DE LA DIALECTIQUE APRÈS ARISTOTE
ΠΑ en juger d’après la liste des ouvrages de Théophraste, les disciples immédiats d’Aristote paraissent avoir enseigné et pratiqué l’analytique et la dialectique suivant le plan et les méthodes du maître (1). Théophraste n’appliquait pas seulement la dialectique à la dispute et à la composition de dialogues destinés au public; il composait sur des problèmes dialectiques des écrits appelés thèses, et dont la forme paraît avoir été populaire, oratoire, brillante (2). Après Théophraste, la dispute paraît être tombée -en désuétude (3). Ce qui est certain, c'est que le
(1) Diogène Laërce, V, 2. On retrouve dans cette liste tous les titres des traités qui composent l’Organon d'Aristote.
(2) Le mot θέσις désignait déjà du temps d’Aristote une question sur laquelle on dispute (Top., E, 11. 104 b 35). — Crantor disait que les thèses de Théophraste étaient écrites avec de la pourpre. Diogène Laërce, IV, 27.
(3) A en croire Cicéron, les disciples de Platon, et Aristote lui-mëème, n'auraient plus disputé : Illam autem Socraticam dubitationem de omnibus rebus et nulla affirmatione adhibita consuetudinem disserendi
DE LA DIALECTIQUE APRÈS ARISTOTE. 133 mot dialectique perd Tacception qu'il avait pour Aristote; il devient synonyme de logique, et comprend ce qu'Aristote appelait analytique. Des quatre écoles qui dominent à peu près seules dans la philosophie après Théophraste, l’école épicurienne rejette et dédaigne la logique, l’école péripatéticienne ne conserve que Îa théorie des lieux, l’école stofcienne ne cultive que la théorie du raisonnement et l’art de résoudre les sophismes, l'école académique a peut-être uni la topique péripatétieienne à la logi. que stoïcienne.
Cicéron accuse formellement les péripatéticiens de son temps d’être étrangérs à la science du vrai et du faux, et de raisonner sans rigueur scientifique (1). C’est une preuve que dans l’école péripatéticienne on n’a- - vait plus l'habitude de disputer en forme; car il est impossible de pratiquer cet exercice sans être conduit à approfondir la science par laquelle on distingue un argument faux d'avec un sophisme, et sans être porté à user et même à abuser de l'exactitude et de la subtilité du raisonnement. D'autre part, Strabon nous atteste (2) que les successeurs de Théo-
reliquerunt. Acad., I, 4. Mais il se trompe évidemment, et il attribue à J'ancienne Académie et aux premiers péripatéticiens ce qui était vrai de ses contemporains.
(1) De Fin., IN, 12. Est enim eorum oonsuetudo dicendi non satis aeuta propter ignorationem dialectieæ. Cicéron parle ici de la dialectique stoicienne.
(2) XII, 1. p. 418. Strabon exagère certainement, quaad il dit qu’on n'avait guère alors que les écrits d’Aristote appelés exofériques.
phraste n'avaient guère à leur disposition que les écrits ewotériques d’Aristote et de Théophraste, qu'au lieu de traiter les questions de philosophie suivant une méthode scientifique et rigoureuse, ils se bornaient à développer oratoirement des thèses. IL est évident, par ces témoignages et par d'autres textes (1), qu'ils ne faisaient plus que disserter pour et contre sur une question générale, en appliquant la méthode des lieux exposée par Aristote dans ses Topiques, et en se servant des formes oratoires; en un mot, ils n'avaient conservé des traditions d’Aristote et de Théophraste que l'habitude de composer des thèses. La classification des thèses ou questions générales, empruntée par Cicéron aux péripatéticiens (2), nous montre en quoi consistait alors toute la littérature philosophique de cette école. On distinguait, comme l'avait déjà fait Aristote, deux espèces de thèses : les unes se rapportant à un point de spéculation, les autres à la conduite de la vie. Mais il me parait évident que les écrits scientifiques étaient très-pea étudiés, puisque Cicéron nous dit en parlant d'Aristote (Top., ἢ), qu'il était inconnu aux philosophes præter admodum paucos. Cf. Appendice 13. Or, comme avant l'imprimerie les ouvrages n'étaient multipliés par la copie qu'autant qu'ils étaient beaucoup lus, certains écrits d’Aristole avaient pu devenir très-rares et comme introuvables. Voir la réflexion tres-juste de M. Ravaisson, II, ἢ. 52.
(1) Voir ce que Cicéron dit des successeurs de Straton, De Fin., V, 5, et Diogène Laërce, V, 4. Cette dégénération de l’école péripatéti-
cienne commence à Lycon, qui succéda.à Straton dans la 127° olympiade (272-269 avant J.-C.).
(2) De Oratore, ΠΙ, 29. Top., 21-22. Part. Or., 18-19. Cf. appendice 12.
Quand on disserte sur une thèse spéculative, on diseute l’existence d’une chose, ou sa définition, ou sa qualité. On traite les questions d'existence à quatre points de vue : l'existence, l’origine, la cause, le changement : La justice ewiste-t-elle? Quelle est l’origine ᾿ς des lois ἢ Pourquoi y a-t-il des dissentiments entre les gens instrutts? La vertu est-elle amissible ? On traite les questions de définition à quatre points de vue : ou on développe la notion de la chose : Le droit est-il l'intérêt général? ouon discute le propre : Le chagrin est-il propre ἃ l'homme ? ou on examine une division : Ÿ a-t4l trois espèces de biens : biens du corps, biens de l’âme, biens eætérieurs ? ou on fait la description d’un caractère, par exemple celui du vaniteux, de l’avare. Quand on discute une question de qualité, on peut la traiter absolument et sans comparaison : La gloire. est-elle déstrable ? ou, par comparaison : La gloire est-elle plus désirable que les richesses ? La question de qualité, prise absolument, peut être traitée à trois points de vue : ou bien on examine si une chose est à rechercher ou à éviter.: Faut-il rechercher les honneurs ? faut-il fuir la pauvreté? .ou bien on discute si une. chose est juste ou injuste : Est-ul juste de venger ses parents? ou bien on discute si une, chose est honorable ou honteuse : Est-il honorable de mourir pour sa patrie ? Quand on traite une question de qualité par comparaison, on peut discuter si deux choses sont identiques ou différentes : Le flatteur et
l'ami sont-ils le même homme ? ou si l’une est supérieure à l’autre : L’éloquence est-elle supériuere à la science des lois ? Quant aux questions qui se rapportent à la conduite de la vie, on peut discuter ce qu'il faut faire : Faut-il se marier ? ou se proposer d’exciter ou d’apaiser les passions, ce qui est le but des exhortations et des consolations. Cette classification montre combien cette philosophie péripatéticienne ‘était peu scientifique, soit pour le fonds, soit pour la forme. Ils n'avaient conservé des méthodes aristotéliques que l'habitude de traiter une question dans les deux sens contraires, et l'emploi des moyens d’argumentation qu'Aristote appelait lieuæ (1), mais ils confondaient la dialectique et la rhétorique ; nonseulement leur classification comprend des genres de composition qui n’ont rien de dialectique, comme les caractères, les exhortations, les consolations ; mais encore elle était fondée sur les mêmes principes que les classifications de la rhétorique (2). La distinction qu'Aristote faisait entre les lieux et Îles propositions spéciales était effacée; les questions de qualité ne pouvaient être traitées qu'avec des propositions empruntées à la morale. Leur topique était donc plutôt celle de la rhétorique d’Aristote que celle de sa dialectique. Au reste, ils disaient qu'il y avait
(1) Toutes les fois que Cicéron parle des lieux, et de la partie de la dialectique qui enseigne à trouver les arguments, il l’attribue à Aristote et à son école. De Or., Il, 38. De Fin., IV, 4, etc.
(2) Voir appendice 12.
une sorte de parenté entre eux et les orateurs (1); et il est certain que la philosophie, ainsi comprise et traitée, se rapprochait beaucoup de l’éloquence appliquée aux affaires, et pouvait y préparer efficacement. Ils appliquaient leurs méthodes à l’enseignement de la rhétorique; ils faisaient développer des thèses à leurs élèves, et leur apprenaient à se servir des lieux (2). Leur dialectique différait de la rhétorique plutôt par les sujets que par les méthodes. Des théories exposées par Aristote dans ses Analytiques et des préceptes développés dans ses Topiques et l'ouvrage intitulé : De sophisticis elenchis, les successeurs de Théophraste n'avaient conservé que la méthode des lieux, appliquée, non plus à la dispute en forme, mais à la dissertation oratoire.
Les stoïciens laissèrent complétement de côté les Topiques d’Aristote ; ils ne s’attachèrent qu'aux autres traités de l’Organon, à la théorie du raisonnement et de la démonstratidn et aux moyens de réfuter les sophismes; voilà ce qu’ils comprennent sous le nom de Dialectique (3); et, en conséquence, ils définissent la dialectique la science du vrai, du faux et de ce qui n’est ni vrai ni faux (4). Ainsi la dialecti-
(1) Acad., II, 36. Quintilien, ΧΙ, 2, 25.
(2) Tusc., II, 3. De Fin., V, 4.
(3) Voir l'exposition de la logique stoicienne dans Diogène Laërce, VI, 1. Cf. Cicéron, De Or., Il, 38.
(4) Diogene Laërce, VIL, 1, 42-62. Cf. Alexandre in Top., 251 a 92 (édition de Berlin).
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que d’Aristote se confondait pour eux avec ce qu’Aristote appelait analytique, et elle désignait ce qu’ils appelaient et ce qu'on a appelé depuis logique (1). Leur dialectique était une science et non une méthode. Cicéron nous dit que les stoïciens n’enseignaient qu'a apprécier les arguments, et non à les
trouver (2). Il est donc probable qu’ils ne disputaient
pas en forme, qu'ils argumentaient contre leurs adversaires en dissertant; autrement ils auraient senti le besoin d’avoir des moyens d'invention propres à faciliter l'improvisation des arguments. La forme de leurs dissertations n'avait rien d’oratoire ; ils s’astreignaient à une marche rigoureuse et méthodique ; leur exposition était sèche et nue, leur style court et haché ; le tour interrogatif, qui est naturel dans une polémique serrée, était fréquent dans leurs écrits (3), et. ils pensaient que c'était la forme propre de la dialectique ; car la dialectique enseigne à bien dialoguer sur les sujets qui se traitent par questions et par ré- -ponses, la rhétorique à bien parler sur les sujets qui
(1) Gic. De Fin., 1, 7. (Philosophiæ pars) que est quærendi ac disserendi, quæ λογική dicitur. |
(2) De Or., II, 38. De Fin., IV, 4. Top., 3.
(3) De Or., 11, 38. Genus sermonis affert non liquidum, non fusum ac profluens, sed exile, aridum, concisum ac minutum. Préface des Paradoxa. (Stoica hæresis) nullum sequitur florem orationis neque dilatat argumentum, sed minutis interrogatiunculis quasi punctis quod proposuit efticit. De Fin., IV, 3. Pungunt, quasi aculeis, interrogatiunculis angustis. — On en a un exemple dans les dissertations d’Épictète, recueillies par Arrien, et aussi, je crois, dans la manière dont Horace fait parler Stertinius, Satires, 11, 3."
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se traitent dans un discours suivi (1). Je crois que les stoïciens, en donnant cette définition, ne se sont préoccupés que de l’étymologie et de la forme qu'ils avaient adoptée dans leur langage et dans leurs écrits. Si la dialectique avait été pour eux l’art de
disputer, ils ne l’auraient pas définie la science du vrai et du faux.
Dans la nouvelle Académie, on disputait en forme du temps d’Arcésilas, qui avait remis en usage la méthode de Socrate et de Platon. Du temps de Cicé-
ron, on ne faisait plus que disserter (2). Quand les chefs de cette école essayèrent de concilier les doctrines stoïciennes avec celles de Platon et d’Aristote, il est probable qu'ils unirent la topique péripatéticienne avec la dialectique stoïcienne ; et c’est peutêtre à Philon que Cicéron a emprunté la définition
(1) Diogène Laërce, VII, 1, 42. Cicéron ( De Finibus, II, 6) fait allusion à cette distinction. 11 vient d'embarrasser Torquatus par ses questions : Tum ille, finem, inquit, interrogandi, si videtur.… — Rbetorice igitur, inquam, nos mavis, quam dialectice disputare? — Quasi vero, inquit, perpetua oratio rhetorum solum, non etiam philosophorum sit. — Zenonis est, inquam, hoc stoici omnem vim loquendi (ut jam ante Aristoteles) in duas tributam esse partes : rhetoricam palmæ , dialecticam pugni similem esse dicebat, quod latius loquerentur rhetores, dialectici autem compressius. Ce texte de Cicérou prouve que, malgré l'emploi du tourinterrogatif, la dialectique pouvait avoir la forme de la dissertation; car de son temps les stoiciens ne faisaient que disserter (De Fin., IL, 1), et certainement ils ne parlaient pas en orateurs.
(2) De Fin., I, 1. On sait qu'Arcésilas est l’auteur du sceplicisme académique, et c’est sans doute son scepticisme qui l'a conduit à re-
nouveler l’usage de la dispute, dont le dogmatisme s'accommode moins.
suivant laquelle la dialectique est l’art de trouver les arguments (τοπιχή) et de les apprécier (1). Cicéron ne distingue le raisonnement dialectique du raisonnement oratoire que par une circonstance tout accessoire : le dialecticien resserre, l'orateur développe ; la dialectique est comme le poing fermé, l’éloquence comme la main ouverte (2). Il était naturel que Cicéron attribuât à la dialectique et à la rhétorique les mêmes procédés d’argumentätion (3). Il atteste d’ailleurs formellement que, de son temps, les philosophes ne disputaient pas en forme; un auditeur posait une question, et le philosophe dissertait sans être interrompu. Seulement, dans l’Académie, l'auditeur ne posait pas sa question sous forme interrogative ; il l'énonçait comme une assertion contre laquelle le philosophe argumentait par un discours suivi (4). Nous n’aurions pas sur ce fait le témoignage de Cicéron, que nous pourrions le conclure de la manière dont il parle partout de la dialectique comme de l’art de disserter (5). |
(1) Top., 2.
(2) Orat., 32.
(3) Voir appendice 13.
. (4) De Fin. II, 1.
(5) Top., 2. ratio disserendi. Orat., 32. Aliud videtur esse oratio, aliud disputatio, nec idem loqui esse quod dicere. Ac tamen utrumque in disserendo est. Disputandi ratio et loquendi dialectieorum sit, oratorum autem dicendi et ornandi. Le mot disputatio signifie dissertation sur une question de philosophie. Tusc., 1, 4. De Orat., 11, 24. On trouve De Finibus, Il, 2-5, eten tête de chaque livre des Tusculanes, de véritables disputes; mais le répondant demande bientôt
Quintilien donne la même définition, et divise (1), comme Cicéron, la dialectique en art de trouver les arguments (romx#) et art de les apprécier (χριτική). On voit d’ailleurs, par son ouvrage et par ceux des rhéteurs grecs de l’âge suivant, que la thèse faisait partie des exercices préparatoires en usage dans les écoles des rhéteurs (2), et que la théorie des lieux entrait dans les préceptes relatifs à l'invention (3): La dispute ne paraît pas d’ailleurs avoir été plus pratiquée que du temps de Cicéron. Certains procès, où la cause ne comportait pas d’autres moyens que l'emploi des preuves extrinsèques, n’étaient pas plaidés chez les Romains dans un discours suivi, mais par une lutte appelée altercatio, où les deux avocais s’interrogeaient etse répondaient. De plus, les avocats interrogeaient les témoins. Si la dispute avait été en usage dans les écoles des philosophes, Quintilien en aurait sans doute fait mention en cette occasion ; il conseille de chercher des modèles pour l’altercation et l'interrogation des témoins dans les écrits des disciples de Socrate (4). Épictète regrette que les stoïciens se grâce, et réclame un discours suivi. Ces courtes disputes sont une imitation de la méthode socratique, Tusc., I, 4.
(4) XIE, 2, 13. Hæc pars (philosophiæ) dialectica, sive illam dicere malumus disputatricem. V, 14, 28.
(2) Quintilien, IE, 4,24. 41. X, δ, 11. Voir les Progymnasta de Hermogène, Théon, Aphthonius, Nicolas le sophiste.
(3) Quintilien, V, 10, 20. Apsines (p. 522, Walz), Minucianus (p. 605), rhétorique anonyme éditée par Séguier (Notices et Extraits
des manuscrits, XIV, p. 202).
(4) VI, 4, X, 1, 35. Altercationibus atque interrogationibus orato-
soient bornés à enseigner la théorie du raisonnement, l'art de distinguer le vrai du faux, et qu'ils n'apprennent pas à procéder comme Socrate, à convaincre un homme étranger à la philosophie par un interrogatoire habilement conduit (1). La dispute était tellement hors d'usage qu’Alexandre d’Aphrodisiade, qui a pourtant commenté les Topiques d’Aristote, est embarrassé pour expliquer comment, du temps d’Aristote, on se servait de la dialectique pour s'exercer (2). 11 pense que l’on dissertait successivement pro et contra sur une thèse proposée, et que ces dissertations avaient la forme des thèses laissées par Aristote et Théophraste. Or 1] est certain que ces thèses offraient une argumentation continue, et n’étaient pas composées en dialogues (3). Ainsi, quoique Aristote répète partout que la dialectique est, de sa nature, interrogative, il n’est pas venu à la pensée d'Alexandre que ces exercices pussent avoir la forme
rem futurum optime Socratici præparant. V, 7, 28. Ejus rei (la manière d'interroger les témoins), sine dubio meque disciplina ulla in scholis neque exercitatio traditur, et naturali magis acumine aut usu contingit hæc virtus. Si quod tamen exemplum ad imitationem demonstrandum sit, solum est, quod ex dialogis Socraticorum maximeque Platonis duci potest.