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m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où Ton ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J'essaye d'être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes ; et j'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroitement ; et soit que je sois seuU ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées.
c Voilà quels sont mes sentiments ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d'un homme plein de faiblesse, de misère, de concupiscence, d'orgueil et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce à laquelle toute la gloire en est due, n'avant de moi que la misère et Terreur. » (1,243.)
Il est presque inutile que je cite le dialogue si connu qui se termine par ces mots : « Ce discours me transporte, me ravit.
€ — Si ce discours vous plaît et vous semble fort, < sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à € genoux auparavant et après, pour prier cet Être c infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, € de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre € bien et pour sa gloire ; et qu'ainsi la force s'accorde € avec cette bassesse. » (II, 169.)
C'était peut-être pour ménager un plus libre cours à ces effusions d'un cœur touché, non moins que dans le but d'être plus dramatique et plus agressif, que
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Pascal , qui s'était si bien trouvé de Temploi du style épistolaire dans sa querelle avec les Jésuites, avait résolu (ses manuscrits en font foi) de donner à son apologie la forme d'une correspondance.
Ce livre de théologie est donc ce que les livres de théologie ne sont pas toujours, un livre de piété, et presque un ouvrage ascétique. Mais c'est pourtant aussi, dans le vrai sens du mot, un livre de théologie. Essayerai-je de dire quelle théologie il enseigne ? Janséniste dans sa base, il a pris de la dogmatique janséniste la fleur, ou, si l'on veut, le plus pur froment. La grâce souveraine de Dieu y est sans cesse adorée, et surtout bénie, et jamais peut-être on ne lui rendit des hommages dont la liberté humaine eût moins à se plaindre ou à s'effaroucher. Il y a un mystère d'élection, puisqu'il y a des élus; mais. Jésus -Christ est mort pour tous les hommes, tous les hommes ont été rachetés; il n'y a de décidément insondable que l'amour de Dieu ; cet amour a seul sa cause en lui-même ; car, au jour suprême, les réprouvés trouveront dans leur raison la justification de la sentence qui les condamne, et les élus seront seuls étonnés du décret qui les béatifie. La grâce n'est pas un fait isolé, mais une perpétuelle effusion , une circulation de vie entre les membres, c'est-à-dire les esprits créés, et la tête, qui est Dieu, père des esprits. Au sens spirituel , comme au sens temporel, la créature est incessamment créée. . Le nom de cette vie divine est la charité : Dieu com- • munique sa charité, qui est sa vie. Comme nous deve-
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lions m^^mbres de Ûieii, noug devenons membres los lins des feutrés, mais membres Vblontâii^es et p^t un fftit de volonté ineessammetit renouvelé. Nous ne sommes absorbés ni dan^ le Chef, ni dans Tehaernble ; car Tamour n'est pas moins le triomphe de la personnalité que le moyen et la consommation de Tunité. Instruit par l'Évangile de sa misère et de sa grandeur, l'homme apprend de l'Évangile à s'aimer et à se haïr. Il puise aussi dans l'Évangile la haine et l'amour de la mort, que l'homme naturel hait injustement dans un sebs et n'aime point assez dans un autre» Il ap^ prend également, sans donner dans l'impiété du dualisme, à reconnaître dans la nature les tiraces d'un bon et d'urt mauvais principe ; mais le second de ces deux principes , c'est lui. Il comprend que tout, dans la nature, ne soit pas rigueur et châtiment; car nous eussions été trop» violemment tentés au blasphème : mais il comprend mieux, dans les conditions morales où le péché nous a plongés, la soufifrance que le plaisir; et la maladie lui paraît l'état naturel de l'homme pécheur.
On a repi^oché à cette théologie beaucoup de tristessck II est vrai que le portrait de l'homme et le tableau de sa condition ne sont point flattés dans le livre des Pmsét$. Est-ce mélancolie naturelle? Est-ce jansénisme? Quoi qu'on en pense, il nous importé peu. Ce qui pour nous «st constant, et ce qu'il nous paraît bien difficile de nier, c'est que saint Paul, saint Jean, et leur Maître avant eux, n'ont parlé dé rhomnie ni de \t destinée humaine en termes plus
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avantageux que Ta fait Pascal dans ses Peméesk. Ceci n'a besoin ni de développement ni de preuves. Si quelqu'un soutenait que l'Évangile n'est pas pesshmiste, nous renonçons à lui répondre, et nous lui permettons de faire de notre silence tel ifêage que de raison» Nous remarquons seulement que l'homme est pessimiste, si le christianisme ne l'est pas. L'homme ne hait point qu'on lui parle du malheur de sa con*dition. En détail et d'une heure à l'autre nous sommes tous pessimistes^ et l'on aurait peine à nous surprendre en flagrant délit de contentement. Madame de la Yaliière y dans sa solitude claustrale , disait à des visiteurs : « Je ne suis pas aise^ je suis contente. » Nous ne sommes ^ au fond et à l'ordinaire , ni aises, ni contents. En théorie, et pour le compte de l'univers, nous trouvons que tout ne va point trop mal, et pessimistes de fait, nous nous indignons contre les pessimistes (1). La thèse de l'optimisme a de zélés défenseurs, et à bon droit dans un certain sens. Pascal lui'^méme était optimiste dans le sens auquel nous faisons allusion. Il croyait, comme nous, à la perfectibilité , au progrès ; tnais le bonheur auquel il avait foi comme nous était, à ses yeux, un bonheur supei^ ficieU relatif, et il croyait) en revcmchoi à un malheur profond, radical, universel de la nature humaine; . malheur dont la partie impalpable et immatérielle est à ses yeux le vrai malheur. La douleur de Pascal est tout intellectuelle et morale. Les désordres et les ca-
(0 C'est selon les temps. Colin d'Harlevi\le risqua de payer de sa vie une pro< tessiion vtti iiidîrictie d*»ïrtimtJtWç. ^ .
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lamités de ce monde affligent surtout sa pensée. C'est pour lui un scandale, plutôt qu'un sujet de plainte. Je ne vous renvoie pas à ces pages singulières sur le divertissement et sur les puissances trompeuses où le sublime et le grotesque se coudoient; je ne veux vous rendre attentifs qu'à ce magnifique et célèbre morceau sur la disproportion de l'homme. Là, le malheur de l'homme est de ne savoir où trouver sa place, et de se sentir à la fois néant à l'égard de Tinfini, infini à l'égard du néant. L'infini et le néant, ces deux infinis, accablent sa pensée, et il marche les yeux fermés entre ces deux abîmes , aimant mieux encore être aveugle qu'ébloui. C'est dans l'infini qu'est la raison et le sens du fini, et l'infini nous est inaccessible. Nous ne savons rien d'absolu : c'est ne rien savoir; et toute notre science n'est qu'une c igno- € rance savante, » qui consiste, selon l'expression de cet ancien philosophe, c à savoir que nous ne savons € pas. » Si Pascal a prétendu compter ceci au nombre de nos malheurs, c'est bien le cas de dire , en empruntant son hardi langage : < Misères de grand seic gneur ! » Ce passage , dont la destination n'est pas bien certaine, est, au reste, peu nécessaire pour prouver la tendance toute spiritualiste de sa pensée et le caractère élevé de son pessimisme.
Mais si la vraie religion est pessimiste , le pessimisme n'est pas toute la religion ; il faut qu'elle aboutisse au contentement et même à la joie. On l'a nié de celle de Pascal. Cette négation aurait plus de poids si ceux qui Tout proférée pouvaient être
soupçonnés de savoir ce que c'est que la joie chrétienne y née du scindes larmes, et qui, jusqu'à la fin, en est toute trempée. Ils sont aux antipodes de Pascal, et voient un autre ciel, si en effet ils voient un ciel. Ce n'est ni des impressions, ni des goûts que Pascal aurait disputé avec eux; car on ne dispute point de ces choses-là. Il leur accorderait d'ailleurs volontiers que la joie chrétienne , qui n'exclut pas la gaieté , n'est pas absolument gaie ; que le bonheur chrétien, pris dans son essence, n'est pas sans mélan* colie, et que , né dans une tristesse sublime , il aime à remonter vers son origine. Tous les grands penseurs chrétiens ont mérité le même reproche que Pascal; ceux qui ne l'ont pas mérité passent, à bon droit , pour avoir affadi le christianisme. Le jansénisme ici n'est pas tout seul en cause : le jésuite Bourdaloue , le sulpicien Fénelon , Massillon l'oralorien, Bossuet enfin, leur oracle à tous, n'ont point, au pied de la croix, reçu d'autres leçons , et n'en ont point donné d'autres. Le procès est donc avec tous ces grands hommes , avec tous les grands écrivains du christianisme ; Pascal , au besoin , se retirerait derrière eux, et nous nous retirons derrière Pascal. Ceci ne nous oblige pas à justifier toutes les parôles ou âpres ou exclusives qui peuvent lui être échappées. Nous adoptons , en adoptant Pascal , le chrétien, et non le sectaire. Toute réforme est exclusive , et le jansénisme réformait. Il n'était d'ailleurs pas impunément catholique , et la religion du catholique oscille sans cesse entre un sensualisme subtil et
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un ascëtisime outré. L^ascétisme janséniste portait sui» ce que la vie humaine a de plus primitif et de plus innocent. Il niait, autant quMl était en lui, la ftimille, et Pascal, sur ce point, n'est que trop janséniste. En cela moins h^mme qu'il ne prétendait Têtre , et qu'il ne voulait qu'on le fût. M. Reuchlin remarque avec étonnement que la famille n'est pas même nommée dans le livre des Pensées. Pascal se reprochait sa tendresse pour ses proches, s'interdisait avec eux les moindres caresses , et cherchait à leur substituer dans son cœur la grande fkmille du genre humain. Il semblait que toutes les relations passagères fussent indignes de l'intérêt, des regards mêmes du chrétien. Cette vue peu évan^élique dut le fortifier dans son indifférence pour la société civile; mais cette indifférence prenait sa source dans un scepticisme que l'étude aurait peut-être guéri. Le dédain de Pascal pour l'histoire et pour les livres porte ici quelques fruits amers. A l'école de son ami Domat, il eût appris, j'aime à le croire, qu'il y a une vérité sociale, et que cette vérité, dont au reste il a reconnu l'existence dans la XIV* Provinciale , se dégage péniblement , mais incessamment , du chaos où nos passions l'ont ensevelie, el gagne insensiblement du terrain dans les sociétés progressives. Le premier anneau manquera toujours , et c'est pourquoi la chaîne traîne h terre ; on ne peut, avec sûreté, partir que de Dieu , et nous partons de nous-mêmes , soit que nous proclamions, au lieu du droit divin de la raison éternelle , le droit divin du hasard, ou le droit divin du no¥»bre ; mais
parce que Dieu ne nous a pas complètement abandonnés , et parce que la nécessité a des rapports secrets avec la vérité , la vérité , qui est , en matière sociale, Thonnêteté, la justice et la liberté, la vérité, à laquelle les individus savent trop bien se soustraire, soumet peu à peu la société à ses lois divines, que l'Évangile d^ailleurs a promulguées avec une autorité toute nouvelle, A force de mépriser l'inetitution sociale , à force d'admirer ce bon sens populaire , qui tient quittes de bon sens les institutions et les lois, Pascal joue le jeu des anarchistes , pour lesquels il professe d'ailleurs la haine la plus décidée. La foi au progrès social est une garantie d'ordre non moins que de progrès. Ce qu'on a appelé l'athéisme politique est dans sa sphère , très inflérieure sans doute, ce qu'est dans une aub^e sphère l'athéisme religieux.