‹ Études sur Blaise PascalChapitre 14 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

194' SUR LES PBMSEES

Quoi qu'il en soit (car c'est là tout Tobjet de ce chapitre), voilà, en matière de vérité et de bonheur, les philosophes récusés. Après tous leurs efforts ^ l'homme reste ce qu'il était , un objet de surprise et dWroi , une déplorable énigme. < Quelle okimève € est-ce donc que l'homiptie % Quelle nouveauté, quel € monstre, quel chaoa, quel sujet de oontradietion , € quel p^ûdige ! Juge de totuteç choses, imbécile ver € de terre , dépositaire du vrai , eloaque d'incertitude € et d'erreur , gloire et rebut de l'univers, » (II, i03.) c S'il se vante ^ je Vtibaisse; a'il s'abaisse, je € le vante ; et le contredis toujours , jusqu'à ce qu'il 1 c comprenne qu'il est ua moinstre incomprébensic Me. » (0, 89.)

Laissons la philosophie , et voyons si k religion saura et pourra davantage. La religion naturelle , dont Pascal ne prononce pas le nom , mais dont il parle sans la nommer , n'est qu'une sorte de philosophie , qui prétend rattacher toutes ses idées à l'idée de Dieu, faisant tour à tour dépendre de lui et tendre vers lui toutes choses. Cette nouvdle philosophie , pas plus que les autres , n'obtient grâce aux yeux d€i Pascal. Elle nous adresse k Dieu ; intention louable, mais en même temps epreuc profonde sur notre carpacité naturelle* Car, ou Fhoaime ne se connaît pas, ou il se connaît. Or^ c la belle chose de crier à un c homme qui ne se connaît pas , qu'il aille de luic même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un € homme qui se connaît! > (H, 95.) Le premier n'y songera pas par orgueil, le second ne le vaudra pas

par découragement. En parlant aux philosophes qui veulent persuader à l'homme de se passer de Dieu, Pascal leur disait : « Si l'homme n'est fait pour Dieu, c pourquoi n'est-il heureux qu'en Dieu? » En parlant aux sectateurs de la religion naturelle , Pascal leur dit : c Si l'homme est fait pour Dieu , pourquoi € est-il si contraire à Dieu? » (D, 00.) Détruisez d'abord cette contrariété.

Voilà, sous un aspect , la &L^]mM de cette philo-^ Sophie. Sa faiblesse n'est pas moins évidente sous un autre rapport , celui de la connaissuice de Dieu.

Elle prétend alléguer deux sortes de prouves de Fexistence du premier Être , des preuves physiques et des preuves métaphysiques. Les preuves physi<ques , tirées du bel ordre de l'univers , impliquant un système optimiste , inspirant à Pascal un mépris qu'il ne dissimule pas. (II, 113.) Il ne &it guère plus de cas des preuves métaphysiques , sur lesquelles il fait cette observation : c lies preuves de Dieu méta- € physiques sont si éloignées du raisonnement des € hommes et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et c quand cela servirait à quelques-uns , ce ne serait <r que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstrac tïon ; mais, une heure après, ils craignent de s'être <r trompés. > (H, 114.)

Ces mots ne rappellent-ils pas ceux de Fontenelle dans l'éloge de Malebrandie :

« Il y a assez d'apparence qu^à cet égard (à l'égard € de l'édification) les idées métaphysiques seront touc jours pour la plupart du monde comme la flamme

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« de l'esprit de vin , qui est trop subtile pour brûler € du bois. >

Mais il y a plus, ces preuves ne sont pas seulement insuffisantes , elles sont inutiles. « Je n'entre- € prendrai pas ici , dit l'auteur , de prouver par des c raisons naturelles , ou l'existence de Dieu , ou la « Trinité , ou Timmortalité de l'âme , ni aucune des c choses de cette nature ; non-seulement parce que c je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans t la nature de quoi convaincre des athées endurcis , c mais encore parce que cette connaissance , sans € Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un hom- € me serait persuadé que les proportions des nom- € bres sont des vérités immatérielles , éternelles , € et dépendantes d'une première vérité en qui elles c subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouvec rais pas beaucoup avancé pour son salut. » (II, 415.)

L'auteur conclut ces considérations sur la religion naturelle par ces réflexions pleines de sérieux et de mélancolie :

€ Je regarde de toutes parts, et ne vois partout « qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit € matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais « rien qui marquât une Divinité, je me déterminerais € à n'eu rien croire. Si je voyais partout les marques <c d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. € Mais voyant trop pour nier et trop peu pour m'as- « surer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai <c souhaité cent fois que si un Dieu la soutient, elle

« le marquât sans équivoque ; et que si les marques « qu'elle en donne sont trompeuses, elle les suppri- € mât tout à fait; qu'elle dît tout ou rien, afin que « je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'é- « tat où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je « dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon € devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où € est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me serait € trop cher pour Téternité. » (II, 118.)

Laissons derrière nous toutes ces ruines, et marchons, sur les pas de Pascal, vers un édifice qui n'a pas été bâti de main d'homme.

Deux idées servent de base à cette seconde partie, où Pascal commence à affirmer après avoir tant nié, à édifier après avoir tant démoli.

Il faut nous résoudre à recevoir la vérité des mains de Dieu.

I Nous ne la pouvons recevoir que par le cœur.

Ou plutôt ce sont là les deux conditions de succès dans la recherche à laquelle Pascal va se livrer. Qui se demandera à lui-même la vérité sur Dieu, ne la trouvera point; car s'il était capable de la trouver par lui-même, il ne l'aurait jamais perdue. Qui voudra, dans cette étude, faire usage de sa raison seule, et non de son cœur, ne comprendra point, ne connaîtra point, ou connaîtra inutilement.

Non-seulement le cœur est d'un grand usage dans cette recherche; mais, à lui seul, le cœur y suffit. Un grand nombre de passages reproduisent cette idée à laquelle Pascal attachait une grande impor-

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tance^ et qui constitue en grandd partie Toriginalité de cette apologie*

c II y a trois moyens de Croire : la raison, la coua tume, l'inspiration (ou le cœur)«.. Il faut ouvrir c son esprit aux preuves, s'y confirmer j^ir la cou- « tume ; mais s'offrir par les humiliations aux inspi- « rations^ qui seules peuvent faire le vrai et salutaire € effet*» (H, 177.)

Pascal ira plus l6iti encore : c Ne vous étonnez a pas, dira^t^l, de voir des personnes simples croire c sans raisotmement. Dieu leur donne l'amour de soi c et la haine d'eux-mêmes. Il indiné leur cœur à tt croire* On ne croira jamais d'une créaûce utile et « de foi, si Dieu n'incline le cœur; et on croira dès c qu'il l'inclinera.» (11^ 477.) — Voilà le raisonnement suppléé par l'amour de Dieu et la haine de soi-même.

« Ceux que nous Voyons chrétiens sans la con- « naissance des prophéties et des preuves né laissent « pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette c connaissance i ils en jugent par le cœur, comme « les autres eii jugent par l'esprit. C'est Dieu luic même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très € efficacement persuadés. » (H, 179.) — Ici, le cœur supplée jusqu'à la connaissance des preuves^

€ Ceux à qui Dieu à donné la religion par senti- € ment de Cœur sont bien heureux et bien persuadés. c< Mais pour ceUx qui ne l'ont pas, nous ne pouvons € la leur procurer que par raisonnement, en attenf dant que Dieu la leur imprime lui-même dans le

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ce cœur ; sans quoi la foi est inutile pour le salut. * (II, 3630

Ailleurs, et en moins de mots i « Voilà ce que c'est « que la foi ; Diôu sensible au cœur, non à la rai- € som»(n, 172.)

Pascal tire de tout ceci une leçofe pratique (|Ué vous me saurez gré de recueillir :

« La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses € avec douceur, est de mettre la religion dans Yês- « prit par les raisons et dans le cœur par la grâoe. « Mais de la vouloir mettre dans Tèsprit et daUs le a cœur par la force et par les menaces, ce n'esi pas « y mettre la Teligibn, mais là tefreui*; » (ÏI, 178.)

Arrivés là, Messieurs j représëntez-voud un homxne que la religion, par stis caractère^ internes de vériW, attire puissamment vers elle, mais qui^ soit ' impuissance naturelle, soit manqué de savoir, se sent incapable^ et l'est en effet, de mettre^ sut ce point, sa raison du parti de son cœur. Ou supjïosèz encore un homme dont les prtuves eîtérieures de la vérité du christianisme ont satisfait la raison y qm sa raison, par conséquent, pJ*esse d'être chrétien ^ et qui ne peut le devenir. Dcfox situations connues et cotomunës. Les uns et tes autres, poiir franchir ce dernier pris, qlui vaut k lui seul la distancé tout entière, n'ont qu'une seule ohdse à faire ; Pascal nous l'a déjà dite : c s'offrir par les hutaîliations aux inspirations; » (II, 177.) ce qu'il expriise ailleurs en termes inoins éloquents, mais plus explicites :

f Je voudrais porter l'homme à être prêt et dégagé

âOO SUR LBS PENSÉES

€ des passions pour suivre la vérité où il la trouvera ; € sachant combien sa connaissance s'est obscurcie € par les passions , je voudrais bien qu'il haït en soi € la concupiscence qui le détermine d'elle-même, afin € qu'elle ne l'aveuglât point pour faire son choix, et € qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi. » (II, 90.)

Voilà, dans les deux cas que nous avons supposés, le solde de l'arriéré, le moyen de combler le déficit.

Mais Pascal s'arrête sur la première situation, celle où le cœur étant à peu près déterminé, l'intelligence est comme enchaînée dans une douloureuse incrédulité. C'est le sujet du morceau fameux {Infini. Rien. n, 167-169) où Pascal semble réduire une question de vérité à une question de simple calcul ou d'intérêt bien entendu. Je discuterai plus tard l'intention et le sens de ce morceau. Ici, je dirai simplement que l'admirable parole du Christ : « Celui qui voii- € dra faire la volonté de mon Père connaîtra si ma c doctrine vient de Dieu ou si je parle de mon chef, j» trouve ici un commentaire et des développements dont elle eût pu se passer, et où l'audace et l'ardeur de l'esprit de Pascal se font trop sentir, mais dont, après tout, l'idée est juste et même philosophique. La pensée de Pascal peut se résumer dans ces mots que nous lisons ailleurs : « J'aurais bientôt quitté les plai- € sirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi je vous dis : € Vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté les € plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si je pou-

DS PASCAL. âOl

« vais, je vous donnerais la foi. Je ne puis le faire, ni € partant éprouver la vérité de ce que vous dites (que € vous quitteriez les plaisirs). Mais vous pouvez bien € quitter les plaisirs et éprouver si ce que je dis est € vrai. » (II, 181.)

Aux raisonnements de Tesprit et aux inspirations du cœur, qui vous ont déterminé à croire, joignez, quand la foi vous aura été donnée, la coutume ou |i Taccou^tumance. Faites concourir, selon l'expression \ de Pasèal, Yautomate à la conservation du bien que vous avez obtenu par l'usage de vos plus hautes facultés. € Il faut avoir recours à la coutume quand € une fois l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous « abreuver et nous teindre de cette créance qui € nous échappe à toute heure; car d'en avoir tou- € jours les preuves présentes, c'est trop d'affaire. > (II, 175.) Je pense que Pascal n'eût fait que compléter sa propre pensée en disant que s'il est une coutume propre à conserver la foi, c'est la coutume d'agir et de vivre selon cette foi ; car, ici du moins, la puissance se conserve par les moyens qui l'ont obtenue.

Le reste de l'ouvrage n'exige pas de notre part une analyse aussi détaillée : non pas que ce reste n'en soit digne; mais il s'agissait pour moi, avant tout, de vous guider dans la lecture de la première partie; la seconde est, sans comparaison, plus liée et plus claire.

L'auteur y traite d'abord des caractères de la vraie religion, qui doit, dit-il, nous inspirer à la fois l'es-

time et le mépris de nous-mêmes, (II, 141-143.) nous obliger à aimer Dieu, (H, 144.) et enfin, pour être dans notre vie un &it moral et un principe de moralité , offrir < assez de lumière pour ceux qui ne dé - « sirent que de voir, et assez d*oh|SCurité pour ceux € qui ont une disposition contraire* > (II, 151.) Abordant ensuite les religions positives , € il voit

< des faisons de religions en plusieurs endroits du

< monde, et dans tous les temps ; mais elles n'ont ni c la morale qui peut lui plaire, ni les preuves qui € peuvent l'arrêter . » (H, 185.) Alors il se met à considérer la religion chrétienne, fondée sur une religion précédente, dont il étudie, dans le point de vue de son dessein » l'histoire et les caractères* Il passe aux miracles^ aux types, aux prophéties, et entre ainsi, mais à sa manière, dans les voies ordinaires de l'apologétique» Il y a peu de choses qui ne soient originales dans cette partie de l'ouvrage, dont le oaractèr© général, bien conforme aux principes qu'il a posés pius haut, eât de parler au cœur en parlant à Tesprlt. Enfin l'auteur arrive au christianismey ou^ pour parler comme lui, à Jésus-Christ, l'objet des prophétieô^ le but des miracles, le sens intime de toute la religion juive, la fleur divine qui vient, en la solennelle saison, s'épanouir sur ce grand arbre planté près dd hwoeau de l'humanité , ei dont il à été là l'aoine cachée aVant d'en être la fleur découverte et odoriférante^ Ce n'est qu'après avoir parlé de celui qui est l'objet et l'auteur de la religion chrétienne, qu'il traite de la religion chrétienne elle-même, comme corps de doctrine et

de morale, et qu'il s'applique, par plusieurs considérations frappantes» à en &ire ressortir l'excellence et la beauté.. Jç. n'en citerai rien toutefois ; mais je ne puis passer sous sUence la page immortelle où, à l'occasion de celui qui a réalisé sur la terre l'idée de la grandeur véritable, il nous fait parcourir avec lui l'échelle de toutes les grandeurs. Ses derniers mots la résument :

« Tous les corpsy le firmament, les étoiles, la terre € et ses royaumes ne valent pas le moindre des es- < prits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, € rien.

< Tous les corps ensemble , et tous les esprits ent semble^ et toutes leurs productions ne valent pa^ « le moindre mouvement de charité ; cela , est d'un « ordre infiniment plus élevé.

€ De tous les corps ensemble on ne saurait en faire « réussir une petite pensée : cela est impossible, et « d'un autre ordre*

€ De tous les oorps et esprits on n'en saurait tirer « un mouvement de vraie charité : cela est impossible « et d'dn autre ordre surnaturel (4)* » (II, 33^333.)

Il est difficile de démêler^ pai*mi les Pm^ëes dimrm de Pascal, celles qui appartiennent h son dessein principal ; mais elles y conviennent si elles n'y apparlieniient pâS4 C'est la même vue de la condition humaine et le même altier dédaift potlr tout Ce que le monde

(i) Le mort&sA sur les trois ordres de grandeur fest f'èproduit dans l'article sur Biaise Pascal, pages i à 3, d'après les anciennes éditions. Les lignes citées le» le sont d'apr^i*ré«rlioB de M. Fan^^e. - ÉéHenrs,

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