‹ Études sur Blaise PascalChapitre 10 sur 30 · DU LIVRE DR II. COUSJK · texte numérisé non relu

DU LIVRE DR II. COUSJK

c peu moins inconstant que les autres songes. Au lieu c de recevoir les idées des choses en nouS| nous tei-^ c goons des qualités de notre être composé toutes €. les choses simples que nous contemplons. L'homme

c n'est qu'un sujet plein d'erreurs Rien nç lui

€ montre la vérité : tout l'abuse (!)• b - Voici maintenant l'extrait, la quintessence du cha* pitre intitulé : Conirariitis ëtannante$ qui se trouvent dans h nature de l'homme.

€ L'homme est fait pour connaître la vérité; en € parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut c douter des principes naturels. Nous savons que c nous ne rêvons point, Les principes se sentent et. € les propositions se concluent, le tout avec certitude, € quoique par différentes voies. On ne saurait en vec nir à douter de tout, et il n'y a jamais eu de pyr*- € rhonisme effectif et parfait. Nous avons une idée € de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme, etc. »

IK, dans le premier paragraphe, le terrain est abandonné au pyrrhonisme, ce terrain n'est-il pas reconquis dans le second morceau, qui est la contrepartie et le correctif du premier î On me répond : I^on pas le correctif, mais bien le démenti; Pascal s'est contredit, voilà tout. Voilà tout ! Ne dirait-on pas que c'est peu de chose, et que je puis gaiement supposer ce grand esprit capable d'un oubli qui ne serait ni plus ni moins qu'une étourderie ! S'il y a contradiction, elle est dans les termes, elle a été vo-

(1) Vous lirez même quelque part : le pyrrhonisme est le urai; mais Pascal renlend d'un pyrrhonisme partiel et relatif.

SUH LES PENSÉKS DK PASCAL. 83

lontaire. Là, nos principes naturels ne sont autre chose que nos principes accoutumés; ici, nous ne pouvons sans mauvaise foi douter des principes naturels. Là, notre vie est un songe; ici, nous savons que nous ne rêvons poinU Là, rien m noi^ montre la vérité ; ici^ nous sommée faits pom connaître la vérité.

Le noeud de cette énigme est dans ce mot du même Pascdl, mot qui résume toute sa pensée : c La na- < ture confond les pyrrhoniens, et la raison (c'est- « à-dire le raisonnement) confond les dogmatistes. » C'est une des contrariétés ou des dualités de notre nature actuelle ; il y en a d'autres : l'homme se sent fait pour le bonheur parfait et ne l'obtient jamais ; l'homme se voit de toutes parts dominé par la nécessité,, et il se sent libre. Pascal aurait pu dire pareillement que la nature confond les Êitalistes, que la nature confond ou plutôt relève les désespérés ; la nature, qui est la première et la plus souveraine des nécessités ; la nature, qui est l'intuition, l'évidence, la vérité en nous ; la nature, fondation immortelle, que le péché a couverte de décombres, mais n'a pas pu écraser; la nature, c'est-à-dire ce dernier fond de l'homme, sans lequel, à vrai dire^ il ne serait plus l'homme : c'e&t l'opposition entre la maison discursive et la raison inlmtive , que quelquesuns,, je crois, ont appelée impersonnelle.

Car la pensée de Pascal n'est pas simplement que l'homme soit forcément dogmatiste, et qu'une nécessité aveugle ait raison contre la raison. Il pense que la nature est le principe de la raison^ de la vé-

Si DV LIVRE DE M. COLSIN

rite et de la certitude. Il pense que^la logique, qui est une abstraction, peut tout ébranler; il pense de plus que, dans notre état présent, une pente malheureuse nous porte vers le scepticisme, qui fait abstraction de l'intuition, comme vers le fatalisme, qui fait abstraction de la liberté, avec cette seule différence que la pente du fatalisme entraîne tous les hommes, tandis que celle du scepticisme n'entraîne que les penseurs. Il reconnaît que, sur certains sujets d'une extrême importance , l'affaiblissement de l'intuition , et surtout de l'intuition morale , donne beau jeu aux irruptions de la logique, ennemi farouche et implacable qui pille nos meilleures convictions, et vient s'asseoir effrontément à notre foyer même pour y compter son butin. Il estime que nous ne possédons qu'à titre précaire les croyances les plus nécessaires et les mieux fondées, que leur évidence même ne les garantit pas des insultes du doiite, et qu'un grand nombre des choses qu'on ne croit qu'avec l'âme, réellement nous ne les croyons pas. La conviction et le dfiute ne sont pas seulement deux attitudes de l'esprit, mais deux états de l'àme ; et tant que l'âme ne sera pas restaurée, il est bien des vérités que nous ne croirons pas solidement, ou que nous croirons d'une foi inerte, incapable de réagir contre les assauts de la logique ; Dieu n'a pas fait la logique pour dominer la vie humaine; ce que cette vie a de noble, ce n'est pas de croire sur preuve, mais de croire sans preuve, ou, si ce langage vous scandalise, de croire sur d'autres preuves encore que

celles du raisonnement. Supposez un être qui ne soit qu'intelligence, vous pouvez compter qu'à cause de cela même il sera profondément et incurablement sceptique ; et vous pouvez en inférer que des hommes dont la logique est l'instrument habituel , dont la logique est le métier (un géomètre, par exemple, comme Tétait Pascal), défendront mal contre la raison abstraite ces vérités dont la force n'est pas d'être démontrées, mais d'être senties. Si je ne sens pas que le bien est bien, et que le mal est mal, qui estce qui me le prouvera jamais?

Mais le livre de Pascal ne renferme-t-il pas une profession personnelle de pyrrhonisme? Jamais Pascal, même en dehors du christianisme, ne se serait confessé ni cru pyrrhonien. Lorsqu'il nie qu'il y ait jamais eu de pyrrhonisme effectif et parfait (c'est-àdire pratique et absolu), et qu'il ajoute que la nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point, il témoigne assez, ce me semble, que le pyrrhonisme à ses yeux est extravagant. Mais on ne peut nier deux choses : l'une, que Pascal n'ait été en butte plus qu'un autre aux tentations de ce démon ; l'autre, qu'indigné des insolences du dogmatisme, c'est-à-dire de la raison qui veut tout savoir ou tout expliquer, il ne se soit plu à 1^ mettre aux prises avec elle-même, et n'ait été avec une sorte de plaisir passionné « le ministre d'une € si grande vengeance, » qui, à vrai dire, le vengeait lui-même.

Le vrai et bon dogmatisme (si l'on nous permet

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pour un moment de prendre ce mot dans un sens favorable) lui paraissait rare sans doute, et il devait regarder comme acquis de plein droit au pyrrhonîsme, pour lui échoir tôt ou tard en toute propriété, tout le terrain occupé par le préjugé et Thabitude, et même tout celui où règne , en véritable usurpateur, Torgueil philosophique. Il n'y a de foi ni sur Tun ni sur Taulre de ces terrains, et où la foi n'est pas, là est le pyrrhonisme, du moins le pyrrhonisme en puissance et en espérance. On comprend que je ne parle point ici de la foi chrétienne, ni d'aucune croyance positive, mais de la foi en général, antérieure à toute révélation. Le préjugé, dans le monde, et Tesprit de parti en philosophie ont beau ressembler à la foi; la foi possède son objet, le touche, le palpe, le savoure, s*unit à lui; mais ni l'autorité ni le syllogisme ne nous donneront, au sujet des vérités dont l'âme est le juge, une certitude inébranlable aux assauts du raisonnement. Le raisonnement même le meilleur ne produit l'évidence qu'avec le concours de l'âme, et mille fois on a vu le doute se dresser, hideux et sarcastique, au terme d'une déduction dont les anneaux de diamant formaient la chaîne la plus parfaite. Cette tour massive que vous aviez vue à l'horizon, ce n'était qu'un nuage.

Un spirituel ^ et savant biographe de Pascal (1) a dit que ce grand esprit, s'élevant sur les épaules de Montaigne pour atteindre plus sûrement les ennemis de la religion, a donné une preuve frappante de

(0 M. Reuchlin.

SCR LtS PBNS^ES SIC PASCAL. 87

l'appui que la foi peut trouver chez ses ennemis naturels, l'incrédulité et le scepticisme; et il les compare à ces démons .qui, dans l'architecture du moyen ftge , soutiennent ^ pour ainsi dire , l'élan hardi de la voûte du temple vers cette autre voûte qui est le ciel. Passe pour les démons de pierre; mais Pascal n'eût sciemment appelé auoun des suppôts du meh** songe au secours de la vérité. Tout en convenant que le pyrrhonisme avait servi à la religion, il le désavouait; un pyrrhonien, à son avis, était un edtra^ mgant; mais comment se serait-il dispensé de nous montrer vers quels dangers nous précipite la logi* que, cette moitié de la raison, que nous prenons pour la raison tout entière, la logique, « oette chose c aveugle , t» ainsi que l'appelait récemmetit an ce*' lèbre écrivain, ou dont les deux yeiijt sont crèTëfc quand l'âme et l'intuition immédiate ne concourent pas avec elle? Comment Pascal se serait-il refusé à mettre en lumière la double impuissance de l'homme à l'égard de la vérité dont il a besoin et de la /e'K* cité dont il est avide? Comment eût-il brisé , après l'avoir soigneusement poli, le seul miroir où Thu^ tnanité peut voir ce double sillon d'une même foudre entrelacé sur son front? L'incrédule est surtout incrédule à lui-même ; l'homme, pour croire en soi^ doit d*abord croire à Dieu; que Dieu se révêle, c'est-à-dire se communique à nous, le scepticisme et le désespoir s'absorberont dans son sein ; il s'agit de trouver Dieu, qui est la paix et la sécurité de l'intelligence non moins que la paix et la sécurité du

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cœur : c'est lui qui m'apprendra tout ensemble à me confier en ma raison et à m'en défier. Pascal a osé dire : c L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreurs, € ineffaçables sans la grâce. » Le pyrrhonisme est une de ces erreurs.

Pascal a-t-il passé le but? Je lui reprocherais plutôt d'avoir manqué de précaution; mais je ne sais trop si j'en ai le droit. Qu'est-ce que le livre de Pascal? et d'abord est-ce un livre? Il est impossible de croire que nous ayons partout la forme définitive de sa pensée ; il est même difficile de désigner à coup sûr les endroits où nous l'avons. A supposer que nous l'ayons en effet, on pourrait dire que Pascal a payé un peu cher cette liberté d'allure et cette subjectivité dont tout son livre est si vivement empreint et qui font une partie de sa valeur littéraire. Je suis bien persuadé que, dans beaucoup d'endroits, Pascal est moins un homme qui écrit qu'un homme qui pense tout haut; ce n'est pas dédain certes, c'est confiance; et dans cette disposition il dit bien des choses qui veulent être entendues cum grano salis : pouvait-il craindre qu'on ne fit pas pour lui la dépense de ce grain de sel(l)? Il a donc en se plaçant au point

(i) Ce grain de sel, qui ii*est qu'un grain de bonne volonté, manque un peu, ce me semble, à l'interprétation d'un passage que M. Cousin a restitué d'après le manuscrit : « Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions M de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et autres choses sembla- « blés, qui, quoiqu'elles enlrainent la plus grande partie des hommes communs, « qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le moin- 4c dre souffle des pyrrhoniens. » Selon M. Cousin , Pascal en cet endroit « se dé- « clare ouvertement pour les pyrrhoniens. » J'avoue que je ne vois pas cela. Deux erreurs opposées doivent avoir tour à tour raison Tune contre l'autre. Ce sont d'étranges dogmatistes que ceux qui concluent du fait au droit et de la cou-

de vue sceptique, et plus facilement peut-être qu'un autre, donné libre carrière à cette raison abstraite, destructeur sans pitié, corrosif éprouvé dont l'action ne laisse après soi qu'un vide parfait ; il a fait l'essai € d'interroger avec l'expérience et le raisonnement tous les principes; » mais au lieu de dire avec M. Cousin que Pascal oublie qu'il a tout affermi, en répondant par avance à toutes les attaques du scepticisme, ne pourrait-on pas dire avec autant d'apparence que Pascal oublie qu'il a tout détruit? Mais la vérité est qu'il n'a rien détruit, rien du moins irréparablement, puisqu'il en appelle de la logique à la nature, et qu'il affermit (n'oublions pas cela) la nature par la grâce; car, nous le verrons plus tard, un des triomphes de Ja grâce est de rétablir la nature.

Je ne vois pas ce qui m'empêcherait, ou plutôt ce qui me dispenserait de regarder comme définitives, chez Pascal, des pensées comme celles-ci :

< Les principes se sentent , les propositions se con- € cluent; le tout avec certitude, quoique par diffé- € rentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison € demande au sentiment et à Vintelligence des preuves € de ces premiers principes pour y consentir, qu'il « serait ridicule que l'intelligence demandât à la rai- € son un sentiment de toutes les propositions qu'elle € démontre. Cetta impuissance ne peut donc servir

tume au principe. Leur dogmatisme, debout sur de si vains fondements, est tout plein , tout ivre de pyrrhonisme ; donner le fait pour raison du Tait, c'eit abdiquer la raison, c'est être fataliste et sceptique tout à la fois; le pyrrhonlsme, plus conséquent, plus sincère, a sans doute assez de son souffle pour renverser ce dognaatisme-li.

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qu'à humilier la raison qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait qae la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions, au contraire » jamais besoin , et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien, et elle ne nous a donné que très peu de connaissances de cette sorte : toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement. »

Et ailleurs : t II faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il faut. Si Ton choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule. Pour ceux qui n*ont pas la religion par sentiment , nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement. La conduite de Dieu est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons et dans le cœur par sa grâce. »

On peut, si on le veut, commencer par ces passages, et finir par les autres ; mais il me paraît convenable de commencer par les autres et de finir par ceux-ci , Sur lesquels tout le livre se fonde, et sans lesquels rexistence du livre ne s'expliquerait pas* Le livrô n*est là, dans son ensemble, que parce que Pascal croyait à la raison ; j'ose dire que cela est évident ; et quand itiême on prétendrait que Pascal s*engage à là poursuite de la raison humaine dans le fourré du scepticisme si avant que nous ne voyons guère quels moyens de retraite il s'est ménagés, je dirais toujours, le livre à la main, qu'il a cru à la raison, qu'il y a

sua LEB PENSKEB PB PASCAL. 91

cru dâvaatago sans doute à mesure qu'il a ttu à la religion , mais enfui que, pour croire à la religion^ il s'est appuyé sur la raison, et que par conséquent sa foi n'a pas été volontairew%ent aveugle j et que par con^ séquent on ne peut pas dire qu'il a écarU pat êa volmté au lieu de swmwnler par $a raison les difficuUis qu'il a rencontrées , et qu'en particulier il n'a pas fait un pas dans l'apologétique sans avoir assuré un asile inexpu«gnable à ces vérités premières et indémontrables qui se prouvent en s'affirmant* La foi de Pascal est, dans tous les sens , une foi de bon aloi*

Mais Pascal n'est-il pas décidément et définitivement pyrrhonien à Tendroit de ces grandes vérités dont la réunion compose la religion naturelle ? Il faut s'arrêter sur ce points parce que c'est celui dont M. Cousin parait le plus préoccupé*

Ge qui fait le plus de peine à M. Cou$;in dans le scepticisme de Pascal, c'est la manière dont ce grand homme s'exprime au sujet des dogmes principaux de la religion naturelle; et attendu que ces dogmes constituent, au jugement du savant critique, les prémisses nécessaires de la religion révélée, il lui semble que Pascal s'est mis dans l'impossibilité d^attcindre jamais à Cette dernière, logiquement du moins.

Pascal était-il personnellement sceptique à l'endroit de ces deux grandes vérités? Ce serait une première question. Pour M, Cousin elle est résolue. Il ne paraît

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pas qu^il ait cru que rien pût ajouter ni ôter à révi^ dence des aveux de Pascal sur ce sujet dans le &meux morceau de V Infini rien ou du fort, que M. Cousin a complètement restitué. Dans ce morceau» Pascal avoue que, c selon les lumières naturelles, nous sommes c incapables de connaître ni ce que Dieu est, ni s'il c est ; » et dans ce même morceau il déclare c qu'il € ne se sentirait pas assez fort pour trouver dans la € nature de quoi convaincre (de Texistence de Dieu € et de l'immortalité de l'âme) des athées endurcis. » Je commencerai par une observation particulière, dont je pourrais peut-être me contenter. Dans la même page où nous lisons qu'il est impossible, selon les lumières naturelles, de connaître ni ce que Dieu est ni s'il est, nous lisons, quelques lignes plus haut : € On peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir € ce qu'il est, i et encore : c J'ai déjà moutré qu'on € peut bien connaître l'existence d'une chose sans con- « naître sa nature. » J'accorde qu'en rigueur de droit, ces deux phrases peuvent se concilier avec celle qui a scandalisé tant de monde, et ne la détruisent pas absolument; mais la place respective que toutes les trois occupent et l'absence de toute indication sur le rapport qui peut exister entre elles, établissent au moins ceci : c'est que nous n'avons point ici la forme définitive de la pensée de Pascal, ni même sa pensée définitive. Qu'on jette un coup d'œil sur tout le morceau, et qu'on nous dise si l'on y peut voir autre chose qu'une minute ; et quand je dis une minute, je dis trop peut-être. La conservation de ce

premier jet d'une plume immortelle nous permet, après deux siècles, de surprendre Pascal au milieu de la fermentation de son génie, d'en épier, si Ton peut ainsi parler, les premiers bouillons, de voir Pascal penser! Pascal, en effet, ne fait ici autre chose que penser la plume à la main. S'il est impossible de tenir ce morceau pour nul et non avenu, si ces premiers tâtonnements ne laissent pas d*étr^ un fait, et même un fait significatif, il n'en est pas moins vrai que tout ceci est un à parie, que Pascal ne nous a rien dit, et qu'il ne faut point confondre le sentier où il passe avec l'endroit où il demeure. On ne voit ici qu'un esprit qui cherche et qui s'oriente, qui tâte les difticultés du terrain ; et encore est-ce lui seul qui parle, ou sont-ils deux? n'y a-t-il pas peut-être deux hommes en un seul? On peut varier dans les conjectures; mais si, entre ces trois phrases, ou entre toutes celles du morceau, on prenait la plus sceptique, la plus négative, pour en faire la doctrine avouée, la doctrine authentique de Pascal, il me semble qu'on ferait quelque chose comme de violer le secret des lettres ; la pensée définitive de l'auteur doit rester pour nous lettre close ; nous ne connaissons de plein droit et réellement que les préliminaires ou le prélude de sa pensée. On a dit que la vie privée doit être murée : eh bien ! ceci est de la vie privée. Entre une phrase qui dit « qu'on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans « savoir ce qu'il est, » et une autre qui dit, le moment d'après, « qu'on ne peut pas plus prouver que € Dieu est, qu'on ne peut connaître ce qu'il est, » le

9k BU UVRB BK M. COUSIN

plus sage, ce me semble, le seul juste, est de rester suspendu.

On croit sentir quelque chose de plus arrêté, de plus définitif, dans le passage où Pascal avoue « qu'il « ne se sentirait pas assez fort pour trouver dans k <r nature de quoi convaincre des athées endurcis, » et je me persuade aisément qu'il n*en eût pas décliné la responsabilité. Et, dans le fond, pourquoi la décliner? Qui peut, raisonnablement, se scandaliser de cet aveu? Mais je m*en tiens, pour le moment, à demander : Quelle raison y a-t-il de penser que Pascal doutait, pour son propre compte , des deux vérités dont il désespérait de convaincre les athées endurcis î

Faut-il donc absolument, si l'on ne veut passer pour sceptique, non-seulement croire à <»g vérités, mais se croire capable de les démontrer à tout h monde, juger irrésistibles dans tous les cas et pour chacun les arguments qui les établissent, et croire que des athées enduras seront, en cette affaire, d'aussi bonne composition que tout le reste des hommes? Mais que ne va-t-on plus loin tout d'un temps? Pourquoi ne dit-on pas que ces vérités sont d\me évidenw imniédîate, qui les soustrait à la nécessité d'une preuve? Pourquoi ne les range-t-on pas au nombre de ces vérités premières et indémontrables qui se prouvent, en s'affirmant? Si c'est la gloire d'un Descartes, d'un Clarke, d'^un Fénelon, de les avoir démontrées, c^est qu'elles avaient à Fêtre ; si plusieurs grands esprits ont consacré à prouver ^^s vérités le meilleur de

SUR tËS PENSÉES- QB FilSCAL. 9(

leurs forces, c'est que beaucoup d'autres esprits, et non pas tous des moindres, en avaient douté ou les avaient niées. Gomment ont-ils pu les nier ou les ré-^ voquer en doute avant et même apr^$ ces démonstra'» tions? Pourquoi les mêmes arguments n'ont-ils pas fait la même impression sur tous les esprits ? Pascal le sait et nous le dira. Pourquoi M, Cousin ne le sait-il pas? ou, s'il le sait, pourquoi ne le dit-il point? D est une chose qu'il pouvait, qu'il devait dire : c' est qu'il est bien étrange que ces vérités ne soient pas instantanément évidentes pour tous les esprits; c'est que nous ne les possédions pas par intuition ; c'est qu'il fkillo les démontrer. Ce fait, pour être constant et universel , n'en est pas moins étonnant ; considéré de près, il nous confond; certainement il n'est pas normal, ou l'être chez lequel on est forcé de le constater n'est pas dans un état normal. Il est inouï que ce qui est universellement, absolument né* cessaire, ne soit pas évident} que des vérités sans lesquelles la vie humaine n'a point de base, point de sens, aient besoin d'être démontrées ; il est peut-être encore plus inouï que ce qui devait être cru sans preuve puisse finir par être cru en vertu d'une preuve. L'importance, l'existence de ce problème, ne peuvent échapper qu'à ces fortunés esprits dont toute la marche dans le pays de la pensée n'a été qu'un fecile triomphe, et qui ont vaincu sans coup férir. Beaucoup de gens, et parmi eux quelques esprits d'élite, n'ont pas connu cette béatitude. Si Pascal a subi les angoisses du doute^ ie ne l'en crois pas moinç,

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grand pour cela. Au moins est-il certains sujets où l'on n*est bien convaincu qu'après avoir douté. Il en est comme de ces constructions dont un tremblement de terre a pu seul affermir Tassiette.

Même en se prévalant à la rigueur des passages fameux que nous avons rappelés, on ne peut pas dire, avec M. Cousin (p. 158), que Pascal a jugé la raison incapable de s'élever à Vidée de Texistence de Dieu et de l'immortalité de Tâme. U n'a pas même dit que l'homme, dans sa condition actuelle, ne peut obtenir de ces vérités-là une pleine certitude et une connaissance suffisante. Mais j'admets qu'il l'ait dit et qu'il l'ait pensé. Est-ce là du pyrrhonisme, ou du moins du pyrrhonisme relatif? Je ne sais, mais ce que je vois bien d'abord, c'est que le genre humain, pris dans son ensemble, est pyrrhonien à ce comptelà; ce que je crois bien voir encore, c'est que, dialectiquement y le théisme pur et simple n'est pas plus facile à défendre que le panthéisme, et que l'idée (pour ne parler que de Vidée), l'idée d'un Dieu vivant, personnel, distinct de l'univers qu'il pénètre et qu'il embrasse, n'est pas plus ancienne que le christianisme. On conviendra, pour peu qu'on y réfléchisse, combien il est illusoire et vain de savoir que Dieu est, sans savoir ce qu'il est ; ici les idées de mode et de substance se confondent, et Pascal lui-même, qui a dit qu'on peut bien savoir que Dieu existe et né pas connaître sa nature, ne l'a pu dire en sens absolu. Il n'en est pas moins vrai que l'une des questions est absolument creuse et sans intérêt si on la

sépare de Tautre. Selon ce qu'est Dieu, il est ou n'est pas Dieu, il est ou n'est pas. La question de sa nature est identique à celle de son existence ; et le nom même de Dieu désigne moins un être abstrait qu'un ensemble de propriétés, une manière d'être qu'il s'agit de constater. C'est cette manière d'être qu'ont surtout prouvée ceux qui passent pour avoir prouva l'existence de Dieu : la science et l'humanité ne sont réellement obligées qu'à ceux qui, en élevant au-dessus des doutes la personnalité et la liberté de Dieu, ont par là même prouvé Dieu. Or, qui l'a fait avant le christianisme, et qui Ta fait depuis autrement que sous son inspiration? 11 est vrai q'u'elle est devenue, cette magnifique idée, le patrimoine de tout le monde, et que maintenant on en fait hardiment une partie ou la base de la religion naturelle ; mais c'est ici le cas d'emprunter à un ennemi du christianisme une de ses plus heureuses saillies. On parlait un jour devant Voltaire de V Histoire naturelle de Buffon : Pas si naturelle, s'écria-t-il. J'en dis bien autant de la religion naturelle, et même, si vous voulez, de la morale naturelle. Le christianisme a fait surgir, dit-on, quelques sentiments de plus dans notre cœur et quelques idées de plus dans notre raison : parlez mieux, le christianisme nous a donné un nouveau cœur et une nouvelle raison; il a du moins ouvert l'un et l'autre, et ménagé une issue vers le jour à des plantes dont le germe glacé n'attendait qu'un rayon de ce soleil de justice. Ce dont l'humanité ne soupçonnait pas même l'existence lui a paru naturel dès qu'elle

IiC LITRE IiE X. COrSI?!

Ta connu; et il était naturel, en effet, car il correspondait à tous les faits et complétait toutes les vérités; le commandement, pour parler avec Tapôtre de Patmos, s'est trouvé tout ensemble antique et nouveau : le christianisme, en toutes choses, nous a ramenés à la nature. C'est lui qui nous a rendu l'idée du -Dieu personnel et vivant, et la philosophie, dont le christianisme éclairait désormais la route, a eu beau jeu dès lors à raisonner ce dogme nécessaire, et à prendre pour spontané ce qui était suggéré : méprise plus facile certainement et plus commune qu'on ne pense. Si elle ne veut pas, en fidèle vassale, faire en ceci acte d'allégeance, il Êiut alors qu'elle nous explique pourquoi cette notion d'un Dieu unique, personnel, vivant et libre, est du même âge que la foi chrétienne. En attendant, les hommes que M. Cousin oppose à Pascal, les Bossuet, les Arnauld, les Malebranche, le sulpicien Emery, sont tous, sur ce point-là , de l'avis de Pascal ; et si c'est du pyrrhonisme, ils ont été pyrrhoniens comme lui. Il faut donc étendre l'accusation, et l'on n'y manquera pas si l'on ne veut point se laisser tromper au silence des uns et aux réticences des autres.

On ne voit pas trop comment des idées que le christianisme seul a mises en évidence, qu'il a apportées à l'humanité , pourraient être présentées comme les prémisses nécessaires du christianisme, et comment on ne peut arriver à lui qu'à travers ces idéeslà. En fait, beaucoup de gens n'ont rien connu de ces préliminaires, et n'ont rencontré la religion na-

turelle qu'au sein de la religion révélée. En droit ou en principe^ on comprend très bien que la chose ait pu se passer ainsi, et que la révélation du Dieu de la nature et du Dieu de la grâce n'ait été bien souvent qu'une seule et même révélation. Ces vérités n'ont pas été le point de départ de Pascal dans son apologétique; c'est plus en arrière qu'il a porté les esprits et qu'il s'est porté lui-même ; c'est dans les vérités premières et indé montrables , dans les intuitions du cœur et de l'intelligence qu'il a trouvé, Archimède nouveau, le point d'appui de la démonstration évangélique. Admettons, si l'on veut, que, s'il fût venu plus tard, ou s'il eût daigné connaître Descartes (pour ne pas parler de Malebranche, de Leibnitz, de Schelling et de M. Cousin), il ne se fût pas cru obligé de partir de si loin; mais la seule question est de savoir s'il avait des prémisses, et nous disons qu'il en avait. Il n'y comprenait pas tout ce que M. Cousin, je le suppose, appellerait les prémisses du christianisme; mais ce qu'il avait, lui suffisait. Il avait, on en conviendra, tout ce qu'il fallait pour l'examen des preuves du christianisme ; il ne se jetait pas , tête baissée , dans la foi comme dans un trou noir ; sa conversion n'était pas le suicide de sa raison ; son apologétique était aussi rationnelle, aussi bonne que celle de M. Cousin peut l'être. Or, si non-seulement il est arrivé (ce qui n'est pas toute la question), mais s'il est arrivé par un bon chemin , pourquoi lui reprocher de n'avoir pas suivi le vôtre? pourquoi lui reprocher d'avoir accrédité une religion de hasard, quand la sienne

100 BC un» ME H. COCSDI

est bien évidemment une religion de choix et de raison? Pourquoi lui demander compte de ce qu'il n'est pas parti du Dieu de la nature, si, par le chemin de la logique et des preuves, il est arrivé au Dieu de la grâce, qui implique et renferme celui de la nature? Insisterez-vous encore sur l'usage qu'il parait faire du pyrrhonisme dans l'intérêt de la foi? Ne comprendrez-vous donc point qu'il ne professe pas le pyrrhonisme , mais qu'il le constate ; qu'il signale la tempête des opinions, le trouble des intelligences, la détresse de l'esprit humain, pour faire sentir combien il était urgent que Dieu fit tomber dans ces vastes et déplorables ténèbres ce rayon de sa gloire qui est en même temps un rayon de sa clarté, et que nos cœurs émus appellent Jésus-Christ?

M. Cousin ne permet pas qu'on soit sceptique, et je me suis rappelé que tout le monde Tétait avant l'Evangile; mais quand je ne le saurais pas, je l'affirmerais néanmoins. Je dirais : cela était, parce que cela devait être; le monde était sceptique puisque l'Évangile est vrai. On peut choisir ce terrain dans une discussion avec M. Cousin, puisque, au jugement de M. Cousin, le christianisme est vrai. Or, si le christianisme est vrai, c'est une chose vraie aussi que Dieu a été manifesté en chair, et que les pécheurs, c'est-à-dire tous les hommes, ont été sauvés par ce prodigieux abaissement. Voilà ce que l'humanité ne savait pas avant l'événement, et ne le sachant pas, elle ne savait rien. Et comme tout, dans notre nature, dans notre destinée, réclamait cette solution,

comme cette solution, d'une autre part, était impossible à prévoir, il s'ensuit que, jusqu'au moment de cette solution, tout devait être énigme, contradiction, chaos dans notre nature et dans notre destinée, et que notre raison, un bandeau sur les yeux, devait, comme un prisonnier dans son cachot, aller se heurter à tout moment contre quelque nouveau problème. S'il n'en était pas ainsi, c'est qu'apparemment nous ne pensions pas; mais si nous pensions, il devait en être ainsi, à moins que l'œuvre de la Rédemption ne soit, dans la grande épopée humaine, qu'un épisode mal cousu et facile à détacher, le péché ou l'apostasie une incommodité à peine sensible et le salut un objet de luxe. Quand je ne saurais, par l'histoire, absolument rien des agitations de la pensée humaine avant l'Évangile, je les conclurais de la présence même et de la vérité de l'Évangile; je dirais que, si l'Evangile est vrai, le monde, avant sa venue, a dû être sceptique ou pyrrhonien, par la raison à la fois triple et une de l'absence de la Rédemption, de sa nécessité sentie, et de l'impossibilité de la prévoir.

M. Cousin s'afflige de l'injure qu'on fait à la philosophie, qui est, à ce qu'il nous assure, de si bonne intelligence avec le christianisme. La philosophie n'est pas une ; il y a plusieurs philosophies ; et pour n'en pas faire une énumération inutile, nous nous bornerons à distinguer la philosophie qui procède du christia-. nisme et celle qui n'en procède pas. Pour la première, ce n'est pas merveille qu'elle concorde avec le christianisme, et ce serait merveille que le christia-

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