‹ Études sur Blaise PascalChapitre 13 sur 30 · DU LIVRE DE H. COLSIX · texte numérisé non relu

DU LIVRE DE H. COLSIX

C'est vers Dieu, et par conséquent vers les félicités de Tesprit, que tout homme gravite à son insu. Bien peu de personnes se font une image distincte des peines de Tenfer, bien moins encore des plaisirs du ciel : ridée toute nue du courroux de Dieu, de la paix de Dieu, suffit. « Qui est-ce qui s'est opposé à lui et s'en € est bien trouvé ? Quel autre avons-nous dans le ciel « et sur la terre que lui? » Voilà ce que la voix de la vérité murmure sourdement dans toutes les âmes. Otez les flammes, ôtez les tortures : l'effroi subsistera. Otez les trônes, ôtez les couronnes : l'espérance persistera. L'idée d'être uni à Dieu est délicieuse : « pour « moi, m'approcher de Dieu, c'est tout mon bien; i> l'idée d'être brouillé avec Dieu est horrible : « notre Dieu est aussi un feu consumant, d Je ne dis pas que les craintes de plusieurs, les espérances de plusieurs ne soient sordides et grossières : je dis seulement qu'au fond de la terreur et du désir de plusieurs autres, il y a plus de spiritualité qu'on ne pense.

On le croira plus aisément de Pascal que de tout autre, et nous compterions ici sur l'adhésion de M. Cousin^ si le pyrrhonisnie de Pascal n'offusquait peut-être son regard, n'altérait peut-être son jugement. A quel point la chose a lieu, c'est ce dont on se ferait difficilement une idée. Il ne lui suffit pas que Pascal soit devenu chrétien pour en finir, et en quelque sorte par pis aller : il ne veut pas même que Pascal ait trouvé le repos dans sa foi. Cela peut être logique, à partir de la première supposition de Tauteiir; mais ce n'est pas ce dont il s'agit; il s'agit de

savoir si cela est vrai : en aucun cas on n'exigera que , sur ce point , nous nous contentions d'une preuve à priori. Or, le livre et la vie de Pascal justifient-ils des expressions comme celles-ci : « La « foi inquiète et malheureuse qu'il entreprend de « communiquer à ses semblables ?» On ne sait que répondre à ceci ; on attend les preuves ; on attend de connaître les passages, les faits, où la foi de Pascal se montre inquiète et malheureuse : on n'a pas encore su les découvrir ; on se tait jusqu'à ce que M. Cousin ait parlé. Mais M. Cousin n'est pas homme à nous laisser en suspens; il ne marche que bien armé. Il nous apprend donc qu'il échappe à l'auteur des Pensc'e«, au milieu des accès de sa dénotion convulsive, des cris de misère et de désespoir. Cette dévotion convulsive^ ce sont apparemment ces retours sur le passé, ces regrets, ces élans, ces tressaillements, ces prières peut-être, que nous avions pris pour les caractères accoutumés de cette sublime réaction de l'homme nouveau contre l'homme ancien : convulsions que tout cela. Quant à ces cris, lecteurs, vous êtes plus embarrassés, et vous demandez de quel endroit des Pensées on a pu les entendre sortir? Oh ! quelle incroyable surdité, ou quelle oreille peu exercée! Quoi! n'avez -vous pas lu dans Pascal cette phrase étonnante : « Le silence éternel de ces espaces infinis € m'effraye ; » et cette autre : « Combien de royau- « mes nous ignorent ! > et cette autre encore : « Que « le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure? » Cela est-il assez clair? — Il n'y a vraiment ici qu'une

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chose claire, c'est l'empire de la préoccupation sur les meilleurs esprits. Et pourquoi donc Pascal, parlant comme homme et non comme chrétien, exprimant les impressions qui sont naturelles à tous les esprits méditatifs que le christianisme n'a pas orientés, n'aurait-il pas dit qu'il ne pouvait supporter le silence éternel de ces espaces infinis î Le Dieu des chrétiens, le Dieu de Pascal anime de sa voix, peuple de sa présence, cet infini muet dont Pascal nous parle ici avec une terreur si éloquente; voilà ce qui est admirable, voilà ce qu'il fallait dire. Pourquoi, dans le même point de vue, l'auteur des Pensées ne se serait-il pas écrié ; « Combien de royaumes nous « ignorent! » Laissez-le donc rabaisser à son aise cette créature que, tout à l'heure, il va grandir si prodigieusement à vos yeux; car cet être chétif que les mondes ignorent. Dieu le connaît et Dieu prend garde à lui. Pourquoi, enfin, Pascal n'aurait-il pas appelé creux et plein d'ordure^ ce cœur humain du* quel un prophète, qui apparemment avait la foi, a dit avec plus d'énergie que Pascal lui-même : « Le « cœur de l'homme est trompeur et désespérément « malin par-dessus toutes choses? » De quel droit, lorsqu'il s'agit d'un hvre dont l'auteur (tout le monde en convient) se place tour à tour dans les points de vue les plus divers, de quel droit s'emparer d'une phrase isolée, dont la destination est inconnue aussi bien que la date, pour prononcer que voilà l'état définitif de l'âme de son auteur et le résultat dernier de toute sa pensée? Il nous semble que c'était quatre

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ligues que demandait ce fameux politique pour faire pendre qui bon lui semblerait : il n'en faut qu'une à M. Cousin pour condamner la foi de Pascal»

« Sa foi, nous dit-on encore, est bien loin d'être « sans nuage ; » car Pascal « ne dissimule point les € difficultés que le christianisme présente à la cri- € tique, si on s'engage dans l'étude des textes, et & « l'équité, si on le compare aux autres religions. » Ordinairement, c'est la foi faible et mal assurée qui dissimule les difficultés ; nous avons donc ici une pré* somption en faveur de celle de Pascal ; mais, au reste, il faut le confesser à M. Cousin, qui fera de cet aveu ce qu'il voudra : ce qu'il dit de la foi de Pascal peut se dire de la foi de beaucoup de fermes chrétiens ; et peut-être n'en est-il pas un seul en qui elle ait été sans nuage* S'il veut la condamner par là, à la bonne heure. Sur la raison de ce fait, ou la sagesse de cette dispensation, nous prenons la liberté de le renvoyer à Pascal. Quant au fait lui-même, il est si peu particulier à l'auteur des Pensées^ qu'il ne lui reste guère de distinctif qu'une courageuse candeur, dont l'exemple n'est point devenu assez contagieux. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'aller à Port-Royal pour entendre des choses comme celle-ci : « La seule religion con- « tre la nature, contre le sens commun, contre nos c plaisirs, est la seule qui ait toujours été, ^ Sauf rédaction, tous les docteurs catholiques la signeraient. Ils n'adopteraient, je le crois, ni cette phrase que Port-Royal a supprimée : « Lès miracles ne servent € pas à convertir, mais à condamner, » ni cette au-

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tre, que M. Gousio hésite presque à publier : c Les proc phéties citées dans rÉvangile, vous croyez qu'elles € sont rapportées pour vous fiiire croire? Non, c'est € pour TOUS éloigner de croire. » Nous aussi, nous ne les adoptons pas; mais nous ne saurions les fidre prévaloir contre tant d'autres passages élaborés et développés, où les miracles et les prophéties sont rapportés à un tout autre usage. S'il faut choisir, qui pourra hésiter? Et qui ne verra dans ces deux courtes phrases, dans ces deux altières boutades, un de ces premiers aperçus dont la forme hyperbolique, paradoxale, ne signifie autre chose que la vivacité d'une impression soudaine et l'étonnement d'une rencontre inopinée? C'est qu'au fond il y a de la vérité dans la pensée de Pascal ; les miracles ont été rarement em- ' ployés pour convertir et ont rarement converti ; ils ont été, pour ceux qui ont cru, la récompense et l'encouragement plutôt que le fondement de leur foi ; et ils ont eu si souvent pour seul effet visible de confondre l'incréduhté ou de lui enlever toute excuse, qu'on a pu être tenté de croire que c'était aussi leur seul but. La même observation s'applique aux prophéties; et le tort de Pascal (si tant est qu'on puisse équitablement lui demander compte du sens immédiat de ces deux phrases) serait d'avoir été absolu, d'avoir présenté comme l'unique but de la prophétie et du miracle ce qui n'en est probablement que le but secondaire, le contre-coup prévu et voulu. Nous n'apprendrons pas à M. Cousin que l'Évangile, dans son style assez souvent paradoxal, renferme plus

d'une phrase analogue aux passages qu'il a relevés, Pascal aurait dit bien des choses semblables avant qu'il fût permis d'affirmer qu'il ne trouva point la paix dans sa foi. Il y trouva, nous le croyons, la paix et la joie. U ne faut pas que le tempérament de cet homme extraordinaire, les effets d'une santé cruellement altérée, et ce je ne sais quoi de géométriquement passionné qu'on retrouve partout dans sa vie, nous fassent prendre le change. Nous ne devons pas non plus prendre ce grand homme sur le pied d'un chrétien expérimenté, mûri, tempéré, également revenu des vieilles erreurs de sa mondanité et des illusions d'une foi novice, mais sur le pied d'un néophyte plus jeune de cœur que d'années, plus nouveau dans la foi que dans la vie, et à qui l'àpreté propre à cette période de la vie chrétienne, se combinant avec la vivacité naturelle de ses impressions et la hardiesse de son génie, suggère de ces mots profonds, mais effrayants, que, sans sa mort prématurée, nous n'eussions jamais connus. Je ne crois pas que ce soit parler de Pascal avec irrévérence que de supposer que, tout Pascal qu'il était, il ait été soumis à mûrir. Quel nous l'aurions vu cinq ans, dix ans plus tard, c'est ce que nul ne peut dire; mais ce qu'on peut dire, à ceux du moins qui savent que le bonheur a plusieurs formes et que la joie chrétienne n'est pas une joie de tempérament, c'est que Pascal fut heureux et joyeux de sa foi. Nous ne savons pas précisément dans quel sens M. Cousin a pu dire « que la foi de Pascal est € un autre excès presque aussi funeste que le mal

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« qu'il prcHend guérir » (le pyrrhonisme sans doute et non le péché?); mais au moins Pascal n'en a rien su , et il n'a rien senti de funaU dans sa foi. Il est permis aujourd'hui de parler de la prétendue anuileUe; cette pièce, qu'on a voulu rendre ridicule et qui est sublime, jette le jour le plus vif sur l'état de l'âme de Pascal pendant ses dernières années (1). Je ne puis la transcrire, et je ne veux pas l'abréger : elle est entre les mains de tout le monde. Si on la lit avec attention, si l'on remarque qu'elle s'applique et s'étend à plusieurs époques successives, et que Pascal la porta sur lui très longtemps, on se persua-* dera que si sa foi fut un mal funeste, il ne s'en douta pas, et qu'on ne sait ou placer, au milieu de ce chant de triomphe et de louanges, les cris d$ mitire et de désespoir qu'a entendus M. Cousin.

Il y a quelque chose de si outrément paradoxal à dire qu'un homme tel que M. Cousin n'a pas compris Pascal , que très volontiers nous nous dispenserions

(0 M. Vioet a renvoyé plus tard, pour l'apprécittion de eette pièce, aux Études sur Pascal, par Tabbé Flottes, professeur à la faculté des lettres de Mofttpellier, qu'U annonçait ainsi, en 1844, dans le Semeur :

w Ces études sont destinées à prouver que la vie de Pascal donne un démenti M formel aux accusations d« scepticisme, de fanatisme et de superstition intentées « contre lui. » On sait d'où sont parties, dans ces derniers temps, les accusations dont parle M. l'abbé Flottes : nous en avons nous-mdme, dans cette feuille, discuté la valeur. Dans celte brochure de quelques pages, d'autant mieux écrite qu'elle l'a été sans aucune prétention, des faits nombreux sont rassemblés, déterminés, épurés par une critique Judicieuse, et la vérité trouve dans le langage ermc et modéré de l'auteur l'expression qui lui sied le mieux. Les admirateurs loc amis do Pascal feront bien de se procurer ce petit écrit, où tout est donné i la prouve, oi) tout se hâte ven la conclusion. Ils liront tous avec le même plaisir que nous la piiraplirase', religieusement intelligente, de la prétendue amulette de Vauieur des Pen$ée$, »

de le dire si nous pouvions nous en dispenser. Mais enfin , il faut le dire , il y a là quelque chose de plus qu'un livre , il y a un homme , quelque chose de plus que de la philosophie, il y a du christianisme. Il y a, comme on l'a dit , une tragédie , à laquelle il ne faut pas assister en simple métaphysicien. U y a des choses que le plus habile ne comprendra pas s'il ne les sent pas. L'auteur du livre que nous examinons paraît avoir navigué à l'ordinaire sur une mer profonde mais ouverte, et n'avoir jamais été bercé par la tempête sur l'eau blanchissante des récifs. Il y a, tout savant qu'il est , des faits qu'il ne connaît pas , et , tout pénétrant qu'il est , des situations qu'il ne comprend pas. Pour les comprendre , il faut les essayer. Il eu est de certaines questions comme de ces forteresses qu'on ne peut pas réduire en les canonnant à distance , par exemple du bord d'une frégate, mais en descendant à terre, en pratiquant des brèches, en donnant l'assaut, en combattant de près, en croisant le fer. Il est des problèmes au fond desquels le philosophe doit descendre, non comme philosophe, mais comme homme, avec toute sa raison sans doute , mais aussi avec toute sa conscience , toute sa sensibilité et même toute son imaginationt Les philosophes et les économistes sont tombés souvent dans une même faute , qui fait bien voir que , dans l'atelier de la pensée , une division extrême de travail a ses inconvénients. L'économiste a dit : Je cherche comment la richesse se produit et comment elle se distribue ; rangez-vous et laissez-moi passer ; qu'un autre s'occupe du reste ; or, ce reste,

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c'est la morale , la civilisation et le bonheur. Le philosophe vient et dit : Je ne suis pas un homme, moi, mais un esprit ; je m'attache aux idées ; qu'un autre s'occupe du reste ; or, ce reste , c'est la vérité ; car la vérité, en certaines matières, est un fait, est une vie, ou n'est rien. Or, je récuse cet économiste sur le sujet du bonheur, car il n'en a cure, et ce philosophe sur le sujet de la vérité vivante , ,car il n'a souci que de la vérité abstraite. Pascal sans doute n'est pas irréfragable. Pascal n'est pas parfait ; mais Pascal tout au moins est un homme, et il faut l'aborder en homme. Son livre est grand précisément parce que c'est une œuvre d'homme; l'homme, chez Pascal, entraîne à sa suite le savant et le philosophe, mais l'homme reste à la tête de l'expédition ; c'est pour lui qu'elle se fait , c'est son nom qu'elle portera. Pascal a fait un livre d'apologétique , je le veux bien ; mais Pascal a surtout tracé , avec une puissance qu'on n'égalera jamais , l'image de l'homme en présence des plus grands intérêts et des plus graves problèmes. Ce hvre n'est pas seulement un pays extraordinaire où la pensée , quelquefois taillée à pic , surplombe au-dessus du lecteur et semble prête à l'écraser ; ce livre est un fait moral , une expérience , un document : Pascal a-t-il rien éprouvé , qu'une âme humaine ou n'ait éprouvé ou ne puisse comprendre. Mais pour comprendre un auteur, il faut accepter son point de vue , il faut s'unir à lui, il faut dépouiller la robe doctorale comme Pierre le Grand déposait à Saardam la dignité de l'empire , et comme lui prendre à deux mains la hache , au

moins pour savoir ce qu'elle pèse. Nous avons, il y a quelques années , entendu un philosophe célèbre dire, à propos d'une discussion métaphysique, que, pour s'y livrer avec plus de succès, il eût fallu avoir davantage l'esprit ou l'expérience des affaires. Ce mot, qui nous fit sourire alors , nous nous en emparons aujourd'hui , pour l'appliquer ici, et à meilleur droit ce nous semble. Oui, l'on doit apporter à des discussions comme celles que soulève le livre de Pascal , l'esprit des affaires , de ces affaires dont Pascal était préoccupé^ et qui lui semblaient devoir absorber toute l'attention d'un homme. Il ne faut faire abstraction de rien de ce dont l'homme se compose. Il faut apporter, il faut jeter dans la discussion ses craintes et ses espérances, ses joies et ses douleurs, sa vie extérieure et sa vie intérieure, l'esprit et l'âme, l'homme du temps et l'homme de l'éternité. C'est ainsi, c'est-à-dire complets , vivants et personnels , que de telles questions veulent nous trouver : autrement elles se joueront de nos efforts et se riront de nos certitudes.

Ceci nous ramène au point d'où nous sommes partis. Les premiers éditeurs des Pensées n'avaient pas le seul avantage de connaître personnellement l'auteur de ce livre. Bien que peut-être ils n'aient compris ni tout le péril de certains passages ni toute la portée de quelques autres, ils avaient la clef de la pensée et du Hvre de Pascal , parce qu'ils avaient la même foi et la même expérience que lui. Les suppressions, les additions, les changements qu'ils se permirent sont une espèce de commentaire , auquel en général on peut se fier.

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et disons-nous bien qu'il n'est pas sûr que , privé de ce commentaire , le livre de Pascal eût jamais vu le jour. Si la liberté qu'ils ont prise pouvait être justifiée, elle le serait par l'espèce de rigueur juridique avec laquelle on commente aujourd'hui le texte épuré des Pensées. Commentaire pour commentaire, je préfère le leur. Littérairement parlant, leur Pascal n'est pas le vrai Pascal , et le travail de M. Cousin est important sous ce rapport ; il l'est encore pour avoir rendu à ce livre fameux tout son caractère de personnalité : il est sûr qu'on pénétrera désormais plus avant dans l'âme de ce grand homme ; mais comme pensée^ le Pascal des premiers éditeurs est un Pascal vrai et complet.

Nous avons bien des obligations à M. Faugère, mais remercions d'abord M. Cousin. C'est à lui que nous devons cette sincère édition des Pensées. Il est du moins probable que, sans lui, nous l'eussions longtemps attendue. Depuis la publication de son livre (1) elle était doublement nécessaire. On savait, à n'en pouvoir douter, qu'on n'avait pas le vrai texte des Pensées^ et bien des gens se demandaient si l'on avait la vraie pensée de Pascal. Le travail de M. Faugère (2) vient de dissiper cette incertitude. Pascal nous est rendu, non le Pascal sceptique et désolé dont M. Cousin nous dessinait la noire silhouette , mais le Pascal que nous connaissions, Pascal convaincu, fervent et heureux. Encore une fois, remercions M. Cousin. Même avant l'édition nouvelle, la thèse que nous

(O -D« Pensées de Pascal. Paris, 1843. — Voir l'article III.

(3) Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal , publiés pour la prenuère fois conformément aux manuscrits originaux en grands partie inédMs ■ Paris, 1844.

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avons soutenue contre lui n'était nullement désespérée : elle est meilleure encore après la publication que son mémoire a provoquée.

C'est maintenant aussi que nous connaissons à quel point la craintive prudence des amis du grand homme avait corrompu, si cette expression peut être permise, le texte de ces immortels fragments. M. Cousin a eu raison de dire qu'il n'est sorte d'altération que ce texte n'ait subie. Les premiers éditeurs s'étaient tout permis, ou, pour mieux dire, tout commandé : supprimer, ajouter, transposer, diviser, réunir, tout leur avait paru de plein droit ou de devoir rigoureux; ils avaient, selon les cas, refait le plan de l'ouvrage, le style de l'auteur, et jusqu'à sa pensée. M. Faugère n'est que scrupuleusement vrai lorsqu'il dit « qu'il n'y a jamais, soit dans la première édition, € soit dans les éditions postérieures, vingt lignes qui « se suivent sans présenter une altération quelcon- « que, grande ou petite, d II aurait pu ajouter que c'est une chose rare, dans ces mêmes éditions, que six lignes de suite exactement conformes au manuscrit original. On se sent confondu de tant de hardiesse. Mais deux réflexions peuvent tempérer cette première et inévitable impression.

La première^ c'est qu'au point de vue du dix-septième siècle, les Pensées de Pascal, telles qu'il les avait jetées sur le papier, n'étaient réellement point écrites. Pascal ne les eût jamais présentées au public sous cette forme, et ses amis eussent cru lui manquer en ne faisant pas en son absence ce qu'infailliblement

il eût fait lui-même. Sans doute que Pascal se fût mieux, beaucoup .mieux acquitté de la tâche, et qu'on ne peut sérieusement admettre une comparaison entre un tel éditeur et ceux qui l'ont suppléé. On ne me pardonnerait pas de prétendre que l'œuvre consommée eût valu moins que l'ébauche ; mais ce que j'oserai bien dire, c'est que c'eût été autre chose, tout autre chose, un ouvrage de Pascal plutôt que Pascal lui-même, un livre plutôt qu'un homme. Je crois qu'il faut choisir entre le livre et l'homme, quoique je ne doute pas que Pascal n'eût laissé passer quelque chose de lui-même dans son livre. Si, dans le travail des anciens éditeurs, c'est surtout l'individualité de Pascal que nous regrettons, disons-nous bien que lui-même l'eût encore moins épargnée, et qu'il y eût eu de sa part plus de réserve encore que de la leur il n'y a eu de témérité. Avec plus de soin que personne il eût adouci les mouvements les plus brusques, amorti les angles les plus vifs. Pascal, en un mot, se fût gardé comme du feu de nous livrer Pascal tout entier. Nous aimons aujourd'hui que l'individualité se prononce; peut-être parce que nous sentons qu'elle est rare. Il n'était ni dans l'esprit du dix-septième siècle, ni dans les principes de l'école religieuse à laquelle appartenait Pascal, de laisser l'individualité s'empreindre vivement dans les écrits. Le siècle s'était fait sa part, et Port-Royal la sienne dans cette maxime : « La piété chrétienne anéantit le moi « humain, et la civilité humaine le cache et le sup-

« prime. » Aujourd'hui nous aimons à entrevoir et

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même à voif l'homme dans récrivain ; l*égotisme nous plait, l'égoîsme ne nous déplaît pas toujours : au dixseptième siècle, le public était moins curieux et les écrivains plus réservés. La dignité des mœurs semblait commander cette réserve. Ce que Pascal pardonnait le moins à Montaigne, c'était d'avoir tant parlé de soi , et Lafontaine ne put être personnel, de même qu'il ne put être naïf et rêveur, qu'à condition de se voir, en quelque manière, mis hors la loi de la littérature. Je conclus que, publiées par les amis de Pascal ou par lui-même, les Pen$ées ne pouvaient conserver ce caractère de style qui est pour beaucoup dans la vive impression que nous en recevons et dans l'espèce de popularité qui leur est acquise. Je donne cette considération pour ce qu'elle peut valou* : en voiiei une autre dont on sera peut-être plus touché. Si nous n'avions pas les Pensées telles que nous les avons, il est probable que nous ne les aurions point.

Personne, après la mort de Pascal, n'eût publié les Pensées sans en altérer le texte; il pouvait être moins profondément modifié; il pouvait aussi l'être davantage; il a couru plus de risques que nous ne croyons : le pire de tous, et le plus probable, était de ne jamais paraître. Tel qu'il a été livré au monde, il a dû, lors de sa première publication , paraître encore bien hardi, et nous doutons que certaines pages eussent été imprimées si les éditeurs avaient bien piesuré la portée qu'elles pourraient avoir dans les esprits d'une partie du public. La seule personne qui osa , soit courage d'esprit , soit prévention naturelle,

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insister pour une publication sincère, ce fut Madame Périer : elle eut contre elle tous les zélés comme tous les prudents. Si Ton ne se fut résolu à des changements considérables, Pascal restait enseveli dans son manuscrit, où Ton eût été bien longtemps avant de l'aller chercher , et un long oubli devenait aisément une prescription éternelle. On peut donc, quelque étrange que cela paraisse, être tenté de rendre grâces aux éditeurs, au lieu de les blâmer, fl valait toujours mieux posséder Pascal sous cette forme que de ne le posséder point.

De qui Pascal serait-il plus content, des anciens éditeurs ou du nouveau? Ni de ceux-là, ni de celuici, je le crois ; mais bien moins de M. Faugère que du duc de Roannez et de M. de Brienne. M. Faugère néanmoins ne mérite que des louanges. Après des éditions imparfaites, après deux siècles écoulés, mais surtout après les inférences qu'on a prétendu tirer de Tétude du manuscrit original, un travail comme le sien était indispensable ; Pascal peut-être en conviendrait, mais cela ne veut pas dire qu'il serait content. fl en est un peu des premiers jets et des premiers tâtonnements d'un écrivain comme de la vie privée, qui doit être murée, ou du secret des lettres plus inviolable que tout autre. On a fait invasion dans le domicile moral de l'auteur des Pensées, on a rompu son cachet ; et bien que de telles violences puissent trouver leur excuse dans l'intérêt de ceux qui les subissent, ce sont pourtant des violences. Pascal le sentirait vivement. Personne, a-t-on dit souvent, ne pourrait

se résoudre à faire confidence au plus intime de ses amis de toutes les idées par lesquelles il a l'esprit traversé : qui voudrait avouer à autrui ce qu'il a peur de s'avouer à soi-même? Pascal y a été contraint par M. Faugère, et le confident qu'on lui a donné, c'est tout simplement le public. Vous me direz que Pascal n'avait pas à rougir de ses Pensées, qui n'étaient sûrement pas de mauvaises pensées. Mais qui donc aime à se voir surpris en flagrant délit d'incertitude et de tâtonnement? qui donc n'éprouve je ne sais quelle honte à voir pénétrer- le matin dans sa chambre encore en désordre, je ne dis pas un étranger, je dis un ami familier? De grâce, que n'attendiez- vous? Une heure plus tard, vous m'eussiez trouvé debout, habillé, tous mes meubles en place, et ma chambre balayée. Il est par trop désagréable d'être pris au saut du lit, ou dans ce désordre des premières heures du jour. Il l'est bien *plus encore d'être contraint de livrer au public les traces d'un labeur dont le public était l'objet. De ce labeur secret est sortie ou devait sortir une parole facile, ferme, rapide, telle que d'un homme en qui la pensée et l'expression jaillissent d'un seul jet ; le public n'a garde de songer à ce qu'elle a pu coûter ; à la vérité il ne l'ignore pas, mais c'est tout pour lui que de ne pas le voir. Cette fois-ci, voilà qu'il va pénétrer dans le laboratoire de l'écrivain, compter et manier ses engins, découvrir la combinaison, et presque l'artifice, où il s'était plu à voir l'inspiration toute pure. Si cela peut lui plaire, tant mieux pour lui ; mais l'auteur, de son côté, en peut-il

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être bien aise ? Pascal était bien au-dessus des puérilités de la mauvaise honte : j'y consens ; mais il y a ici quelque chose de plus grave. Dans ces lambeaux décousus^ que vous nous livrez, Pascal n'est pas un homme qui écrit, mais un homme qui pense ; disons mieux, c'est un homme qui cherche sa pensée ; ne vous y trompez pas, plusieurs de ses affirmations sont des interrogations déguisées ; au lieu de dire : Cela est-il ? il dit souvent : Cela est ; il énonce en termes absolus ce qui n'est vrai pour lui que dans un sens relatif; quelquefois même ce n'est pas lui qui vous parle, mais un tiers, son adversaire peut-être. Il faudrait n'avoir nulle expérience du métier d'écrivain pour ne pas admettre à priori tout ce que je viens de supposer. Penser, c'est tour à tour affirmer et douter, interroger et répondre; on ne pense guère qu'avec le secours des mots, espèce de réactifs chimiques, sous l'action desquels se décompose la pen* sée ; ces mots, sans doute, on pourrait ne pas les prononcer , ne pas les écrire ; mais il est plus commode de le faire; beaucoup de gens ne peuvent méditer qu'avec une plume dans la main ; ils ne pensent pas à moins d'écrire. Ce n'était point le cas de Pascal; mais ce qui est vrai, c'est qu'une bonne partie des pages de ce recueil nous exposent , non le résultat , comme doit faire un livre, mais le travail intérieur de sa pensée, je dirais presque la fermentation de son esprit. L'idée, en beaucoup d'endroits, n'est pas plus définitive que la forme. Or, en se voyant livré au public dans cet état, Pascal ne se croirait-il pas trahi, et

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ne Test-il pas jusqu'à un certain point ? Que le grave et judicieux éditeur des Pensées me pardonne cette ex* pression, sur le sens de laquelle il ne peut pas se tromper. Son œuvre est loyale autant que nécessaire ; et après avoir parlé de l'impression involontaire que recevrait l'auteur des Pensées, j'ajoute qu'en y regardant bien, en tenant compte du temps et des circonstanceSy il reconnsûtrait que M. Faugère lui a rendu service aussi bien qu'à nous«

On ne dira plus que les premiers éditeurs avaient laissé le vrai Pascal, c'est-à-dire, selon quelques-uns, le sceptique et le désespéré, caché au fond du texte original ; ce texte vient de nous être livré dans son intégrité ; M. Faugère a porté le scrupule plus loin, s'il est possible, que les premiers éditeurs n'avaient porté la licence. Il nous a rendu jusqu'aux mots isolés qui n'ont de sens pour personne, et lorsqu'un de ces mots est demeuré illisible, il en a constaté l'existence et marqué la place. A présent mieux que jamais vous pouvez juger si Pascal avait par devers lui de bonnes raisons pour être chrétien ; mais à présent plus que jamais vous jugerez qu'il l'était. U ne Test pas, à la vérité, devenu comme tout le monde ; il a, sinon le premier , du moins le premier d'une manière es*presse, appelé au conseil, sur la grande question de la vérité du christianisme, les facultés morales déposa sédées de leur droit de suffrage au profit des fecultés intellectuelles ; il a fait revenir à l'homme tout entier le jugement de cette grande question; il a, du fond de notre nature, évoqué de nouveaux témoins qu'on

ne faisait point comparaître ; il a prétendu que leur témoignage, si négligé, suffisait pleinement à chacun de nous pour soi-^méme , et qu'en définitive il n'y avait point de véritable lumière, de conviction utile pouf qui ne les avait point entendus. Fort de leur déposition, il a osé réduire à leur juste valeur, non* seulemeât les objections des adversaires de sa foi, mais plus d'un préjugé, plus d'une pétition de principe, que la religion peut bien, après coup, ériger en certitude, mais qui ne peuvent servir à la certitude de la religion. Tout cela paraissait déjà dans les pre»* mières éditions, si défigurées, il faut bien le dire J celle-ci rend manifeste par plus de côtés ce oarae-* tère de l'apologétique de Pascal ; mais c'est tout ; elle ne le crée pas, elle ne le modifie pas, et surtout elle ne donne pas de l'état religieux de Pascal une autre idée que celle que nous en avions déjà. Peut-êtrô l'auteur des Penêées paraît-il, dans cette nouvelle édi-» tion, environné d'une plus pure et plus sereine lu^ mière.

Ceci, et le très grand nombre de choses nouvellêi que Mé Faugère a restituées , ne sont pas , soué le rapport du fond , les seuls avantages de'cette loyale édition. On ne lira point le Pascal nouveau sans être frappé du caractère très individuel de la religion de ce grand homme. Une édition préparée par lui-même, et nécessairement de concert avec ses amis, publication pour ainsi dire officielle , aurait beaucoup atténué ce caractère et ce mérite de l'ouvrage* Après tout , les éditeurs de Pascal l'ont bien plus respecté mort qu'ils

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ne l'eussent ménagé vivant. Us eussent exigé plus de sacrifices qu'ils ne se sont permis d'altérations. La mort a servi de sauvegarde à l'individualité religieuse de l'auteur. Qu'il soit catholique et janséniste, c'est ce qu'on ne peut contester ; mais il est l'un et l'autre à sa manière, et il ne l'est pas toujours peut-être au point où ses amis l'eussent désiré. Tour à tour il fait usage des termes techniques et les néglige; sa dogmatique est naïve alors même qu'elle est exacte ; ce n'est pas un docteur, c'est un homme du monde, et, ce qui vaut encore mieux, c'est un homme. Il y avait longtemps, ce me semble, que la religion n'avait eu d'autres apologistes que des docteurs en titre. Un apologiste de cette nouvelle espèce lui manquait, puisque enfin il n'est guère probable qu'un docteur puisse entièrement redevenir homme. Pascal, dans les anciennes éditions, dans la nouvelle surtout, l'est plus qu'il ne croit, plus qu'il ne veut. Et peut-être ne serait-il pas très difficile de distinguer les morceaux où il est chrétien selon la norme de son Église et de son parti, et ceux où il est chrétien à sa manière.

La méthode apologétique employée dans le livre des Pensées a une portée que Pascal , qui voyait si bien et si loin , n'a peut-être pas vue. — Nous nous ferons mieux entendre en reculant d'abord de quelques pas.

En religion , le principe d'examen se place toujours quelque part. Il faut , pour le moins , examiner si l'on peut croire sans examen. Le catholique examine comme le protestant; il examine les fondements de

Tautorité de l'Église. Jusqu'à pleine conviction de cette autorité , il procède en protestant , il est protestant. L'examen qui lui est dévolu embrasse un grand nombre de très grandes questions : il serait difficile de dire quelles questions il n'implique pas. Tout l'espace qui s'étend entre l'ontologie et l'histoire, ces deux termes y compris , devient peu à peu le champ de la discussion. Les questions qui se posent sont d'une telle nature et d'une telle difficulté que l'autorité, s'il en est une , ne serait pas de trop pour les résoudre ; mais l'autorité n'existe pas ; nous en sommes encore à la chercher: ce n'est pas sur l'autorité qu'on peut fonder l'autorité. Il y aurait l'Écriture; mais, nous renvoyer tout seuls par devant l'Écriture, laisser la question se débattre entre l'Écriture et nous , ce serait admettre que nous sommes en droit de nous fixer sur le sens de l'Écriture , sans appel à l'autorité ; ce serait accorder précisément ce qui , dans le système de l'autorité , nous est péremptoirement refusé ; et tâchez de comprendre comment on pourrait nous l'accorder une fois sans nous l'accorder toujours , comment tout le système protestant ne serait pas renfermé dans cette concession temporaire. — Recourrons-nous au Saint- Esprit? Soit ; supposons donc qu'il y a un Saint-Esprit, une action de l'Esprit de Dieu sur l'esprit de l'homme, je dis de l'homme individuel , puisque , dans le cas supposé, c'est un individu qui cherche et qui examine. L'Esprit de Dieu va donc se communiquer immédiatement à l'individu ; mais si cela est possible une fois, cela est possible toujours; l'autorité est désormais

138 REâTAURATIOIf

inutile ; le Saint-Esprit prend la place de TÉglise'. C'est ce que ne peuvent nous accorder ceux qui soutiennent en religion le principe de l'autorité. En logique rigoureuse , ils sont obligés de confisquer le Saint-Esprit au profit de l'Église.

Us nous renvoient donc , nous chercheurs ^ à la raison naturelle « et à la science , qui est une de ses acquisitions et un de ses instruments. C'est à la raison qu'est dévolue la solution d'un certain nombre de questions d'une telle nature , ai-je dit , et d'une telle difficulté, qu'on ne peut concevoir pourquoi l'autorité n'est pas appliquée d'abord à la solution de ces questions elles-mêmes. C'est une énorme imperfection , une incompréhensible lacune du système. On ne voit pas comment celui qui serait capable par lui-même de les résoudre , ne le serait pas d'arriver par lui-même au vrai sens de l'Écriture. Supposons que la raison naturelle rende un certain nombre d'hommes capable de les résoudre , ce nombre est le très petit nombre^ Il reste une foule immense d'esprits à qui la chose est impossible , et qui néanmoins ont besoin d'être convaincus de l'autorité de l'Église^ puisque l'Église est la colonne et l'appui de la vérité en ce qu'elle détermine incessamment le sens des oracles divins# L'Écriture, le Saint-Esprit, étant écartés pour tous^ la raison aussi, peutrétre pour tous, et certainement pour l'immense majorité , que reste-t-il ? en vertu de quel principe allons-nous croire à l'autorité? Le hasard de la naissance et des premières impressions 6era tout* Hors de cette imbécillité, il n'y a que le protestan*

tisme , mais le protestantisme jusqu'au bout. On est irrévocablement protestant, non par un certain résultat , mais par le fait de l'examen. Il ne faut pas examiner un seul instant , ou bien il faut examiner toujours.

Pascal suppose, ou plutôt il prétend qu'en nous examinant nous-mêmes et en examinant le contenu de l'Évangile avec notre conscience, nous ne pouvons manquer d'arriver à croire, le Saint-Esprit y mettant la main. Mais, pour lui, croire est inséparable de comprendre ; croire, c'est comprendre avec le cœur, avec un nouveau cœur dont le Saint-Esprit nous pourvoit. Le Saint-Esprit, non l'Église, voilà l'autorité. Qu'on lise avec attention les Pensées^ et qu'on veuille bien répondre à cette seule question : l'Église-autorité n'est-elle pas un hors-d'œuvre dans le système de Pascal? Il vaudrait la peine d'étudier une fois sous ce point de vue les inestimables fragments qui viennent de nous être rendus dans leur intégrité.

Après avoir exprimé d'une manière très générale l'impression que je reçois de cette restauration de Pascal, ou plutôt de ce Pascal restauré, il me reste à donner quelques détails sur l'œuvre de M. Faugère.

Cette œuvre est considérable dans tous les sens. Je ne parle pas du travail matériel qui, pris à part de tout le reste, mérite notre estime et surtout notre reconnaissance. C'était beaucoup faire sans doute que de nous donner un texte complet, parfaitement pur, en déchiffrant un autographe hérissé de difficultés,

140 BESTAURATIOir

en recueillant et conférant tous les manuscrits, en remontant aux sources pour toutes les parties du texte, en nous rendant compte, non-seulement des rédactions préliminaires de Pascal, mais de ses corrections, de ses ratures, de ses notes marginales, de tout ce qu'on pourrait appeler ses hésitations, ses scrupules et ses repentirs d'écrivain, bien plus encore, des fluctuations les plus secrètes de sa pensée. L'attention patiente et sagace de l'éditeur a procuré des corrections importantes en plus d'un endroit où le texte paraissait irrévocablement fixé. C'est ainsi que, dans le passage où les anciens éditeurs faisaient dire à Pascal, au sujet de la substance d'un ciron divisée à l'extrême : un atome imperceptible, et où M. Cousin avait lu , et fort admiré , tin raccourci d'abîme, M. Faugère, rétablissant le texte, nous fait lire une expression qui, selon lui et selon nous, a bien plus d'énergie et surtout bien plus de justesse : un raccourci (Tatoms. C'était beaucoup encore que de nous donner des morceaux que ne contient aucun des manuscrits connus, des lettres et des fragments empruntés à -des dépôts dont l'existence même était ignorée. Ce n'était pas non plus nous rendre un petit service que de nous mettre en état de rapprocher constamment et sans peine le texte vrai du texte vulgaire (1). Enfin, c'était faire une chose importante et précieuse que d'indiquer la source des citations et de signaler les nombreux emprunts que fait l'auteur

(0 M. Faugère nous renvoie à rédiiion des Pensées publiée en 1843 chez M. Firmin Didol. i voK gr. in-i8.

DES PENSÉES DE PASCAL. j[41

des Pensées à différents écrivains qu'il ne nomme point, et le plus souvent à Montaigne. M. Faugcre a fait tout cela et beaucoup davantage. Je ne parlerai pas de soii Introduction^ excellent morceau bibliographique et littéraire, dont rien n'est à perdre, et dont le style simple et grave dénonce un écrivain exercé. Je m'en tiens au livre même, et, dans ce livre, à la disposition des matériaux.

Le recueil s'ouvre par quelques lettres de Pascal, les unes adressées à sa famille, les autres à Mademoiselle de Roannez. Pour faire comprendre qu'elles ne peuvent placer leur auteur parmi les modèles du style épistolaire, il suffira peut-être de citer cette seule phrase de la grande lettre à M. Périer : « Sur ce « grand fondement, je vous commencerai ce que j'ai « à dire par un discours (raisonnement) bien conso- « latif à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour « le concevoir au fort de la douleur. » Mais si cette lettre n'est pas écrite dans le goût de celles de Voltaire ou de Madame de Sévigné, il est bon de savoir que la meilleure partie d'un des plus beaux chapitres des Pensées, dans les anciennes éditions (1), est empruntée à cette lettre. C'est dire qu'elle n'est pas entièrement inédite; les autres le sont presque toutes, et si je dis que cette correspondance de Pascal occupe soixante-deux pages du premier volume, j'aurai déjà fait apprécier la valeur du présent que vient de nous faire le nouvel éditeur des Pensées. On Pappré-

(0 Partie U, Art. XVUI, dans les ancienues éditious.

142 KESTAURATION

cîerait mieux encore si je pouvais me permettre des citations ; je m'en accorderai une seule, mais qui suffira :

« Je crains que tu ne mettes pas ici {Pascal écrit € àsa sœur) assez de différence entre les choses dont « tu parles et celles dont le siècle parle, puisqu'il « est sans doute qu'il suffit d'avoir appris une fois « celles-ci et de les avoir bien retenues, pour n'avoir « plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il ne suffit € pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte € et de les avoir connues de la bonne manière, « c'est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, € pour en conserver la connaissance de la même « sorte, quoique l'on en conserve bien le souvenir. « Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse souvenir et € qu'on ne retienne aussi facilement une épître de « saint Paul qu'un livre de Virgile ; mais les connais- « sances que nous acquérons de cette façon, aussi € bien que leur continuation, ne sont qu'un effet de « mémoire, au lieu que pour y entendre ce langage « secret et étranger à ceux qui le sont du ciel, il faut « que la même grâce, qui peut seule en donner la « première intelligence, la continue et la rende tou- « jours présente en la retraçant sans cesse dans le € cœur des fidèles, pour la faire toujours vivre; « comme dans les bienheureux Dieu renouvelle con- « tinuellement leur béatitude, qui est un effet et «ne « suite de la grâce ; comme aussi l'Église tient que « le Père produit continuellement le Fils, et mainff tient l'éternité de son essence par ime effusion de

€ sa substance, qui est sans interruption aussi bien c que sans fin. » (I, p. 13.)

Cela est admirable. On aimera moins peut-être, mais on ne lira pas sans intérêt, comme indice d'une des tendances du christianisme de Port-Royal, la lettre ou Pascal exhorte Madame Përier à ne pas engager sa fille, fort jeune encore, « dans la plus périlleuse « et la plus basse des conditions du christianisme; j> cette condition n'est autre que le mariage. Les lec-^ teurs qui n'auront pas oublié les pages intéressantes où M. Faugère parle des sentiments de Pascal pour Mademoiselle de Roannez, aborderont ayec une curiosité assez vive les lettres adressées à cette jeune dame. Ce qu'ils y trouveront vaut beaucoup mieux que ce qu'ils y cherchent, et ce sera, je le crains, un désappointement. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus impersonnel que cette correspondance. Du séjour de la gloire Pascal n'eût pas écrit autrement; et, si une sainte compassion n'est pas étrangère à ce bienheureux séjour (1), il pourrait bien encore, de si haut, laisser tomber des paroles comme celles-ci :

« Quand je viens à penser que ces mêmes person- « nés peuvent tomber et être au nombre malheureux ^^ ■ « des jugés , et qu'il y en aura tant qui tomberont € de la gloire et qui laisseront prendre à d'autres € par leur négligence la couronne que Keu lem:* c avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée; et € l'effroi que j'aurais de les voir en cet état éternel « de misère , après les avoir imaginées avec tg^nt dtQ

(1) ... « Si Ton peut au ciel sentir quelques douleurs. » (Polyeucie,}

ikk RESTAURATION

c raison dans l'autre état, me fait détourner Tesprit c de cette idée et revenir à Dieu, pour le prier de ne c pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acc quises, et à lui dire pour les deux personnes que c vous savez ce que l'Eglise dit aujourd'hui avec saint Paul : c Seigneur, achevez vou&^méme l'ouvrage que € vous-même avez commencé. > (I, p. 42.)

M. Faugère a très convenablement placé à la suite des lettres deux morceaux connus, et qui reparaissent dans son édition, l'un tel qu'il est dans toutes, l'autre avec peu de changements. C'est la Prière four demander à Dieu le bon usage des maladies et Y Ecrit sur la conversion du pécheur, sorti de la plume de Pascal à l'époque de ce qu'on appelle communément sa première conversion. Sous le titre de Préface sur le traité du vide , nous trouvons ensuite , rétabli en plusieurs endroits, le texte du morceau intitulé par l'abbé Bossut : Discours sur l'autorité en matière de philosophie. Puis vient ce Discours sur les passions de l'amour, publié déjà, mais un peu moins exactement, dans la Revue des Deu^- Mondes. Après M. Cousin, après M. Faugère, oserons-nous en parler? A nos yeux comme aux leurs, l'authenticité de cet écrit a pour elle l'évidence interne. Si la date est également certaine, ce Discours aurait été écrit entre les deux conversions de Pascal, et l'on peut se faire une idée de l'état de son esprit dans cet intervalle , en lisant ces mots : « Qu'une vie est heureuse quand elle com- € mence par l'amour, et qu'elle finit par l'ambition! € Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. »

Pascal en a choisi une autre, et n'a pas fini par Tambition, du moins par Tambition mondaine : « J*ai de « l'ambition, mais plus noble et plus belle ! » Mais si jamais amour autre que l'amour divin fut digne de l'immortalité de notre nature, c'est celui dont Pascal nous décrit les passions, c'esVà-dire les mouvements intérieurs, et que sans aucun doute il avait éprouvé; car son procédé dans ce discours est essentiellement celui de l'observation , et tout ce morceau est un incomparable mélange d'analyse subtile et de vive intuition. « L'on écrit souvent, dit-il, des choses que € l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à € faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité « dont on parle. C'est en cela que consiste la force « des preuves de ce que je dis. » Quel dommage que Pascal n'ait pas écrit un autre discours sur les passions de Vambition ! Une ambition du même aloi que cet amour , quelle merveille ne serait-ce pas ! On a bien de la peine à se la représenter , et les ambitions que nous avons Toccasion d'observer ne peuvent guère nous aider à nous en faire une idée. Il est remarquable que celui qui a rapporté toute la morale à la pensée^ ait fait de l'amour, né dans les sens, il l'avoue, un acte ou un phénomène de Vesprit. Outre qu'il n'admet la possibilité de l'amour qu'à dater de Page « où l'on commence à être ébranlé par la raison, » il déclare « qu'à mesure que l'on a plus d'esprit les « passions sont plus grandes, parce que les passions « n'étant que des sentiments et des pensées qui ap-

« partiennent purement à l'esprit quoiqu'elles soient

146 bbtâuration

c occasionnées par le corps , 3 est visible qu'elles c ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles c remplissent toute sa capacité. > Il emploie un peu plus loin des termes qui pourront sembler étranges : c La netteté d'esprit cause la netteté de la passion. > — € Nous naissons , dit-il ailleurs, avec un caractère € d'amour dans nos cœurs , qui se développe à me- € sure que l'esprit se perfectionne et qui nous porte € à aimer ce qui nous par^t beau... » Tout cela nous porte assez loin des Seines de la vie parisienne et même de la Nouvelle HélcXse. J.-J. Rousseau qui eût voulu, dans sa compassion pour son siècle, le faire c remonc ter à l'amour , » ne se flattait pas , je pense , et n'a pas essayé non plus de le faire remonter jusque-là. Cet amour qui est de la pensée , cet amour qui est Vesprit même, où Pascal en avait-il pris l'idée? Était-ce uniquement dans sa grande âme , ou bien cette idée était-elle répandue dans le monde à l'époque où il écrivait? Cette seconde supposition ne paraît pas sans fondement. C'est bien ainsi que , dans un certain monde , on décrivait l'amour , et je ne craindrai pas d'ajouter qu'on devait , jusqu'à un certain point , le ressentir comme on le décrivait. Sans employer des termes aussi absolus que Pascal , nous devons reconnaître que la pensée se mêle dans toutes nos passions, qu'elle les modifie et les transforme à son gré, et qu'immédiatement au delà des sensations et de la conscience, commence une vie où notre croyance devient une puissance créatrice, et où il suffit de croire qu'une chose est, pour qu'elle soit en effet. D'âge en

DES FiBHSBES DB PASCAL. 147

âge, nous inventons des sentiments nouveaux; les instincts sont stationnaires , les sensations sont boN nées , la conscience en toutes choses n'a qu'un mot , et ce mot n'admet point de synonyme : la pensée , qui voit dans toutes ces choses des points fixes, mais sans étendue, fait de chacun d'eux le centre de son activité , et développe tout sans rien déplacer. La pensée , en tout temps , mais surtout au dix-septième siècle , s'est mêlée à l'amour , et l'amour est devenu une passion de l'esprit. Celui que ressentait Pascal et qu'il a si bien décrit, était assurément d'une édition de choix , tirée à bien peu d'exemplaires ; je n'en suis pas moins disposé à croire que c'était la réimpression d'un texte moins excellent sans doute , mais déjà bien épuré. L'ambition peut-elle s'idéaliser à ce point? Qu'il eût été beau, je le répète, de l'apprendre aussi de Pascal ! Mais plutôt félicitons ce grand esprit d'avoir été arrêté en chemin, et de n'être pas arrivé jusqu'à elle.

En attendant, on aime qu'il ait connu l'amour dans cette pureté , et qu'il l'ait connu. ^ Tu fus homme, » dit Lamartine à Homère, c on le sent à tes pleurs. » Si d'autres preuves manquaient , on sent ici que Pascal était homme , et pour beaucoup de gens cette preuve sera la meilleure. Je ne cache pas , moimême , le plaisir que me fait cette découverte , qui , sans diminuer Pascal, le met un peu plus à la portée de tout le monde , et nous permet d'aimer un peu plus familièrement celui que nous aimions sans doute (car qui n'aime Pascal?) mais de si loin et de si bas!

Ii8 USTACRATIO^

Gomment passer maintenant , comme le veut l'ordre de ce volume, au discours sur Vesprii géométrique? Pascal s'étonnerait de notre embarras ; car , dans ce discours même sur les passions de Famour, il anticipe le plus naturellement du monde sur cet autre sujet par cette phrase qu'on rencontre sans aucune surprise, tant on y est préparé par ce qui précède ; « Il y a € deux sortes d'esprit , l'un géométrique et l'autre

c que l'on peut appeler de finesse Quand on a

< l'un et l'autre esprit tout ensemble , que l'amour c donne de plaisir ! > Laissons les esprits frivoles, et par conséquent peu faits pour le véritable amour , se divertir de cette géométrie, dont ils se sont, disent-ils, fort bien passés jusqu'ici , et croyons , sur la foi de Pascal, à la puissance de l'esprit géométrique dans une passion de la pensée. Au morceau que nous venons de citer succède le fragment sur VArt de persuader. Puis viennent les Pensées diverses^ c'est-àdire tous les fragments de peu d'étendue qui ne pouvaient être rattachés à des articles plus considérables, et qui n'ont pas paru , dans l'intention de Pascal , appartenir à l'Apologie du christianisme. Bon nombre de ces pensées paraissent pour la première fois. La plupart du temps on excuse , on approuve même les premiers éditeurs de les avoir supprimées; toutefois cette suppression ne se justifie pas toujours. Je comprends qu'on ait retranché cette pensée : « La nature € de l'homme n'est pas d'aller toujours. Elle a ses € allées et ses venues. » On se souvenait peut-être que Pascal avait dit ailleurs : < Toute la suite des

« hommes pendant le cours de tant de siècles doit t être considérée comme un même homme qui sub- « siste toujours et qui apprend continuellement. > Mais qui a commandé la suppression de la pensée suivante : « Faut-il tuer pour empêcher qu'il n'y ait € des méchants? C'est en faire deux au lieu d'un. » Cette citation a manqué aux partisans de l'abolition de la peine de mort.

Cette pensée encore méritait d'échapper à la proscription :

« Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer « à ce qu'il ne veut pas songer. Ne pensez pas aux « passages du Messie , disait le Juif à son fils. Ainsi « font les nôtres souvent. Ainsi se conservent les « fausses religions , et la vraie même , à l'égard de « beaucoup de gens. — Mais il y en a qui n'ont pas « le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer , et qui « songent d'autant plus qu'on leur défend. Ceux-là se € défont des fausses religions, et de la vraie même , « s'ils ne trouvent des discours (raisonnements) so- « lides. »

Si Pascal est pyrrhonien, ce n'est pas ici du moins* Cette pensée fera-t-elle rentrer en eux-mêmes ceux qui, dans la rehgion , je dis dans la religion du libre examen , mettent sans cesse la tradition à la place de la preuve ? Ouvrira4-elle les yeux sur leurs propres voies à ces esprits qui se flattent bien de ne pas faire partie du monde ordinaire^ et qui d'habitude , néanmoins , font leur chemin en zig-zag à travers rjÉvangile , évitant avec l'art le plus heureux tous les

IfiO RISTàURATIOH

passages qui contrarient leur système , tout ee qu'il y a de saint Paul dans saint Jean , ou de saint Jean dans saint Paul ? J'ai dit l'art : mais il faut que ce soit un instinct ; car si c'était un art, celui de passer entre les gouttes d'une pluie serrée ne serait pas plus merveilleux. En tout sujet, religieux ou autre, le talent de ne voir que ce qu'on veut voir est un des plus effrayants que le diable ait pu enseigner à Thomme.

Encore une pensée qu'on n'aurait pas dû envier au public :

c Le propre de chaque chose doit être cherché ; f le propre de la puissance est de protéger. »

Il s'agit de la puissance politique. Peut-être le profre de cette puissance est-il plutôt d'agir, mais son hHit est certainement de protéger. En général, toute force doit se résoudre en bienfaits, et ne trouve sa raison que dans cet emploi d'elle-même. La puissance qui ne conserve pas, ou qui ne crée pas, est un nonsens.

Ce qu'on a dérisoirement appelé VamukUe vient ensuite, en un texte rectifié. La soumissi&n totale à Jéêu$''Chri$t et à mon directeur est rejeté en note, comme trop peu authentique pour être admis dans le texte.

Ce qui suit est la célèbre profession de foi : J'aime la pauvreté y etc., que les premiers éditeurs ont fait entrer dans l'Apologie du christianisme, parce que leur plan ne leur permettait pas de lui trouver une autre place. Le nouvel éditeur remarque c[ue cette

profession de foi commençait d'abord par ces deux lignes que Pascal a ensuite effacées : « J'aime tous « les hommes comme mes frères, parce qu'ils sont « tous rachetés. i>

Les pensées sur V Éloquence et le siyle^ connues pour la plupart, viennent après cette profession de foi. On sait quel est le caractère de ces pensées trop peu nombreuses, dont les Dialogues de Fénelon sur V Éloquence paraissent le digne pendant. Dépouiller la vérité de tous ses voiles jusqu'au dernier, ne rien laisser, ne rien mettre surtout entre l'objet et l'esprit qui le contemple, écrire en homme, et non en écrivain, c'est toute la substance de ce trop court chapitre. J'aime à y recueillir cette maxime, suggérée, à ce qu'il paraît, par la lecture des Épigrammes de Martial : « Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments « humains et tendres, i> N'est-ce pas à des gens tout différents que nous autres, faiseurs d'épigrammes, d'histoires, ou de traités, nous sommes flattés de plaire î Les applaudissements des méchants sont-ils les moins convoités?

Les pages qui suivent, entièrement inédites, ne sont pas celles qu'on saura le moins de gré à M. Faugère d'avoir recueillies. Ce chapitre, qui peut être considéré comme un appendice aux Lettres provinciales, est composé de pensées ou plutôt de notes sur les Jésuites et les Jansénistes. « C'est avec un senti- « ment de bien vive curiosité, dit l'éditeur, que nous € avons retrouvé ces ébauches jusqu'à présent in- « connues, ces indications rapides qui se pressaient

€ pêle-mêle sous la première inspiration du génie « pour devenir bientôt le chef-d'œuvre de notre « langue. > Qui ne partagera Témotion de M. Faugère? Pascal, ne parlant que pour lui-même, et s'interrogeant en quelque sorte sur sa propre pensée, est ici plus vivant, s'il se peut, que dans son ouvrage achevé. L'or va s'incruster dans la pierre; mais ici nous le voyons couler tout brûlant, et plus d'un mouvement secret qui ne pouvait passer dans un livre se voit trahi après deux cents ans. Je ne citerai qu'un seul passage, mais il a son prix, et j'ajoute, son application dans tous les temps : « S'il y a jamais € un temps auquel on doive faire profession des « deux contraires, c'est quand on reproche qu'on en € omet un. Donc les Jésuites et les Jansénistes ont € tort en les celant, mais les Jansénistes plus, car € les Jésuites en ont mieux fait profession des deux. > Est-ce l'opinion de Pascal? est-ce une objection qu'il se propose? Je l'ignore; mais c'est un excellent principe que celui qu'il pose en commençant. Serrons-le dans notre cœur.

Plus loin (dans ses Pensées et noies pour les Provinciales), M. Faugère nous ouvre l'atelier du grand artiste, et, dans ces mille débris dispersés, nous reconnaissons du premier coup d'œil, tant son coup de ciseau est inimitable, les passages les plus célèbres du chef-d'œuvre de Pascal. Ce sont' des notes informes, souvent des commencements et des fins de phrases; mais qui pourrait, plein du souvenir de l'ouvrage, les parcourir sans un vif intérêt? C'est

plus qu'un intérêt de curiosité; car s'il n'est que piquant de reconnaître dans ces mots : Mentiris tmptAdentissime, perdus au milieu de passages qui n'y ont aucun rapport, le germe d'un des morceaux les plus connus et les plus souvent cités des Provinciales^ il est instructif de trouver en son état d'imperfection et d'ébauche ce que le talent de Pascal a rendu si parfait dans l'exécution de son dessein. Plusieurs des Pensées sur le pape et l'Église sont publiées pour la première fois, et le morceau intitulé par Bossut : Comparaison des anciens chrétiens avec ceux d^aujour-^ dliuiy bien plus hardi que l'auteur ne le supposait, fait partie de ces pensées. La Conversation avec Saci sur Épictète et Montaigne nous est rendue sous forme de dialogue, telle que Fontaine l'avait conservée. Celle avec M. de Roannez sur la condition des grands nous est donnée sans aucun changement. Quelques paroles, prononcées par Pascal en conversation, et placées par ses amis dans son ouvrage apologétique, terminent ce précieux volume.

Un premier et rapide examen du second volume cause d'abord une espèce de désappointement. Dans les anciennes éditions, c'était presque un livre ; ici, très évidemment, ce sont des notes; et M. Faugère en ayant sévèrement exclu tout ce que Pascal n'avait pas destiné à faire partie de son grand ouvrage, le volume, en dépit d'un grand nombre de passages restitués, en paraît plus pauvre et, en quelque sorte, amaigri. Mais rien n'est perdu, puisque tout ce qu'on

iSh ftSSTAINIATIOff

a retranché se retrouve aiUeurs, et si le livre a moins Tair d'un livre, il est, dans le fait, bien mieux ordonné, et met bien mieux à découvert le plan de Pascal. Il est généralement admis que les premiers éditeurs s'étaient conformés aussi exactement qu'il était possible, quant à l'ordre des pensées, aux intentions de l'auteur; mais le travail de M. Faugère montre que c'est une erreur. On avait, pour disposer les matières, quelque chose de mieux que le souvenir de la conversation rapportée par M. Périer ; on avait les titres, que le nouvel éditeur a restitués^ des principales divisions du livre, et ces titres sont quelquefois si remarquables qu'il a fallu quelque courage pour les supprimer. C'est ainsi qu'un des chapitres les plus importants avait été intitulé : Des puissances trompeuses. Il y a déjà quelque éloquence dans cette simple association de mots. Mais enfin ces titres, qui ont guidé M. Faugère, auraient pu guider ses devanciers. Pourquoi n'ont-ils pas donné comme préface le morceau que Pascal a distingué par ce titre, au lieu d'en faire l'article second du volume, et d'ériger en article premier ou en introduction un chapitre sur les contrariétés ou les disproportions de la nature humaine, lequel évidemment appartient au corps de l'ouvrage? Pourquoi n'ont-ils pas maintenu la division générale que Pascal avait expressément indiquée par les deux titres suivants : Première partie. Misère de Vhomme sans Dieu, ou que la nature est corrompue par la nature même. — Seconde partie. Félicité de r homme avec DIew, ou qu'il y a un réparateur par V Écriture?

BBS PENSisS DE PASCAL. 155

Plus on étudiera la nouvelle édition, plus on se persuadera que M. Faugère a rencontré, à peu de chose près, le vrai plan du livre. C'était nous rapprocher en quelque sorte de l'auteur, et Ton ne peut se représenter, avant d'avoir examiné ce travail, combien Fauteur y paraît plus présent, plus vivant : on croit passer du salon dans le cabinet.

Ce volume n'est pas moins remarquable que le précédent par le grand nombre des passages où le nouvel éditeur corrige, d'après les manuscrits, les corrections souvent malheureuses et plus souvent inutiles des premiers éditeurs. Je n'en veux citer qu'un exemple; mais on le trouvera digne d'être cité. Tout le monde a lu, dans l'article xvii, cette pensée : 4 Je crois volontiers les histoires dont les « témoins se font égorger, » et tout le monde, peutêtre, en la lisant, a secoué la tête, puisque enfin, s'il fallait croire toutes les histoires dont les témoins se sont fait égorger, on risquerait de croire à la fois plusieurs histoires qui se contredisent. Mais M. Faugère nous atteste que Pascal avait écrit : « Je ne crois « que les histoires dont les témoins se feraient égor- « ger ; » mot plus vrai , quoique paradoxal en apparence, et qui n'est même pas sans profondeur. Certainement je puis croire une histoire dont le témoin n'offre point sa vie en gage de sa véracité, car encore faut-il que la créance à cette histoire mérite un tel sacrifice j et que le témoin l'en juge digne; elle peut être fort vraie et fort croyable dans l'absence de ces deux conditions; mais quand il s'agit

156 RESTAOUTIOK

(Yune histoire pour laquelle il est juste, si elle est vraie, de donner sa vie, si elle n'obtient pas ce sacrifice, si elle n^inspire pas ce dévouement, si elle ne s'est rendue maîtresse du cœur tout entier d'aucun de ceux qui Tattestent, on peut déclarer hardiment qu'elle n'est pas vraie. Plusieurs hommes attestant que Dieu est descendu en terre, et qu'en acceptant toutes les misères et toute l'ignominie de notre condition, il a sauvé notre éternité, et aucun d'eux ne se montrant disposé à donner sa vie pour cette vérité, il est trop clair que voilà une histoire fausse et dépourvue de preuves, puisque, si le fait est vrai, si Dieu a fait cette prodigieuse dépense, disons moins pour dire beaucoup encore, si un crucifié est res^suscité après trois jours, c'est sans doute afin que le cœur de l'homme soit conquis à Dieu, renouvelé à fond, effet qui évidemment n'a pas été produit si, pour attester la vérité de cette histoire, personne n'a voulu faire ce que des milliers ont fait pour des intérêts moindres, personne n'a voulu mourir. Ce que les éditeurs ont fait dire à Pascal n'est pas absolument faux, s'ils ont entendu que la vue de témoins si dévoués crée un préjugé en leur faveur et dispose à les écouter : mais l'expression des éditeurs porte la pensée plus loin, trop loin; celle de Pascal, en laissant à sous-entendre quelque chose que tout le monde sous-entend sans peine, reste dans les bornes de l'exacte vérité.

Sous le rapport des variantes y ou plutôt des traces qui nous restent çà et là du travail progressif de

Pascal sur une seule et même pensée, ce volume est encore plus intéressant que le premier. Tout le monde remarquera la double rédaction de la préface, et chacun sera étonné de voir Pascal refaire un morceau considérable pour le dépouiller de plusieurs de ses plus beaux traits et le réduire , en quelque sorte, à ses éléments. M. Faugère estime que « le choix de « Pascal était demeuré indécis, puisqu'il n'avait barré « aucun des deux fragments ; » mais il paraît que celui que nous trouvons inférieur a été composé le dernier; il est difficile d'en douter; et si nous n'avions pas tort de préférer la première version, il serait curieux de rechercher, mais peut-être impossible de découvrir les raisons qui lui ont fait, sinon préférer, du moins essayer la seconde rédaction. Quelque chose lui déplaisait dans la première ; qu'était-ce donc? Rien ne nous en déplaît, tout nous en paraît beau. Il est bon de dire au lecteur que le morceau dont-il s'agit est la première moitié de cet admirable article intitulé dans les anciennes éditions : De la nécessité d'étudier la religion.

Parlons enfin des additions, ou des fragments longs ou courts que nous possédons pour la première fois, grâce aux soins du nouvel éditeur. Ce volume en renferme de nombreux, dont plusieurs ont une grande valeur. Le plus important sans doute est le morceau compris entre les pages 338 et 345 de ce volume, et intitulé par l'auteur lui-même : Le Mystère de Jésus. Il fait partie du chapitre intitulé : De Jésus- Christ. « Parmi le grand nombre de fragments inédits que

158 USTAURÀTIOH

c nous insérons dans ce chapitre, dit M. Faugëre, c nous devons citer celui que Pascal a intitulé : Le € Mystère de Jésus. Écrites avec une sorte d'effusion c mélancolique , tout d'une suite et presque sans ra- € tures, ces pages sont remarquables par le caractère c tout à fait mystique dont elles sont empreintes. Le c lecteur sera surtout frappé du passage où Fauteur, c ravi dans une tendre contemplation , voit Jésusc Christ présent, converse avec lui , entend sa parole € et lui répond : on croirait lire un chapitre de 17mîc latim. > Nous n'essayerons pas de dire autrement; c'est bien là, en effet, le caractère de ce précieux fragment, dont nous nous bornerons à détacher quelques traits :

< Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il < ne faut pas dormir pendant ce temps-là. >

c Gonsole-toi : tu ne me chercherais pas , si tu ne € m'avais trouvé. >

€ Fais pénitence pour tes péchés cachés , et pour c la malice occulte de ceux que tu connais. »

Plusieurs des pensées inédites que contient ce second volume avaient déjà leurs synonymes ou leurs équivalents dans les anciennes éditions; mais, ajoutées aux pensées déjà publiées, elles en approfondissent l'empreinte , et rendent plus sensibles certaines tendances déjà connues de l'esprit et de la religion de Pascal. J'oserai même dire qu'assez souvent ce que l'ancien texte faisait seulement apercevoir, devient considérable et capital dans le texte de M* Faugcre. Je ne parlerai pas du pessimisme de Pascal, bien plus

manifeste que son pyrrhônisme , et qui , dans la balance où ce grand esprit entassait les éléments de sa conviction religieuse , pesait, je crois, d'un bien plus grand poids que l'insuffisance de nos moyens de connaître. Des deux besoins dont -la nature humaine est incessamment travaillée, celui du bonheur n'est pas seulement le plus universellement senti et le plus constamment éprouvé , il est aussi le plus impérieux. Et ce besoin n'est pas purement sensitif , il est intellectuel. Ce n'est pas seulement pour l'dme, c'est aussi pour Y esprit^ que le bonheur est une nécessité. Le bonheur fait partie de la vérité. Le réclamer pur , entier, inaltérable, n'a donc rien qui nous déshonore, et l'homme le mieux affranchi de l'empire des sens , l'homme le plus désintéressé ne le réclame pas , dans ce sens, moins vivement que l'avare, le voluptueux et l'égoïste. De ce besoin, très noble à ce point de vue, résulte une appréciation plus ou moins sévère de la destinée humaine , soumise à notre jugement au même titre et de la même manière que les actes moraux. De grands esprits ont professé l'optimisme , mais l'optimisme est jugé. La sagesse naturelle et la sagesse chrétienne se sont trouvées d'accord pour le condamner ; il est vrai que d'un même jugement elles ont tiré des conclusions fort différentes ; mais c'est là tout ce qui les sépare. J'ai tort : dans l'appréciation même des faits , elles ont dû différer sur bien des points; mais il suffit que, sur l'ensemble, elles aient prononcé le même verdict. Une philosophie sérieuse est naturellement pessimiste ; le pessimisme

est une des doctrines, ou Tune des bases de la doctrine de Pascal. Au fond, si Ton compte pour quelque chose les jugements de détail , tout le monde , dans un esprit ou dans un autre, est réellement pessimiste. On pourra bien , en thèse générale , dire que tout va bien ; mais, d'heure en heure, qui est-ce qui est content, même parmi les heureux , et surtout parmi les heureux? Qui est-ce qui est content, excepté ceux qui, comme saint Paul et à la même école que saint Paul, ont « appris à être contents (1) î > Additionnez les mécomptes et les murmures, et si le pessimisme ne fait pas la somme , venez nous le dire. En pratique, Pascal n'est pas du nombre des mécontents ; il en est en spéculation ; ou, si vous voulez, il n'est pas pessimiste personnellement , il Test pour le compte et au nom de l'univers. La simple restitution de quelques pensées que les anciens éditeurs avaient mises à l'écart, rend plus sombre, dans son ouvrage, cette tristesse essentiellement spéculative et intellectuelle ; mais je suis encore plus frappé d'une autre de ses vues, à laquelle le rétablissement du vrai texte des Pensées a donné , ce me semble , un rehef tout nouveau. Je veux parler de ce qu'était, aux yeux de ce grand homme , la nature ou la condition de la foi.

Nous l'avons déjà vu exclure avec soin Yhàbiiude du nombre des éléments de la foi, parmi lesquels, en revanche, il donne à la volonté une place tout à fait légitime. Nous le verrons encore, dans ce vo-

(1) PbiUppiens, IV, ii.

DES PENSÉES DE PASCAL. iGl

luine, proposer pour les recherches religieuses ce que Descartes a proposé pour les investigations philosophiques, à savoir d'opérer, autant que possible, sous .le récipient et dans un vide parfait. Tel me paraît être le sens de plusieurs passages, de celui-ci eptre autres : « Tant s'en faut que d'avoir ouï dire « une chose soit la règle de votre créance, que vous « ne devez rien croire sans vous mettre en l'état « comme si jamais vous ne l'aviez ouïe. » Pensée généreuse! Protestantisme élémentaire, qui se trouve au fond de toute conviction sérieuse, et dont le protestantisme historique n'est qu'une application, heureuse ou malheureuse. L'examen, je ne dis pas l'examen individuel, car ce serait un pléonasme fort vicieux, est donc, en principe, au commencement de la religion de chacun, au commencement de la' croyance même du catholique. Le cathohque, de toute nécessité, débute par être protestant. Tous les hommes sérieux appartiennent à cette religion élémentaire, abstraite et préliminaire, jusqu'à un moment où la route, en se bifurquant, ouvre deux voies, dans l'une desquelles s'engage le catholique, sous la bannière de l'autorité de l'Église, dans l'autre le protestant (au sens historique du mot), sous les auspices de Tautorité des Écritures. Si , pour arriver jusqu'au point de bifurcation, la science leur a été nécessaire, il est évident qu'un très petit nombre a pu, je ne dis pas arriver, mais se mettre en route, c'est-à-dire, en d'autres termes, que la religion en général n'est

l'affaire que des savants, et même des très savants, si

102 nSTAUBATION

l'on considère Tépoque actuelle. Si, au contraire, pour arriver jusqu'au point où Ton se sépare, jusqu'à ce point où, étant déjà chriûtn^ il s'agit d'opter entre les deux communions, si, dis-je, pour arriyi^ jusquelà^ la science n'a pas été nécessaire; si l'on a pu, sans le secours de l'histoire, de la critique et de la philosophie, s'élever à la conviction de la vérité du christianisme, on ne l'a pu que par le cœur ou par le Saint-Esprit, ou peut-être par ces deux moyens réunis. La question est de savoir si, ayant suffi jus* qu'à ce moment, ils ne suffiront pas au delà. Cette question ) je la pose seulement, et je retourne à Pascal^ pour citer de lui encore quelques paroles qui ne se trouvent pas dans le texte vulgaire :

t C'est le «oftMftleméfif de woê à v€m$-mêmiè et la € voix constante de votre raison et non des autres c qui doit vous faire croire.

c Le croire est si important.

c Cent contradictions seraient vraies.

c Si l'antiquité était la règle de la créance, U$ anr € eiens 4UAmt donc Mm régie. »

Qu'est-ce qui a fait exclure ces pensées? Est-ce leur obscurité? J'avoue bien qu'elles n'en sont pas exemptes. Mais combien d'autres, dans les anciennes éditions, sont encore moins claires ! Il y a donc quelque autre raison. Ami lecteur, je vous la laisse chercher. Je vous laisse aussi méditer à loisir sur le texte que je viens de transcrire. Il n'est pas si obscur que vous n'y puissiez démêler quelque idée distincte et en tirer quelque conehision. Le livre dès Pensées

fût-il composé tout entier de fragments pareils, aussi obscurs, aussi décousus, aussi abruptes, ce serait encore un livre infiniment précieux. Des difficultés assez nombreuses, quelques erreurs, des contradictions même, ne peuvent être pour nous une raison de nous inscrire en faux contre Fadmiration publique dont ce livre est en possession depuis si longtemps. Parce qu'il a laissé tomber sur Descartes quelques paroles irrévérentes, nous n'en parlerons pas, à notre tour, avec irrévérence. A le voir tel qu'il est, tel que Pascal nous l'a laissé, notre respect s'en accroît, nous l'en aimons mieux, parce qu'il nous manifeste mieux sous cette forme la candeur et le courage d'esprit du grand homme dans l'intimité duquel nous nous voyons introduits. Nous finissons donc comme nous avons commencé, par de justes remerciments à M* Faugère pour avoir pieusement rassemblé ces vénérables, ces sacrés débris.

En étudiant les Pensées de Pascal , il ne faut pas nous attacher à l'idée d'une apologétique en forme. Dans son état actuel, ce volume est un long et sublime aparté , un drame dans lequel un seul acteur est en scène , mais auquel les péripéties né manquent pas. Aucun livre plus subjectif et à la fois moins égoïste. Ce sont des confessions : ce ne sont pas celles d'un Augustin ; mais ce sont les confessions successives d'un pénitent de la pensée, qui révèle ses agitations du sein même de ses agitations ; car l'écho de ce tumulte intérieur se prolonge dans son souvenir et presque dans son âme.

Nous l'avons déjà dit : ce livre ne pouvait paraître tel que nous le possédons. Le style en eût été modi-

^ On a trouvé parmi les papiers de M. Vinet la plus grande partie de cette leçon écrite de sa main ; mais on n*a que des notes au lieu des premières pages. 11 a fallu recourir aux cahiers des auditeurs du Cours de 1844 et les comparer entre eux pour remplir cette lacune du manuscrit. Elle ne porte heureusement que sur de courtes observations destinées à lier entre elles des citations étendues. Nous devions avertir le lecteur ; nous lui dirons aussi où commence le texte de 'auteur.

fié, le plan aussi, la pensée même n'y est pas définitive. Pascal semble n'avoir pas décrit tout son orbite. Il n'est pas rare.de trouver des oscillations, des contradictions dans les Pensées. Le livre porte un caractère problématique ; c'est un véritable monument égyptien, où bien des hiéroglyphes sont encore à déchiffrer, et dans lequel des lettres ont quelquefois été prises pour des mots. En cherchant à le résunder, nous ne pourrons suivre Tordre des matières que d'une manière générale et sans nous attacher aux particularités (1).

L'idée-mère de cette apologie c'est de partir de l'homme pour arriver à Dieu. On pouvait partir de Dieu pour arriver à l'homme ; prendre la religion chrétienne comme un fait, l'expliquer ensuite comme beaucoup d'autres l'ont entrepris. Mais la nature de Pascal , ses expériences , l'histoire de son âme , lui commandaient une autre méthode. D'instinct, il était comme obligé d'adopter celle qu'il a choisie; puis il avait pu se dire que la religion est ou le complément, ou la réparation de la nature humaine. L'objet donc de la religion est l'homme ; elle est un secours à sa misère. Cherchons avec Pascal si cette misère est réelle, si ce secours est nécessaire. Se supposant pour lecteurs des hommes qui, par système, ne veulent pas s'inforiner de la religion, il est naturel qu'il parle de Dieu au nom de l'hiinianité. Il résultera de ce plan quelque chose de dramatique. On oblige un public

(1) Les citations et renvois se rapporteront à Tédition de M. Faugère.

466 ici tu fmfÊiu

indifférent à s'intéresser; on le jette dans Tangoisse, pour lui révéler le remède.

Pascal s'adresse aux athées. Dans le siècle suivant, on ne Teût plus fait ; on ne Teût pas cru nécessaire : il y avait des incrédules , des déistes , mais pas d'athées. À l'époque de Pascal, le mot était juste. Il y avait, d'un côté, les hommes attachés à la religion de leur pays , et de l'autre , les athées au vrai sens. Vous figurez-vous le caractère des esprits à l'époque où Pascal parut? La disposition des esprits se trouva nettement exprimée dans la littérature d'alors. Le genrer guindé, la noblesse enflée de Balzac, les héros de Corneille, ses héroïnes surtout, Emilie, Gléopâtre^ Viriate, nous manifestent quelque chose d'excessif, d'hyperbolique , d'emporté , sinon dans la vie , du moins dans les idées et les caractères. Ces nuances morales et intellectuelles , qui se sont montrées plus tard , n'existaient pas ; il n'y avait que des couleurs tranchées. Gela se reproduit dans toutes les sphères* En religion , vous verrez dès hommes zélés , ou par prévention , ou par conviction ; puis , à côté d'eux , des impies, des libertins^ comme on les nomma au dixhuitième siècle, des athées pratiques, plutôt que spéculatifs : il n'y a pas de milieu. C'est à ces hommes que Pascal avait affaire. Son livre est dirigé contre eux, mais non dans un esprit de haine ou d'aigreur.

« Commencer, dit-il , par plaindre les incrédules : « Ils sont assez misérables par leur condition. Il ne « les faudrait injurier qu'au cas que cela servît ; mais € cela leur nuit. » {H, 387.)

< Plaindre les athées qui cherchent ; car ne sontc ils pas assez malheureux ? — Invectiver contre < ceux qui en font vanité. » (II, 19,)

Dès le début, il attaque ceux^i, mais d'une manière grave. Dans une page admirablo, il peini;, avec une vivacité sans pareille, l'indifférent :

« Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables , et comment se peut-il faire que ce raisonnement-ci se passe daos un homme raisonnable :

c Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pensa ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-méoie, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue , sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre , ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'en un autre de toute l'éternité qui m'a précédé , et de toute celle qui me suit, c Je ne vois que des infinités de toutes parts , qui m'enferment comme un atome , et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour.

« Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus , est cette mort même que je ne saurais éviter.

« Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais € où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant de ce « monde je tombe pour jamais , ou dans le néant , ou « dans les mains d'un Dieu irrité , sans savoir à € laquelle de ces deux conditions je dois être éter- « nellement en partage. Voilà mon état, plein de « misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je « conclus que je dois donc passer tous les jours de « ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'ar- « river. Peut-être que je pourrais trouver quelque « éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux « pas prendre la peine, ni faire un pas pour le € chercher ; et après , en traitant avec mépris ceux € qui se travailleront de ce soin , je veux aller sans € prévoyance et sans crainte tenter un si grand évé- « nement, et me laisser mollement conduire à la mort, « dans l'incertitude de l'éternité de ma condition € future. > (II, 9-10.)

Le principe de cette conduite lui paraît si contraire à la raison , qu'il pense qu'il y a là-dedans de l'affectation :

€ Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans « la nature de l'Homme pour faire gloire d'être dans « cet état dans lequel il semble incroyable qu'une « seule personne puisse être. Cependant l'expérience « m'en fait voir en si grand nombre que cela serait « surprenant , si nous ne savions que la plupart de « ceux qui s'en mêlent se contrefont et ne sont pas <r tels en effet. Ce sont des gens qui ont ouï dire que « les belles manières du monde consistent à faire

DE PA«nAL. 169

« ainsi remporté. C'est ce qu'ils appellent avoir se- « coué le joug, et qu'ils essayent d'imiter. Mais il ne « serait pas difficile de leur faire entendre combien « ils s'abusent en chercTiant par là de Pestime. Ce « n'est pas le moyen d'en acquérir , je dis même « parmi les personnes du monde qui jugent saine- « mpnt des choses , et qui savent que la seule voie « d'y réussir est de se faire paraître honnête, fidèle, « judicieux et capable de servir utilement son ami ; « parce que les hommes n'aiment naturellement que « ce qui leur peut être utile. Or, quel avantage y « a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme , qui nous € dit qu'il a donc secoué le joug , qu'il ne croit pas « qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il € se considère comme seul maître de sa conduite et « qu'il ne pense en rendre compte qu'à soi-même? « Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désor- « mais bien de la confiance en lui , et à en attendre « des consolations , des conseils et des secours dans « tous les besoins de la vie ? Prétendent-ils nous avoir « bien réjouis, de nous dire qu'ils tiennent que notre « âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore € de nous le dire d'un ton de voix fier et content ? « Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce « pas une chose à dire tristement au contraire, comme « la chose du monde la plus triste? i» (II, H-12.)

Il conclut enfin par ces mots :

« Il n'y a que deux sortes de personnes qu'on

« puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent «Dieu de tout leur cœur parce qu'ils le connaissent^

170 SUR LBS PSWBB8

c OU ceux qui le cherchent de tout leur cœur parce c qu'ils ne le connaissent pas. > (H, 13.)

€ Ceux qui le cherchent en gémissant, > comme il dit ailleurs ; et c*est ce qu'il fait lui-même ; il cherche en gémissant avec eux et pour eux. Son livre est ua long gémissement. Faisons avec lui l'autopsie de l'homme intellectuel et moral.

Le livre est divisé en deux parties , dont la pre^ mière traite de la misère de l'homme sans Dieu, ou jusqu'à ce qu'il ait trouvé Dieu ; et la seconde , de la félicité de l'homme avec Dieu.

Plan simple , mais immensément grand. Pascal semble éprouver une âpre volupté à tourner son regard vers la première partie.

La misère de l'homme se compose de trois mir sères , de trois besoins profonds et non satis&its ; le besoin de vérité, le besoin de b onhe ur , le besoin de justice sontlôujours inassouvis chez lui; ou plutôt c'esTune triple vérité dont il est privé : trois vérités sont perdues depuis la chute , ou la vérité sous trois modes ; car la vérité n'est pas seulement la corr^s* pondance d'une idée avec un fait, mais encore la correspondance d'un fait avec une idée. < N'y a4-il € point, dit Pascal lui-même, une vérité substantielle, <r voyant tant de choses vraies qui ne sont pas la € vérité même? ï> (II, 164.) Le bonheur, sous ce rapport, est aussi la vérité.

Relativement à la vérité en elle-même, ou plutôt à la factjdté de emnaîire, Pascal déclare que < l'homme « n'est qu'un sujet plein d'erreur, naturelle et inef-

« façable eans la grâce. Rien ne lui montre la vérité, c tout l'abusQ. » La raison aura son tour ; mais Pascal commence par la ménager et s'attaque à diverses circonstances qui nous empêchent de découvrir la vérité. L'imagination d'abord , ou les images , puis notre sensibilité , notre goût^ notre penchant , tout concourt à nos illusions. Les images nous trompent, mais nous voulons être trompés par elles. Le monde extérieur est tout fondé sur ces déceptions.

« Nos magistrats, dit Pascal, ont bien connu ce f mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines dont € ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils t jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste « était fort nécessaire : et si les médecins n'avaient € des soutanes et des mules, et que les docteurs < n'eussent des bonnets carrés, et des robes trop « amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé « le monde , qui ne peut résister à cette montre « si authentique.,. S'ils avaient la véritable justice^ « si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils « n'auraient que faire de bonnets carrés : la majesté € de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même... « Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat « en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion « avantageuse de sa suffisance. » (II, 50-52,)

De même que l'imagination nous prévient, la nouveauté nous surprend également. Les maladies, l'intérêt , les distractions accidentelles obscurcissent encore notre intelligence.

« L'esprit de ce souverain juge du monde n'est

172 SDR LES PENSÉES

« pas si indépendant, qu'il ne soit sujet à être trou- < blé par le premier tintamarre qui se fait autour de « lui. 11 ne faut pas le bruit d'un canon pour empê- « cher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une « girouette ou d'une poulie. Ne' vous étonnez pas s'il « ne raisonne p^ bien à présent; une mouche bourt donne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre « incapable de bon conseil. » (II, 53-54.)

De tous les ennemis de la vérité, il n'en est point de plus redoutable que l'amour-propre.

« Ce malheur (de ne pas entendre la vérité) est « sans doute plus grand et plus ordinaire dans les « plus grandes fortunes; mais les moindres n'en sont « pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque in- « térêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie € humaine n'est qu'une illusion perpétuelle; on ne « fait que s'entre- tromper et s'entre-flatter... L'union « qui est entre les hommes n'est fondée que sur « cette mutuelle tromperie. » (II, 60.)

Tel est le chapitre intitulé : Des puissances trompeuses.

Dans un autre {Disproportion de V homme; Pascal l'avait d'abord intitulé : Incapacité)^ il traite de la disproportion de l'homme avec l'univers, du désespoir qui le saisit en face de deux infinis, l'un audessus, l'autre au-dessous de lui : tout le perd et le jette dans ce que Pascal appelle incapacité de connaître.

« Qu'il considère une fois la nature sérieusement « et à loisir, qu'il se regarde aussi soi-même et juge « s'il a quelque proportion avec elle.

Î)E PASCvL. 173

€ ... Que l'homme contemple donc la nature en- € tière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne € sa vue des objets bas qui l'environnent; qu'il re- « garde cette éclatante lumière mise comme une « lampe éternelle pour éclairer l'univers ; que la « terre lui paraisse comme un point, au prix du « vaste tour que cet astre décrit ; et qu'il s'étonne « de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point « très délicat à l'égard de celui que les astres, qui « roulent dans le firmament, embrassent. Mais si « notre vue" s'arrête là, que l'imagination passe ou- « tre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature « de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait € imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle « idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos « conceptions au delà des espaces imaginables : « nous n'enfantons que des atomes, au prix de la « réalité des choses. C'est une sphère infinie dont « le centre est partout, la circonférence nulle part. € Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la « toute-puissance de Dieu, que notre imagination se « perde dans cette pensée.

« Que l'homme étant revenu h soi, considère ce « qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde « comme égaré dans ce canton détourné de la nature; « et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'en- « tends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les « royaumes, les villes et soi-même son juste prix...

« Mais pour lui présenter un autre prodige aussi c étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les

choses les plus délicates. Qu'un cîron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, dès jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeui*s, des vapeurs dans ceiS gouttes; (|Uô divisant encore ces derriièi*és choses, il épuise se^ forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là Textréme petitesse de la nature. Je \e\ix lui faire voir làdedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement Tunivers visible, mais Timmensité qu'on peut concevoir de la nature, dans Tenceinte de ce raccourci d^atome. Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun à son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donnée et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sang repos, qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue...

« Oui se considérera dé la sorte s*effi*ayera de soi- € même, et se côiàsidérant soutenu danè la masse « que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes « cle P infini et du néant, il tremblera dans la vue de « ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se « changeant ep âdj^iirâlion , il sera Jplus disposé è

m PASCAl.

f les contempler en silence qu*à ks rechercher avec

< présomption.

« Car enfin qu'est-ce que Thomme dans la nature? « Un néant à Tégard de l'infini, un tout à l'égard du « néant' t un milieu entre rien et tout. Infiniment c éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des

< choses ôt leur principe sont pour lui invinciblement

< cachés dans un secret impénétrable, également in-^

< capable de voir le néant d*ôù il est tiré et l'infini

< où il est englouti.

€ Ce que nous avons d'être nous dérobe la

« connaissance des premiers principes qui naissent € du néant, et le peu que noua avons d'être nous ca- € che la vue de l'infini*..

€ Voilà notre être véritable. C'est ce qui nous rend € incapables de savoir certainement et d'ignorer ab- « solument. > (H, 63-71.)

De plus, notre connaissance est relative ; nous ne pouvons connaître le tout sans connaître les parties, ni les parties sans le tout ; d'où il suit que nous ne connaissons ni l'un ni l'autre. De même que nous sommes embarrassés entre les deux infinis, nous sommes embarrassés entre les deux mondes de l'esprit et du corps. Nous les mêlons, nous les confondons sans cesse. < Nous sommes composés^ dit Pascal, de € deux natures opposées et de divers genres : d'âme € et de corps» > (H, 73.) Nous tenons le milieu entre deux mondes, la matière pure, l'esprit pur« c Au lieu « de recevoir les idées de ces choses pures, nous les € teignons de nos qualités et empreignons notre être

« composé en toutes les choses simples que nous c contemplons. j> (II, 74.)

Pascal conclut de tout cela notre incapacité de connaître, et il ajoute la considération plus délicate, que le désespoir de ne pouvoir découvrir l'infini n*est pas à la portée de tout le monde.

Quant au besoin non satisfait du bonheur, il faut nous entendre sur ce dernier mot. Il y a deux sortes de bonheur, l'un désintéressé, l'autre égoïste, Tun dans l'âme, l'autre dans les choses. Pascal se préoccupe peu du bonheur objectif. Il est pessimiste, mais il ne faut pas chercher dans son pessimisme un catalogue de nos maux. Le bonheur qu'il recherche doit se répandre du dedans au dehors; il le prend dans l'âme et s'y attache d'un amour tout intellectuel. En un mot, c'est, pour lui, du contentement qu'il s'agit. Dans ce sens, le bonheur est une partie de l'ordre, et son absence dans l'homme est, aux yeux de Pascal, une nouvelle preuve du désordre de sa condition. Il li s'applique d'abord à décrire notre inquiétude. Dans -; toute condition, heureux ou malheureux, l'homme est inquiet. Pascal explique par là le besoin que nous avons de nous agiter pour nous tirer de nous-mêmes. C'est là l'objet du chapitre intitulé : Divertissement.

€ Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer « les diverses agitations des hommes et les périls et « les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la « guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, « d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit « souvent que tout le malheur des hommes vient

« d'une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer « en repos dans une chambre

« Mais quand j'ai pensé de plus près et qu'après « avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai « voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en € a une bien effective qui consiste dans le malheur « naturel de notre condition faible et mortelle, et si « misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque « nous y pensons de près...

« De là vient que les hommes aiment tant le

« bruit et le remuement ; de là vient que la prison « est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir « de la soHtude est une chose incompréhensible. Et « c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la con- € dition des rois de ce qu'on essaye sans cesse à les « divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

« Ils ont un instinct secret qui les porte à

« chercher le divertissement et l'occupation au de- € hors, qui vient du ressentiment de leurs misères € continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui € reste de la grandeur de notre première nature, « qui leur fait connaître que le bonheur n'est en « effet que dans le repos et non pas dans le tumulte; « et de ces deux instincts contraires il se forme en « eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans € le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos « par l'agitation et à se figurer toujours que la satis- « faction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en sur- € montant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils € peuvent s'ouvrir par là la porte du repos,

ITd SUR LES PENSÉES

€ Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos « en combattant quelques obstacles ; et si on les a

< surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou » Ton pense aux misères qu'on a, ou à celles qui

* nous menacent. Et quand on se verrait même assez t à Tabri de toutes parts, Tennui, de son autorité pri-

* vée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur t où il a des racines naturelles, et de remplir Tesprit « de son venin. » (II, 31-35.)

« Si Thomme était heureux, il le serait d'autant € plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et « Dieu. »

€ La seule chose qui nous console de nos

€ misères est le divertissement, et cependant c'est la € plus grande de nos misères. > (II, 40.)

Pascal s'occupe ensuite du bonheur objectif, de celui qui nous vient du dehors et des circonstances. Les hommes n'ont pas même l'idée du vrai bien, q^uoiqu'ils en aient un besoin implacable et inextinguible. Ce que les plus sages ont entrevu à cet égard est bien peu de chose.

€ Tous les hommes recherchent d'être heureux : % cela est sans exception. Quelques différents moyens

< qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce t qui fait que les uns vont à la guerre et que les aut très n'y vont pas, est ce même désir qui est dans € tous les deux, accompagné de différentes vues. La « volonté ne fait jamais la moindre démarche que € vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de « tous les hommes , jusqu'à ceux qui vont se pendre.

€ Et cependant depuis un si grand nifmbre d'anc nées jamais personne sans la foi n'est armé à ce f point où tous visent continuellement* Tous se plaii gnent^ princes» dujèts; nobles , roturiers; vieux ^ c jeunes ; forts , faibles ; savants ^ ignorants ; sains, € malades ; de tous pays , de tous les temps ; de tous c âges et de toutes conditions.

4t Une épreuve si longue » si continuelle et si uni- « forme , devrait bien nous convaincre de notre im- € puissance d'arriver au bien par nos efiforts : maisr « l'exemple ne nous instruit point. Il n'est jamais « si parfaitement semblable , qu'il n'y ait quelque € délicate différence ; et c'est de là que nous attendons < que notre attente ne sera pas déçue en cette occ casion comme en Tautre. Et ainsi le présent ne « nous satisfaisant jamais , Texpérience nous pipe % et de malheur en malheur nous mène jusqu'à € la mort qui en est un comble éternel. » (H, 121* 122.)

% D'autres ont considéré qu'il est nécessaire que € le bien universel que tous les hommes désirent ne c soit dans aucuàe des choses particulières qui ne € peuvent être poscrédées que par un seul , et qui « étant partagées affligent plus leur possesseur , par € h manque dé la partie qu'il n'a pas , qu'elles ne le € contentent par la jouissance de celle qui lui ap^ « partient. Ils ont compris que le vrai bien devait < être tel que tous pussent le posséder à là fois sans c diminution et sans envie » et que personne ne le « pût perdre contre son gré. » (II, 123.)

* La justice, c'est-à-dire la vérité dans la société, est le troisième besoin que Thomme trouve au dedans de soi , et qui n'obtient pas de satisfaction. Le mot est là, et par sa présence atteste l'existence de la chose ; mais l'homme en reste à cette notion abstraite , qui demeure pour ainsi dire suspendue en l'air, ne se posant nulle part. Car si nous savons ce que c'est que la justice , nous ne savons pas ce qui est juste. Les idées du juste et de l'injuste varient avec les temps, varient avec les lieux, c Un méridien (sur ce sujet) € décide de la vérité ; en peu d'années de possession, € les lois fondamentales changent ; le droit a ses « époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque € l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une « rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur € au delà. » (II, 126.)

Cette extrême diversité ne permet pas à l'auteur d'admettre une science naturelle du juste. On parle beaucoup de principes naturels ; mais qu'est-ce donc, s'écrie-t-il 5 « qu'estHîe que nos principes naturels, « smon nos principes accoutumés î > (II, 131.) L homme n'en appelle pas sans raison à la nature ; et ce mot , comme celui de justice , a sans doute un sens ; car s'il n'en avait point , il n'existerait pas ; mais « la vraie nature étant perdue ( pour l'homme), c tout devient sa nature, » (II, 131.) tout lui tient lieu do nature, c La coutume est une seconde na- « ture qui détruit la première. Pourquoi la coutume « n'est-elle pas naturelle î J'ai bien peur que cette

* Ici commence la reproductioD du manuscrit laissé par M. Vinet.

im PASCAL. 181

€ nature ne soit elle-même qu'une première cou- « tume, comme la coutume est une seconde nature. » (II, 132.)

De cette impossibilité de trouver des principes évidents, des principes que tout le monde avoue, il résulte que < les seules règles universelles seront, les « lois du pays aux (dans les) choses ordinaires, et la < pluralité aux (dans les) autres; » (II, 134.) ce qui veut dire que dans les choses que la loi ne peut prévoir, le fait accidentel de la majorité fera loi, ot que la loi réglera tout le reste.

Et que sera cette loi elle-même, que Bossuet, parlant des républiques de la Grèce , a magnifiquement définie : « la raison reconnue par tout le peuple » ? Ce sera la force. « Sans doute, dit Pascal, l'égalité € des biens, » par où il entend probablement Tégalité des avantages sociaux, € est juste ; mais, ne pouvant « faire qu'il soit force d'obéir à la justice , on a fait € qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant forti- « fier la justice, on a justifié la force, afin que le juste « et le fort fussent ensemble , et que la paix fût, qui € est le souverain bien. » (II, 134-135.)

Ce dernier passage , peu d'accord peut-être avec les précédents , semble indiquer que la notion du juste est moins étrangère à l'esprit des hommes que la volonté d'être juste n'est étrangère à leur volonté. Les consciences , dans le fond , s'accordent ; les égoïsmes ne s'accordent jamais. Cela étant, il a fallu ériger la force en droit, pour avoir un point de départ, une date ; et c'est de quoi , de guerre lasse ,

186 SUR tes PEHS^ES

on est tacitement convenu. « Que Ton a bien feit, « s'écrie Pascal avec une admiration passablement « ironique, de distinguer les hommes par l'extérieur, « plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera c de nous deux î qui cédera la place à l'autre ? le c moins habile ? Mais je suis aussi habile que lui. Il € ftiudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je € n'en ai qu'un ; cela est visible ; il n'y a qu'à compf ter : c'est à moi à céder , et je suis un sot si je « conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui

< est le plus grand des biens. » (1, 184.)

Et ailleurs : < Les choses du monde les plus c déraisonnables deviennent les plus raisonnables à

< cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de € moins raisonnable que de choisir pour gouverner « un État le premier fils d'une reineî » D'une reine, et non d'un • roi , afin que rien ne manque à l'épigramme. « L'on ne choisit pas pour gouverner un € bateau celui des voyageurs qui est de meilleure € maison : cette loi serait ridicule et injuste. Mais € parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle de- « vient raisonnable et juste; car qui choisira-t-on î € Le plus vertueux et le plus habile î Nous voilà € incontinent aux mains : chacun prétend être ce « plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc « cette qualité à quelque chose d'incontestable. C'est € le fils aîné du roi. Cela est net, il n'y a point de t dispute. La raison ne peut mieux faire , car la « guerre civile est le plus grand des maux. » (1, 177.)

On sent bien ce que vaut, dans la pensée de Pas-

DE PASCAL. i83

cal, ce mot de raisonnable. Il s'agit, sous le nom de raison, à'expidience tout simplement; mais ce qui n'est raisonnable que de cette façon-là va le devenir dans un sens bien supérieur, pour qui se placera au point de vue du christianisme. C'est Pascal qui va nous le dire dans le passage suivant :

€ Gradation : Le peuple honore les personnes 4^

< grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, c disant que la naissance n'est pas un avantage de « la personne, mais du hasard. L^s habiles les ho** € norent, non par la pensée du peuple, mais par la € pensée de derrière (plus réfléchie, plus profonde). « Les dévots qui ont plus de zèle que de sciencéi c les méprisent malgré cette considération ^ui l^s

< fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent « par une nouvelle lumière que la piété leur donnât « Mais les chrétiens parfaits les honorent par une € autre lumière supérieure. » (I, 218.)

Ce qui ne signifie pas que la grandeur des grands soit juste en soi i elle reste ce qu'elle est ; ce que les chrétiens parfaits honorent chez les grands, ce n'est pas eux, mais a{^remment h providence éternelle de Celui qui les a faits grands,

Et après tout cela, la justice ou la vérité sociale est tellement un de nos besoins que l'injustice, pour se maintenir, a besoin de passer pour juste. Ce même peuple, qui prend « l'antiquité des lois comme une « preuve de leur vérité, » et qui, sur ce pied, leur prête obéissance, « est sujet à se révolter dès qu'on f l^i montre qu'elles ne valent rien. » (H, 131,)

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1S4 SUR LES PENSISES

G*est Pascal qui parle. Messieurs, et c'est encore lui qui ajoute : c et cela peut se faire voir de toutes € (qu'elles ne valent rien) en les regardant d'un c certain côté. > De quel côté? Pascal ne le dit pas.

Voilà la politique de notre auteur. De ces considérations-là, on peut très bien sans doute passer de plain-pied à la misère de Thomme ; car ceci , je pense, en est une. Mais notr^ misère se concluant assez de tout ce que Pascal a déjà dit, il ne reste plus qu'à la balancer par notre grandeur. C'est ce que fait Pascal dans un chapitre d'une incomparable beauté. L'homme, au sein de sa misère, est grand parce qu'il ne confond pas sa misère avec soi-même, parce qu'il ne consent pas à descendre au niveau de sa misère, en un mot parce qu'il veut être grand. « Malgré la c vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui c nous tiennent à la gorge, nous avons, dit Pascal, € un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui c nous élève. » (II, 8i.) Que dis-jc? l'homme n'est € pas grand seulement parce qu'il se connaît grand, mais parce qu'il se connaît misérable. « La grandeur € de l'homme est grande, dit Pascal, en ce qu'il se c connaît misérable : c'est être misérable (à la vé- ( c rite) que de se connaître misérable ; mais c'est i c être grand que de connaître qu'on est misérable. » ' (II, 82.) Qu'est-ce donc qui est grand dans l'un et l'autre cas ; ce n'est pas particulièrement de connaître qu'on est grand, ni particulièrement de connaître qu'on est misérable : c'est de connaître. Or, connaître,

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DS PASCAL. Igg

c'est penser. C'est donc la pensée qui fait la grandeur de l'homme. Et la raison, qui est l'instrument de la pensée, la raison, si dégradée, selon Pascal, qu'elle n'est plus raisonnable, (II, 125) est l'élément constitutif, la base de notre grandeur. Elle est souvent sotte, cette pensée; mais c'est la pensée, c Qu'elle est € basse par ses défauts ! mais qu'elle est grande par € sa nature ! > car c'est elle qui fait l'être de l'homme. € Il fallait qu'elle eût d'étranges défauts, pour être « méprisable. > (II, 85.) L'homme en est profondément convaincu; preuve en soit son amour pour la gloire. € Car, quelque possession qu'il ait sur la terre, « quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il « n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hom- € mes. Il estime si grande la raison de l'homme, « que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il « n'est placé avantageusement aussi dans la raison de « l'homme, il n'est pas content. > (II,' 80.)

Voilà ce qui balance ses misères, voilà ce qui empêche qu'elles ne le détruisent, c L'homme n'est « qu'un roseau le plus faible de la nature, mais c'est € un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers en- € tier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte € d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'é- € craserait, l'homme serait encore plus noble que ce « qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage « que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. — « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. € C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace € et de la durée que nous ne saurions remplir. Tra-

€ vaillons donc à bien penser : voilà le principe de la € morale. * (II, 84.)

Ce dernier mot, si inattendu, jaillit comme un éclair à la fin de ce passage. La morale est donc plus haute que la pensée, et la pensée n'a toute sa gran-r deur qu'en tant qu'elle est le principe de la morale. Nous nous en souviendrons.

Mais si nous nous connaissons grands par cela même que nous nous sentons misérables, la connaissance de notre misère nous apporte uije autre lumière. Nous ne nous sentirions pas misérables si nous l'avions toujours été. « Qui se trouve malheu- € reux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé? € Trouvait-on Paul-Émile malheureux de n'être. plus a consul? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il « était heureux de l'avoir été, parce que sa condition « n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Per- « sée si malheureux de n'être plus roi, parce que sa € condition était de l'être toujours, > (II, H%.) — « Toutes ces misères de l'homme > (c'esWi-dire toute la souffrance que lui cause le triple besoin dont Pascal nous a parlé), « prouvent sa grandeur. Ce sont mi- « sères de grand seigneur, misères d'un roi déposée sédé. j» (II, 82,)

< Çlm l'homme maintenant s'estime son prix. Qu'il € s'aime, car il a en lui une nature capable de bien ; c mais qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui « y sont. Qu'il se méprise, parce que cette capacité « est vide ; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette « capacité naturelle. Qu'il se haïsse^ qu'il s'aime ; il

f a en lui la capsK^ité de conn^titre la vérité 6t d'être « heureux; mais il n'a point de vérité, ou constant^, ff ou 8ati8faigantQ. ^ (II, 90.) c Le seul qui la copnait f eera-tril le seul malheurauxl » (II, 118,)

Cette vérité <i conatunte ou satis&iaante, » où la chercher !

Les philosophes se présentent* Après U&6 discussion approfondie » Pascal récuse les stoïciens et les épicurien^, dont les premiers n'ont connu que la grandeur, et les seconda que la misère de l'homme. « Les uns, dit^I, ont voulu renoncer f aux passions et devenir dieux; les autres onl voulu < renoncer à la raison et devenir béte brute (!)• » (II, 91.)

^ Entre toutes les sectes philosophiques une seule

^1 mérite d'être écoutée» ou du moins nous force à l'é-

ii coûter. C'est la secte des pyrrhonienst

ï Pour bien comprendre cet étrange morceau, il feut se rendre compte, de la situation d'esprit de Pascal. C'est un incompréhensible mélange de mépris et de terreur.

On dirait, à Toir le début, que le tûn général sera celui du mépris.

« J'écrirai ici, dit Pascal, mes pensées sans ordre, € et non pas peuirétre dans une confusion sans desa sein : c'est le véritable ordre, et qui marquera touc jours mon objet par le désordre même. — Je ferais f trop d'honneur à mon sujet , si je le traitais avec

- (0 Ange el bète.

SUR LIS PIMSiBS

€ ordre, puisque je veux montrer qu'il en est inca- € pable. » (II, 96.)

Ce désordre, qui devait être un signe de dédain, cette espèce de roulis du navire où Fauteur nous embarque avec lui sur Tocéan du doute, inspire aux malheureux passagers plus d'épouvante que de mépris.

Le point de départ, la donnée de tout le chapitre est ceci : c L'homme est fait pour connaître la vérité ; il la désire ardemment, il la cherche ; et cependant, quand il tâche de la saisir, il s'éblouit et se confond de telle sorte, qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naitre les deux sectes de pyrrhoniens et de dogmatistes, dont les uns ont voulu ravir à l'homme toute connaissance de la vérité, et les autres tâchent de la lui assurer ; mais chacun avec des raisons si peu vraisemblables, qu'elles augmentent la confusion et l'embarras de l'homme, lorsqu'il n'a point d'autre lumière que celle qu'il trouve dans sa nature. » (H, 100.) Us ne peuvent donc se renverser l'un l'autre ; le dogmatisme est fort parce qu'il a pour lui la nature ou une sorte de nécessité intérieure ; le pyrrhonisme est fort de la faiblesse logique de son rival, mais il n'est fort que par là :

c Nous avons , dit l'auteur, une impuissance de € prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous € avons une idée de la vérité , invincible à tout le € pyrrhonisme. » (II, 99.) Mais au fond t le pyrrho- € nisme est le vrai; » ^I, 100.) c'est Pascal qui parle

ainsi, et, pendant plusieurs pages, vous le verrez se faire, avec une sorte d'entraînement, l'avocat ou l'organe du pyrrhonisme, dont il reproduit les arguments les plus connus, c L'unique fort des dogmatistes, € ajoute-t-il, est qu'en parlant de bonne foi et sincèc rement, on ne peut douter des principes naturels. € Contre quoi les pyrrhoniens opposent Tincertitude € de notre origine qui enferme celle de notre nature; « à quoi les dogmatistes sont encore à répondre de- € puis que le monde dure. » (II, 102.)

Tout ce qu'il y a à répondre, c'est que si la raison donne raison aux pyrrhoniens ^ c la nature les conc fond; » la nature, dit Pascal , « soutient la raison c impuissante, et l'empêche d'extravaguer à ce point. » (H, 103.) Ainsi nous trouvons bien dans notre raison un obstacle au dogmatisme ; mais nous trouvons dans notre nature une opposition absolue au pyrrhonisme. Bon gré, mal gré, nous affirmons, nous dogmatisons, nous croyons.

C'est très bien pour la pratique et pour vivre ; mais en théorie la difficulté reste tout entière. Pascal ne s'en tient pas , contre le pyrrhonisme , à cette fin de nonrrecewir sommaire et hautaine. Il descend sur le terrain de la discussion, et prétend que le pyrrhonisme tire la plus grande partie de sa force d'une pétition de principe. Le pyrrhonisme défie notre raison de prouver les principes, mais c'est qu'au fait cela ne la regarde pas. Autant vaudrait nier à un homme qu'il souffre ou qu'il jouit jusqu'à ce qu'il l'ait prouvé. Cette négation vaudrait exactement celle du tailleur

IM SUR LES maàss

de M. Jourdain dans le BaurgeoU^miiUhamme» Il faut bien que, de preuve en preuve, on remonte à un fait qui ne se prouve pas, feit qu'on affirme parce qu'on le sent. Rien ne servirait de dire que ce que nous ap* pelons primitif n'est pas toujours primitif; car si nous sommes exposés, comme j'en conviens, à prendre le dérivé pour primitif, nous ne prendrons jamais le primitif pour dérivé. Il est parfaitement conforme à la raison de penser qu'il y a des vérités en deçà du raisonnement; il serait même déraisonnable (1) de le nier. Par ces vérités en deçà du raisonnement, nous n'entendons pas les mystères de l'essence divine, mais les vérités qu'une intuition immédiate ou que le Woetir, comme dit Pascal, nous révèle. Le cœur est, aussi bien que la raison, un orgsme de la connaissance^ et encore qu'il ne raisonne point, on ne voit pas pour-* quoi l'homme lui accorderait moins de confiance qu'à ces principes premiers de la raison , qui ne se prou* vent pas, et d'où tous les hommes, voire même les pyrrhoniens, partent pour prouver leurs systèmes. Les pyrrhoniens ne niant pas ces principes premiers de la logique , puisqu'ils s'en servent, n'ont pas le droit de nier les principes premiers en général. Et rien ne leur sert de dire que sous le nom de cœur^ , Pascal ramène ici la nature. Pourquoi pas? qu'importe le mot? Il s'agit toujours d'un &it primitif , qui s'af* firme sans se prouver; nous le leur accordons vo* lontiers. Ne fàllait-ll pas toujours que la raison eût un point de départ? Pouvait-^Ue être son point de départ

(t) Le mot déraisonnable est omis dans le manuscrit.

à elle-mêmeî Dans ce cas, nous ne serions pas des hommes, nous serions Dieu. Mais laissons, il en est temps, la parole â Pascal :

€ Nous connaissons la vérité, non-seulement par € la raison , mais encore par le cœur ; c'est de cette « dernière sorte que nous connaissons les premiers c principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui € n'y a point de part, essaye de les combattre. Les € pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y tra- € vaillent inutilement. Nous savons que nous ne rê- € vons point, quelque impuissance où nous soyons de € le prouver par raison ; cette impuissance ne con- € dut autre chose que la faiblesse de notre raison, € mais non pas l'incertitude de toutes nos connais- € sances, comme ils le prétendent. Car la connais- € sance des premiers principes, comme qu'il y a espace^ € temps y mouvement, nombres, est aussi ferme qu'âuc cune de celles que nos raisonnements nous donnent. « Et c'est sur ces connaissances du^œur et de Fin^ € stinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y « fonde tout son discours. Le cœur sent qu'ihy a trois € dimensions dans l'espace, et que les nombres sont c infinis; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a € point deux nombres carrés dont l'un soit double € de l'autre. Les principes se sentent, les propositions € se concluent; et le tout avec certitude, quoique par € différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison « demande au cœur des preuves de ses premiers prin- « cipes pour vouloir y consentir , qu'il serait ridicule € que le cœur demandât à la raison un sentiment de

192 SLR LES PENSÉES

toutes les propositions qu*eïle démontre, pour vouloir les recevoir.

€ Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison qui voudrait juger de tout; mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment! Mais la nature nous a refiisé ce bien, et elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement. > (H, 108-109.) Voilà, Messieurs, ou je me trompe fort, voilà sur cette matière le dernier mot de Pascal. Et bien d'autrès passages établissent, comme la dernière ligne de celui-ci, sa confiance dans la raison comme instrument de certitude, et son éloignement pour Vexiravagance du pyrrhonisme. Ainsi vous l'entendrez dire :

€ Si on choque les principes de la raison, notre c religion sera absurde et ridicule. > Ce sont deux excès également dangereux c d'exclure la raison , de € n'admettre que la raison. » (H, 348.) t Pour ceux c qui n'ont pas la religion par sentiment, nous ne € pouvons la leur procurer que par raisonnement. > (II, 352.) € La conduite de Dieu est de mettre' la ^' c religion dans l'esprit par les raisons et dans le cœur I \ € par la grâce. » (11, 178.) 1/

Je ne crois pas m'abuser en disant que ces passages expriment la conviction de Pascal. Pour son

compte personnel il n^était pas pyrrhonien ; il regardait le pyrrhonisme comme une maladie de l'esprit humain , mais comme une maladie inhérente à l'homme , qui ne peut , dit-il , t ni fuir une de ces c sectes, ni subsister dans aucune. » (II, 104.) Cette maladie est une suite de notre déchéance, c Car, € s'écrie Fauteur, que conclure de toutes nos obscu- € rites, sinon notre indignité? > (H, 155.) « Il faut c que nous naissions coupables ^ ou Dieu serait in- € juste. > (II, i44.)

€ Connaissez donc , superbe , dit-il à l'homme , € quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez- € vous , raison impuissante ; taisez -vous , nature « imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment c l'homme, et entendez de votre maître votre con- € dition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu. « Car enfin , si l'homme n'avait jamais été corrompu, € il jouirait dans son innocence et de la vérité et de « la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait « jamais été que corrompu , il n'aurait aucune idée € ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux « que nous sommes et plus que s'il n'y avait point € de grandeur dans notre condition, nous avons une « idée du bonheur et ne pouvons y arriver ; nous c sentons une image de la vérité , et ne possédons

< que le mensonge : incapables d'ignorer absolument

< et de savoir certainement , tant il est manifeste € que nous avons été dans un degré de perfection

< dont nous sommes malheureusement déchus ! »

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