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point où il se sépare de son maître. Comme l'idéal n’est réalisable qu'avec un concours exceptionnel de circonstances favorables, la science politique est incomplète si elle n’indique pas en outre quel est le meilleur gouvernement pour la plupart des hommes dans les circonstances ordinaires ; et, ce qui caractérise le génie d'Aristote, il va jusqu'à examiner les moyens de tirer le meilleur parti des mauvais gouvernements, quand ils sont les seuls possibles (1). Tel est le plan général de la Politique d’Aristote, tel qu'il apparaît, une fois que la véritable disposition des livres est rétablie (2). On voit que sa politique ἃ les mêmes caractères que toute sa philosophie ; partout il reconnaît la légitimité de l'idéal et celle de l’expérience, et il s'efforce de leur faire leur part; partout il unit la spéculation et la déduction à l’observation et à l’analyse.
L'idéal politique tracé par Aristote dans les VII° et VIII" livres ne nous est parvenu que fort incomplet ; mais nous en avons conservé assez pour voir qu’Aristote s’accordait avec Platon sur le but et les prin-
(1) Arist., Pol., IV, 1. Le meilleur gouvernement’pour la plupart des hommes dans les circonstances ordinaires est celui.où dominent les gens de condition moyenne (IV, 11).
(2) Livre [, de la famille ; II, des meilleurs gouvernements proposés ou existants ; III, définition du citoyen et du gouvernement en général; VII et VUE, de l’État idéal ; IV, 1-11, de la république tempérée et du meilleur gouvernement relatif; IV, 12-fin, de l'organisation des” pou-
voirs ; VI, de l'organisation des gouvernements défectueux ; V, des révolutions.
cipes de la législation, tout en différant sur les détails de l'exécution. Ils admettent tous deux que le bien de l'individu ne diffère pas du bien de l’État, que la politique. n’a d'autre but que d’assurer à lindividu les moyens d'atteindre son bien, et que le bien de l'individu n'étant ni dans la puissance ni dans la richesse, mais dans la vertu, le’ but de la politique n’est pas de rendre l’État riche par le commerce ni puissant par les conquêtes, mais vertueux par la vertu des citoyens (1). De là résulte immédiate. ment que le citoyen appartient entièrement à l'État. Le caractère essentiel des plus mauvais gouvernements, dit Aristote, c’est de laisser chhcun vivre comme il veut (2): La liberté individuelle dans la disposition de la propriété et dans la vie de famille est
aussi réprébensible aux yeux d’Aristote qu’à ceux de Platon. Platon admettait, il est vrai, dans sa
République, la communauté des biens qu’il a abandonnée dans ses Lois. Aristote le combat avec vigueur ; mais lui-même, dans son État idéal, il établit des restrictions qui nous paraissent incompatibles avec le droit de propriété. Les propriétés ne seront pas communes, mais l'usage en sera commun et amiable (3). Le sol appartiendra à l’État, qui réserve une portion pour les frais du culte et la nourriture
(1) Arist., Pol., VII, 1-3, 14-15 (13). IF, 9. 1280 a 31 844. (5,10 sqq.). (2) Arist., Pol., V, 9. 1310 a 30 (7, 22). VE, 4. 1319 ὃ 27 (2, 12). (3) Pol., IT, 5. 1263 ἃ 25 (2,5). VIT, 10. 1329 b 41 (9, 6).
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des citoyens pauvres, et distribue le reste entre les citoyens, de manière que chacun ait une propriété près de Ja ville, et une autre près de la frontière (1). Aristote repousse Ja communauté des femmes; mais que fait-il de la vie de famille ? Tous les citoyens prendront leurs repas en commun. Les enfants appartiennent absolument à l’État, dès leur naissance et même avant leur naissance : la législation règle l’âge et la saison de la procréation, fiie le chiffre de la population, ordonne l’avortement pour les grossesses qui dépasseraient ce chiffre, et l'exposition pour les enfants estropiés; elle détermine les soins à donner aux nouveau-nés, qu'on devra plonger dans l’eau froide, qu’on pourra laisser crier; les fables qu’on contera aux enfants; à plus forte raison, leurs exercices et leur instruction (2).
- La différence est-elle grande entre Platon et Aristote ἢ La ressemblance, disons mieux, l'identité de leurs doctrines politiques n'est pas moins frappante dans la définition qu'ils donnent du souverain bien et dans les conséquences sociales qu’ils en tirent. Comme ils placent tous deux le souverain bien dans la contemplation scientifique, ils sont conduits à regarder la pratique de la vertu comme inséparable du loisir, et, en conséquence, ils admettent l’un et l’au-
(1) Pol., VII, 10. 1330 ἃ 3866. (9, 8-7).
(2) Pol., VE, 16 et 17 (14-15).
tre que l’industrie, le commerce, l’agriculture, en un mot, toutes les professions incompatibles avec le loisir, soient inconciliables avec la pratique de la vertu accomplie (1); ils refusent les droits de citoyen aux agriculteurs, aux commerçants, aux ouvriers. S’ils excluent de la classe des citoyens ceux que leur profession rend incapables de loisir et de vertu, ils n’accordent pas non plus la liberté personnelle aux hommes qui sont incapables de vertu par leur nature. Les Grecs sont seuls capables d’être vertueux, d’être citoyens, et même d'être libres ; les barbares sont nés pour être esclaves et pour obéir aux Grecs, comme le corps est fait pour obéir à l’âme. Il est légitime, suivant Aristote, de faire la guerre aux barbares et de leur donner la chasse pour les réduire en esclavage. Platon n’est pas d’un autre avis (2). Enfin, l’État idéal d’Aristote est, comme celui de Platon, une petite cité ; l’exécution d’une pareille législation est impossible dans une grande population (3).
Ainsi, au moment où le monde allait appartenir à de grandes monarchies, Aristote plaçait son idéal dans l'établissement d’une petite cité ; lorsque les in-
(1) Arist., Pol., VII, 9 (8). Plat., de Rep. IV, 421 À. 431 C. V,456D.
(2) Pol., 1, 6 (2,16-20). 8, 1256 b 25 (3,8). VIE, 7 (6). Plat., de Rep., IX, 590 C.-E. (Considérations qui tendent à légitimer l'esclavage, toutes semblables à l'argumentation d’Aristote). V, 471 B (permet de réduire les barbares en esclavage).
(3) Pol., VII, 4. 1326 ἃ 5 et suiv. (4, 3-8).