‹ Études sur Blaise PascalChapitre 20 sur 30 · SUR LE PYRRHONISME DE PASCAL ET SUR SA RELIGION PERSONNELLE · texte numérisé non relu

SUR LE PYRRHONISME DE PASCAL ET SUR SA RELIGION PERSONNELLE

Le pyrrhonisme de Pascal , ou du moins ce qu'il a plu d'appeler ainsi, a essuyé beaucoup d'attaques.

Si l'on entend le pyrrhonisme au sens rigoureux , comme négation des principes premiers (et c'est ainsi que Pascal le définit) Pascal n'était point pyrrhonien ; ^ car il a défendu , contre cette secte , l'existence des principes premiers. Mais il faut convenir que ce n'est qu'après s'être tellement identifié avec les principaux arguments du pyrrhonisme , qu'il était permis de croire à la complicité de Pascal avec cette secte, que , toutefois , il appelle extravagante. Il faut convenir encore que , dans le chapitre sur la justice , il parle encore une fois le langage pyrrhonien , et cette fois sans se rétracter , lorsqu'il se demande si nos principes naturels en fait de justice sont autre chose que

• On retrouvera dans celle leçon sur le Pyrrhonisme de Pascal, mais dégagées de ce qui n'y a pas trait directement, quelques-unes des idées que M. Vinel avait déjà développées dans ses trois articles sur le livre de M. Cousin : Des Pensées de Pascal, recueillis dans ce volume (pages 74-126). -^ÉdUeurs.

nos principes accoutumés , et si la nature ne serait point, tout simplement, une première coutume. On peut supposer , à la vérité , que les principes dont il nous parle ne sont pas les notions premières du juste et de l'injuste, mais des règles secondaires, qui, certainement, varient d'une contrée à l'autre; mais la distinction n'est pas exprimée, et l'on a pu se prévaloir de «e silence. Quant à moi , je pensé que , préoccupé du désir d'humilier la raison , Pascal n'a pas apporté dans cette première ébauche d'un travail dont rien peut-être n'aurait été conservé, toute l'exactitude et tous les scrupules d'expression que cette matière demandait plus que toute autre. Il n'a pas toujours mesuré ses coups , et la longue habitude qu'il avait avec Montaigne , qu'il cite ou transcrit à tout moment , avait donné à son esprit une pente à laquelle il ne résistait pas toujours. L'époque tournait au pyrrhonisme , et l'on n'a peut-être pas assez remarqué que l'œuvre de Descartes fut une réaction du doute méthodique contre ce doute sans règle et sans frein dont les livres étaient remplis. Que Pascal eût 'contracté dans la culture des sciences exactes et des sciences d'observation une habitude de rigueur qui le rendait moins sensible aux démonstrations d'un autre ordre ; en d'autres termes, que la géométrie l'eût disposé au scepticisme, il est aisé de le concevoir. Puis , c'était une idée assez générale parmi les chrétiens savants , que le pyrrhonisme était utile à la religion ; Pascal lui-même l'a dit, dans ce sens, il est

vrai , qu'un grand bien peut sortir d'un grand mal ;

iT

iki SUR il FTRRIiOlflSliK DB PASCAL

mais enfin , c'était déjà trop , c'était déjà une erreur que de croire une aussi grande erreur profitable à la vérité ; et d'une manière ou d'une autre , Pascal me semble y être tombé.

D'autres, moins grands que lui sans doute, y sont tombés de nos jours; mais Pascal, s'il errait, n'errait que sur le fait, et ils ont erré sur le droit. Ils ont fait plus que de croire à l'utilité relative du pyrrhonisme, ils l'ont hautement professé, et ont prétendu donner pour base à la foi chrétienne le sable mouvant du doute absolu. Du doute absolu ils ont prétendu coQcliu'e au dogmatisme absolu. Sur quoi je dirai en peu de mots toute ma pensée. De même que c je fuis € un effironté qui prêche la pudeur, > je hais « à l'égal c des portes de l'enfer > le pyrrhonisme qui dogmatise. La conclusion qu'il se permet, quelle qu'elle soit, est exorbitante^ monstrueuse, car c'est une conclusion; sa foi n'est, à le bien prendre, qu'un coup de désespoir, un accident, une catastrophe ; entre le pyrrhonisme et la foi, il y atout un infini. C'est une étrange témérité que de commencer par briser tous les degrés de l'échelle par où l'on prétend se hisser au faite ; c'est une étrange insolence que de vouloir prouver quoi que ce soit après avoir anéanti tous les éléments de la preuve. Les modernes pyrrhoniens, dogmatistes .au fond du cœur, ont inventé et mis en réserve un élément de certitude, un seul, le consentement universel ; mais cet élément même, ils n'ont pu l'obtenir qu'en faisant usage de tous les autres, et par conséquent en les supposant tous. Je n'ai pas besoin,

ET SUR SA RELIGION PERSONlHBLtE. 243

après cela, de chercher avec quel succès ils ont constaté, sur un point quelconque, le consentement uni* versel. Je rie cherche pas si leur système, inventé, disent-ils, dans Pintérêt du christianisme, n'est pas un démenti donné à cette religion, qui a fait de la vérité le secret du petit nombre, et pour tous les autres une folie. Je ne cherche pas enfin si la doctrine du consentement universel n*est pas Tâttaque la plus meurtrière, quoique la plus indirecte, à la dignité de l'homme, à la sainteté de Dieu, à la morale même. Encélade écrasé sous sa montagne fumante en dit plus que je n'en pourrais dire. Le pyrrhonisme s'est jugé lui-même.

M. Reuchlin a dit que Pascal, s'élevant sur les épaules de Montaigne pour atteindre plus sûrement les ennemis de la religion, a donné une preuve frappante de Pappui que la foi peut trouver chez ses ennemis naturels, l'incrédulité et le scepticisme, et il les compare à ces démons qui, dans l'architecture du moyen âge, soutiennent, pour ainsi dire, l'élan hardi de la voûte du temple vers cette autre voûte qui est le ciel. Passe pour les démons de pierre ; mais Pascal n'eût sciemment appelé aucun des suppôts du mensonge au secours de la vérité. Tout en convenant que le pyrrhonisme avait servi à la religion, il le désavouait; un pyrrhonien, à son avis, était un exirawr gant ; mais comment se serait-il dispensé de nous montrer vers quels dangers nous précipite, ou à quels dangers nous abandonne la logique, « celte chose « aveugle, > ainsi que l'appelait récemment un célèbre

écrivain, et dont les deux yeux sont crevés quand l'âme et Tintuition immédiate ne concourent pas avec elle? C*est à cette intuition immédiate, comme à une information certaine, que Pascal nous renvoie dans le paragraphe sur le cosur^ que je vous ai lu avant-hier, et que j'ai cru pouvoir appeler le dernier mot de Pascal (1). Il l'est, en effet, et comment ne le serait-il pas? Il est évidemment une réponse aux arguments pyrrhoniens qui sont répandus dans le livre des Pmsées. Il l'est d'intention, cela est manifeste, et personne ne croira, au rebours, que c'est une objection contre le pyrrhonisme, à laquelle les idées pyrrhoniennes répandues dans le livre doivent servir de réponse : je dis même qu'à quelque place que Pascal l'eût mis, avant ou après les arguments pyrrhoniens, la teneur de ce paragraphe en découvre l'intention : c'est une réponse, et une réponse défi-

(1) « Nous connaissons la Yérité, non-seulement par la raison, mais encore par « le cœur; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers prinu cipes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de « les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inu- M lilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous u soyons de le prouver par raison; cette impuissance ne conclut autre chose que «f la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connais- « sances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers prmdpes, « comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'auu cuue de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaisu sances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y « fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, « et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point u deux nombres carrés dont Tuu soit double de l'autre. Les principes se sentent, w les propositioi^s se concluent; et le tout avec certitude, quoique par différentes « voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de t< ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le u cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle dé- « montre, pour vouloir les recevoir. » (II, 1C80

ET SUR SA REtIGION PEBSÛMTCfiLLS. 2k&

nitive. Je n'ai pas à prouver maintenant que la réponse est bonne ; je la crois excellente ; mais tout le monde en jugera selon ses lumières ; il me suffit que c'est une réponse, et que, par cette réponse, Pascal estime avoir sauvé ce qu'il appelle les principes premiers, c'est-à-dire les premiers éléments sur les- /quels la pensée opère. Tout est là. Messieurs; car quant 'au raisonnement ou à la logique, Pascal y croit; mille et mille passages l'attestent; il suffirait, au besoin, de ceux que j'ai cités. Il suffirait d'un seul, de celui où Pascal fait consister la dignité de l'homme dans la pensée, qui n'est autre chose que le moyen ou l'organe de la connaissance. Mais en même temps il est très vrai que Pascal a fait une rude guerre à la raison humaine, qu'il taxe d'impuissance, puisqu'elle ignore ce qu'il lui importerait le plus de connaître, et d'in-

solence puisqu'elle prétend tout savoir et tout comprendre. Cette impuissance l'afflige, cette insolence l'irrite, et dans la vivacité de ses sentiments, il s'emporte à exagérer sa propre pensée, et glisse plus d'une fois vers le pyrrhonisme. Cette espèce d'emportement de la pensée se marque suffisamment et fait bien pressentir la possibilité de quelques excès dans le passage suivant :

€ La raison est bien assez raisonnable pour avouer € qu'elle n'a pu encore trouver rien de ferme ; mais € elle ne désespère pas encore d'y arriver ; au con- € traire elle est aussi ardente que jamais dans cette € recherche et suppose d'avoir en soi les forces né- € cessaires pour cette conquête. /( faut donc V achever y

246 sua LE PYRRHONISME DI PASCAL

< et après avoir examiné ses puissances dans leurs « effets, reconnaissons-les qn elles-mêmes; voyons si c elle a quelques forces et quelques prises' capables

< de saisir la vérité, » (II, 12S,)

On ne sent pas ici l'homnie qui se réprime , mais plutôt l'homme/ qui s'échauffe dans la lutte . Pascal , dans ces fragments, où l'on ne saurait trop répéter qu'il cherche sa pensée encore plus qu'il ne la formule , a jeté tout son feu ; il a surabondé dans le sens des objections qu'on peut faire à la raison humaine ; tout , pendant quelques naoments , lui était bon , pourvu qu'il obligeât la raison à crier merci ; de là , dans son livre., des assertions périlleuses , des contradictions ; njais eût-il été , ce que nous n'accordons pas, plus fort dans ce qu'il allègue en faveur du pyrrhonisme que dans ce qu'il allègue contre cette secte , nous n'en disons pas moins que , personnellement , il n'est point pyrrhonien; eût-il mal défendu sa cause , on voit clairement que le pyrrhonisme n'est point sa cause ; je vous prie d'envisager. Messieurs, que c'est là le point important, capital , puisque , encore que Pascal eût naal défendu le dogmatisme , s'il est dogmatiçte , cela suffit pour écarter absolument l'idée que le pyrrhonisme l'ait jeté dans la religion , et que sa conversion n'ait été, comme quelques-uns l'ont pensé , que le naufrage de sa raison.

Il est une chose qu'on oublie trop : c'est que la foi I à l'Évangile implique peu de foi aux enseignements i de la raison pure. L'Evangile ne se donne pas comme

ET SUR SA RELl&ION PERSONNELLE. 2(7

une lumière plus vive ajoutée à nos lumières naturelles, mais comme un flambeau qui. vient dissiper nos ténèbres, comme le jour succédant à la nuit. Il ne suppose pas seulement , il déclare que tous les hommes étaient égarés, et qu'il n'y en avait point d'intelligent, non pas même un seul. Personne nQ croit à TÊvangile sans croire qu'avant TÉvangile Thur manité était dans la nuit, et dans une nuit d'autant plus dangereuse qu'elle était, de loin en loin, sillonnée d'éclairs qui encourageaient l'homme à se mettre en route , tandis qu'une nuit plus profonde ^ plus impénétrable , l'eût contraint à l'immobilité <5t retenu loin des abîmes. Chose remarquable , et qu'il ne faut pas omettre : l'Évangile , par sa lumière , ^ exerce une vertu rétroactive sur nos ténèbres passées ; il nous les rend visibles ; celui qui ^ avant d'être chrétien, se croyait sûr de beaucoup de choses, apprend dès lors ce que valait cette ^^ertitude , en quelque sorte gratuite et anticipée; il devient scep* tique après coup , non dans le présent , mais dans le passé : encore une manière de solder l'arriéré. Il ne s'agit donc ici que d'une question de plus ou de moins : le christianisme nous trouve ou nous rend sceptiques à l'égard de beaucoup de choses : quelles sont ces choses? c'est la question. Ce qui n*en est pas une, c'est que la foi chrétienne ne conduit pas plus au pyrrhonisme qu^elle ne peut en procéder. |En nous réduisant dans ces termes , nous dirons une ïehose qui ne paraîtra singulière qu'au premier instant : Ion dit que le scepticisme a fait Pascal chrétien; il

â4^ âUR LE PTRRHONISME DE PASCAL

serait peut-être plus vrai de dire que le christianisme Fa rendu sceptique.

Mais Pascal, dit-on, a douté de l'existence de Dieu ; il a dit que, selon les lumières de la nature, on ne peut savoir certainement ni ce que Dieu est, ni s'il est ; à plus forte raison a-t-il douté de l'immortalité de l'âme, qui n'a d'appui solide que dans la croyance en un Dieu. Il faut commencer ici par écarter la question du pyrrhonisme. Quelque idée qu'on se fasse du scepticisme en cette matière» ou de l'athéisme méme^ un athée ^ en tant qu'athée, n'est pas pyrrhonien. Il est bien pis , direz-vous ; ou bien , direz-vous encore , quand on fait tant que d'être athée, autant vaut pousser plus loin , et se plonger dans un pyrrhonisme absolu. Je n'en crois rien , mais je le suppose ; il me suffit d'avoir mis, dans cette affaire, le pyrrhonisme hors de cause.

Je ne veux pas non plus examiner à fond si Pascal était réellement sceptique à l'égard de l'existence de Dieu. Si vous vouliez absolument connaître ma pensée sur ce sujet , je vous dirais que je crois que Pascal, abstraction faite des lumières du christianisme , croyait à l'existence d'un Dieu et à l'ensemble des dogmes qui constituen|; ce qu'on appelle la religion naturelle. Mais je ne puis vous le prouver rigoureusement , et ce qui , en revanche , est certain , c'est qu'il a déclaré ne trouver ni dans la nature , ni dans la métaphysique des raisons assez fortes pour convaincre des athées endurcis. Mettons la chose au pis: Pascal était athée.

ET StR SA RELIGION PERSONNULLB. 249

S'il Tétait, ce fut un malheur. S'il Tétait, nous pouvons nous en étonner. Toutefois, il est juste de placer ici quelques observations, qui, sans servir d'excuse à Une si prodigieuse erreur, expliquent sa présence dans le monde.

Savoir qu'une chose est, sans savoir ce qu'elle est, fort souvent c'est ne rien savoir. Séparée de son mode, Texistence n'est qu'un mot. Et selon le mode qu'on lui assigne, une existence est quelque chose ou n'est rien. Croire à Texistence de Dieu, sans se faire des attributs de Dieu aucune idée, ce serait croire au mot de Dieu plutôt qu'à Texistence de Dieu. Croire à Texistence de Dieu, et ne pas croire à la personnalité, à la souveraineté, à la justice de Dieu, décidément ce n'est pas croire en Dieu. Croire à Texistence de Dieu, et hésiter sur ses attributs essentiels, c'est hésiter sur Texistence même de Dieu. Enfin croire en Dieu, et se trouver incapable d'en tirer aucune conséquence pratique, c'est, si vous le voulez, croire en Dieu, mais c'est être sans Dieu. Sur ce pied, vous serez peut-être obligés de convenir que la croyance en Dieu, une croyance ferme, énergique, réelle, n'est pas tout à fait aussi commune qu'on le pense.

Seconde observation. Nous croyons à Texistence de Dieu. Nous y croyons d'une foi réelle, ferme, énergique. Mais qui sommes-nous, nous qui y croyons de la sorte, sinon des disciples volontaires ou involontaires du christianisme ; car le christianisme en a des deux espèces? Quelles étaient avant le christianisme, quelles sont encore, en dehors du christianisme, les notions

Page 1