‹ Études sur Blaise PascalChapitre 29 sur 30 · NON L ECRIVAIN^ MAIS L HOHME · texte numérisé non relu

NON L ECRIVAIN^ MAIS L HOHME

Ton prévoit quelques excès. Mais le moment de nous en enquérir plus exactement n*est pas encore arrivé.

On ne doit pas craindre d'avouer que l'érudition, mais plus encore l'estime de l'érudition , a manqué à Pascal , et que cette lacune se fait sentir dans ses écrits. Si tout se devinait, il importerait peu, car Pascal aurait tout deviné ; mais l'histoire ne se devine pas, et l'histoire eût rectifié ou modifié plus d'un de ses jugements. Si ce vigoureux penseur eût été savant, quelle place, parmi les génies qui ont éclairé l'humanité, serait assez haute pour lui? S'il n'en est aucune, malgré cela, de plus haute que la sienne, il faut pourtant convenir que Pascal plus qu'un autre avait besoin de lire ; qu'à lire plus qu'il n'a fait, un tel homme hasardait peu; et que de tous les reproches qu'il a subis, je parle des reproches fondés, il n'eût peut-être encouru aucun , si son érudition eût é^lé son génie. Il semble que Pascal n'ait beaucoup lu que Mqntaigne ; il a été ce qu'un ancien appelait avec énergie : vir unius libri : mieux eût valu peut-être ne rien lire du tout. Car ne lire qu'un livre, c'est bien souvent, quelque fort que l'on soit, se mettre à la merci d'un livre.

Essayerons-nous maintenant de pénétrer plus avant dans l'âme de Pascal ? passerons-nous du domaine de l'intelligence proprement dite dans le domaine des affections? Ce ne sera pas sans quelque appréhension. Ce second moi est encore plus difficile à sonder que l'autre. Je n'ai su découvrir dans Pascal

aucune trace de vanité , ni même d'amour-propre, au sens ordinaire du mot, mais une certaine hauteur, en quelque sorte impersonnelle, dont la rencontre probablement n'était pas plus agréable à ceux qui la subissaient, que si la personnalité y eût joué un plus grand rôle. Ce n'était pas du haut de son importance individuelle, mais, pour ainsi dire, du haut de ses convictions et de la vérité, que Pascal accablait les esprits, mais il les accablait. H était plus fait , ce me semble , pour dominer et pour entraîner que pour plaire. J'aime à recueillir, à cette occasion, un passage remarquable de son traité sur l'art de persuader : « La manière (ou l'art) d'agréer « est bien sans comparaison plus difficile , plus sub-

< tile, plus utile et plus admirable (que l'art de « démontrer); aussi, si je n'en traite pas, c'est parce € que je n'en suis pas capable; et je m'y sens telle- « ment disproportionné que je crois la chose absolu-

< ment impossible. Ce n'est pas que je ne croie qu'il € y a des règles aussi sûres pour plaire que pour « démontrer , et que qui les saurait parfaitement a connaître et pratiquer ne réussît (réussirait) aussi € sûrement à se faire aimer des rois et de toutes € sortes de personnes qu'à démontrer les éléments

< de la géométrie. Mais j'estime, et c'est peut-être ma « faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible

< d'y arriver. » Je ne vous dis pas. Messieurs, d'en croire ici Pascal sur parole ; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'en cet endroit il s'est bien connu et bien jugé. Sans doute qu'il sait inspirer pour

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ses idées une vive et profonde sympathie , mais , à le prendre en lui-même et dans l'ensemble de Taction où sa force s'est employée, il a sûrement exercé plus de puissance que d'attrait.

Quelques lecteurs s'en sont indignés. Us avaient pour cela, peut-être, des raisons qu'ils n'avouaient pas. Voltaire ne se rendait pas compte , mais nous nous rendons compte pour lui , du sentiment qui lui faisait écrire : < Pascal , génie prématuré, voulut a se servir de la supériorité de ce génie comme les « rois de leur puissance ; il crut tout soumettre et « tout abaisser far la force. Ce qui a le plus révolté « certains lecteurs dans ses Pensées, c'est l'air despoc tique et méprisant dont il débute (1) : il ne fallait *i commencer que par avoir raison. > Au fait personne ne savait alors comment ni par où Pascal avait débuté : nous ne le savons pas même aujourd'hui avec une entière certitude ; mais il continue à peu près comme il débute, et les lecteurs dont parle Voltaire trouveraient presque partout de quoi se révolter. Mais appelez autorité, ascendant, Vair despotique dont Voltaire est choqué , vous revenez à dire , avec moi, que d'autres nous gagnent insensiblement et que Pascal nous subjugue.

Pour ce qui est de ce qu'on appelle communé-

'(1) <( Que ceux qui combattent la religion apprennent du moins quelle elle est, « avant que de la combattre, etc. » Pensées, Au lieu de quelle elle est, le manuscrit porte quelle est, leçon que M. Reucblin adopte en ajoutant, pour le sens, une apostrophe au premier des deux mots. (Pascal's Leben, p. 224.) H me semble qu'il est plus naturel de supposer que Pascal ou son copiste a sauté un mot. La suite des discours ne :ient pas au secours de la leçon de M. Reucblin, qui la soutient d'ailleurs ave esprit.

ment des passions , la trace en est difficile à découvrir dans la carrière et dans les écrits de Pascal* Et pourtant il était passionné , et c'est même à cela que tient en grande partie l'incomparable puissance de son style; mais ses passions, je l'ai déjà dit, sont essentiellement des passions intellectuelles ou des passions de l'esprit. Je crois que les affections particulières ont pris peu de place dans sa vie. Je ne me prévaux pas , pour parler ainsi , de ce qu'il a pu dire ou penser depuis sa conversion. Si j'alléguais en preuve ce qu'il a dit du mariage, qu'il appelle c la plus périlleuse et la plus bs^se des conditions € du christianisme ; » si je citais ces paroles : < Nous € ti' avons pas perdu mon père au moment de $a a mort : nous l'avons perdu pour ainsi dire dès € qu'il entra dans l'Église par le baptême ; » vous m'opposeriez avec raison les dates et l'influence d'un système où d'une doctrine, qu'il ne faut pas confondre avec la complexion naturelle de cette âme extraordinaire* Mais je le prends avant sa conversion et en dehors de tout système. £t c'est là que je trouve iine âme capable sans doute des attachements particuliers, mais attirée plus haut par sa nature, et plus faite pour les affections générales. On trouve, car il faut tout dire , quelques traces d'emportement dans certains moments de la vie de Pascal ; et il semblerait aussi que, dans des affaires de famille, il se montra trop exclusivement géomètre, et prit pour la justice le summum jus qui en est bien loin (1). Il n'était pas

(0 M. Saiote-Beuve, dans Port-Royal, et M. Cousin, dans son livre sur Jmque-

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