II
« Les raisons qui étant vues de loin semblent bor- « ner notre vue, quand on y est arrivé ne la bornent « plus : on commence à voir au delà. » (I, 215.)
Malgré tout le scandale qu'on a bien voulu prendre de cette autre pensée : « Il faut avoir une pen- € sée de derrière , et juger de tout par là, en parlant tf cependant comme le peuple, i> (I, 220.) j'oserai dire qu'elle me paraît fort juste , sauf la forme, dont encore Pascal n'est pas responsable. D'un homme à l'autre, la vérité n'est une que dans le sentiment qu'on en a ; mais il y en aurait autant de formules qu^il y a d'esprits, si l'instrument, je veux dire le langage, pouvait s'y prêter, et si la finesse de la conception égalait dans chacun la délicatesse de l'impression. Il faut donc bien que chacun ait sa formule , ou sa pensée de derrière la tête ; mais il faut en même temps qu'il parle comme le peuple , ce qui ne veut pas dire qu'il trahira sa propre pensée , mais seulement qu'il se réduira, dans le langage, à la formuFe moins savante , moins profonde , moins philosophique , qui est à la portée et à l'usage dfe tous. Ce
n'est point l'csotérisme des philosophies antiques , ni l'opposition de deux sens dont l'un amuse l'imagination taïKiiô que l'autre occupe et nourrit la pensée. Ce sont deux langues : celle du penseur et celle du simple homme ; mais c'est une seule et même pensée.
Les Pensées sur Vëloquence et le style ont été , fort convenablement, mises à part. Il n'était personne qui ne désirât voir réunis les éléments de la théorie que Pascal a appliquée dans ses écrits avec une si rare supériorité. La théorie et la pratique chez Pascal se traduisent réciproquement avec la dernière exactitude. Appliquer l'âme toute nue à la vérité toute nue, c'est ce qu'a fait Pascal , et c'est ce qu'il demande à l'écrivain. Rien, pas même le cristal le plus transparent, entre l'auteur et son sujet, c'est, en deux mots, toute sa rhétorique. En d'autres termes, être écrivain sans faire profession de l'être, être homme plutôt qu'écrivain , vivre d'abord , et puis laisser sa vie se répandre dans ses paroles , voilà tout l'art. Il s'agit moins de revêtir la vérité que de la dépouiller, d'enlever avec soin tout ce qui , à un titre quelconque , voudrait s'interposer entre nous et elle. « Quand on voit € le style naturel , on est tout étonné et ravi ; car on € s'attendait de voir un auteur , et on trouve un € homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon et € qui en voyant un livre croient trouver un homme, € sont tout surpris de trouver un auteur. » (I, 249.)
Pascal n'est pas moins excellent lorsque , de cette vérité intrinsèque du style, il passe à cette autre
D« PASCAL, â09
vérité qu'on est convenu d'appeler Téloquence ; car l'éloquence n'est jamais que vérité. Si, dans le premier cas , la vérité consiste dans le rapport intime de la parole avec la pensée , elle suppose , dans le second , un rapport non moins intime de l'âme qui parle avec l'âme qui écoute. Je ne transcrirai pas un passage si connu ; ceux qui se le rappellent conviendront sans doute que le principe générateur de l'éloquence ne pouvait être défini avec plus de simplicité et de force. Pascal n'a traité, n'a touché même aucun sujet sans l'avoir en quelque sorte interdit à tout le monde : les plus habiles, après lui, semblent réduits à l'ô peu près , tant sa pensée serre étroitement l'objet, tant son expression serre étroitement sa pensée. Et quand on réfléchit qu'il a dédaigné presque constamment l'emploi du langage figuré, qui vient à notre secours après le langage propre , de même absolument que la musique après la parole , on ne peut assez admirer tant de force. Tout ce qui est figure chez d'autres est mouvement chez lui , et la passion est le seul ornement de son style.
Par la simplicité mâle de sa diction , Pascal semblait avoir pris parti , en littérature y pour les anciens contre les modernes ; mais le fait est qu'il y songeait peu. 11 n'avait, je crois, guère pratiqué les anciens, et au delà des principes très généraux qu'il a posés dans ses Pensées sur V éloquence et le style ^ les questions littéraires n'existaient pas pour lui. Bien plus réaliste qu'humaniste en éducation , il n'est pas au nombre des écrivains qui font autorité en faveur
des études clasdiques , et c'est beaucoup s'il ne les eût pas désavouées. Peut-être ce grand écmain , qui , après avoir inventé les mathéntatiques , ixiveota l'art d'écrire » faisait^il en cette matière délicate trop peu de eompte de la tradition et trop peu de cas des modèles. Peut-être ce gFand esprit qui comprenait tant de choses ne s'était-il pas donné la peine de tout co«nprendre. Je crains qu'il n'ait guère plus goûté la bonne que la mauvaise poésie^ et que tout^ chez les poètes^ n'ait été pour lui fatal Imttier et bel asirt. H est rare, il est peut-être impossible d'être à la fois immenso et proportionné. A. plus d'un égard^ Pascal ne fut qu'immense. Sous d'autres- rapports, qui sont les plus importants ^ c'est k proportimi pré* cisément qui le distingue et qui le rend éminent..
ff.
DB LA THÉOLOOte DU LlVBB DES VmÈÊS».
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âl2 DE LA THEOLOGIE
vrage, est lui-même à la recherche de sa pensée, et que plusieurs de ses affirmations se traduiraient fort justement en interrogations, nous hasarderions trop à vouloir additionner, {four ainsi dire, la certitude avec le doute, le définitif avec le provisoire, et qui sait? le oui peut-être avec le non. La langue même de Pascal nous impose des précautions. C'est peutêtre un glossaire à la main qu'il conviendrait d'aborder cette lecture. La langue de Pascal lui est singulièrement propre. Un écrivain qui oppose le jugement à Yesprit^ qui désigne sous le nom de cceur toute espèce d'intuition^ qui prend habituellement raison dans le i^ns de raisonnement^ spirituel dans le sens d'intellec-tuel, abstrait dans le sens d'objectifs peut facilement induire en erreur ou déconcerter ses lecteurs, surtout des lecteurs du dix-neuvième siècle. Puisqu'il est tant question de pyrrhonisme dans le livre et au sujet du livre de Pascal, disons qu'un peu de pyrrhonisme est de saison dans la lecture de Pascal. Pour ma part, je me déclare pyrrhonien à l'endroit de plusieurs passages du livre des Pensées. Je n'affirmerai donc qu'où je pourrai le faire avec sécurité. Mais enfin tout n'est pas problématique ou obscur dans cet ouvrage fameux. On n'y reconnaît pas seulement des tendances très déterminées, mais des convictions très distinctes. La discussion peut s'y prendre, la critique y a ses entrées. Qu'elle y entre donc, mais avec respect et modestie. Quand il serait constant que Pascal a mal pensé de Descartes et médit de M. Cousin (et l'on ne peut guère le nier), ce ne
serait pas une raison de traiter légèrement un aussi grand homme.
L'idée qui sert de base à l'apologie de Pascal n'était pas ni ne pouvait être absolument nouvelle.^ Plus d'un avant lui avait trouvé dans les mystères et dans les misères de la condition humaine un préjugé en feveur de l'Évangile, ou tout au moins en faveur de l'idée d'une révélation. Le besoin de lumière et d'espérance, qui jette les hommes au-devant de toutes les religions, précipita nos ancêtres, horriblement malheureux, à la rencontre de l'Évangile. Pour un grand nombre d'infortunés, soit de la classe lettrée, soit de la foule ignorante, l'adoption du christianisme fut un dernier essai, tenté à bon escient par les uns j et par les autres à l'aveugle. Provisoirement, un besoin est une preuve. Il n'avait guère examiné sans doute, ce guerrier de la Northumbrie, qui, vers le milieu du sixième siècle, vota en ces termes, si l'on en croit M. Thierry, en faveur de la nouvelle doctrine :
« Tu te souviens, peut-être, Ô roi, d'une chose qui . <i arrive parfois dans les jours d'hiver lorsque tu.es^ <r assis à table avec tes capitaines et tes hommes ^ € d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta salle est « bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au « dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle, « à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par € l'autre ; l'instant de ce trajet est pour lui plein de < douceur; il ne sent plus ni pluie ni orage; mais « cet instant est rapide; l'oiseau fuit en un clin d'œil,,
liil M LA ^OLOGIE
f Bi de rhivfir il r^pasgfi dans l'hiver^ T«Ue mç fiem^ € ble la vie des hommes sur la terre, et sa darde dW f moHieat, oompwtée à la longueur du isipps qui la < ppécède et qui la suit. Ce temp$ est ténébf eux et € ineommede peuir nous. Il nous tourmente par Tim-^ c pqjssibilité de le eonnaitpe* ai donc k noui^lie doe* c tpine peut nous en apprendre quelque chose d'un € peu eertain, elle mérite que nous la suivions. >
Sans plus d^Mamen, nous disent les chroniques, le nouveau culte fut voté aux acclanfiations du peu-pie. L'examen, Texpérience, cet examen involontaire, vinrent aprte) en avait cru par le simple besoin do croire, on sut plus tard pourquoi Ton avait cru. Quelques-unes des plus remarquables pages de la première partie des Peu^es ne sont que le dévelpp^ pement de cet agréable apologue du compagnon d'Ëd*ym : le Saxon, le barbare, n'avait été frappé que de la partie la plus immatérielle et la moins immédiate du malheur de notre condition. Toutefois l'idée de préluder à l'apologie du christianisme par une étude approfondie de toutes nos misères, appartient à Pasce.}. Augustin et TertuUieii avaient pris pqup point d'appui les malheurs de la société contemporaine et nmpuissstfice du polythéisme. Us avaient fkit de Thistoire, Pascal fit de l'histoire naturelle. Xe «e puis dire que Charron lui en ait donné l'exemple. D'abord, Charron n*a parlé que de notre inoapaoité de connaître, et n"^ a pas écrit dans le point de vue de Pascal. Charron se donne pour un apologiste du diristianisme, et il ne l'est point : ébranler les bases
DU LIVRK DES PElfS^ES. âlS
de k croyance en général, c'est ébranler d'un même cotip les bases de la croyance chrétienne. Étaît-ce son but? Je n'ai jamais pum*cmpêcher de le croire. Quoi qti'fl en soit, Charron et ses pareils ne sont que des espritè subtils, froids, indifférents : Pascal est un homme, touché dé l'infortune de Bâ race ; et s'il s'exagère cette infortune (ce qui, dans son point de vue, n'est guère possible), ce n'est pas du moins à plaisir ; il n'élaï^it la plaie que pour mieux la guérir. Cette humanité de la pensée et du cœur est peut-être ce que son livre a de plus caractéristique. C'est une compassion tendre et austère, où Ton sent du respect et une sorte de piété envers l'homme. Ce respect, > cette piété reposent sur l'idée que l'homme est Tex-
■ pression la plus intime de la pensée créatrice, Témanation la plus directe de Tessence divine, et, à l'égard
; de la création, la clef de la voûte, qui tombe et s'é-
■ croule avec lui. Reconstruire la voûte autour de cette pierre, relevée et taillée à neuf par une main divine, telle est Tœuvre du christianisme, qui a pour objet la création tout entière, et non Thomme seulement, mais pourtant l'homme avant tout^ puisque l'univers sans l'homme n'est rien, de même que l'homme n'est rien sans Dieu. C'est à tom les besoins, à tous les intérêts, & toutes les détresses de l'homme que Pascal s'adresse dans son livre; il en appelle dé l'homme à l'homme lui-même. L'homme sans Dieu, l'homme avec Dieu, c'est tout le plan de l'ouvrage, qui n'est une apologie du christianisme qu'en tant que le christianisme c'est l'homme avec Dieu ; car la vérité intime du christia-
216 DE LA THÉOLOt^lE
nisme, je ne dis pas sa vérité formelle ou historique, n'est point autre chose. En tenant compte de toutes les sortes de preuves, Pascal, dans son apologie, s'attache à ce point principal et y ramène, y subordonne toutes les questions. Les chapitres les plus étrangers par leur titre à ce point de vue en font foi comme tous les autres ; une double psychologie , celle de Dieu et celle de Thommé, n'y fait jamais défaut. Dieu, dans sa nature divine, l'homme dans sa nature humaine, sont incessamment considérés en regard Fun de l'autre. .
Arrêtons- nous à l'un des termes du rapport, à Yhomme.
La gloire de l'Évangile n'est pas seulement d'avoir divinisé la vérité, mais de l'avoir humanisée. Jésus- Christ est un Dieu et un homme ; il en est de même de sa doctrine. Elle est puisée à la fois dans les profondeurs de Dieu et dans les profondeurs de l'homme; elle touche, par ses deux extrémités, aux mystères de l'essence divine et aux mvstères de la nature humaine : lîn seul et même mystère, à vrai dire; car la doctrine de l'homme et celle de Dieu sont deux lignes qui, s'inclinant l'une vers l'autre, finissent par se joindre et par se confondre au sommet de l'angle en un point unique et indivisible, où toute distinction échappe à l'œil, où toute analyse est impossible à l'esprit. Sans nier la dualité des termes, et sans annoncer d'autre intention que celle de déterminer le rapport qui est entre eux , les religions et les philosophies n'avaient su faire droit qu'à l'un des deux :
leur doctrine était tour à tour ou toute pieiae de Dieu à l'exclusion de l'homme, ou toute pleine de l'homme au préjudice de Dieu. L'union en Jésus -Ghiûst de toute la plénitude de la divinité avec toute la plénitude 1 de l'humanité, fut le programme ou le symbole, en ] même temps que l'appui et la substance, d'une doc- ; trine nouvelle. Cette unité sans confusion, consommée à la fois dans l'idée et dans le fait, était le fiât lux d'une nouvelle genèse, l'organisation d'un second chaos enfanté par le péché; car une seconde fois, mais dans un sens spirituel, « la terre était sans forme € et vide, » comme à la veille du premier des jours. Et remarquez bien que les deux éléments., humain et divin, ne sont pas les deux termes d'une antinomie, mais les deux hémisphères, ou, si vous l'aimez mieux, les deux pôles de la vérité. La vérité révélée n'est humaine que parce qu'elle est divine, n'est divine qu'à condition d'être humaine. Nous parlons ici au point de vue de l'homme, nous ne saurions nous placer à aucun autre. Il est certain que l'homme porte en soi le double besoin d'être tout à Dieu et d'être entièrement homme; rien ne peut le soustraire à l'empire de cette double nécessité ; rien ne peut même la lui dissimuler absolument. La religion qui ne le donne pas tout à Dieu, ne répond pas à la première de ces lois intimes de son être, et par cela même, elle n'est pas humaine : la religion qui lui retranche l'humanité, l'enlève à Dieu en feignant de le lui rendre, et ainsi elle n'est plus divine par cela seul qu'elle n'est plus humaine. La religion est un rapport : la
2iS MS LA TfiéoLOGlC
gnpppegskm d'un des deux termes le détruit. Quel que foit le terme qu'on supprime, fl nimporte : ou Dieu n'existe plus pour Thomme, ou l'homme n'existe plus pour Dieu. La religion suppose Dieu dans la plénitude de sa divinité, Thomme dans la plénitude de son humanité; deux êtfes, deux personnes, et non pas deux noms.
Toutes les hérésies qui sont nées au sein du christianisme, comme tous les systèmes conçus en dehors du christianisme, reviennent à diminuer Thomme bu à diminuer Dieu. La religion du cœur, la foi vivante, garde entre ces deux excès un admirable équilibre; la théologie a beaucoup de peine à ne pas incliner vers Tun ou vers Tautre. Pourquoi? parce qu'elle reste toujours à quelque distance du sommet de Tangle, sur l'un des côtés, au lieu que la foi vivante se tient au sommet, dans le mystère ou dans la vie, d*où elle I domine les deux côtés ou les deux pentes de la vérité j sans incliner vers aucune. La piété les réunit, par un procédé ineffable, dont elle ne se rend pas mieux compte que nous ne pouvons nous rendre compte de Tunion de la pensée et de la matière dans notre existence, union ou conciliation que la vie réalise et manifeste incessamment. La théologie ou la science distingue, c'est son feit; mais distinguer, c'est séparer par hypothèse, et à force de distinguer, on oublie de réunir. Les temps, d'ailleurs, lui font la loi; tantôt elle ise met au service de l'élément divin compromis, tantôt e^h vole au «ecours de l'élément humain meflacé^ et efl« igurabonde dans le sens de la tâche parti-
culîëpe que lê% dfcdnstances oîi VéM dés esprits lui imposent; elle diminue tour à toup la divinité et !^humanité, ou daps Didu et dans rhomme; ou dans Wsus^Ghrifit qui est pleinement Tun et l'autre. Les théplogiens soqt pares qui savent se garder de ces deu:x exc^s, et eeux qui savent s-en garder ne passent pas toujours , aux yeux du vulgaire , pour de vrais Hiéologien^.
Cette lutte prenS des noms très divers, qui ne peuvent, d*un eas à l'autre, en déguiser l'identité à des yeux attentifs i prédestination et liberté, dogme et morale , le témoignage de la Parole et celui de Tesprit. C'est, au point de vue religieux, la question, inépuisable en philosophie, du subjectif et de Tobjectif, qui ne sont après tout que Dieu et Thomme. La philosophie n'a pas encore compris que l'incarnation du Verbe est la suprême et l'unique solution du problème qu'elle se pose. Pour le moment, elle est en instance auprès de la raison imper sonnelh. Le chrétien croit à la raison personnelle tout à la fois et suprême, qui est Jésus-Christ.
A en juger par les apparences , la théologie a eu plus souvent affaire à la tendance qui cherche à diminuer la Divinité qu'à celle qui cherche à diminuer rhumanité. Excessive, de sa part, fut la réaction au terme de laquelle on a vu se donner la main , d'un air surpris et déconcerté, le supralapsarisme de Gomar et le quiétisme de Madame Guy on. Après ces luttes plus qu'infécondes entre de purs esprits, il était temps qu'il vînt un homme. La gloire de Pascal est d'avoir