‹ Études sur Blaise PascalChapitre 28 sur 30 · DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE JÉSUS-CHRIST

serviteurs fidèles, et nul catholique mourant n'en dirait moins sur la foi que n'en dit ici sur la sienne l'auteur des Pensées. Plusieurs lecteurs, en entendant Pascal « implorer les intercessions de la glorieuse « Vierge Marie et de tous les saints et saintes du pa- € radis, j> vont se scandaliser et crier à l'inconséquence. Mai§, entre eux et rous, qui est-ce qjii, en matière de religion, est tout à fait conséquent? Probablement personne. Pour ce qui est de Pascal, nous avons la ferme confiance que, tout en exprimant ici une persuasion sincère au sujet de la Vierge et des saints, ii faisait reposer d'ftplomb sa foi et mn espérance sur l'unique et vrai fondepiept^ Si I'qr veut absolument qu'il y ait ici contradiction dans les tçf^ mes, contradiction dans les notions menées, à la bonne heure; nous ne contesterons pas. Nous nous contentons d'être certain pour notre compte qu'jl n'y avait pas contradiction dans le cœur.

PASCAL, NON L'ÉCaUVAIN, MAIS L'HOMME *,

De quels éléments se composait cette individualité rare qui a paru dans le monde sous le nom de Biaise Pascalî C'est à cette recherche. Messieurs, que nous avons consacré les derniers instants de notre dernier entretien. La vie extérieure de Pascal nous est de quelque secours dans ce travail ; mais ses écrits , ses Pemies surtout, monologues secrets, ou dialogues intimes de Pascal avec lui-même, nous y aideront davantage. Au reste, pour abréger, il m'a paru bon de procéder par synthèse, c'est-à-dire de commencer par énoncer les résultats, en faisant suivre les preuves, ou tout au moins les indices.

Au premier rang des attributs de cette individualité si remarquable , j'ai placé VindimdualiU ellemême. Quoique décrédité dès sa naissance par un usage très indiscret (1), le mot rie m'a point fait

* Cette étude faisait partie , ainsi que les articles Y, VI, VU et Vin, du cours sur la littérature du dix-septième siècle, donné par M. Yinet à l'Académie de Lausanne en 1844 et iS45.

(1) u Domine, jam fœtet, quatriduanus est enim. » Jean, XI, 39.

PASCAL^ NON l'Écrivain^ mais l'homhe. 305

peur. Je n'ai pas craint qu'aucun de vous confondît dans une fraternité imaginaire deux ennemis jurés , l'individualisme et l'individualité : le premier, obstacle et négation de toute société; la seconde, à qui la société doit tout ce qu'elle a de saveur , de vie et de réalité. Nous sommes tous d'accord sur un point: c'est que des membres morts ne peuvent former un corps vivant , et que la société ne peut valoir que ce que nous valons nous-mêmes. Ni les uns ni les autres nous ne divinisons cette force brutale des âges civilisés , qu'on appelle , par abus , l'opinion publique ; despote pour despote , autant vaut un homme , un Napoléon, que ces miasmes qui se prennent à l'esprit, infectent le monde moral , et ne sont guère , sous le beau nom d'idées , que des souvenirs , des craintes ou des espérances. La pensée de l'individu ne se forme ni hors de la société ni sans elle ; mais c'est l'individu, non la société, qui pense, qui croit et qui aime , et s'il lui emprunte , comme on ne peut en douter, plusieurs des éléments de sa pensée, il ne lui emprunte pas sa pensée elle-même. A cet égard, il doit , tout ensemble , se servir de la société et se défendre contre elle ; il doit même, lorsqu'il ne s'est pas bien défendu , faire ce qui dépend de lui pour se reconquérir sur elle , et c'est une des gloires du christianisme que d'avoir , dans la sphère la plus haute , consacré cet important devoir. 11 n'a point, en le consacrant, affaibli la société ; il l'a bien plutôt affermie; et si vous prenez le mot de société dans toute l'énergie de sa signification, vous pourrez dire

906 fàscàM.,

que c'est de lui qu'elle date et de lui qu'elle procède. Tout ce qui développe dans les âmes le principe de la fioi, du devoir, de la pensée et de la liberté, choses individuelles, ajoute à la force de la société.

Je ne craindrai donc point de mettre au rang , et au premier rang , des traits qui rendent si éminent le personnage de Pascal , sa profonde individualité^ par où je n'entends autre chose que le don d'être soi-même , le privilège d'avoir des pensées et des sentiments à soi et de ne pas vivre d'emprunt sous ces deux rapports , ainsi que le font trop souvent des hommes d'ailleurs bien organisés. Tout homme , boa gré mal gré , a son individualité , mais tout homme n'a pas de l'individualité. On est bien, dans un sens passif, autre que son voisin, autre que tout le monde, et nos défauts , dans leurs différents degrés et dans leurs différentes combinaisons , ne nous rendent , hélas ! que trop individuels. Je parle d'un certain degré d'indépendance ou d'activité intérieure, qui ne nous permet pas de nous réduire à la simple récep* tivité , et qui , sans nous faire repousser les idées et les opinions du dehors , nous met en état de réagir sur elles , de telle sorte qu'elles deviennent notre propriété plutôt que nous ne devenons la leur. J'ai parlé d'activité , parce qu'en matière d'intelligence et de morale , être et agir sont une même chose, et j'ajoute que ce n'est pas au fréquent emploi, mais à l'intensité de cette activité ou de cette réaction , que l'individualité se mesure. — L'individualité est la base de notre valeur propre ; car pour que nous

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aoyonB quelque choBe , il faut d'abord que i)ou8 soyons , ou , en d'autres termes , que nos qualités soiaqt à nous. Dans ce sens, l'individualité est rarej et Ton n'exagère pas en disant que la plupart des hontmes , au lieu d'habiter chez eux , vivent chez autrui , et sont comme en loyer dans leurs opinions et dans leur morale, à plus ou moins long terpie; mais cette différence p-est rien. ^^ ^intelligence et le développement de l'esprit ne ^ont pas des gages tout à fait assurés 4^ l'individualité ; Pascal ne la trouvait pas commune chez les écrivains : « Certains € auteurs, dit-il, parlant de leurs ouvrages, disent : € Mon livre , mon commentaire , mon histoire , etc. € Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur ruCi € et toujours un chêt moi à la bouche. Us feraient € mieux de dire : Notre livre , notre commentaire , € notre histoire, etc., vu que d'ordinaire il y a plus € en cela du bien d'autrui que du leur. >

Quant à Pascal , il a pignon sur rue , et rien n'empêche qu'il ne dise i Mês pensées. Sa voix n'est pas un écho , ou si c'e$t un écho , c'est celui de la conscience, j'entends de la conscience intellectuelle aussi bien que de la conscience morale. Tout esprit a probablement des idées à soi (1) ; mais tout esprit

<i) W-p^ vfvMtr^ ce f»! fu»^ « rovhi fairt entendr» loraiira < (Ut : « A. « Qiesure qu'on a plus d'esprit, od trouve qu'il y a plus d'hommes pri|;inaux ? y Cest qu'avec de l'esprit on les oblige à Pètre ou à se montrer ce qu'ils sont. Defcart^f «vai$ 4^4 ^l : <f ]ëe U corriip<joQ de fos m«ur«, il y a peu 4f geiv « qui veuillent dire tout ce qu'ils croient; mais c'est aussi 4 cause que plusieurs ■ l'ignérent etuMnêiMsg ear l'action de la pensée par laquelle on croit une chose, « étaol différente iie celle par }aqu<e]le «n eofwa$p pt'^t^ U^cr^t^ efloa i^ toii- • tent l'une sans l'autre. » Diêcoun de la Méthode.

ne pénètre pas jusqu'à ses propres idées à travers ces couches successîyes formées des idées d'autrui ou de tout le monde , dont les nôtres sont toujours recouvertes à une certaine hauteur. Il s'agit donc d'arriver jusqu'à soi-même. La sonde de cette espèce de puits artésien n'est ni la logique , ni l'analyse , qui peuvent bien , en certains sujets , nous conduire jusqu'à la vérité, mais non pas jusques à nous-mêmes. Cette sonde , à laquelle je ne cherche pas à donner un nom , est quelque chose de plus natif et de moins compliqué. C'est un certain courage d'esprit et peutêtre de caractère , qui ne distingue pas toujours les plus habiles ni les plus savants, et qui, pour ne pas conduire immédiatement à la vérité , n'en est pas moins un des plus précieux instruments de cette recherche, parce que, avant de chercher, et pour bien chercher , il faut d'abord avoir trouvé ce mot qui est l'agent de la recherche. Nous avons une grande obligation à ceux qui ont su démêler et reconnaître leur propre voix au milieu du mélange confus de tant de voix étrangères, où la nôtre se perd si facilement, jusqu'à nous devenir la plus étrangère de toutes.

L'éducation de Pascal vint, sous le rapport de l'individualité, en aide à sa naissance. Il fiit, au moins nous avons lieu de le croire, du nombre de ces hommes qui ont été élevés conformément à leur nature. Ajoutons que les études auxquelles il consacra la première partie de sa carrière concoururent, avec sa nature et son éducation, à préserver son individualité. Je sais qu'il a professé plus tard pour ces études-là,je

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veux dire pour les sciences abstraites ou objectives ^ un mépris au moins relatif. « La science des choses ex- « térieures ne me consolera pas de Tignorance de la

< morale au temps d'affliction ; mais la science des « mœurs me consolera toujours de l'ignorance des

< sciences extérieures. » Il est allé ensuite plus loin ; il a dit, au sujet de l'étude de l'homme, si supérieure, selon lui, à l'étude des sciences abstraites : « N'est-ce « pas que ce n'est pas encore là la science que € l'homme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de « rignorer pour être heureux î » Tout cela peut être vrai, mais ne nous empêchera pas de croire que l'application exclusive de Pascal aux mathématiques et à la physique pendant sa jeunesse fut pour lui la sauvegarde de l'individualité. Ces sciences, je le crois, l'exercent peu, mais elles ne la compromettent pas; les sciences d'une autre sorte, la littérature, par exemple,, l'excitent, la développent, mais la menacent, parce que, faisant sortir de sa retraite l'homme intérieur, elles le mettent davantage en contact avec la vie de tous, et l'obligent à recevoir d'eux peut-, être plus qu'il n'en doit recevoir. Les mathématiques ont si peu cet inconvénient qu'elles en auraient un autre tout opposé, si l'homme pouvait être exclusivement mathématicien. Pascal, qu'il en faut croire, n'a-t-il pas dit quelque part : « C'est un bon mathé- € maticien, dira-t-on; mais je n'ai que faire de ma- « thématiques; il me prendrait pour une proposition.» C'est un grand défaut, assurément, de prendre des hommes pour des propositions; mais enfin peu de

MO »iicu>

gm0 sont tout géomètfM; là néceMité, la natufo j eut pourvu jusqu'à un certain point ) on peut être géomètre^ et ne pas laisser d'être homme ; un même homme ^ vous devez le savoir^ Messieurs, peut être tout ensemble bon géomètre et bon poète « Mais il ne s'agit pas pour le moment des dangers des scien^* ces abstraites, il s'agit d'un de leurs avantages : elles ménagent l'individualité^ et c'est ainsi que fut con*servée, d'une manière si remarquable, l'individualité de PascaL

On ne s'étonnera pas qu'un tel homme ait protesté avec force contre l'abus de Yautoriti en matière de science* C'est le propre sujet de la préfhce qu'il a mise eii tête de son IVaitt du tide^ préfiice qui carao^ térise à la fois l'époque et Tauteur. L'autorité sera bien toujours^ dans les questions qui se débattent entre les savants, quelque chose de plus qu'elle né doit être ; toutefois on be plaiderait plus la cause que Pas* cal a pluidée; et pourquoi? parce qu'il Fa gagnée. Mais elle n'était pas gagnée d'avance lorsqu'il la prit en main, et sa préfiice ne fut point un hors-d^œuvre. La science était réellement aux prises avec le principe d'autorité ; la liberté de la pensée, ou, si vous l'aimes mieux^ la souveraineté dés fiiits, avait besoin d'un défenseur, et qui pouvait l'être mieux que Pascal? Ge petit traité le réHéchit tout entier. Jamais convie^ tien ne ressembla davantage à un sentiment intime, jamais le tempérament et la pensée ne se trouvèrent mieux d'accord« Il soutient ici, longtemps avant les PtQ^intialus la même doctrine que vous l'aves vu dé-

NON Jt^ÉCRIYAlN^ MAIS l'hOHMS. 311

fendre dans la dix-huitième de ces lettres (1). Il est d'autant plus fort contre l'autorité qu'il lui fait d'abord sa part, et que rien, dans cette légitime et nécessaire concession, ne respire la complaisance. Ce qu'on ne peut savoir que par révélation, il l'adjuge à la révélation ; ce qui tombe sous les sens, il en fait, sans réserve aucune, la part de l'observation, souveraine dans sa sphère comme la révélation dans la sienne : il n'admet pas d'ailleurs que l'observation et la révélation, c'est-à-dire deux vérités, puissent être en contradiction, longtemps du moins ou définitivement. Au sujet des anciens, il dissipe ce qu'on pourrait appeler une illusion d'optique très commune. « Comparant « toute la suite des hommes, pendant le cours de € tant de siècles, à un même homme qui subsiste € toujours et qui apprend continuellement , » il en conclut que < ceux que nous appelons anciens étaient « véritablement nouveaux en toutes choses et for- € maient l'enfance de l'humanité ; » ce qui réduit leur autorité sur nous à celle que des enfants peuvent avoir sur des hommes faits.

Lorsque l'auteur des Pensées s'engagea dans des recherches dont la vérité religieuse était l'objet, son individualité, bien loin d'abdiquer, se redressa plus

(0 M. IPaugëre a poortant raison de dire qaè « t^ascal a toijoun èTÎté d*eDgau ger son opinion sur le système de Copernic et de Galilée ; » car, dans cette XVtn* lettre, il ne dit que ceci : « Ce fut aussi en yaln que tous obtîntes contre « Galilée un décret de Rome qui condamnait son opinion touchant le mouvement « de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos ; et si «c l'on avait des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, « tous- les hottunes ensemble ne l'empdehertient pas de tounier, et ne fempèche- « raient pas de tourner aussi avec elle. »

haute et plus fière (1). L'acte de la plus par&ite soumission lui parut, à bon droit, réclamer la plus parfaite liberté. Personne, dans ces questions d'une importance souveraine, n'a écarté plus péremptoirement tout parti pris, toute opinion faite. Plus l'autorité du christianisme, lorsque Pascal l'aura reconnue, sera absolue sur son esprit et sur sa vie, plus, dans la recherche de cette autorité, il écarte l'autorité. 11 se retire, il se renferme en lui-même ; il défend sa porte à toutes les suggestions, à toutes les sollicitations; il veut, pour cette grande affaire, demeurer seul avec soi-même. Descartes, dans une recherche du même genre, ne s'isola pas plus sévèrement. Sous les formes les plus différentes, l'appel à l'individualité en matière de religion se reproduit fort souvent dans le livre des Pemées : « Tant s'en faut, dit-il par exemc pie, que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de € votre créance, que vous ne devez rien croire sans c vous mettre en Tétat comme si vous ne l'aviez jamais € ouïe. C'est le consentement de vous-même à vousc même, et la voix constante de votre raison et non des c autres, qui doit vous faire croire. » Les paroles suivantes ne disent-elles pas indirectement la même chose? c Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à € ce qu'il ne veut pas songer. Ne pense pas aux pas- < sages du Messie, disait le Juif à son fils. Ainsi font € les nôtres souvent. Ainsi se conservent les fausses

(0 « Od a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose « d'étonnant! Cest parce que vous 7 êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut; je me « roldis contre par cette raison-li même, de peur que cette prévention ne me m suborne. » T. U, p. 357, édiu Faugère.

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€ religions, et la vraie même à l'égard de beaucoup € de gens. Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de € s'empêcher ainsi de songer, et qui songent d*au- « tant plus qu'on le leur défend. Ceux-là se défont < des fausses religions, et de la vraie même, s'ils ne « trouvent des discours (raisonnements) solides. »

Dès ce moment, l'individualité ne nous apparaît plus comme un simple don, mais comme une vertu, et se confond pour nous avec l'amour de la vérité. Si vous cherchez dans la vie de Pascal une passion, la voilà : il avait la passion de la vérité, ou, pour parler plus exactement^ la passion, l'impérieux besoin du vrai. Sous ce nom d'amour de la vérité, on ne désigne souvent autre chose que le désir ardent de connaître, ou une espèce de haute curiosité. L'amour du vrai est encore autre chose; il peut se trouver dans des esprits peu avides de connaître et assez contents d'ignorer, mais que le faux repousse et que le vrai ravit. Pascal est à la tête de ces nobles esprits. Sans doute il aima la vérité concrète, ou les vérités de tout ordre ; mais les convoitises de la pensée purent s'affaiblir en lui, jamais l'amour et le besoin du vrai. C'est par là, non par une certaine indolence de l'esprit ou une certaine insouciance du cœur, que s'exphque le courage de sa pensée, l'attention avec laquelle, sur tous les sujets, il prête l'oreille aux plus légers murmures de sa raison, la tranquillité froide avec laquelle il confie au papier des choses que tout autre se fût à peine confiées à soimême, cette impartiaUté dont ses éditeurs, quelque

3H fkSCAL,

amis du vrai qu'ils fussent eux-mêmes, ne se sont pas crus obligés de conserver toutes les traces, enfin ces contradictions qu'ils n'ont pas toutes effa« cées, et dont l'admirable sincérité de l'écrivain peut seule nous expliquer la présence, tl les eût fait disparaître en publiant son livre : je le crois bien ; mais ce n'eût pas été avant de les avoir résolues; on ne peut être faux avec son lecteur après avoir été si vrai avec soi-même : nul n'est menteur à demi. Pascal n'eût pourtant pas imprimé, mais enfin il a écrit ces mots remarquables : < S'il y a jamais un temps c auquel on doive faire profession des deux conc traires , c'est quand on reproche qu'on en omet € un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort en < les celant , mais les jansénistes plus , car les jec suites ont mieux fait profession des deux. »

Ce qu'on admire comme profondeur dans le livre de Pascal, et ce qui est bien de la profondeur en ^et, nous paraît dû en grande partie à ce courage de la pensée ou à cet amour passionné du vrai. On a remarqué que la pensée de l'enfant est [quelquefois profonde, parce que la naïveté et la profondeur doivent se rencontrer : oserons-nous dire que, bien souvent, Pascal est profond parce qu'il est naïf, ou parce que, comme l'enfent, mais avec plus de mérite, puisque l'enfant n'a que le courage de l'imprudence, il regarde en fece les objets et sa propre pensée, et la suit sans hésiter partout où elle l'entraîne. Je sais fort bien qu'elle ne conduirait pas si loin un génie moins vigoureux ; mais que de choses

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d'une nouveauté surprenante et d'une valeur incom* parable, Pascal, avec tout son esprit, n'eût point dites, n'eût point pensées^ si son amour de la vérité eût été moins ardent, moins impérieux !

Cet amour passionné du vrai lui fait prendre en mépris tout ce qui , dans la vie , dérobe sous des attributs accidentels l'attribut par excellence de l'homme, je veux dire sa qualité d'homme. C'est cette qualité qui lui plaît et qu'il cherche avant toutes les autres, et peu s'en faut qu'il ne s'irrite lorsque l'accident lui dérobe la substance , lorsque l'hortime, ou l'honnête homme, dont il avait affiiire, disparaît sous la profession, l'art ou le rang. « L'homme, dit-il, est plein de besoins : il n'aime « que ceux qui peuvent les remplir tous. Il me faut € donc un honnête homme, qui puisse s'accommoder € k tous mes besoins généralement. > — » « Il faut <c qu'on ne puisse dire d'un homme ni il est màthé^ « maticien^ ni prédicateur, ni éloquent, mais il est c honnête homme. Cette qualité universelle me plaît « seule. Ne quid nimiê^ de peur qu'une qualité ne € l'emporte et ne fasse baptiser. > Et certes, il a rai^ son. Chaque homme^ pour être quelque chose, se résout trop fticilenient à n'être que cette chose-là. Nous sommes tout autant d'abstractions vivantes, et pour mieux nous souvenir que nous sommes artistes ou hommes de lettres, hommes d'affaires ou hommes d'État, nous oublions tout simplement d'être hommes, qualité universelle qui seule donne du prix à nos qualités particulières. Ainsi Pascal faisait consister la

vérité de la vie humaine à tout réunir, à ne rien exclure, h être en quelque sorte universelle. Cette vue peut, je le suppose, nous donner la clef d'une pensée qu'on ne rencontre pas sans quelque étonnement chez Pascal, et dont, à un certain point de vue, il est permis de contester la justesse : « Puisqu'on ne « peut être universel et savoir tout ce qui ' se peut € savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il c est bien plus beau de savoir quelque chose de tout « que de savoir tout d'une chose. Cette universalité € est la plus belle. »

Cette passion du vrai , ou cette fierté de l'esprit, explique la haine de Pascal pour tout ce qui , dans le langage ou dans l'imitation des objets, est hyperbolique , enflé , ou de pure convention. Sa mauvaise humeur contre ce mauvais style se trahit en beaucoup d'endroits. On doit la sentir dans ces mots jetés avec une négligence qui en augmente l'énergie : c Masquer la nature et la déguiser (1) : plus de « rois, de pape, d'évéques, mais auguste monar- € que , etc. Point de Paris : capitale du royaume. » Fidèle à sa maxime, qu'il faut parler de toutes choses en honnête homme et comme à des honnêtes gens (nous dirions aujourd'hui : humainement et comme à des hommes), il écarte l'attirail qui revêt les objets d'une fausse apparence de grandeur, et il croit en cela rendre service à l'étude ; car, dit-il, « l'une des « raisons qui éloignent le plus ceux qui entrent

(1) Montaigne dit à peu près : « Us ont artialisé la nature ; que n'ont-ils natu- « ralisé l'art ? >»

NON l'Écrivain^ mais l^homue. 317

€ dans ces connaissances, du véritable chemin qu'ils « doivent suivre, est l'imagination que Ton prend € d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, € en leur donnant le nom de grandes , hautes y éU" € vëes ^ sublimes. Je voudrais les nommer basses j € communes y familières... je hais ces mots d'enflure. — « Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et € bizarres que se trouve l'excellence de quelque « genre que ce soit. On s'élève pour y arriver , et € on s'en éloigne : il faut le plus souvent s'abaisser, c Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les € lisent croient qu'ils auraient pu faire (1). La na- € ture , quï seule est bonne , est toute familière et € commune. »

Veut-on avoir, je ne dis pas toute la rhétorique de Pascal , mais la clef ou le résumé de cette rhétorique î En peu de mots , le voici : « Quand un dis- € cours naturel peint une passion ou un effet, on € trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, € laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte € qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir. € Car il ne nous a pas fait montre de son bien, € mais du nôtre. » Voilà, selon Pascal, en quoi consiste cette éloquence dont il a dit, avec une brusque familiarité , « qu'elle se moque de l'éloquence ; » c'est à nous donner conscience de nos propres sentiments et de nos propres pensées. Tel est l'effet

(0 Le p. Desmolets, incapable de se résigner à une syntaxe aussi inculte, a écrit ainsi : « Les meilleurs livres sont ceux qui, lorsqu'on les lit, font croirt « aux lecteurs qu'ils auraient pu les Taire. »

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d'un iiieovn nMwd , espèce de miroir daoB lequel nous n'avons qu'à nous regarder. Loin , bien loin donc tous les artifices! U ne s'agit que d'être vrai, et la profondeur, le pathétique, le sublime, ne sont que les différente degrés et les différentes formes du vrai.

Qu'on lise les pensées de Pascal sur l'éloquence et sur le style ; on verra que la rhétorique de ce grand homme était presque de la morale. L'amour du vrai en est la base et l'esprit. Il ne s'y trouve pas un précepte qui ne respire le dédain des beautés convenues et des artifices du langage , je dis même des plus innocents. Qui n'a remarqué cette phrase , qu'on chercherait en vain dans toutes les rhétoriques : c Quand dans un discours se trouvent des mots tL répétés , et qu'essayant de les corriger , on les

< trouve si propres qu'on gâterait le discours , il les ff faut laisser : c'en est la marque, et c'est là la part c de l'envie, qui est aveugle , et qui ne sait pas que

< cette répétition n'est pas faute en cet endroit; car c il n'y a point de règle générale* » U ne vous a peutêtre pas échappé que Pascal donne ici Texemple dans la règle même : (quand il se trouve des mote , et qu'on les trouve.)

Quand on a voulu louer le style de Pascal, on n'a trouvé qu'un éloge , quand on a voulu le caracté^ riser, on n'a trouvé qu'un mot ; mais cet éloge , ce mot, d'autant plus significatif qu'il n'est accompagné d'aucun autre, distingue entre tous les styles celui de Pascal ; c'est un style i?rat. Tout ce qu'on a dit

'^rr'

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de plus ne sont que des variantes de ce simple mot; mais M. Faugère a sans doute rencontré Tune des plus heureuses lorsqu'il a parlé de ce style f naïf ^ € tellement identifié avec Tâme de l'écrivain , qu'il € n'est que la pensée elle-même , parée de sa chaste c nudité comme une statue antique (1). » Mais le moment n'est pas venu de parler du style de Pascal ; nous ne voulons y voir, pour le moment, que l'irrécusable empreinte d'une des qualités distinctives de son caractère.

Un trait qui se rattache étroitement à celui que je viens de signaler, c'est la place, disons mieux, le rang que la pensée occupe dans l'existence de Pascal. D'autres peuvent avoir pensé autant que lui ; mais je doute que chez aucun la pensée ait été mêlée dans une proportion aussi forte avec les autres élé* ments dont se compose toute vie d'homme. Certes, nous ne dirons pas de lui ce qu'on a dit , bien ou mal à propos, du plus grand personnage du dix^ neuvième siècle :

Sans baina et sans amour, il vécut pour penser.

Une grande intensité de vie intellectuelle n'est pas incompatible avec la profondeur des affections. Pascal du moins en jugeait ainsi; car s'il a dit que « la pensée fait la grandeur de l'homme, » (II, 83.)

(0 II me semble que Pascal nous a dk le secret de son ^oquence dam le passage suirant: u L'od écrit souvent des choses que Ton ne prouve qu'en ohUgfiimt « tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on « (larle. C'est en cela que eomtete la force des preuves d« ce que Je 4h, »

il a dit aussi que « bien penser est le principe de la « morale. > Même avant sa conversion, Pascal n'était pas tout pensée; bien moins encore le fut-il depuis; car c'est alors qu'il distingua solennellement trois ordres de grandeur, entre lesquels la grandeur intellectuelle n'occupe que le second rang; et c'est alors aussi qu'il a dit cette parole remarquable : € On se fait une idole de la vérité même : car la vé- < rite hors de la charité n'est pas Dieu; c'est son c image, et une idole qu'il ne faut point aimer ni € adorer. » Mais si Pascal, sous ce rapport, n'était point tout pensée, on pourrait presque, dans un autre sens, dire qu'il l'était, tant il a peu vécu de la vie des sens. Il semble qu'il n'ait guère connu que par la souffrance que la nature l'avait pourvu ou embarrassé d'un corps. Même dans le travail de la pensée il n'empruntait que le moins possible aux sens ou aux objets du monde extérieur avec lequel les sens nous mettent en communication. C'est aux choses directement, jamais aux images des choses, presque jamais aux choses par leurs images que son esprit va se prendre. Il agite par sa pensée le monde des phénomènes, il ne permet pas au monde des phénomènes d'agiter, encore moins d'altérer sa pensée.

Ce n'est point ici un système dont je rends compte, mais une constitution particulière que je signale. Toutefois la constitution devient système dans bien des endroits du livre de Pascal. Le discours sur les passions de (amour en est un curieux monument. Personne aujourd'hui ne pourra sans surprise lui en-

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tendre dire « qu'à mesure que Ton a plus d'esprit les € passions sont plus grandes ; que la netteté d'esprit c cause la netteté de la passion ; et que l'amour ne c consistant que dans un attachement de la pensée, il « est certain qu'il doit être le même pour toute la « terre, » Après ces citations, que je ne commenterai pas, j'ajouterai seulement que Pascal m'a fait concevoir ou du moins admettre que la pensée a ses passions comme l'âme, comme le corps. La pensée de Pascal est passionnée, non pas en vertu de tel objet particulier qui la préoccupe, mais comme pensée. Ou, si vous le voulez, il attache à la pensée pure le même genre et le même degré d'intérêt que le commun des hommes attache à de tout autres objets. Sa pensée n'est pas seulement une perception distincte, mais un vif sentiment de la vérité. Elle souffre et jouit, elle aime et elle hait, comme ferait le <;œup. Elle aime la vérité, et elle s'aime aussi elle-même. Elle a, pour son propre compte, des désirs véhéments et des ambitions immenses: et ce que Pascal a dit quelque part de l'esprit human, il l'eût pu dire encore plus justement du sien : « Il n'y a point de bor- « nés dans les choses : les lois y en veulent mettre, < et l'esprit ne peut le souffrir. »

Les bornes ou les barrières que la pensée de Pascal a reconnues, sont celles d'une haute raison, dont il nous a, saris le vouloir, décrit les deux excellents caractères. Lisez son discours sur les passions de l'amour, et son traité sur l'esprit géométrique, et vous apprendrez qu'il y a deux genres d'esprit, l'es-

prit de géométrie et Tesprit de finesse, c'est-à-dire, pour parler un langage plus moderne, l'analyse d'une part, et cette synthèse rapide et sûre, qui n'est autre chose probablement qu'un bon sens exquis. « Le pre- € mier, dit Pascal, a des vues lentes, dures et in- « flexibles, mais le dernier a une souplesse de pensée « qu'il applique en même temps aux diverses parties ai* « mables de ce qu'il aime. » Et l'auteur ajoute : « Quand « on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que l'a- « mour donne de plaisir! » Un peu plus loin ces deux sortes d'esprit sont encore mieux définies dans les paroles suivantes :

« Les géomètres étant accoutumés aux principes a nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner « qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, « ils se perdent dans les choses de finesse, où les prin-

< cipes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à

< peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit. Il feut « tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et € non pas par progrès de raisonnement, au moins « jusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que « les géomètres soient fins et que les fins soient géo-

< mètres... Mais les esprits faux ne sont jamais ni « fins ni géomètres.

« Le jugement est celui à qui appartient le sena timent comme les sciences appartiennent à l'esprit. m La finesse est la part du jugement, la géométrie est « celle de l'esprit (1). »

(0 Voyez encore, 9ur le même sujet, un<9 peniée à la page 201 ^u toijnp If» édition Faugère. (Page 120 de l'édition Firmin Didot, 1843.)

NON L'iCRIYAIN^ VàlS L^HOHME. 388

A travers les légers nuages d'une nomend^ture abolie, vous avez saisi, je n-en doute pas, la pensée de Pascal, et je serai compris moi-même en disant que ce qui achève, à mes yeux, de caractériser cet éminent esprit, c'est la réunion, dans les proportion^ les plus justes, de l'esprit de géométrie et de l'es^ prit de finesse. Ils peuvent sans trop de peine se réunir dans une intelligence ordinaire ; mais ce qui est rare c'est que l'un des deux, porté au degré te plus élevé, ne nuise pas à l'autre, et lui permette même de s'élever à une hauteur égale. Un esprit éminemment géométrique et aussi fin qu'il est géométrique, voilà une apparition devant laquelle il vaut la peine de s'incliner. Pascal nous offre en sa personne ce beau phénomène; vous ne me demartderez pas sans doute de vous en administrer la preuve ; vous la chercherez vous-mêmes dans le livi*e des Pensées^ et je serais bien trompé si cet heureux et rare tempérament ne vous y paraissait pas aussi remarquable qu'à moii

Parmi les éléments de la combinaison desquels résulte le caractère intellectuel de Pascal, devons-nous compter la poésie? Quand Pascal aurait blasphémé contre elle, ce qu'on a prétendu et ce que je ne crois pas, il ne s'ensuivrait nullement qu'il n'a pu être poète : il l'eût été, comme quelques autres, à son corps défendant. De fait, il y a de la poésie dans le livre des Pensées^ et ce n'est pas peut-être dépasser de beaucoup les bornes du vrai que de prétendre que cei^tains passages du livre des Pensées sont des

strophes d'un Byron chrétien. Mais, en général, c'est Pascal lui-même qui est la poésie de son livre. Ce qu'il y a d'emporté dans sa pensée, de souverain dans ses mépris, de tragique, oserons^nous dire, dans la position qu'il prend devant nous comme individu et comme homme, voilà la poésie de Pascal. Elle est là plutôt que dans sa pensée, où le comble de la vérité ne laisse pas de produire quelque&-uns des effets de la poésie. Comparez, sur les mêmes sujets, Bossuet et Pascal ; vous saurez alors ce que peut la plus sublime poésie et ce que peut l'extrême vérité; mais enfin Bossuet est poète et Pascal ne l'est pas. Peut-on, ne l'étant pas, ou ne voulant pas l'être, comprendre toute la vie humaine, et, pour tout dire, être homme tout à fait ? Ne faut-il pas que Yhonnéte homme (nous parlons ici le langage de Pascal lui-même), soit poète jusqu'à un certain point et de quelque manière? La poésie vit d'associations d'idées, au moyen desquelles elle modifie la vie assez profondément; or Pascal associait les idées selon des lois plus sévères, et ne se prêtait pas volontiers à celles que l'imagination a instituées dans son royaume. Toutefois, il est toujours quelques points par où la passion communique avec l'imagination ; la passion ne peut pas éternellement se passer d'images, et c'est ainsi que de temps en temps, entraînant Pascal dans le pays des figures, elle le fait poète.

Faut-il encore ajouter le scepticisme aux éléments primitifs dont se compose le caractère intellectuel des Pen$ie$ ? Poser une telle question , c'est

NON l'Écrivain^ hais l'homme. $25

d'un même temps définir le scepticisme ; c'est désigner par ce mot quelque chose qui est à l'esprit ce que l'irrésolution est au caractère , une sorte d'incapacité de conclure, un goût de temporisation indéfinie qui considère des arguments contradictoires sans en faire jamais la balance , une faiblesse en un mot ou une paresse de l'intelligence. Tout ceci n'a convenu à Pascal à nulle époque de sa vie. Pascal ne fut point de ceux qui naissent sceptiques, s'il est vrai qu'on naisse sceptique. Il n'était pas sceptique, mais il douta. On a pu se demander si la lecture assidue de Montaigne et de Charron ne l'engagea pas dans cette douloureuse voie. Peut-être a-t-il subi leur influence, peut-être aussi les a-t-il rencontrés plutôt qu'il ne les a suivis. Son scepticisme , si l'on veut le nommer ainsi , lui appartient , et ce scepticisme n'est point chez lui affaire d'humeur, mais de réflexion. C'est d'un jugement libre et raisonné qu'il ne croyait point à la mirrale de V esprit^ (rappelez -vous cette expression , que nous avons déjà remarquée, ) mais seulement à la morale du jugement, c'est-à-dire, après tout, du cœur. Et par le mot de morale, il faut entendre ici tout le monde moral, tout l'ordre moral, tout ce qui n'est point du ressort du calcul , et ce dont les principes ne peuvent se découvrir par la voie de l'observation. Je suis fondé à penser qu'il fut sceptique à cet égard , c'est à dire que , dans un certain sens , il ne crut jamais à la philosophie. Cette boutade qu'on trouve à la fin d'un assez singulier passage sur Descartes : « Et quand tout cela serait vrai,

fàSCkL,

€ nous n'estimoûs pas que la philosophie vaille une € heure de peine, » exprime 6a conviction, et, nous le croyons, sa conviction réfléchie. Il s'était persuadé que lés vérités métaphysiques échappent à notre raison (entendement, raison discursive) et que c'est aU cœur , sinon à nous les révéler immédiatement , du moins à nous placer à l'entrée de la route qui conduit vers ces vérités. Il le croyait d'autant plus qu'il trouvait dans son propre cœur une réponse très claire et très vive aux questions de cet ordre , et volontiers sans doute il eût appliqué à cette rc^tite nouvelle ce qu'il a dit quelque part des rivières : e Les rivières « sont des chemins qui marchent, et qui portent « (transportent) où l'on veut aller. » Je n'ai pad besoin d'ajouter, Meàsieurs, qu'il regardait comme étant du ressort de la raison tout ce qu'il y a d'historique dans l'apologétique du christianisme. Ce qu'il nia toujours, du moins je le crois, c'est la preuve métaphysique des vérités métaphysiques. Si, dans son indignation contre les témérités et contré Tarrogance de la raison humaine ^ il dépassa son propre système , oti pourrait , de la part d'un génie véhément ^ n'en être pas trop étonné ; et quand on l'entend s'écrier, dans son entretien avec M. de Saci : tf Je vous avoue, Monsieur, que je ne puis voir sans € joie darig cet auteur (Montaigne) la superbe rai- « son froissée par ses propres armes , et j'aimerais € de tout mon cœur le ministre d'Une si grande ven- « geance.... » quand Pascal, dis-je, parle ainsi, on sent que la passion s'est mêlée à la conviction, et

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