phrase à la première. Pour l'oreille cela sonne : quiètes. Le français, il faut l'avouer au surplus, a la mauvaise habitude d'intervertir les mots et de placer en premier lieu dans la prononciation les idées qui pour l'œil doivent se trouver à la fin.
Une erreur assez répandue attribue cette forme d'écriture, destinée seulement à l'œil, à une popu-
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lation pyrénéenne. Cela est inadmissible. «Comment cela se fait-il ^ » quun langage complètement différent du français et de l'espagnol se trouve justement dans des provinces limitrophes et exposées au contact de ces deux grands pays inhabités avant répoque des Romains? Car toutes les suppositions qu on a étayées pour démontrer l'existence dune langue basque ne reposent sur aucun texte de l'antiquité. Montrez-nous donc une seule histoire des prétendus Gaulois ou Ibères.
Des peuples aussi étrangers aux Romains devaient avoir, pour le moins, leur alphabet à eux. Or, les Gaulois se sont servis de lettres grecques, et quelques textes encore existants peuvent s'expliquer par la langue hellénique. Les monnaies dites gauloises, en caractères latins, sont simplement germaniques; les médailles dites celtibériennes sont de pur phénicien. Donc, toute cette thèse ne repose sur aucun « fondement historique. »
M. Halévy applique ces principes à l'assyrien, qui, comme le français, a également joui de l'inappréci«ible avantage de s'écrire de deux manières pAonétiqaes. La phrase de l'oraison dominicale en prétendu sumérien ou assyrien dissimulé se lit ainsi :
Addame annata zaê men, Pater nos ter in cœlo qui tu.
Adda est le signe idéographique dépéri; me est de
* Phrase assez usitée par M. Haïéty. On peut lui répondre : «Nous ne savons pas comment cela se fait, mais cela s* est faît<»
même pour notre. Anna signifie ciel, et ta, l'idée de dans. Zaë exprime qui Men est le pronom de la seconde personne.
Selon M. Haiévy, cela est de l'assyrien, et se prononce avec quelques interversions nécessaires et, restées malheureusement sans explication :
Abani sa ina samé atta, • Pater noster qui in cœlis lu.
Qu'on ne nous objecte pas que comparaison n'est pas raison : celle-ci peut s'établir par une analogie. L'exemple que nous avons donné s'adapte , dans ses moindres détails, à la question : il cesse,* par cela même , de ressembler à une satire ou à une raillerie . Nous n'avons fait qu'appliquer une méthode que notre savant contradicteur nous a enseignée. Ce qu'il a commencé à faire pour le sumérien, nous l'avons imité pour le basque. Pourrait-il nous en blâmer?
Parlons un langage plus strictement scientifique. Si M. Haiévy n'était pas un travailleur de seconde main, il saurait que Vassyrien, en caractères idéographiques , exprimerait la phrase ainsi :
AD ni sa DIL AN E atta.
Mais il paraît croire que le sumérien n'est écrit qu'en idéogrammes parce que le syllabaire assyrien s'est développé des hiéroglyphes sumériens. L'étude des textes lui aurait montré que le sumérien est plus phonétique que l'écriture égyptienne et que le système assyrien. Les exemples qu'il a extraits des tra-
vaux des assyriologues prouvent suffisamment ce fait rudimentaire. Voici un paradigme des possessifs
sumériens :
Sumérien.
Assyrien.
Français.
addamu
abuya
mon père.
addazu
abuka, abuki (f.)
ton père.
addani
ahusu, abusa (F.)
son père.
addamé
abuni
notre père
addazunéné
abakunu, abakina
votre père
addanéné
abusimu, abusina
leur père.
Si la première colonne est de l'assyrien, o comment cela se fait-il » que le féminin ne soit jamais exprimé dans l'écriture figurée? Il y existe néanmoins un idéogramme du genre féminin. Qu est-it donc devenu? C'était le cas, ou jamais, de l'employer.
Les assyriologues donneront la raison : dans les langues touraniennes, Je féminin n'a pas de suffixe spécial. On y dit « mop cher » en s'adressant à une femme , et l'on se sert du salut de « mon sultan » pour féliciter un être humain à l'occasion d'un événement exclusivement féminin.
Un autre inconvénient est que u Tidéogrammatisme» a un cas défini, addabi aie père», et que le (( phonétisme )) assyrien est obligé de paraphraser souvent par le suffixe de la troisième personne. Exprimerait-il dans l'écriture ce qui lui manque dans le langage? Voyons maintenant les postpositions à Vœil, qui sont des prépositions à l'oreille :
Sumérien.
Assyrien.
Français.
addamaku
ana ahuya
vers mon père.
addamuta
ina ahuya
dans mon père.
addamalal
eli ahuya
sur mon père.
addamugim
kima ahuya
comme mon père
addamara
ana ahuya
à mon père.
Le pluriel est exprimé en sumérien par le phonétique ri, addari «les pères». Ecrit-on addari pour exprimer le pluriel en assyrien? non. Cet idiome a pour le pluriel un signe idéographique spécial qai manque au sumérien, au moins comme nombre.
Le sumérien n a qu'une manière phonétique d'écrire les pères, ad-da-ri, ou, au cas direct, addaënë. L'assyrien peut mettre a-ha-uty abat, ou bien il emprunte au sumérien le premier signe AD , qui devient l'expression de l'idée de « père », en lui ajoutant le signe mis, « beaucoup » en sumérien, mais qui exprime le pluriel en assyrien. Le groupe ainsi composé AD- MIS, se prononce alors abat. L'idée de u mes pères » est formée par l'adjonction du suffixe sémitique ja, mais on n'écrit jamais le sumérien addarimu, pour prononcer abutiya.
Tout cela a échappé à l'auteur parce que les assyriologues ont eu le tort de ne pas exposer ces points au public. On peut répondre que M. Halévy aurait dû les dégager des textes eux-mêmes; mais pour cela il fallait étudier ceux-ci, et il avoue lui-même n'être pas spécialiste. Cet aveu était superflu.
On serait en mesure de donner des textes bilingues par centaines. Souvent la traduction assy-
rienne manque, et on lit à la place, avec de petites lettres : « sens obscur. » Si la première colonne était de Tassyrien, des Assyriens savants auraient dû la comprendre , tandis que les traducteurs d'une langue sacrée et éteinte, au vn* siècle avant Tère chrétienne, pouvaient très-bien ne pas se rendre compte de quelques parties d'un idiome que, souvent, ils traduisaient d'une manière peu verbale.
Les Juifs ignorent ainsi la signification exacte de bien des passages de la Bible que les exégètes expliquent de manières différentes, quoique la tradition ait conservé en entier le corps de la langue hébraïque. Pour les Juifs modernes l'hébreu est une langue morte, ce que fut aussi pour les Assyriens le sumérien, dont les texles les plus modernes ne descendent pas au delà du troisième millénaire avant J. C, ou de la première moitié du second.
Il y a eu, nous en convenons, de temps à autre, des écritures cachées et secrètes, mais pour un but tout autre que celui que se sont proposé les inventeurs de l'écriture cunéiforme. De courtes formules magiques, des abraxas, des légendes guostiques, des signes cabalistiques se trouvent chez tous les peuples : on nous accordera néanmoins que l'usage en est trèsrestreint. Tel n'est pas le cas ici. Les abraxas ont un sens qui doit rester secret : ici nous voyons dés textes originaux, traduits dans la langue vulgaire par centaines. Qu'on voile d'un mystère profond les formules magiques, rien de mieux; mais des textes unilingues, sans traductions, qui racontent les hauts
J. As. Extrait n* 2. (1875.) 5
faits des rois qui voulaient se faire connaître à leur peuple et à la postérité? S'ils écrivaient dans leur langue, ils voulaient qu'on comprit ce qu'ils disaient. Mais des lois destinées à être respectées par tout le monde auraient été soigneusement dissimulées à ceux-là mêmes qui devaient les observer? Cela est inadmissible. Nulla lex nisi promulgata. On chercherait en vain une raison , quelque futile qu elle fût, pour rendre plausible une opinion répugnant à toute réflexion.
Voilà donc une preuve ad absurdam et valant bien les arguments ad hominem de notre savant contradicteur qui recherche trop les exceptions. Il nous reproche d'avoir trouvé vingt mots touraniens seulement : ne lui objectons pas qu'il n'a pas mentionné vingt rois portant des noms sémitiques. Parmi des centaines de noms, il en a enregistré UN, le roi Sin-idinnay qui e^t bien sémitique de nom, si l'on veut lire le premier élément du nom Sin et non pas Aku. Mais accordons le Sin-idinna. Nous avons des textes touraniens de ce roi; mais rien ne prouve qu'il n'ait pas, comme le roi Hammurabi, écril des inscriptions assyriennes et des documents sumériens. Ah! si, par exemple, nous avions des centaines de textes assyriens de rois assyriens et une inscription dans l'idiome sumérien émanant d'un roi étranger, M.Halévy aurait raison de ne pas accepter «l'hypothèse touranienne. » Mais ici c'est précisément le cas inverse. Les rois achéménides n'ont-ils pas écrit en médique et en assyrien? Ne connaît-on pas des textes
de Cyrus, fils de Cambysei, dans la langue de Babylone? N avons-nous pas des textes égyptiens des empereurs romains? L'égyptien nam^a alors jamais existé et se réduira à du latin tout pur.
Pourquoi donc Tibère et Néron ont-ils écrit dans ridiome de l'Egypte? Parce quils régnaient sur un peuple qui parlait cette langue. Le même fait s applique à Sin-idinna; si ce monarque a écrit un texte sumérien, c'est qu'il s'adressait k des sujets en faveur desquels il se servait de ce langage.
Mais on oublie de dire pourquoi les rois ASSYRIENS n'ont JAMAIS écrit en DISSIMULÉ.
Encore un argument ad hominem qui se retourne contre celui qui voulait en tirer parti.
Voici un hymne bilingue inédit, comme le sont la plupart des textes sur lesquels notre antagoniste a discuté, sans s'être douté de leur existence.
Ce qui frappera tout le monde, c'est surtout la différence entre ie sumérien et l'assyrien au point de vue de la syntaxe. La langue de l'original admet, comme le sanscrit, le grec, l'allemand et quelques langues touraniennes, la composition des mots, que les langues sémitiques ne connaissent pas. « Les assy-
* Pour le dire en passant, cette légende sur des briques a été trouvée par Loflus, déchiffrée pour la première fois par M. Rawlioson et publiée par M. Bosanquet , d'après une copie fautive de M. Smith. Elle est ainsi conçue :
«Cyrus, roi de Babylone, serviteur (nibid) de la Pyramide et de la Tour, fils de Cambyse, le roi puissant, moi.»
Cette légende, du plus haut intérêt , coîifirme le nom de Camby.se , père de Cyrus, donné par Hérodote.
riologues» ont, pour montrer cette analogie, traduit ie sumérien en sanscrit ^ et ces traductions sont parfaitement conformes au génie de la langue indienne. Si au contraire le sumérien n était que de Tassyrien dissimulé , composé de signes destinés à l'œil doiit on voulait même ménager la susceptibilité en observant des lois euphoniques ^, l'assyrien vrai serait l'original , et l'assyrien dissimulé devrait être calqué sur l'idiome sémitique, ce qui précisément n'est pas.
Écoutons maintenant ie chantre sumérien, dans un hymne adressé au Feu (Mus. Brit. K. Zi4), choisi parce que la traduction des mots originaux est vérifiée par des centaines d'autres passages :