DE LA DIALECTIQUE APRÈS ARISTOTE
d’Aristote. La dispute en forme inspira, on ne sait pourquoi, une espèce de passion dans les écoles du onzième siècle, et fut cultivée à partir de cette époque jusqu’à la Renaissance avec une ardeur exclu sive. On peut dire sans exagération que, dans cette période, les études étaient dirigées uniquement en vue de préparer à la dispute. Mais je sortirais des bornes où je me suis renfermé, si je parlais de ce sujet, dont j'ai traité ailleurs (1).
-(1) De l'Organisation de l’enseignement dans l'université de Paris, au moyen âge. 1850, .
Aristote s'est-Al désigné comme l’auteur de la théorie du syllogisme?
On s'accorde à idterpréter en ce sens les mots qui se trouvent Soph. el. 34, 184 b 1 : Περὶ δὲ τοῦ συλλογίζεσθαι παντελῶς οὐδὲν εἴχομεν πρότερον ἄλχο λέγειν... Je ne pense pas qu'ils én soient susceptibles.
Dans ce chapitre, Aristote récapitule d’abord ce qu’il ἃ exposé dans les huit livres des Topiques et dans le livre De sophisticis elenchis. I] rappelle qu'il se proposaït de trouver une méthode pour raisonner avec des opinions plausibles sur toute question proposée; ce qui est l'œuvre de la dialectique. Ce plan, il l’a exéeuté complétement : Δεῖ δ᾽ ἡμᾶς, ajoute-t-il (183 b 16), μὴ λεληθέναι τὸ συμδεθηχὸς περὶ ταύτην τὴν πραγματείαν. En effet, il est beaucoup plus difficile de commencer la théorie d'un art que de la perfectionner. Ainsi, en rhétorique (1. 26), on a moins de
peine aujourd'hui à perfectionner les méthodes, après que les inventeurs, et ensuite Tisias, Thrasymaque, Théodore et beaucoup d’autres, ont fourni tant d'éléments. Ταύτης (1. 34) δὲ τῆς πραγματείας οὐ τὸ μὲν ἦν τὸ δ᾽ οὐχ ἦν προεξειργασμένον, ἀλλ᾽ οὐδὲν παντελῶς ὑπῆρχεν. Καὶ γὰρ τῶν περὶ τοὺς ἐριστικοὺς λόγόους μισθαρνούντων ὁμοία τις ἦν ἡ παίδευσις τῇ Γοργίου πραγματείᾳ. Adyous γὰρ οἱ μὲν (ὁ μὲν P) ὁητοριχοὺς οἱ δὲ ἐρωτητιχοὺς ἐδίδοσαν ἐκμανθάνειν, εἰς os πλειστάκις ἐμπίπτειν ᾧφήθησαν ἑχάτεροι τοὺς ἀλλήλων λόγους. C'était un enseignement très-imparfait; ils procédaient comme celui qui, au lieu de vous apprendre Île métier de cordonnier, vous donnerait des chaussures de toute espèce. Καὶ (184 ἃ 8) περὶ μὲν τῶν ῥητοριχῶν ὑπῆρχε πολλὰ χαὶ παλαιὰ τὰ λεγόμενα, περὶ δὲ τοῦ συλλογίζεσθαι παντελῶς οὐδὲν εἴχομεν πρότερον ἄλλο λέγειν, ἀλλ᾽ ἣ τριδῇ ζητοῦντες πολὺν χρόνον ἐπόνουμεν.
Il est évident que l'expression ταύτης τῆς πραγματείας ne s’applique qu’à la dialectique; car il n’est question que de cet art dans ce qui précède et dans ce qui suit immédiatement ; il n’y a pas la moindre allusion aux analytiques. Il compare l’état où il a trouvé l’art de la dialectique à celui où était parvenue de son temps la rhétorique. Il répète évidemment cette comparaison dans la dernière proposition. Si on entend τὸ συλλογίζεσθαι de la théorie du syllogisme, 1] n’est plus question de la dialectique, mais de l’analytique; l’enchaînement des idées est détruit;
d’ailleurs l’analytique, qui est une science, ne peut - être comparée à la rhétorique, qui est une méthode. Le mot συλλογίζεσθαι doit donc être considéré comme synonyme de ταύτης τῆς πραγματείας, et par conséquent désigne le raisonnement dialectique. Ce passage n’est pas d’ailleurs le seul où 16 mot soit pris dans ce sens restreint. Ainsi on lit, à propos de la rhétorique (Rhet. 1, 1. 1355 ἃ 30): Tévavrix δεῖ δύνασθαι πείθειν, χαθάπερ χαὶ ἐν τοῖς συλλογισμοῖς , et Aristote ajoute qu'excepté en rhétorique et en dialectique, on n’établit pas les deux propositions contraires. Dans Soph. el. 5, 163b 8. 13, ἔν τε τοῖς ῥητορικοῖς est mis en parallèle avec ὁμοίως δὲ καὶ ἐν τοῖς συλλογιστιχοῖς (l’exemple cité est le raisonnement par lequel Mélissus établit que l'univers est illimité). Συλλογίζεσθαι est encore employé avec le sens de raisonnement dialectique dans Top.VIIH, 5. 155 b8.6, 156 a 15. 16. Démontrer scientifiquement se dit ἀποδεικνύναι.
Ainsi Aristote s’attribue l'honneur d’avoir réduit le premier en théorie, non pas le raisonnement, mais l’art de disputer, la dialectique. Il est possible, 1 est probable qu’il avait parlé ailleurs des commen- . cements de l'analytique. On trouve même une allusion à ce point d'histoire An. pr. I, 31.Mais il ne me semble pas qu'il en soit question dans le XXXIV ° chapitre des Sophistici elenchz.
ll est tellement inhérent à la dialectique d’argumenter avee les opinions du répondant, que, si l’on veut redresser (μεταδιδάζειν) quelqu'un qui soutient une erreur et qui admet des propositions fausses plutôt que des propositions vraies, on argumentera avec les propositions fausses qui ont l’approbation du répondant (Top. VIH, 11. 157 a 29. Cf. Top. E, 2. 101 a 30 sqq.). Δεῖ δὲ, ajoute Aristote(157 ἃ 33), τὸν χαλῶς μεταδιθάζοντα διαλεχτιχῷς καὶ μὴ ἐριστικῶς μοταδιδαζειν, καθάπερ τὸν γεωμέτρην γεωμετρικῶς, ἄν τε ψεῦδος ἄν τ᾽ ἀληθὲς À τὸ συμπεραινόμενον " ποῖοι δὲ διαλεχτικοὶ συλλογισμοί, πρότερον εἴρηται. Waitz (11, p. 521) entend ainsi ce texte : Quamquam igitur falsis argumentis interdum ulendum est dispuianti, lamen cavendum est ne argutiis et paralogismis adhibitis ad aliena disputationem traducat, ut qui rem geometricam per argumenia probet quæ a geometria aliena sint. Je ne pense pas que ce soit là la pensée d’Aristate. Aristote (Soph. el. 11, 171 b 7) distingue deux espèces de sophismes : les uns sont des raisonnements qui paraissent réguliers sans l'être réellement, et qui par conséquent ne sont pas proprement dialectiques (cf. Top., I, 1); les autres consistent à raisonner sur une proposition scientifique d’après des principes étrangers à la science,
par exemple : I ne faut pas se promener après diner ; car le mouvement n’eiste pas (172 a 8). Quand le dialecticien devra employer des propositions fausses, il devra raisonner en dialecticien et non en sophiste ; c’est-à-dire il devra n’employer que des syllogismes qui soient réellement réguliers, et non des raisonnements qui n’en auraient que l'apparence. Les syilogismes réellement réguliers et composés de propositions réellement plausibles (le plausible peut d’ailleurs être faux) sont propres à la dialectique, comme les propositions géométriques sont propres à la géométrie. Aristote conseille donc au dialecticien d'éviter les sophismes de la premiète espèce, quand il raisonne ävec des propositions fausses; autrement il paraîtrait dialecticien sans l'être, comme celui qui raisonnerait sur la géométrie avec des propositions qui ne sont pas propres à la géométrie paraîtrait géomiètre sans l’être. En résumé, le dialecticien qui, obligé de raisonner avec des propositions fausses, emploie des sophismes de la première espèce (raisonnements régulièrs en apparence et non en réalité) commet un sophisine de la seconde espèce (raisonner dans une science ou dans un art avec des propositions qui ne sont pas du domaine de cette science ou de cet art). Cf: Top., VIIE, 12. 158 b 8.
Suivant Heyder (p. 317), Waïtz (II, p. 353), Brandis (pp. 143-144. 366), ἀναλυτιχῶς, opposé à λογιχῶς, désignerait la méthode scientifique, par opposition à la méthode dialectique. Je crois qu’il a un sens plus restreint. Dans le seul passage (An. post., 1, 22. 84 a 8. b 2) où les deux termes sont opposés, il s’agit d’une question d’analytique ; il s’agit de prouver que la démonstration ne peut se prolonger à l’infini, qu'elle doit s’arrêter à des principes indémontrables. Il me semble qu'évaurixs signifie ici d’après les principes propres ἃ la science du raisonnement et de la démonstration qu’Aristote appelait analytique. C’est ainsi que φυσικῶς est employé par opposition à λογικῶς quand il s’agit de démontrer une proposition qui est du domaine de la science de la nature; il signifie : d’après les principes propres ἃ la science de la nature. Le mot λογικῶς qui signifie : avec des raisons qui ne sont d'aucune science déterminée, pourrait ainsi être opposé à ἰατρικῶς, s’il s'agissait de médecine, à γεωμετριχῶς, 5} s'agissait de géométrie, ete. Le terme général opposé à λογικῶς est ἐκ τῶν χειμένων (An. post., J, 32. 88 a 30).
Du but et de la matière de la dialectique.
Sur ces deux points, Aristote ne s’exprime pas toujours de la même manière; on remarque dans son langage une inconsistance qui tient peut-être à une incertitude de la pensée.
Il distingue toujours et très-nettement la dispute dialectique de la dispute sophistique. l1semble reconnaître trois emplois différents de la dispute dialectique : s'exercer (γυμνασία), examiner (σκέψις), mettre à l'épreuve la science de celui qui prétend savoir ce qu’en réalité il ignore (Top., VIII, 5.155 a 25-32. Soph. el., 11,171 Ὁ 4). Sur les deux premiers points, Aristote n’entre dans aucun détail ; on est réduit à conjecturer, d’après la signification des mots, que . par s’ewercer il entend s’exercer à l'argumentation, et par ewaminer voir ce qui peut se dire pour et contre sur une question. Ailleurs il distingue la dialectique considérée en elle-même de la peirastique (τῆς διαλεχτικῆς καθ᾽ αὐτὴν χαὶ τῆς πειραστικῆς. Soph. el., 34, 183 ἃ 37) οἱ les raisonnements dialectiques des raisonnements peirasliques (Soph, el., 2, 161 ἢ 3); et dans ce dernier passage, il dit qu’on raisonne dialec-
tiquement au moyen de propositions plausibles pour mettre le répondant en contradiction avec lui-même, et qu'on raisonne peirastiquement avec Îles propositions auxquelles adhère le répondant et qu'il est nécessaire de connaître quand on fait profession de savoir quelque chose (διαλεχτιχοὶ δ᾽ οἱ ἐκ τῶν ἐνδόξων συλλογιστιχοὶ ἀντιφάσεως (λόγοι), πειραστικοὶ δ᾽ οἱ ἐκ τῶν δοχούντων τῷ ἀποχρινομένῳ καὶ ἀναγκαίων εἰδέναι τῷ προσποιουμένῳ ἔχειν τὴν ἐπιστήμην). Waïtz (IE, p. 530) entend ainsi ce texte.: « Ambo colligunt ex propositionibus probabilibus, illi quidem (διαλεκτικοὶ) ex 118 quæ omnibus probari solent, hi vero ex iis quæ probantur adversario. » Je doute que cette interprétation soit fondée. Dans le premier texte, Aristote dit formellement que l’œuvre de la dialectique considérée en ellemême et de la peirastique, c'est de raisonner avec les propositions les plus plausibles sur tout sujet proposé, et on lit ailleurs que la peirastique est une portion de la dialectique (μέρος τῆς διαλεχτιχῆς. Soph. el., 8, 169 b 25), qu'elle est une espèce de dialectique (διαλεκτική τις. Soph. el, 11. 171 b 3). En effet, au point de vue de la méthode, on ne peut distinguer entre la dialectique et la petrastique. Pourquoi la dialectique proprement dite n’emploieraitelle que les opinions admises par tout le monde, et non les opinions admises soit par la plupart des hommes, soit par tous les sages ou par la plupart ou par les plus illustres d’entre eux? D’autre part, si la
peirastique raisonne avec ce qu’il est nécessaire de savoir quand on prétend connaître quelque chose, elle emploie nécessairement des opinions admises par tout le monde. Car les propositions dont parle ici Aristote, on peut les savoir sans posséder la science elle-même à laquelle on a des prétentions, quoiqu'on ne puisse les ignorer sans ignorer la science qu'on se vante de posséder (Soph. el., 11, 172 b 25). Ce sont des propositions qui ne sont du domaine d’aucune science déterminée, qui sont communes à toutes les sciences (1bid.. |. 29. 31) : en un mot, ce sont les lieux. Par exemple, dans le Gorgias, Socrate embarrasse son adversaire en lui demandant une définition de la rhétorique ; il ne sait pas lui-même ce que c’est que la rhétorique; mais il confond le rhéteur à l’aide des lieux dela définition, propositions qui ne sont pas du domaine de Ia rhétorique. Or tous les lieux sont des propositions plausibles ; la peirastique raisonne donc avec des propositions plausibles. D'autre part, la dialectique raisonne comme la peirastique avec les opinions du répondant. Toute proposition dialectique est énoncée interrogativement, de manière à ne comporter d'autre réponse qu'un oui ou un non. Quand le répondant a énoncé une affirmation ou une négation, l’interrogeant ne peut continuer la dispute qu'avec cette affirmation ou cette négation; et par conséquent toutes les fois qu’on dispute, soit dialectiquement, soit petraslique-
ment, on ne peut raisonner qu'avec les opinions du répondant. Au point de vue de la méthode, il est donc impossible de distinguer entre la dialectique et la peirastique. Par propositions plausibles et par choses qu’il est nécessaire de savoir quand on prétend posséder une science, Aristote a exprimé la même idée ; seulement, dans le second cas, il l’a envisagée au point de vue particulier de la peirastique. Au reste, là où il donne des conseils sur la manière dont on doit répondre quand on dispute pour s’exercer ou pour mettre à l'épreuve la science d’autrui (Top, VIH, 5-fin), il ne fait pas de distinction entre ces deux emplois de la dialectique.
IL faut reconnaître que cette rédaction est irrégulière. Aristote a exprimé comme coordonnées deux idées dont l’une est subordonnée à l’autre. Cette irrégularité d'expression n’est pas la seule où il soit tombé en traitant ce sujet. Ainsi (7op. VII, 5. 155 a) les dialecticiens sont désignés successivement par τοῖς γυμνασίας xai πείρας ἕνεχα τοὺς λόγους ποιουμένοις (1. 25. Cf. 11, 157 ἃ 25), τοῖς διατρίδουσι μετ΄ ἀλλήλων σχέψεως χάριν (]. 28), τοῖς μὴ ἀγῶνος χάριν ἀλλὰ πείρας καὶ σκέψεως τοὺς λόγους ποιουμένοις (]. 32), et le changement de l'expression n’est nullement motivé par la suite des idées. Ailleurs (Top. 1, 2. 101 a 27) il n’est question que de la γυμνασία; Aristote ne mentionne ni la σκέψις ni la : πεῖρα. Enfin la dialectique est réduite à la πεῖρα dans
un texte célèbre de la Métaphysique, où Aristote parle des rapports de la dialectique avec la philosophie première (Met. IV, 2. 1004 b. 25) : Ἔστι δὲ ἡ διαλεκτικὴ πειραστικὴ περὶ ὧν ἡ φιλοσοφία γνωριστική. On a, ilest vrai, entendu ce passage autrement. M. Ravaisson traduit (I, p. 239) : C’est à la dialectique d'essayer ce que la philosophie doit ensuite faire connaître. Brandis (p. 152): La dialectique essaye (versucht) ce que la philosophie connaît (was die Philosophie erkennt). Bonitz (Commentaire sur la Métaphysique, p. 181) : Philosophia a veris profecta principtis ipsam cognoscil veritatem, dialectica verum tentat modo et eæperitur, et profecta a vulgi opiniontbus viam quasi parat philosophiz. Je crois que l’analogie d’autres textes (ἡ δ᾽ αὐτὴ καὶ πειραστική. Soph. el., 11, 172 a 21; συλλογισμὸς ἐριστιχός ἐστιν εἷς μὲν... περὶ ὧν ἡ διαλεχτικὴ πειραστική ἐστι. Soph., el. 11, 171 ἃ 9) doit amener à traduire, comme l’a déjà entendu Alexandre.(647 ἃ 24): La dialectique met ἃ l'épreuve la science d'autrui touchant les matières que la philosophie connaît scientifiquement. La pensée eût été complète si Aristote avait ajouté : καὶ γυμναστικὴ καὶ σχεπτιχή ; Mais nous Venons de voir qu'il ne rappelle pas toujours tous les caractères essentiels de l’objet dont il parle ; et que, par une négligence derédaction, il lui arrive de n’en mentionner qu'un sans prétendre exclure les autres.
Au reste, dans ce passage, Aristote répète sous
une autre forme ce qu’il vient de dire sur la commu nauté d'objet entre la philosophie, d’une part, et la dialectique et la sophistique, de l’autre. Voici la suite de son raisonnement : 71 appartient au philosophe de rechercher la vérité relativement à l'être en tant qu’étre et à ses propriétés. En voici une preuve : Les dialecticiens et les sophistes revétent l'apparence du philosophe (en effet, la sophistique est une sagesse apparente, et les dialecticiens disputent de tout, or l'être est commun à tout); or les dialecticiens et les sophistes disputent de l'être en tant qu'être et de ses propriétés, évidemment parce que ce sujet est du domaine de la philosophie. En effet, la dialectique et la sophistique roulent sur le même objet (περὶ τὸ αὐτὸ γένος. στρέφεται) que la phalosophie ; seulement elles en diffèrent, la dradectique par la méthode (τῷ τρόπῳ τῆς δυνάμεως), la sophistique par l'intention de tromper. La. dialectique met à l’épreuve la science d'autrui sur ce qui est pour la philosophie un objet de connaissance, la sophistique recherche une apparence suns réalité. De quelque manière qu'on entende la suite des idées dans ce passage difficile (1}, il est certain qu’Aristote y affirme
(1) Le raisonnement d’Aristote peut se ramener au syllogisme suivant : Les. dialecticiens et les sophéstes ont la prétention d'être des philosophes; or ils disputent de l'être en tant qu’étre et de ses propriétés ; donc ils pensent que ce sujet est du domaine de la philosophie. Aristote établit la majeure en expliquant ce que la dialectique et la sophistique ont de commun avec Ja philosophie, et il reprend la mineure pour montrer en quoi elles diffèrent de-la philosophie. Suivant Bonitz, dans οἱ γὰρ dixhextiuol χαὶ σοφισταὶ ταὐτὸν μὲν ὑποδύονται σχῆμα
que la dialectique et la sophistique ont le même objet que la philosophie, à savoir l’être en tant qu'être et ses propriétés. Mais comment concilier eette assertion formelle avec le passage (Met., XI, 8. 1061 b 7) où Aristote dit que la dialectique et la sophistique ne s'occupent pas de l’être même en tant qu’étre, ni des êtres en tant qu’êtres, mais seulement considérés dans leurs accidents, et que s'occuper de l’être en tant qu'être est propre à la philosophie ? Si B dialectique a le même objet que la philosophie, comment, s'expliquer qu’Aristote dise souvent, et en
τῷ φιλοσόφῳ, le μὲν est opposé au δὲ de la proposition διαλέγονται δὲ περὶ τούτων. Les particules μὲν et δὲ peuvent-elles indiquer la lLiaison qui unit la majeure à la mineure d’un syllogisme? Il me semble que le μὲν de la majeure n’a pas de particule correspondante. Aristote voulait ajouter que la dialectique et la sophistique différent de la philosophie; mais il a changé d'idée, et il a marqué ce qu’elles ont de commun avee la philosophie: c'est donc un anacoluthe. On peut encoresüpposer une ellipse, comme on en trouve avec μὲν, et admettre qu’Aristote a donné à entendre: mais elles diffèrent de la philosophie. — Bonitz (commentaire, p. 182) pense que la rédaction de ce passage est négligée. Ubi enim, dit-il, sophisticam descripsit, ἡ γὰρ σοφιστικὴ φαινομένη μόνον σοφία ἐστί, debebat, statim dialecticæ subjicere descriptlianem, καὶ à διαλεχτικὴ πειραστική; ef quod deinde dialecticis tribuit, διαλέγονται περὶ ἁπάντων, χοινὸν δὲ πᾶσι τὸ ὄν ἐστι, idem ad sophistas et ipsos erat extendendum. Maïs si les mots À διαλεχτιχὴ πειραστιχή signifient : la dialectique met à l'épreuve la science d'autrui, on pourra faire la même objection ; car le sophiste met aussi à l'épreuve la science d'autrui. Au fond la sophistique ne differe de la dialectique que comme l'apparence diffère de la réalité ; hors de là, tout leur est commun, et Aristote ne pouvait dire de la dialectique rien qui ne s’appliquât à la sophistique. Cf. Ref. I, 1. 1355 b 16-21. Tout ce qui est vrai des rapports entre Ja dialectique et la philosophie est vrai de la sophistique ; mais σοφιστική venant du mot σοφία qui désigne aussi la philosophie première, Aristote a profité de cette étymologie, comme 11 s’est servi dans le même passage de l’étymologie de διαλεχτιχός.
particulier An. post., 1, 11. 77 a 31, que la dialectique n’a pas, comme la philosophie première, un domaine déterminé et ne se rapporte pas à un seul objet (γένους τινὸς évéç)? Cette contradiction se reproduit à propos de la classification des problèmes dialectiques (Top., I, 14. 105 b 19). Aristote n’en reconnaît que trois espèces : les uns se rapportent aux choses morales, les autres à la nature; les autres sont logiques (par exemple, les contraires sont-ils l'objet de la même science ?); et il ajoute (1. 30) qu’en philosophie on traitera ces questions au point de vue du vrai, et en dialectique au point de vue du plausible. C’est dire, en d’autres termes, que la philosophie et la dialectique ont le même domaine : ce qui est inconciliable avec d’autres assertions d’Aristote. La contradiction se remarque encore en ce qui concerne les lieux; ce sont des propositions propres à la dialectique, qui n’appartiennent à aucune science déterminée, qui sont communes à toutes les sciences et à tous les arts, qui ne peuvent pas former une classe à part; et pourtant il est facile de se convaincre qu’elles sont presque toutes empruntées à l’anakytique.
De la valeur de l'expression οἱ ἐξωτερικοὶ λόγοι.
Si l’on se rappelle que la dialectique est proprement l’art de disputer et que la dispute était trèspratiquée autour d’Aristote, il est possible de résoudre une question fort controversée, celle de la valeur de l'expression οἱ ἐξωτεριχκοὶ λόγοι qu’Aristote ἃ employée plusieurs fois. Laissant de côté toutes les interprétations qu'on en ἃ données, nous commencerons par citer et par examiner les textes en eux-mêmes.
Les passages où se renconire cette expression sont au nombre de six. Il faut y joindre deux textes de l'ouvrage intitulé Ἡθιχὰ Εὐδήμεια, qui vraisemblablement est du disciple d’Aristote, Eudème, mais qui n'en est pas moins rédigé en parfaite conformité avec les idées et les habitudes de langage du maître.
Eth. Nicom., 1, 18. 1102 ἃ 26. Aristote dit que le politique (nous dirions aujourd’hui le moraliste) a besoin de connaître la nature de l’âme, sans pourtant qu’il soit nécessaire de l’approfondir. Λέγεται δὲ περὶ αὐτῆς (τῆς ψυχῆς) χαὶ ἐν τοῖς ἐξωτερικοῖς λόγοις ἀρκούντως ἔνια χαὶ χρηστέον αὐτοῖς. Οἷον τὸ μὲν ἄλογον αὖτῆς εἶναι, τὸ δὲ λόγον ἔχον.---- Polit., VII, 1. 1828 a 22.
Pour trouver quel est le gouvernement le plus parfait, 1€
il faut d'abord savoir quelle est la vie la plus parfaite. Νομίσαντας οὖν ἱκανῶς πολλὰ λέγεσθαι καὶ τῶν ἐν τοῖς ἐξω-τερικοῖς λόγοις περὶ τῆς ἀρίστης ζωῆς, χαὶ νῦν χρηστέον αὐτοῖς. D'abord, en effet, personne ne contestera que l’homme heureux ne doive réunir les trois sortes de biens : biens extérieurs, biens du corps, biens de l’âme. On discute seulement sur la proportion. Aristote argumente pour montrer que les biens de l’âme surpassent tous les autres, et que les biens extérieurs et ceux du corps ne sont nécessaires qu’autant qu’ils servent au bien de l’âme, qui est la vertu. Je ne eiterai que quelques arguments, en les rapprochant des indications correspondantes qui se trouvent dans le troisième livre des Topiques. L’excès des biens extérieurs et des biens du corps est nuisible ou inutile ; l’excès des biens de l’âme est toujours utile (1323 Ὁ 8-12. Cf. Top., II, 3.118 b 4-9). Quand une chose est préférable à une autre, le bien de la première est préférable au bien de la seconde. Or l’âme est préférable à la richesse et au corps; done, etc. (ib:d., 13-18. Cf. Top., IL, 1. 116 b 12-13). Les biens extérieurs et ceux du corps doivent être recherchés en vue de l’âme; l’âme n’est pas faite pour eux (ἐδέά,, 18-21. Cf. Top., HI, 1. 116 a 29-31). Une preuve que la vertu est le principal élément de la félicité, c’est que la divinité est heureuse par elle-même et par sa propre nature, non par les biens extérieurs (Ibid. 21-26. Cf. Top. I, 1. 116 b 12-18). Les biens
extérieurs et ceux du corps viennent de la fortune et du hasard ; ceux de l’âme n’en proviennent pas. (Ibid. Cf. Top., IH, 1. 116 b 1-7). — Eth. Eud., II, 1. 1218 Ὁ 84. ΠΠαντα δὴ τἀγαθὰ ἣ ἐχτὸς ἢ ἐν ψυχῇ, χαὶ τούτων αἱρετώτερα τὰ ἐν τῇ ψυχῇ, καθάπερ διαιρούμεθα καὶ ἐν τοῖς ἐξωτεριχοῖς λόγοις " φρόνησις γὰρ χαὶ ἀρετὴ καὶ ἡδονὴ ἐν ψυχῇ, ὧν ἔνια ἣ πάντα τέλος εἶναι δοκεῖ πᾶσιν. Cet argument est indiqué, Top. III, 1. 116 ἃ 17. οἱ b 22. — Eth. Nicom., VI, 4. 1140 ἃ 3. ἕτερον δ᾽ ἐστὲ ποίησις χαὶ πρᾶξις " πιστεύομεν δὲ περὶ αὐτῶν χαὶ τοῖς ἐξωτερικοῖς λόγοις. ---- Polit. IL, 6. 1278 "81. Τῆς ἀρχῆς τοὺς λεγομένους τρόπους ῥᾷδιον διελεῖν χαὶ γὰρ ἐν τοῖς ἐξωτερικοῖς λόγοις διοριζόμεθα περὶ αὐτῶν πολλάκις. Puis Aristote distingue le pouvoir du maître sur l’esclave, le pouvoir du père de famille sur sa femme et sur ses enfants, le pouvoir politique. — Phys. Auscult., IV, 10. 217 Ὁ 30, Aristote annonce qu'il va traiter du temps. Πρῶτον δὲ χαλῶς ἔχει διαπορῆσαι περὶ αὐτοῦ καὶ διὰ τῶν ἐξωτερικῶν λόγων, πότερον τῶν ὄντων ἐστὶν ἢ τῶν μὴ ὄντων, εἶτα τίς ἡ φύσις αὐτοῦ. Cette discussion remplit tout le chapitre X et le commencement du chapitre XI jusqu’à 219 ἃ 2. Le temps n'existe pas; car il est composé de parties dont les unes ne sont pas encore et dont les autres n'existent plus; ce qui est composé de néants ne peut pas exister. Tout être divisible qui existe, existe en totalité ou en partie. Or le temps, qui est divisible, n'existe ni en totalité ni en partie. Aristote argumente ensuite pour montrer
que l'instant présent, qui sépare le passé de l'avenir, ne peut être considéré ni comme subsistant toujours ni comme changeant toujours. Quant à la nature du temps, il discute brièvement l’opinion des philosophes qui soutenaient que le temps est le mouvement du monde, ou même la sphère du monde elle-même. Ensuite il argumente pour montrer que le temps n’est ni mouvement ni changement, et pourtant n'est ni sans changement ni sans mouvement. — Metaph. XII, 1.1076 a 28. Σκεπτέον πρῶτον μὲν περὶ τῶν μαθηματιχῶν (οὐσιῶν) ---- ἔπειτα μετὰ ταῦτα χωρὶς περὶ τῶν ἰδεῶν αὐτῶν ἁπλῶς (sans y mêler autre chose) καὶ ὅδον νόμου χάριν (et autant qu'il est nécessaire pour satisfaire ἃ l’obligation de discuter les opinions des autres avant d'exposer la sienne. Bonitz, d'après Alexandre). Teθρύλληται γὰρ τὰ πολλὰ καὶ ὑπὸ τῶν ἐξωτερικῶν λόγων. La discussion annoncée par Aristote est celle qui remplit les chapitres IV et V. — Eth. Eudem., I, 8. 1217 Ὁ 22. Εἰ δὲ δεῖ συντόμως εἰπεῖν περὶ αὐτῶν (τῶν ἰδεῶν). λέγομεν ὅτι πρῶτον μὲν τὸ εἶναι ἰδέαν μὴ μόνον ἀγαθοῦ ἀλλὰ καὶ ἄλλου ὁτουοῦν λέγεται λογικῶς καὶ χενῶς" ἐπέσχεπται δὲ πολλοῖς περὶ αὐτοῦ τρόποις καὶ ἐν τοῖς ἐξωτεριχοῖς λόγοις χαὶ ἐν τοῖς κατὰ φιλοσοφίαν. ἔπειτ᾽ εἰ χαὶ ὅτι μάλιστ᾽ εἰσὶν αἱ ἰδέαι, χ. τ. À.
Nous prendrons le point de départ de notre discussion dans ce dernier texte où l'expression ἐξωτεριxoi λόγοι est opposée à κατὰ φιλοσοφίαν λόγοι. Or, ce qu’Aristote oppose à cette dernière expression, quand
1 l'emploie, c'est la dialectique. Ainsi, après avoir dit qu'examiner le pour et le contre est d’un grand secours pour la dispute (πρός τε τὸ βιάζεσθαι — xai πρὸς τὸ ἐλέγχειν), il ajoute (Top. VIII, 14. 159 b 9) : Πρός τε γνῶσιν χαὶ τὴν χατὰ φιλοσοφίαν φρόνησιν τὸ δύνασθαι συνορᾶν χαὶ συνεωραχέναι τὰ ἀφ᾽ ἑκατέρας συμθαίνοντα τῆς ὑποθέσεως οὐ μιχρὸν ὄργανον. Ailleurs, après avoir énuméré et caractérisé les trois classes de questions qui sont l'objet de la dialectique, il dit (Top. 1, 14. 105 ἢ 30): Πρὸς μὲν οὖν φιλοσοφίαν κατ᾽ ἀληθείαν περὶ αὐτῶν (τῶν προδλημάτων) πραγματευτέον, διαλεχτιχῶς δὲ πρὸς δόξαν. On sait que l'opinion admise par tous les hommes est une des probabilités avec lesquelles raisonne le dialecticien ; or Aristote, en rappelant que tous les hommes considèrent la justice comme consistant dans l'égalité, ajoute (Polit., ΠΙ, 12. 1282 b18): Καὶ μέχρι γέ τινος ὁμολογοῦσι τοῖς χατὰ φιλοσοφίαν λόγοις, ἐν οἷς διώρισται περὶ τῶν ἠθικῶν τὶ γὰρ καὶ τισὶ τὸ δίκαιον, καὶ δεῖν τοῖς ἴσοις ἴσον εἶναι φάσιν. Du rapprochement de ces passages, 1] résulte que l'expression ἐξωτεριχοὶ λόγοι n'est qu’un synonyme des expressions (ὃ ιαλεχτιχῶς, λογιχῶς, πρὸς δόξαν), par lesquelles Aristote désigne les raisonnements de la dialectique, de la dispute, les raisonnements fondés sur des opinions plausibles, par opposition aux raisonnements fondés sur la vérité, aux raisonnements scientifiques, philosophiques, aux démonstrations proprement dites (ἀποδείξεις). L'étymologie confirme cette
induction. Si les raisonnements de la dialectique peuvent être dits ewtérieurs, les raisonnements scientifiques, les démonstrations peuvent être considérées comme fntérieures, quoique Aristote n'emploie pas . l'expression ἐσωτεριχοί pour les désigner. Or on peut donner deux explications de cet emploi du mot ἐξωτεριχός : 1° On lit dans les seconds*Analytiques (1, 10. 76 b 24) : Où γὰρ πρὸς τὸν ἔξω λόγον ἡ ἀπόδειξις, ἀλλὰ πρὸς τὸν ἐν τῇ ψυχῇ, ἐπεὶ οὐδὲ συλλογισμός. ἀεὶ γὰρ ἔστιν ἐνστῆναι πρὸς τὸν ἔξω λόγον, ἀλλὰ πρὸς τὸν ἔσω λόγον οὐχ ἀεί, On comprend alors comment les raisonnements qui se rapportent à ce langage ectérieur, toujours sujet à contradiction, eomment [68 raisonnements du dialectieien, qui est toujours en présence d’un adversaire (πρὸς ἕτερον, Top, VIII, 1. 151 b 10) peuvent être dits extérieurs, eæotériques, par opposition aux démonstrations qui ont rapport à ce langage intérieur que se tient à elle-même l’âme du philosophe qui cherche la vérité seul et à part lui (τῷ δὲ φιλοσόφῳ χαὶ ζητοῦντι χαθ᾽ ἑαυτόν, thid.). C'est en vertu d'une semblable analogie qu’Aristote dit de la divinité et du monde (Polit., VII, 3. 1325 b 29) qu'ils n'ont pas à accomplir d'actes exotériques outre ceux qu'ils accomplissent en eux-mêmes (οἷς οὐχ εἰσὶν ἐξωτερικαὶ πράξεις παρὰ τὰς οἰκείας τὰς αὐτῶν). 2° La démonstration scientifique repose sur les attributs nécessaires de l’objet que l’on considère (ἐκ τῶν ὑπαρχόντων), et sur les principes propres de la
science qui s'y rapporte (ἐκ τῶν οἰκείων ἀρχῶν). Elle pourrait être dite en ce sens propre, intérieure à l’objet. La dialectique raisonne toujours avec l'opinion du répondant, et très-souvent avec des prineipes qui ne sont pas propres à telle ou telle science déterminée. En ce sens, les raisonnements de la dialectique pourraient être dits ewtérieurs à leur objet. Cette étymologie a été développée avec force et sagacité par M. Ravaisson (Essai sur la Métaphysique d’Aristote, I, pp. 284. 230). Il est difficile de se décider entre les deux étymologies que nous venons de proposer. Le texte des seconds Analytiques, où le langage extérieur estopposé au langage intérieur, pourrait faire pencher en faveur de la première. Au reste, quelque opinion que l’on adopte, on est amené à la même conclusion : c'est qu'ifwrepxds est synonyme de διαλεκτιχός. L’expression ἐξωτεριχοὶ λόγοι signifie donc. dans Aristote : ce qua se dit dans les disputes. Elle peut se traduire soit par disputes, soit par arguments de dispute, soit par considérations employées dans les disputes. Il est d’ailleurs évident qu'il s’agit ici des disputes où l’on était de bonne foi, des disputes dialectiques, et non. des luttes sophistiques.
Cette interprétation s'applique à toutes les particularités que présentent les textes où l’expression estemployée. Dans ce qu’Aristote désigne par οἱ ἐξωτερικοὶ λόyot, il était question des différentes espèces de biens et de leur valeur respective, de la distinction entre ποίησις
et πρᾶξις, de la distinction des différents pouvoirs sociaux, de la nature de l'âme et de la distinction d’une partie rationnelle et d’une partie irrationnelle, de l’existerice et de la nature du temps, de la théorie platonicienne des idées : toutes questions de morale, de physique, de métaphysique, que traitatent également et les dialecticiens et les philosophes, dont le domaine était le même. De plus, les raisonnements qu'Aristote emprunte à ce qu'il appelle ἐξωτεριχοὶ λόγοι ont un earactère purement dralectique. La division de l’âme en une partie rationnelle et une par: tie irrationnelle n’était pas rigoureusement scientifique, comme on le voit, De anima, III, 9. Les raisonnements sur la vie heureuse sont indiqués dans le IH° livre des Topiques, ouvrage écrit par Aristote en vue. de la dispute. Le caractère dialectique des raisonnements sur le temps est clairement indiqué et par la nature de ces raisonnements eux-mêmes, et par l'expression διαπορῆσαι, qui signifie : discuter le pour et le contre sur une question, avec des opinions plausibles. (Voir Bonitz, Commentaire sur la Métaphysique, pp. 136-137, et Top., VII, 11. 158 ἃ 17 : ἀπόρημα συλλογισμὸς διαλεχτικὸς ἀντιφάσεως. ὺ D'ailleurs Aristote, en employant les mots οἱ ἐξωτερικοὶ λόγοι, les fait précéder de la conjonction καὶ: ce qui indique une espèce de raisonnements autres que ceux dont il se sert dans les traités où 1] fait cet emprunt. Or le caractère de la Morale à Nicomaque, de la Poli-
tique, des Physicæ Auscultationes, de la Métaphysique, est assurément scientifique, philosophique (χατὰ ᾿ φιλοσοφίαν). Aristote y emploie le plausible, en vue de la vérité scientifique. Enfin il est à remarquer que, presque partout, Aristote renvoie aux ἐξωτεριχοὶ λογοί pour des choses qui, suivant lui, sont connues, rebattues , sur lesquelles il est inutile d’insister, et qu'il suppose tout à fait familières à ceux à qui il s’adresse. Or il conseille (Top., VIII, 14. 159 Ὁ. 17) au dialecticien d'apprendre par cœur les arguments relatifs aux questions qui se présentent le plus souvent; d'avoir à sa disposition un grand nombre de définitions, et même des argumentations teutes préparées, particulièrement celles qui ont un caractère général, et dont les éléments ne sont pas à notre portée. Aristote et Théophraste avaient pratiqué ce précepte; ils avaient consigné par écrit des argumentations dialectiques pro et contra sur différentes questions. (Alexander in Top., 1, 4. Schol. 254 b 10.) Tel était sans doute l’objet des écrits d'Aristote intitulés : Ὑπομνή ματα ἐπιχειρηματικά, Θέσεις ἐπιχειρημαrixat, Διαιρέσεις. On conçoit que, quand certaines considérations se reproduisaient fréquemment dans les disputes, surtout certaines distinctions, certains arguments, certaines définitions, Aristote n'y insiste pas et Îles suppose connues de ses lecteurs, qui s’exerçaient assidüment à la dispute; qui, sans doute, consignaient par écrit les lieux communs de dispute
les plus importants ; qui, suivant le conseil donné par le maître (Top., VIII, 14. 160 ἃ 16), n’assistaient pas à une dispute sans en remporter une objection, une réponse, un syllogisme, une proposition. Il n’est pas surprenant que, parlant d’un exercice qui se pratiquait habituellement, quotidiennement, il emploie le présent en renvoyant aux argumentations emotériques, et dise, par exemple (Polit., III, 6) : διοριζόμεθα περὶ αὐτῶν πολλάχις. Quand il dit de la théorie des idées, que la plupart des arguments relatifs à la question étaient devenus vulgaires, il rappelle qu’on disputait beaucoup sur cette théorie. On en voit encore la trace dans les Topiques (VI, 6. 143 b 24. 8, 147 a 6. VII, 4. 150 ἃ 19), où Aristote donne des préceptes pour disputer contre ceux qui soutiennent la théorie des idées. On voit par là qu'il n’est pas besoin de supposer qu’Aristote, en renvoyant aux argumentations exotériques, fasse allusion à un ouvrage écrit. Qu'’elles fussent dans la mémoire de ses lecteurs, ou écrites par Aristote lui-même, ou consignées dans des notes prises à l'occasion des disputes où l'on s’exerçait ; peu importe. Aristote désigne des lieux communs connus de ceux à qui il s'adresse, et qu’il devait supposer leur être familiers, parce qu'ils revenaient fréquemment.
L’explication des mots oi ἐξωτερικοὶ λόγοι peut servir à l'interprétation d’autres formules qui me pa raissent synonymes.
On trouve (De anima, 1, 4. 407 Ὁ 29): Καὶ ἄλλη δέ τις δόξα παραδέδοται περὶ ψυχῆς, πιθανὴ μὲν πολλοῖς οὐὸ ἐμιᾶς ἦττον τῶν λεγομένων, λόγους δ᾽ ὥσπερ εὐθύνας’ δεδωχυῖα χαὶ τοῖς ἐν χοινῷ γινομένοις λόγοις - ἁρμονίαν γάρ τινα αὐτὴν λέγουσι. Si l’on traduit : τοῖς ἐν κοινῷ γιγνομένοις λόγοις , par : les raisonnements qui se font en commun, on a un synonyme de l’expression ἐν ταῖς διαλεχτικαῖς συνόδοις, employée ailleurs ( Top., VII, 5. 155 a 32 ) par Aristote pour désigner les disputes. Comme la dispute avait lieu entre deux interlocuteurs. dont l’un soutenait une thèse que l’autre attaquait, on comprend qu’Aristote ait pu dire de la définition de l'âme par l’harmonie, qu’elle a rendu ses comptes aux disputes, comme Île magistrat qui représente. aux juges la balance de son administration.
On peut donner un sens analogue au mot ἐξωτερικώτερος, qui est employé, Pobit., 1, 5. 1254 ἃ 33 (2, 9). Aristote soutient qu'il est avantageux à celui qui est esclave par nature d’obéir à son maître. Pour le démontrer, il fait remarquer d'abord que, partout où plusieurs éléments concourent à une œuvre commune, il y ἃ quelque chose qui commande et quelque chose qui obéit ; que cela se rencontre surtout, il est vrai, chez les êtres animés; mais que, pourtant, même dans les choses inanimées, il y a une sorte de commandement : ainsi, par exemple, dans l'harmonie musicale. ἀλλὰ ταῦτα μὲν ἴσως ἐξωτερικω-
τέρας ἐστὶ σχέψεως, τὸ δὲ ζῶον πρῶτον συνέστηχεν ἐκ ψυχῆς χαὶ σώματος, ὧν τὸ μὲν ἄρχον ἐστὶ φύσει τὸ δ᾽ ἀρχόμενον. Aristote écarte cette considération tirée de l’harmonie et de la musique, parce qu’elle convient plutôt aux disputes où l’on se contente d’à peu près et d’arguments plausibles, qu'à des recherches philosophi-
‘ques où l’on doit procéder plus rigoureusement ; en
un mot, parce qu'elle est trop exotérique, c’est-àdire pas assez scientifique. |
Ce qui a contribué à obscurcir la valeur de l’expression οἱ ἐξωτερικοὶ λόγοι, c’est que, d’abord, la dispute étant tombée en désuétude, les allusions qu'y faisait Aristote n'étaient plus claires; ensuite, c’est surtout l'emploi que l’école péripatéticienne a fait du mot ἐξωτεριχός pour désigner des écrits composés par Aristote en vue du public qui n’est pas initié aux spéculations philosophiques. Les interprétations proposées peuvent se diviser en deux classes : celles qui adoptent le même sens pour tous les textes, celles qui adoptent des sens différents. Voici les principales de la première classe : 1° ouvrages d’Aristote étrangers au sujet ( Saint Thomas d’Aquin, Sepulveda); 2° écrits d’Aristote où la philosophie était traitée dialectiquement , et qui avaient en général la forme du dialogue (M. Ravaisson, I, p. 229-2385. Il excepte les textes : Phys., IV, 10; Met., XIIT, 1, où l'expression désigne un procédé, un moyen, p. 231); 3° recherches d’Aristote, éerites.ou non, qui n'avaient
pas le caractère d’une méthode rigoureuse et scolastique, mais qui étaient accessibles au plus grand nombre (Untersuchungen, die nicht den strengen Character der Schule an sich tragen, sondern auf allgemein fassliche Weise geführt sind. Krische, Gôttingische gelehrte Anzeigen. 1834, p. 1897); 4° conversations des gens du monde, qui ne sont pas de l’école, sur les matières de philosophie (Zeidler, Zell, Michelet, Commentaire sur la Morale à Nicomaque, p. 29; Madvig, édition du De finibus, p. 861). Voici les principales interprétations de la seconde classe : 1° Buhle (De libris Aristotelis exotericis οἱ acroamaticis, en tête de l’édition des Œuvres d’Aristote, p. 130) pense qu’il faut entendre par ἐξωτερικοὶ λόγοι, tantôt des discours d’Aristote (sermones ore traditos), qu'il a peut-être rédigés plus tard, publiés ou légués à Théophraste, tantôt des ouvrages qui étaient écrits au moment où il les citait. Buble n’a pas désigné à quels textes il appli- . quait soit l’une 8011 l’autre interprétation. 2° Stabr pense que l’expression pouvait désigner, tantôt des ouvrages d’Aristote dont le sujet est plus ou moins étranger ἃ celui de l’ouvrage où il les cite (Aristoteha, Il, p. 272); tantôt, comme dans Eth. Eud., I, 8, des ouvrages où un sujet n’était traité qu'accessoirement, par opposition à ceux dont il faisait le fond (p. 275); tantôt des ouvrages qui ne faisaient pas partie des œuvres philosophiques, eomme les dialogues (p. 2:5); tantôt, comme dans Phys., IV, 10, et
Eth. Nic., VI, 4, une certaine méthode de philosophie (p. 277). 3° Suivant Brandis ( Aristoteles, p. 105), l'expression désignerait, tantôt (comme dans Polit., VI, 1; IT, 6; Eth. Nic., 1, 13; VE 4; Met., XII, 1) des livres ou des expositions orales qui appartiennent à un autre ordre de considérations que l'ouvrage où Aristote les cite, tantôt (comme dans Phys., IV, 10, et Eth. Eud., I, 8) une certaine méthode différente de la méthode philosophique.
Toutes ces interprétations ont un même défaut : c’est de ne pas s’appliquer à tous les textes d’Aristote.
Ceux qui donnent plusieurs acceptions à l’expression séparent des textes où elle est absolument employée de la même manière, sans que rien indique qu’elle doive recevoir un sens différent. On s’accorde assez généralement à ne pas voir des écrits d’Aristote dans Phys., IV, 10; pourquoi le: sens qu'on donne à ce texte ne s’appliquerait-il pas aux autres ?
τς Ceux qui entendent λόγοι par écrits ne peuvent expliquer le texte Phys., IV, 10. Ensuite, comme l’a fait observer Krische, Aristote n’emploie pas le mot λόγοι pour désigner ses écrits; il les désigne en général par des substantifs neutres : τὰ ἀναλυτικά, τὰ Tomixé, etc.
Ceux qui traduisent ἐξωτεριχός par en dehors de lé. cole, populaire, ne peuvent expliquer comment des argumentations comme celles qui sont relatives au
temps et à l'existence des idées ont jamais pu être à la portée du plus grand nombre.
Il me semble que l'interprétation donnée au texte Phys., IV, 10, par Simplicius (386 b 25) peut s’appliquer à tous les autres, en retranchant les deux derniers mots : Ἐξωτερικά ἐστι τὰ χοινὰ χαὶ δι᾽ ἐνδόξων
Aristole et la réminiscence platonicienne.
On trouve (De memoria et reminiscentia, 2. 451 a 18 544.) un texte qui pourrait se rapporter aux ἐξωτιρικοὶ λόγοι. Ce texte offre des difficultés que nous allons examiner.
Aristote, après avoir traité de la mémoire, annonce qu’il va traiter de la réminiscence. Πρῶτον μὲν οὖν ὅσα ἐν τοῖς ἐπιχειρηματιχοῖς λόγοις ἐστὶν ἀληθῇ, δεῖ τίθεσθαι ὡς ὑπάρχοντα. Οὔτε γὰρ μνήμης ἐστιν ἀνάληψις ἡ ἀνάμνησις οὔτε λῆψις. En effet, dans le moment où l'on apprend ou éprouve une impression (ὅταν γὰρ τὸ πρῶτον ἢ μάθη ἢ πάθη), on ne ressaisit pas un souvenir (οὔτ᾽ ἀναλαμδάνει μνήμην οὐδεμίαν), puisque aucun souvenir n’a précédé ; il n y a pas non plus souvenir (οὔτε λαμβάνει) ; il n’y a souvenir que quand il y ἃ eu précédemment une impression reçue ou une connaissance
acquise ; le souvenir n’est pas contemporain de l’impression. En outre, dans l'instant indivisible où l’impression est reçue et la connaissance acquise, on a reçu une impression et acquis une connaissance, et rien n'empêche qu'accessoirement on ne se souvienne de certaines choses que l'on sait : mais il n’y a proprement souvenir qu'après un certain intervalle de temps; on se rappelle maintenant ce qu'on a éprouvé auparavant, mais on ne se rappelle pas ce qu’on éprouve au moment où on l’éprouve. Ἔτι δὲ φανερὸν ὅτι μνημονεύειν ἐστὶ μὴ νῦν ἀναμνησθέντα, ἄλλ᾽ ἐξ ἀρχῆς αἰσθόμενον ἢ παθόντα. ᾿Αλλ᾽ ὅταν ἀναλάμθάνη ἣν πρότερον εἶχεν ἐπιστήμην À αἴσθησιν ἢ οὗ ποτὲ τὴν ἔξιν ἐλέγομεν μνήμην, τοῦτ᾽ ἐστὶ χαὶ τότε τὸ ἀναμιμνήσχεσθαι τῶν εἰρημένων τι. Τὸ δὲ μνημονεύειν συμθαίνει, καὶ μνήμη ἀκολουθεῖ. | Aristote dit d'abord ce que la réminiscence n’est pas; il dit ensuite ce qu'elle est ; la proposition ἄλλ᾽ ὅταν---τι est opposée à οὔτε yäp— λῆψις, Or il ne semble pas que, dans ces deux propositions, le mot réminiscence désigne le même objet. La proposition ὅταν γὰρ --λαμόάνει reprend évidemment sous une autre forme la thèse qui précède; ἀναλαμόάνει μνήμην répond à μνήμης ἀνάληψις, οἱ λαμθάνει à λῆψις ; il en résulte que ὅταν γὰρ --- πάθῃ répond à ἡ ἀνάμνησις, et exprime la même idée sous une autre forme. Mais comment Aristote a-t-il pu admettre que se ressouvenir était synonyme d'éprouver une impression ou acquérir
une connaissance ? Comment peut-il dire que se res- * souvenir n'est pas ressaisir un souvenir, lorsque, plus bas, il soutient que se ressouvenir est ressaisir quelque chose dont la possession est appelée souvenir, opération qui est suivie du souvenir ? Toute son argumentation suppose que ἡ ἀνάμνησις (L.21)estsynonyme d'apprendre, et que science n’est pas réminiscence. Dans 7op., 11. 4. 111 b 26, il argumente exactement de même contre celui qui soutiendrait que ἐπίστασῦαι est meuvñoôx:; ce n'est pas juste, dit-il : τὸ μὲν γὰρ τοῦ παρεληλυθότος χρόνου ἐστί, τὸ δὲ καὶ τοῦ παρόντος καὶ τοῦ μέλλοντος. Par le mot ἀνάμνησις, Aristote a done entendu désigner la réminiscence platenicienne, et non ce qu'on entendait vulgairement et ce qu’il entendait lui-même par réminiscence. Il est singulier qu’il n'en avertisse pas. Sa rédaction est négligée, ou il y a je ne sais quelle altération dans le texte. Faudrait-il lire μάθησις au lieu de ἀνάμνησις ἢ
La paraphrase de Thémistius (édition Alde, f° 97) n'offre aucun secours. Après avoir répété la thèse (1.20) dans les mêmes termes qu’Aristote, il commente ainsi ce qui suit : OÙre γὰρ ἀναμιμνήσχεσθαι λέγομεν τὸν νῦν πρώτως μανθάνοντα καὶ λαμβάνοντα, ὃ οὐδέποτε ἔλαθεν ἢ μεμάϑηχεν, ἀλλὰ μᾶλλον μανθάνειν, οὔτ᾽ αὖ τὸν μαθόντα σώζοντα δὲ τὴν μνήμην, λήθης μηδαμῶς μεσολαδησάσης.
Brandis, qui a exposé avec beaucoup d’exactitude et de précision les doctrines d’Aristote, reproduit ainsi cette argumentation (p. 1150) : Se ressouvenir
n’est ni ressaisir ce qui est dans la mémoire ( weder ein blosses Wiederergreifen des im Gedächtniss vorhandenen), ni saisir quelque chose (noch ein ursprüngliches Ergreifen ? ); ce n'est pas le dernier, parce que la possession de la science et l'impression précèdent le souvenir ; ce n’est pas le premier, parce que nous avons dans notre mémoire mainte chose qui n’est pas actuellement présente à l'esprit, et que nous ne pouvons pas ressaisir aussitôt { weil wir im Gedächtniss manches bewahren, dess wir uns jetzt eben nicht entsinnen, das wir also nicht sogleich wiederergreifen kônnen). Remarquons que Brandis motive autrement qu'Aristote la proposition que se ressouvenir n’est pas ressaisir un souvenir. Suivant Aristote, ce n’est pas ressaisir un souvenir, parce qu'aucun souvenir n’a précédé; Brandis substitue à cette raison la proposition ἔτι δὲ φανερὸν ---- παθόντα. Mais, indépendamment de cette considération, eette propoâition a-t-elle le sens que lui donne Brandis ? “μνημονεύειν signifie-t-1l garder dans sa mémotre ? I] me semble qu’Aristote veut dire, en supposant qu’il s’agisse de la réminiscence platonicienne : Apprendre n'est pas se ressouvenir; et mêrne (ἔτι δὲ) il est - évident qu'il peut Ὑ avoir souvenir sans qu'il y ait eu immédiatement auparavant réminiscence ; il suffit qu'il y ait eu originairement sensation ou impression recue.
Il est probable que la théorie de Platon était une
thèse sur laquelle on disputait ; la mentiox qu’Aristote en fait dans ses Topiques semble l’indiqaer. H serait possible que l'expression τοῖς ὀπιχειρηματιχοῖς λόγοις fût synonyme de οἱ ἐξωτεριχοὶ λόγοι. Aristote définit ἐπιχείρημα par συλλογισμὸς διαλεχτικός {Top., ὙΠ, 11. 158 ἃ 16.) D'ailleurs, l'expression paraît employée ici dans les mêmes circonstances ; il s’agit d’une argumentation préparatoire, et Aristote emploie le présent (ἐστὶν ἀληθῆ). Thémistius ἃ pensé qu’Aristote désignait un de ses ouvrages ; il commente ainsi l'expression : ὅσα ἐν τοῖς ἐπιχειρηματικοῖς λόγοις ἢ προδχηματικοῖς ἡμῶν ἀποδέδεικται. Brandis semble rapporter ces mots à l'ouvrage d’Aristote qui est désigné dans la liste de ses écrits sous le titre de Yrouviματα ἐπιχειρηματικά.
Des procédés d’argumentaiion et des ἰΐθμο.
Aristote distingue formellement entre les lieux et les procédés pour trouver des enthymèmes (Rhét., I, 22. 1395 b 20) : Περὶ δ᾽ ἐνθυμημάτων χαθόλου τε εἴπωμεν, τίνα τρόπον δεῖ ζητεῖν, καὶ μετὰ ταῦτα τοὺς τόπους " ἄχλο γὰρ εἶδος ἑκατέρου τούτων ἐστίν. La distinction est parallèle en dialectique ; car on lit (Top., I, 18. 108 b 32) : Τὰ μὲν οὖν ὄργανα δι’ ὧν οἱ συλλογισμοὶ
ταῦτ᾽ ἐστίν * οἱ δὲ τόποι πρὸς οὗς χρήσιμα τὰ λεχθέντα οἵδε εἰσίν. Cette distinction n'est évidemment pas rigoureuse; car les lieux sont aussi des procédés d'argumentation. Seulement, ce qu'Aristote appelle ὄργανα semble avoir un caractère plus général que les lieux, et peut servir en dialectique à trouver des lieux. La distinction est encore moins sensible en rhétorique : nous avons vu que ce que dit Aristote sur la manière de trouver des enthymèmes peut se réduire à un seul précepte, auquel il serait facile de donner la forme d'un lieu, en disant qu'il faut raisonner ἐκ τῶν περὶ ἔχαστον ὑπαρχόντων. Mais Aristote jugeait sans doute ce précepte trop général pour être un lieu.
Thionville a posé le premier cette question (De la théorie des lieux communs, p. 51).
ΠῚ 8 Du plan suivi dans la Rhétorique d’Aristote.
Spengel, dans un savant et ingénieux mémoire (über die Rhetorik des Aristoteles, Mémoires de l'Académie de Bavière, Philosophie, 1851, XXVH), a -cherché à démontrer que le plan suivi dans le second livre de la Rhélorique n’était pas celui d’Aristote. |
Pour discuter cette opinion, rappelons d’abord
les divisions générales de la théorie de l'invention d’après Aristote. IL distingue (Rhét., I, 2. 1356 a 1) trois espèces de moyens par lesquels la parole persuade : le caractère personnel de l’orateur, les dispositions des auditeurs, l’argumentation à l’aide des lieux et des propositions spéciales (εἴδη). Or voici quel est leplan de l'exposition telle que nous l'avons : l° les propositions spéciales (1, 4-15); 2° le caractère personnel de l'orateur, les passions et les mœurs des auditeurs (11. 1-17); 3° les propositions par lesquelles on démontre qu'une chose est possible ou impossible, qu’elle a eu ou n’a pas eu lieu, qu'elle arrivera ou n’arrivera pas, qu'elle est considérable ou sans importance (II, 19) ; 4° l’exemple, la sentence, l’enthymème, les lieux, les moyens de réfutation (II, 20-25).
Spengel ἃ trouvé choquant que les préceptes relatifs au caractère personnel de l’orateur et aux passions des auditeurs, fussent placés entre les propositions spéciales etles lieux qui appartiennent au même moyen de persuasion, à l’argumentation. Suivant lui, l’exposition des propositions spéciales se terminait par les mots ἐκ τίνων μὲν οὖν — λόγων. qui commencent le second livre. Immédiatement après, suivait ce qui concerne les lieux, c’est-à-dire, d’après Spengel, les chapitres 18-26, à partir des mots (1391 b 23) ἐπεὶ δὲ περὶ ἕκαστον... qui suivaient λόγων (1377 b20). Ensuite était placé ce qui est relatif aux passions et aux mœurs
330 APPENRICE.
(1, 1-17), suivi des trois lignes (περὶ δὲ τῶν — ποιπtéov) qui se trouvent 18. 1391 b 20-23. La proposition causale ἐπεὶ δ’ — βουλδύονται (18. 1391 ὃ 8- 20) est un débris du préambule qui était en tête des préceptes relatifs aux passions et aux mœurs. Tout ce qui est contraire à cet ordre est supprimé comme iterpolauon. Speagel, toutefois, avec. une courageuse sincérité, appelle l'attention sur un texte de la Poétique, d'où il résulterait qu'Aristote à traité des passions et des mœurs avant les lieux. Spengei fait remarquer que l'expression. τὰ περὶ τὴν διάνοιαν (II, 26. 1403 a 36), qui désigne l'inveution par opposition à la disposition et à l’élocution, est commentée ainsi (Poet., 19, 1456 ἃ 56): ἔστι δὲ χατὰ τὴν διάνοιαν ταῦτα, ὅσα ὑπὸ τοῦ λόγον. δεῖ παρασκευασθῆναι, Μέρη δὲ τούτων τό τε ἀπρδειχνύναι χαὶ τὸ λύειν χαὶ τὸ πάθῃ παρασχευάζειν, οἷον ἔλεον ἢ φόθον À ὀργὴν Rai ὅσα τοιαῦτα, χαὶ ἔτι μέγεθος καὶ μικρότητα. Spengel conclut de ce texte qu’Aristote a bien pu traiter des passions avant les lieux, puisque les prepoaitions par lesquelles on démontre qu'une chose est importante ou peu considérable sont iei placées à la suite des moyens d'exciter Les passions. Mais il aurait dû conclure que ces propositions ne sont pas des lieux ; Aristote le dit en effet formellement (Rhet., H, 26. 14θ88 17 (voir page 168); et ailleurs (Rhet., 1, 3. 4359 a 11), il place ces propositions à la suite des propositions spéciales, comme étant d’une nature
analogue. Si l’on adopte l'hypothèse de Spengel, on pourrait conserver l’ordre qu'il propose en mettant immédiatement après λόγων les mots λοιπὸν δὲ περὶ τῶν χοινῶν πίστεων ἅπασιν εἰπεῖν, ἐπείπερ εἴρηται περὶ τῶν ἰδίων. Εἰσὶ δ᾽ αἱ χοιναὶ πίστεις δύο τῷ γένει, παράδειγμα καὶ ἐνθύμημα (I, 20, 1393 a 22); et les préceptes relatifs aux mœurs et aux passions se termineraïent par le chapitre XIX, contenant les propositions que, dans la Poétique, Aristote mentionne après les moyens d’exciter la colère ou la pitié. On supprimerait quelques interpolations, et l’on n'aurait pas besoin d’admettre que la proposition ἐπεὶ δ᾽ — βουλεύονται fût . un débris égaré.
Cependant je pense qu'il n’y a rien à changer. Toutes ces transpositions reposent sur une hypothèse à laquelle aucune combinaison ne peut satisfaire. On veut rapprocher des propositions spéciales la théorie des lieux. Mais, si la proposition qui commence le second livre est suivie immédiatement de λοιπὸν δὲ --ἰδίων, ce qu’Aristote appelle ici ἴδιαι πίστεις désignerait les propositions spéciales ; or ce qu’il appelle χοιvai πίστεις ἅπασι désigne, non les lieux, mais l’exemple et l’enthymème. Il est évident χα ἴδιαι πίστεις doit | désigner quelque chose de plus que les propositions spéciales : autrement Aristote leur opposerait les lieux, et non l’exemple et l’enthymème. Noûs sommes ainsi conduits à penser que, dans l'exposition des moyens de persuasion, Aristote a été guidé par d’au-
tres vues que celles qui ont présidé à la division générale.
En effet, tous ces moyens de persuasion ont un point commun : ils ne sont du domaine de la rhétorique qu'autant que l'effet est produit par la parole, et non par des circonstances indépendantes du discours. Ainsi l'autorité personnelle de l’orateur, ce qu'on a appelé plus tard les mœurs oratoires, n’est du domaine de la rhétorique qu'autant que la confiance est inspirée par le discours même, et ne tient pas à des préventions favorables que les auditeurs ont apportées (voir plus bas, page 236). Il en résulte que, si, quant à l'effet produit, il y a leu de distinguer entre les moyens de persuasion, les préceptes qui y sont relatifs ne peuvent pas toujours être séparés. Ainsi les propositions spéciales qui servent au genre démonstratif et qui se rapportent à l’idée de l'honorable, serviront pour donner au discours l’apparence des qualités morales qui inspirent confiance (Rhet., Ἡ,1. 1378 ἃ 16). Une partie des propositions spéciales qui se rapportent au genre délibératif, peuvent être employées par celui qui veut accommoder son discours au caractère de l’État où il parle (I, 18. 1391 b 20). Il y avait donc une étroite analogie entre les propositions spéciales et les moyens de persuasion qui sont tirés soit du caractère de l’orateur, soit des passions et des mœurs des auditeurs; cette analogie ἃ conduit Aristote à les rapprocher dans son
exposition. Quant aux propositions par lesquelles on
prouve qu’une chose est possible ou impossible, ἃ eu ᾿
lieu ou n'a pas eu lieu, arrivera ou n’arrivera pas, est grande ou petite, elles ont un caractère mixte; elles sont comme intermédiaires entre les propositions spéciales et les lieux; Aristote leur a donné cette place intermédiaire. D’autre part, il a mis avec les lieux les préceptes généraux relatifs à l’exemple, la sentence, l’enthymème, la réfutation, comme étant de même nature. Il ἃ réuni tous ces préceptes sous le nom de χοιναὶ πίστεις ἅπασιν, c’est-à-dire moyens de persuasion généraux , employés quelle que soit la conclusion à laquelle on veut aboutir, et il a désigné sous le nom ἀ ἴδιαι πίστεις les moyens de persuasion spéciaux qui 8e rapportent à une conclusion déterminée ou à un effet particulier. La rhétorique emprunte ses éléments à l’analytique et à la science des mœurs, suivant Aristote. Eh bien! les moyens de persuasion généraux sont empruntés à l’analytique, et se rapportent à la forme du discours ; les moyens de persuasion spéciaux sont empruntés à la science des mœurs et se rapportent à la matière du discours. . |
La rédaction d’Aristote est sans doute irrégulière ; 1 a eu tort de suivre un autre plan que celui qui semble annoncé par ses divisions générales. Mais ces irrégularités sont très-fréquentes dans Aristote. Ainsi les moyens de persuasion ne sont pas énumérés dans
LS à
le même ordre (Rhet. 1, 2. 1356 a 1, et III, 1. 1403 b6); et, quoi qu'on pense du plan d’Aristote, l'ordre de ces deux énumérations ne répond pas à celui qu'il ἃ suivi dans son exposition. Le mot τόπος ne désigne pas seulement lieu, mais aussi proposition spéciale (11, 22, 1396 ἢ 32), moyen d’exciter les passions (1bid., ]. 34 et ὃ, 1380 b 50). De même le mot στοιχεῖον, qui est synonyme de τόπος (Il, 22. 1396 b 22), est appliqué aux propositions spéciales (I, 2. 1358 a 35), précisément au moment où Aristote vient de distinguer entre les lieux et les propositions spéciales. Dans I, 3, 1359a t1 et II, 26. 1403 a 20, Aristote considère les propositions relatives à la grandeur et à la petitesse comme analogues aux propositions spéciales; mais dans Il, 18. 1391 b 28 et 1392 a 1, il semble les considérer comme analogues à ce qu'il appelle plus bas κοιναὶ πίστεις: et dans I, 9. 1368 a 26, il réunit des expressions contradictoires (κοινά et εἴδη): ὅλως δὲ τῶν κοινῶν εἰδῶν ἅπασι τοῖς λόγοις ἡ μὲν αὔξησις ἐπιτηδειοτάτη τοῖς ἐπιδειχτιχοῖς.... τὰ δὲ παραδείγματα τοῖς συμῥουλευτικοῖς... τὰ δ᾽ ἐνθυμήματα τοῖς δικανιχοῖς. Enfin, quand il vient à parler des χοιναὶ πίστεις, 1] comprend ou semble comprendre, sous le nom α ἴδιαι πίστεις, les propositions relativés à la grandeur et à la petitesse, au possible et à l'impossible, etc. Remarquons d’ailleurs que, dans IT, 26. 1403 a 20, Aristote ne distingue des lieux que les propositions par lesquelles on démontre qu’une
chose est grande ou petite ; il ne fait aucune mention des propositions par lesquelles on démontre qu'elle est possible ou impossible, qu'elle a eu lieu ou n’a pas eu lieu, qu'elle arrivera ou qu'elle n'’arrivera pas; et pourtant toutes ces propositions sont de même nature. Toutes ces inconsistances de langage trahissent une grande négligence de rédaction.
Au reste, elles proviennent peut-être de ce qu'Aristote a transporté dans l'argumentation oratoire une distinction qui ne convenait qu'à l'argumentation dialectique. En dialectique, les lieux sont des propositions tout à fait distinctes de celles qui ne conviennent qu'à une classe de problèmes; car chaque classe de problèmes se rapporte à une autre science que les autres problèmes. Alors les lieux sont des propositions communes à toutes les sciences ; les propositions spéciales sont des propositions particulières à une science. Mais en rhétorique les propositions spéciales sont propres, non pas à une science, mais à l’idée qui fait le fond de chaque genre de discours; or les propositions relatives au juste, à l'utile, à l'honorable, appartiennent toutes à la même science, la science de la morale et de la po- . litique. Les lieux de la rhétorique, qui devraient être des propositions communes aux trois genres de discours, n'ont pas pourtant exclusivement ce carac- . tère; et il faut qu’Aristote distingue entre les lieux proprement dits et les propositions par lesquelles
on démontre qu’une chose est grande ou petite, possible ou impossible, etc.
En résumé, la division en lieux et en propositions spéciales qu'Aristote semble établir sur les mêmes principes, en dialectique et en rhétorique, repose en réalité sur des principes tout différents dans les deux arts. Il y a là, dans le fond des idées, une confusion qui a dû s'étendre au langage.
Discussion de quelques textes d’Aristote.
Rhétorique, I, 2. 1356 a 8 : Δεῖ δὲ καὶ voëro(la confiance dans le caractère personnel de l’orateur ) συμθαίνειν διὰ τὸν λόγον, ἀλλὰ μὴ διὰ τὸ προδεδοξάσθαι ποιόν τινα εἶνχι τὸν λέγοντα, Îl faut que, sous ce rapport comme sous les autres, la persuasion soit opérée par la parole, et non par l'opinion que les auditeurs ont du
caractère de l’orateur avant qu'il ait parlé. M. Rossi-
gnol (Journal des Savants , septembre 1842, p. 563) trouve cette proposition étrange ; il propose de substituer xx à μή, et de transposer cette négation après τοῦτο. Je ne crois pas qu’il y ait rien à changer. Les
moyens de persuasion, en tant qu'ils sont du domaine
de la rhétorique, doivent produire leur effet par le
discours, et non par des circonstances indépendantes (rüv διὰ τοῦ λόγου ποριζομένων πίστεων, ]. 1). On persuade par les qualités personnelles, de la même manière que par les autres moyens ( c’est là le sens de καὶ τοῦτο), ὅταν οὕτω λεχθῇ ὁ λόγος ὥστε ἀξιόπιστον εἶναι τὸν λέγοντα (1.5). On trouve dans la Poétique (19, 1456 b 4) un passage qui ne laisse aucun doute sur la pensée d’Aristote. La poésie dramatique peut produire son effet, soit par la pensée et le discours ( τὰ κατὰ τὴν διάνοιαν), ce qui est du domaine de la rhétorique, soit par les choses elles-mêmes (ἐν τοῖς πράγμασιν). Mais il y a une différence; c’est que τὰ μὲν δεῖ φαίνεσθαι ἄνευ διδασχαλίας, τὰ δὲ ἐν τῷ λόγῳ ὑπὸ τοῦ λέγοντος παρασχευάζεσθαι χαὶ παρὰ τὸν λόγον γίγνεσθαι. Τί γὰρ ἂν εἴη τοῦ λέγοντος ἔργον, εἰ φανοῖτο ἡδέα καὶ μὴ διὰ τὸν λόγον; On peut dire de même, à propos de la rhétorique : Quelle serait l’œuvre propre de la rhétorique, si l'orateur inspirait confiance par sa réputation, et non par sa parole? M. Rossignol fait d’ailleurs remarquer avec raison que la proposition où γὰρ ὥσπερ ne se rapporte pas du tout à celle qui la précède immédiatement : δεῖ δὲ χαὶ τοῦτο. Elle se rapporte à la proposition τοῖς γὰρ ἐπιεικέσι — παντελῶς, et δεῖ δὲ χαὶ τοῦτα.--λέγοντα doit être mis entre parenthèses. Très-souvent Aristote interrompt par des digressions le fil de ses idées.
Rhétorique, 1, 2. 1358 a 7. 23-25. Aristote développe la différence qu’il établit entre les lieux de la
rhétorique et de la dialectique qui n’appartiennent à aucune science déterminée, et les propositions spéciales qui sont propres à telle et telle science. ἢ fait remarquer que les lieux ( ἐχεῖνα ) n’apprennent rien sur un sujet déterminé; ταῦτα dé (les propositions spéciales), ὅσῳ τις ἂν βέλτιον ἐχλέγηται τὰς πρστάσεις͵ λήσει ποιήσας ἄλλην ἐπιστήμην τῆς διαλεχτικῆς καὶ ῥητορικῆς " ἂν. γὰρ ἐντύχη ἀρχαῖς (les propositions propres à chaque science }, οὐχέτι διαλεχτικὴ οὐδὲ ῥητορικὴ ἀλλ᾽ ἐχείνη ἔσται ἧς ἔχει τὰς ἀρχάς. Le mot ταῦτα ne peut se construire, et ποιήσας ne peut s'expliquer. Le sens général est d’ailleurs très-clair : Mieux on choisira les propositions spéciales, moins les autres s’apercevront que les propositions employées sont fournies par une science qui n'est pas la rhétorique ni la dialectique. On aura ce sens par un léger changement : ταῦτα δὲ ὅσῳ τις ἂν βέλτιον ἐχλέγηται͵ τὰς πρότάσεις λήσει πορίσασα ἄλλη ἐπιστήμη τῆς διαλεχτικῆς καὶ ῥητορικῆς. Ce passage peut servir à expliquer et à corriger un passage parallèle qui se trouve plus haut (1. 7). Après avoir distingué entre les lieux de la rhétorique et de la dialectique, et les propositions spéciales, Aristote ajoute : Διὸ χαὶ λανθάνουσί τε τοὺς ἀχροάτας, χαὶ μᾶλλον ἁπτόμενσι κατὰ τρόπον μεταθαίνουσιν ἐξ αὐτῶν. est évident que ταῦτα --ἐχλέγηται répond ἃ ἁπτόμενοι χατὰ τρόπον, que λήσει répond ἃ λανθάνουσι, enfin que τὰς προτάσεις ---- ῥητορικῆς répond à μεταθαίνουσιν. Il faut donc lire : Διὸ καὶ
χαὶ μεταδαίνουσιν ἐξ αὐτῶν. Quand le dialecticien et 1 ογαίθυγ touchent comme il faut aux propositions spéciales, l’auditeur s'aperçoit moins (qu'ils ÿ touchent), et ainsi ils sortent du domaine de la rhétorique et de la dialectique. Peut-être les particules τε ---καὶ indiquent-elles que λανθάνουσί rs xal μεταδαίνουσι est pour λανθάνουσι μεταδαίνοντες. Aristote ἃ, du reste, senti qu'il s'était exprimé obscurément ; caril ajoute : μᾶλλον δὲ σαφὲς ἔσται τὸ λεγόμενον διὰ πλειόνων ῥηθέν. Rhétorique, 11, 18. 1391 b 8-23. Ἐπεὶ δ᾽ ἡ τῶν πιθανῶν ---- ἠθιχοὺς ποιητέον. On a déjà vu que l’apodose de ἐπεὶ d'est ὥστε διωρισμένον ; en effet (voir plus haut page 54) ὥστε est très-souvent employé par Aristote à l’apodose. Spengel (über die Rhet. des Arist., p. #88) fait une objection : c’est que l’apodose ne se rapporte réellement qu’au: dernier membre de la proposition causale : περὶ δὲ τῶν χατὰ τὰς πολιτείας — πρότερον, et que tout ce qui précède n'est pas lié directement avec l’apodose. Mais il n’est pas rare chez Aristote qu'après une proposition causale récapitulative dont tous les membres sont liés entre eux, l’'apodose se rapporte directement au dernier membre. Voir Politique, HI, 18. 1288 a 32-41 (12, 1), οἱ Rhétorique, 11, 25. 1402 ἢ 12-23 (ἐπεὶ δὲ τὰ ἐνθυμήματα, x. τ. À.). Spengel se demande (p. 488) si les expressions ἐν τοῖς πολιτικοῖς ἀγῶσιν (1391 Ὁ 18), et περὶ ὧν βουλεύονται (1. 20) n’excluent pas le genre démonstratif ; mais nous avons vu plus haut (page 204) qu’il
arrive à Aristote de ne mentionner qu'un des caractères de l’objet en question, sans pourtant exclure les autres. C'est ainsi qu'il emploie (III, 1. 1403 ἢ 34) χατὰ τοῦς πολιτικοὺς ἀγῶνας, et (1, 2. 1356 b 36) à δὲ ῥητορικὴ ἐκ τῶν ἤδη βουλεύεσθαι εἰωθότων, quoique dans ces deux passages il parle de la rhétorique en général. Enfin il semble donner. à πολιτικός un sens analogue à celui de énropixds dans le passage suivant (Il, 22. 1396 ἃ 4) : συλλογίζεσθαι εἴτε πολιτιχῷ συλλογισμῷ εἴθ᾽ ὁποιῳοῦν.
Rhétorique, IT, 25. 1402 b 26-32. Aristote fait remarquer qu'une conclusion vraisemblable laisse toujours prise à une objection, puisque ce qui n’est que vraisemblable n’a jamais lieu constamment. Mais l’objection ne réfute pas le raisonnement, quand elle établit seulement que la conclusion n’est pas nécessaire; la réfutation est alors plus apparente que réelle ; elle n’est réelle que quand elle établit que la conclusion n’est pas vraisemblable. La possibilité de la réfutation apparente donne à l’accusé l’avantage sur l’accusateur : Ἐπεὶ γὰρ ὁ μὲν χατηγορῶν δι᾿ εἰκότων ἀποδείκνυσιν, ἔστι δὲ οὐ ταὐτὸ λῦσαι ἢ ὅτι οὐχ εἰκὸς ἢ ὅτι
οὐχ ἀναγκαῖον, ἀεὶ δ᾽ ἔχει ἔνστασιν τὸ ὡς ἐπὶ τὸ πολύ" οὐ | γὰρ ἂν ἦν εἰκὸς ἀλλ᾽ ἀεὶ καὶ ἀναγκαῖον " ὁ δὲ κριτὴς οἴεται ἄν οὕτως ἐλύθη, ἢ οὐκ εἰκὸς εἶναι ἢ οὐχ αὑτῷ χριτέον, παρα- | λογιζόμενος, ὥσπερ ἐλέγομεν. La proposition causale ἐπεὶ n’a pas d’apodose grammaticale ; d’après l’enchaînement des idées, il faut chercher l’apodose dans
APPENDIUÉ. 241 .
ὁ δὲ χριτὴς, et il n'y a qu'à supprimer la particule δέ. On a alors : En effet, comme l’accusateur prouve avec des vraisemblances, comme répondre qu’une conclusioi n'est pas nécessaire ne revient pas à répondré.qu'elle n'est pas vraisemblable, comme ce qui n’a pas lieu constamment laisse toujours prise à une objection apparente (autrement il ne serait pas vraisemblable, mais constant et nécessaire ), une telle objection fait illusion au juge, qui s’imagine que la conclusion de l’accusateur n’est pas vraisemblable, ou qu'il ne doit pas se prononcer.
Rhétorique, 1H, 17. 1417 Ὁ 26. Aristote détermine. sur quel point doit insister l'argumentation dans le genre judiciaire : Ἀποδειχνύναι δὲ χρή, ἐπεὶ περὶ τεττάρων ἡ ἀμφισξήτησις, περὶ τοῦ ἀμφισδητουμένου φέροντα τὴν ἀπόδειξιν " οἷον εἰ ὅτι οὐ γέγονεν ἀμφισβητεῖ, ἐν τῇ χρίσει δεῖ τούτου μάλιστα τὴν ἀπόδειξιν φέρειν, εἰ δ’ ὅτι oùx ἔδλαψεν, τούτου, καὶ ὅτι οὐ τοσόνδε ἣ ὅτι δικαίως, ὡσαύτως ka εἰ περὶ τοῦ γενέσθαι τοῦτο ἡ ἀμφισδήτησις, Μὴ λανθαvéto δ᾽ ὅτι ἀγαγχαῖον ἐν ταύτη τῇ ἀμφισθητήσει μόνη τὸν ἕτερον εἶναι πονηρόν " οὐ γάρ ἐστιν ἄγνοια αἰτία, ὥσπερ ἂν εἴ τινες περὶ τοῦ δικαίου ἀμφιαθδητοῖεν, ὥστ᾽ ἐν τούτῳ χρονιστέον, ἐν δὲ τοῖς ἄλλοις οὔ, Les mots χαὶ εἰ --- ἀμφισδήao n’offrent pas un sens satisfaisant ; le plus ancien manuscrit de la Rhétorique, le manuscrit de Paris 1741, ne donne ni εἰ ni ἡ, lecon qui n’est pas plus claire. Je crois qu'il faut lire : . . . διχαίως, ὡσαύτως. Μὴ λανθανέτω δ᾽, εἰ περὶ τοῦ γενέσθαι ἡ ἀμ-
φισθήτησις, ὅτι ἀναγκαῖον ἐν ταύτῃ x. τ. À. Voici comment je comprends le passage : Dans le genre judiciaire, on discute sur quatre points; l'argumentation doit porter sur le point en discussion. Si l'adversaire nie que le fait ait eu lieu, attachez-vous au point de fait; s’il nie qu'il y ait eu dommage, attachez-vous à prouver qu’il y a eu dommage; s’il prétend que la chose n’est pas si importante, ou qu'elle est juste, attachez-vous de même à prouver qu'elle est importante ou injuste. D'ailleurs, si la discussion porte sur le point de fait, il ne faut pas perdre de vue que c'est le seul sur lequel on puisse démontrer que la partie adverse n’est pas honnête. Si l’on discute la question de justice, par exemple, on peut toujours répondre que l'accusé ignorait que la chose fût injuste, puisque ce point est mis en question, et, par conséquent, est douteux en lui-même. On ne peut pas invoquer celte excuse sur le point de fait; insistez donc sur ce point, et non sur les autres.
Fragment de l'Eudème dans Plutarque, Consolation à Apollouius, 6. 27 : Ἀνθρώποις δὲ πάμπαν οὐχ ἔστι γενέσθαι τὸ πάντων ἄριστον , οὐδὲ μετασχεῖν τῆς τοῦ βελτίστου φύσεως - ἄριστον γὰρ πᾶσι χαὶ πάσαις τὸ μὴ γεγέσθαι τὸ μέντοι μετὰ τοῦτο χαὶ τὸ πρῶτον τῶν ἄλλων ἀνυστόν, δεύτερον δέ, τὸ γενομένους ἀποθανεῖν ὡς τάχιστα. Il me semble que τὸ πάντων ἄριστον désigne le souverain bien en général ; et Aristote le définirait singulièrement, s'il consistait dans le néant. De plus, δεύτε.
ρον dé me paraît une tautologie après τὸ μετὰ τοῦτο. Je crois qu’on peut remédier à ces inconvénients en transposant τὸ μέντοι — ἄνυστον après φύσεως. On ἃ ainsi : Îl est impossible aux hommes αἰ ΑΥ̓ΤΌΘΙ au souverain bien et de participer ἃ la nature de ce qu’il y a de plus parfait. Cependant le bien qui vient après celui-là, et qui es le premier de tous les autres, peut échoir ἃ tous les hommes. En effet, ce qu'il y a de plus heureux pour tous les hommes et pour toutes les femmes , c’est de ne pas naître, et, en second lieu, de mourir aussitôt que possible après qu'ils sont nés. Le mot ἄνυστον ἃ sans doute ici quelque chose de paradoxal; mais je crois qu’Aristote a voulu produire un effet de surprise; il fait attendre autre chose que ce qui arrive à la fin de la phrase : τὸ μὴ γενέσθαι.
Avriorpoooc.
Il importe de déterminer avec précision la valeurde ce mot dans la proposition célèbre par laquelle commence la Rhétorique ; car il en résulte, à ce qu'il me semble, qu’Aristote n’a pu se représenter la rhétorique comme subordonnée à la dialectique, ni comme une partie de la dialectique.
M. Rossignol (Journal des Savants, sept. 1842) a très-bien établi que le mot ἀντίστροφος signifie correspondance. J'ajouterai aux textes qu'il a cités des textes de la Politique qui ne laissent aucun doute sur l'espèce de rapport, de ressemblance qu’Aristote désigne par ce mot. Aristote distingue quatre espèces de démocratie et quatre espèces d’oligarchie ; dans la quatrième espèce de démocratie, il n’y à aucune restriction apportée à l'exercice des droits politiques, et la volonté de la majorité se substitue à la loi; dans la quatrième espèce d’oligarchie, le pouvoir est concentré tout entier dans un très-petit nombre de mains, et la volonté des gouvernants se substitue à la loi. Aristote dit (IV, 5. 1292 b 7. 6, 1293 a 33) que la quatrième espèce de démocratie correspond (évriorpogos) à la quatrième espèce d’oligarchie. Il emploie ailleurs, comme synonyme de cette expression, ἀνάλογος (IV, 14. 1298 a 32), qui exprime la même idée sous une autre forme. Ce mot emporte toujours pour Aristote l’idée de proportion ; et en effet la quatrième espèce de démocratie est aux autres espèces de démocratie ce que la quatrième espèce d’oligarchie est aux autres espèces d’oligarchie. Enfin le même rapport est désigné par le mot ἀντικειμένη (VI, 6. 1320 ὃ 31), mot qui, entre autres acceptions, désignait (Met. IV, 10. 1018 ὃ 1) le rapport d'espèces du même genre qui ne sont pas subordonnées (ὑπ᾽ ἄλληλα), mais coordonnées (ἀντιδιηρημένα). En. effet,
la démocratie excessive et l’oligarchie excessive sont des espèces coordonées de gouvernements défectueux. C’est dans le même sens qu'Aristote dit de la troisième espèce de tyrannie qu’elle correspond à la royauté absolue (IV, 10. 1295 ἃ 18). Elle est aux autres espèces de tyrannie ce que la royauté absolue est aux autres espèces de royauté.
Dès lors on s'explique en quel sens Aristote emploie le mot ἀντίστροφος pour désigner les rapports de la rhétorique et de la dialectique. ἢ dit en effet * (Rhet. I, 1. 1354 ἃ 1) : H ῥητοριχή ἐστιν ἀντίστροφος τῇ διαλεκτικῇ " ἀμφότεραι γὰρ περὶ τοιούτων τινῶν εἰσὶν ἃ κοινὰ τρόπον τινὰ ἁπάντων ἐστὶ γνωρίζειν καὶ οὐδεμιᾶς ἐπιστήμης ἀφωρισμένης. Aristote veut dire que la rhétorique est aux autres manières de parler d’une affaire devant une assemblée ou un tribunal, ce que la dialectique est aux autres manières de raisonner sur une proposition scientifique. L'orateur ne parlera ni en médecin, ni en architecte, ni en militaire, ni en financier de profession; ilemploiera des moyens qui ne sont du domaine d’aucun art déterminé. De même le dialecticien ne raisonnera ni en métaphysicien, ni en physicien, ni en géomètre; il argumentera avec des principes qui pe sont propres à aucune science déterminée. C’est là le rapport qu'Aristote exprime par le mot avriστροφος. Il resterait à dire à quel genre appartiennent les espèces coordonnées qu’Aristote appelle dialectique et rhétorique ; mais il ne s’est pas expliqué sur
ce point, qui d'ailleurs est ici sans importance. Ce genre est sans doute le raisonnement.
Quoi qu'il en soit, si la rhétorique correspond à la dialectique, fait le pendant de la dialectique, les textes d’où il résulte qu'elle est subordonnée à la dialectique, sont en contradiction directe avec celui où est employé le mot ἀντίστροφος. Mais, comme nous le démontrerons dans l’appendice 11, cette difficulté peut être levée, soit par interprétation, soit par correction : il faut ou admettre que dans ces textes le mot dialectique est par exception synonyme d’analytique, ou y substituer le mot analytique au mot dialectique, ce qui me paraît le plus probable. 1] est toutefois un texte auquel on ne peut appliquer ni cette interprétation ni cette correction; nous allons le discuter. | ue “
Après avoir dit que la rhétorique est un rejeton de la dialectique (lisez ou entendez analytique ) et de la science des mœurs qu’il est juste d'appeler politique, Aristote ajoute (1, 2. 1356 ἃ 30) : Διὸ χαὶ ὑποδύεται ὑπὸ τὸ σχῆμα τὸ τῆς πολιτικῆς ἡ ῥητορικὴ χαὶ οἱ ἀντιποιούμενοι ταύτης τὰ μὲν δι᾽ ἀπαιδευσίαν τὰ δὲ δι ἀλαζονείαν τὰ δὲ καὶ δι᾽ ἄλλας αἰτίας ἀνθρωπιχὰς " ἔστι γὰρ μόριόν τι τῆς διαλεχτικῇς καὶ ὁμοίωμα καθάπερ xat ἀρχόμενοι εἴπομεν " περὶ οὐδενὸς γὰρ ὡρισμένου οὐδετέρα αὖτῶν ἐστιν ἐπιστήμη, πῶς ἔχει, ἀλλὰ δυνάμεις τινὲς τοῦ T0ρίσαι λόγους. Il est évident qu’Aristote renvoie ici au passage où il a dit que la rhétorique fait le pendant
de la dialectique. Or, si la rhétorique fait le pendant de la dialectique, elle ne peut être ni une partie ni une image de la dialectique. Le mot ὁμοίωμα, qui désigne ailleurs le rapport entre les impressions faites sur les sens et les objets qui les produisent (de Interpr. 1, 16 a 7), ou le rapport entre la musique et les sentiments (Pol. VIII, 5. 1340 a 29. 39), ne peut s’appliquer à celui qu’Aristote reconnaît entre la rhétorique et la dialectique. Cette difficulté est tranchée par le manuscrit de Paris 1741, qui,comme on sait, doit servir de base à la critique du texte. On y lit très-distinctement ὁμοία et non ὁμοίωμα, et Spengel a rétabli avec raison cette lecon dans son excellente édition de la Rhétorique d’Aristote. Aristote emploie d’ailleurs plus bas (1, 4. 1359 b 11) le mot ὁμοία pour désigner la même idée. Reste μόριόν τι. Non-seulement cette expression est en contradiction avec l’idée qu’Aristote se faisait des rapports de la rhétorique et de la dialectique; mais encore elle est ici inutile. Aristote veut motiver le blâme qu'il adresse à ceux qui confondent la rhétorique et la politique ; et il rappelle que la rhétorique ressemble à la dialectique, qu’elle n’est pas une science portant sur un objet détermiué. En supposant qu'il fût exact de dire que la rhétorique est une portion de la dialectique, c’est une considération qui est ici tout à fait étrangère. En conséquence, je soupçonne une lacune, que je remplis à peu près ainsi: Ἔστι γὰρ (τῆς μὲν
248 ἷ APPENDICE.
πολιτικῆς) μόριόν τι, τῇ (δὲ) διαλεχτικῇ ὁμοία. On peut ᾿ dire avec justesse que la rhétorique est une portion de la politique, qui comprend aussi, pour Aristote la morale ; et Aristote subordonne lui-même la rhétorique à la politique dans le passage suivant (Eth. Nic. 1, 1. 1094 b 2) : ὁρῶμεν δὲ καὶ τὰς ἐντιμοτάτας τῶν δυνάμεων ὑπὸ ταύτην (τὴν πολιτικὴν) οὔσας, οἷον
Ces deux mots ont pu être écrits l’un pour l’autre dans les manuscrits d’Aristote, et cela pour plusieurs raisons. Le mot ἀναλυτιχή est rare chez Aristote : je ne l’ai même rencontré que dans Rhét., I, 4. 1359b 10; partout ailleurs il ne cite que ses Analytiques, τὰ Ἀναλυτικά. 1] est même remarquable que, dans Met., III, 3. 1005 b 3, il dise : Δι’ ἀπαιδευσίαν τῶν ἀναλυτιχῶν τοῦτο δρῶσιν . δεῖ γὰρ περὶ τούτων ἥχειν προἐπισταμένους, quoiqu'il ne cite pas ici son ouvrage, et qu'il soit question de la science elle-même. Les copistes ont dû être d'autant plus portés à substituer διαλεχτική au lieu α᾽ ἀναλυτική, que de très-bonne heure après Aristote le mot διαλεχτική ἃ désigné la logique
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elle-même. Enfin, dans la transcription dés manuscrits écrits en lettres onciales, l’A et le Δ ont été trèssouvent confondus (1). Il y en a (à ce qu’il me semble) un exemple dans Rhét., IL, 23. 1398 a 12. Aristote avertit qu’on ne peut pas employer dans tous les cas l'argument dont Iphicrate s’est servi contre Aristophon. Iphicrate, accusé par Aristophon, lui demanda s’il serait capable de livrer la flotte pour de l’argent ; Aristophon lui répondit que non. « Comment, reprit Iphicrate, toi, Aristophon, tu en serais incapable, et moi, Iphicrate, j’en serais capable? » On ne peut employer cet argument, dit Aristote , que si l’accusateur paraît plus capable que nous de commettre une mauvaise action : Εἰ δὲ μή, γελοῖον ἂν φανείη, εἰ πρὸς Ἀριστείδην χατηγοροῦντα τοῦτό τις εἴπειεν, ἀλλὰ πρὸς ἀπι-
(1) On sait aussi que A οἱ Δ sont confondus par les copistes. Je crois qu'il y en a un exemple dans Plutarque, De virtute morali, c. 10: τὰς ἐπιτάσεις τῶν παθῶν καὶ τὰς σφοδρότητας οὔ φασι (les stoïciens ) γίνεσθαι χατὰ τὴν χρίσιν, ἐν h τὸ ἁμαρτητικόν, ἀλλὰ τὰς λήξεις καὶ τὰς συστολὰς καὶ διαχύσεις εἶναι τὰς τὸ μᾶλλον καὶ τὸ ἧττον τῷ ἀλόγῳ δεχομένας. Le mot λήξεις n'offre aucun sens. On verra ce qu’il faut substituer, si l’on rapproche les passages suivants de Galien, de Hippocratis et Platonis placitis, IV, 2, p. 139 (Κάλη, V, 377) τὰς᾽ ἐπὶ ταύταις (ταῖς κρίσεσι) ἀλόγους συστολάς, καὶ ταπεινώσεις, καὶ δείξεις, ἑπάρσεις τε καὶ διαχύσεις ὑπολαμβάνουσιν (beaucoup de stoïciens ) εἶναι τὰ τῆς ψυχῆς πάθη. 1δὲά.,Ὗ, 1, p.155 (Kühn, V, 429) τὰς ἐπιγιγνομένας αὐταῖς συστολὰς καὶ λύσεις, ἐπάρσεις τε χαὶ τὰς (ἢ) πτώσεις τῆς ψυχῆς ἐνόμιζεν (Zénon) εἶναι τὰ πάθη. Il est évident que, dans cette terminologie stoïicienne, les mots qui expriment les passions accompagnées de tristesse répondent à ceux qui désignent les passions accompagnées de joie. Ainsi διαχύσεις répond! à φυστολαί, éndpoeu répond à πτώσεις οὐ ταπεινώσεις. À quoi répondra le mot λύσεις" Évidemment à δέσεις. Je crois qu'il faut substituer ce mot dans Galien à δείξεις qui n'offre au-
cun sens, et dans Plutarque à λήξεις. Le copiste aura confondu AECEIC et AHZEIC. .
στίαν τοῦ χατηγόρου * ὅλως γὰρ βούλεται ὁ χατηγορῶν βεὲλτίων εἶναι τοῦ φεύγοντος * τοῦτ᾽ οὖν ἐξελέγχειν ἀεί. Vater ( Animadversiones ad Aristotelis libros tres Rhetoricorum, p. 180) trouve avec raison que les mots ἀλλὰ---xarnyôpou ne se lient pas avec ce qui précède, et il propose de supprimer, avec Muret, ἀλλὰ — φεύγοντος. Je crois qu’il suffit de ponctuer et de lire : ἀλλὰ πρὸς ἀπιστίαν τοῦ χατηγόρου (ὅλως γὰρ βούλεται ὁ xarnγορῶν βελτίων εἶναι τοῦ φεύγοντος) τοῦτ᾽ ἐξελέγχειν δεῖ. Il faut employer ce moyen de réfutation, en raison du défaut d’autorité personnelle de l’accusateur, quand l’aceusateur n’a pas d’autorité par son caractère. Le copiste a confondu AEI et ΔΕΙ͂, et, une fois σα ἀεί a été substitué, on a ajouté οὖν pour lier des propositions qu'on ne pouvait plus construire. Dans Rhét., I, 2. 1356 a 36 : Τῶν δὲ διὰ τοῦ δὲειχνύναι ἢ φαίνεσθαι δειχνύναι;, καθάπερ καὶ ἐν τοῖς διαλεχτιχοῖς τὸ μὲν ἐπαγωγή ἔστι τὸ δὲ συλλογισμὸς τὸ δὲ φαινόμενος συλλογισμός, χαὶ ἐνταῦθα (en rhétorique) οὁμοίως ἔχει, le manuscrit de Denys d’'Halicarnasse (ad Ammæum, 7) porte ἀναλυτικοῖς au lieu de διαλεχτιχοῖς. La lecon de Denys est d’ailleurs fautive ; car Aristote compare ici la rhétorique à la dialectique, et la mention du raisonnement sophistique indique qu'il s’agit de dialectique. Enfin l’expression ἐν τοῖς διαλεχτικοῖς, qui a paru suspecte à Spengel, est employée souvent pour désigner les raisonnements dialectiques, la dialectique. (Voir Rhét., II, 22. 1396 b