CHAPITRE I
De» dtver*e» espèces d’huiles.
§ 1 . — Principale qualité de l’huile.
U est si important pour les arts mécaniques en général, et en particulier pour l’horlogerie, d’avoir des corps gras propres à lubrifier les frottements, qu’on a cherché dans tout ce qui existe et qu’on cherche journellement dans les substances nouvelles qui paraissent des huiles et des graisses supérieures à ce qu’on possède. Nous laisserons de côté tout ce qui a trait aux grosses machines pour ne nous occuper de la question que sous le rapport de l’horlogerie. C’est dans cette classe de machine surtout qu’il importe d’avoir une huile conservant longtemps sa fluidité primitive, car tout changement d'état de l’huile sous ce rapport devient une cause de perturbation dans la marche de la machine. Ainsi, de deux huiles données, celle qui après un même espace de temps a le mieux conservé sa fluidité première est la meilleure. Indépendamment de cette qualité principale, à laquelle nulle autre ne peut suppléer, il en est d’autres, mais d’un ordre très-secondaire; nous en parlerons plus tard.
Jetons un coup-d’œil rapide sur quelques-unes des tenta-
tives qui ont été faites pour trouver une substance supérieure à l'huile d’olive , nous verrons ensuite qu’elle est encore aujourd’hui préférable pour la petite horlogerie, aucune autre ne possédant à un plus haut degré la propriété signalée
§ 2. — Travaux de MM. Chevreuil et Braconnât.
Lorsque les travaux de MM. Chevreuil et Braeonnot sur les corps gras parurent il y a une trentaine d’années, les chercheurs d’huile pour l’horlogerie se mirent de nouveau à l’œuvre. Le procédé suivant fut publié, comme étant la solution de la question :
Extrait d'un rapport fait à la Société d’encouragement en 1820. par M. Cadet-Gassicourt.
L'auteur, après des conjectures sur un procédé d’extraction d’huile d’olive, s’exprime ainsi :
« Nous terminerons. Messieurs, par une remarque fort simple, qu’il vous paraîtra sans doute utile de communiquer à tous les horlogers. D’après les propriétés qu’ils recherchent dans l’huiU* (ici l’auteur aurait bien fait de les rappeler), il nous semble que l’élaïne pure remplit toutes les conditions qu’ils désirent; or, il est facile «l’extraire l’élaïne de toutes les huiles fines, et même des graisses, en suivant le procédé donné par 51. Chevreuil. 11 consiste à traiter l’huile dans un matras, avec sept ou huit fois son poids d’alcool, d’une densité de 0, 790, presque bouillant, à décanter la liqueur et à laisser refroidir. Il se forme un précipité cristallin, c’est la stéarine qui s’est séparée. On prend la dissolution alcoolique, on la fait évaporer jusqu’à un huitième de son volume, et l’on obtient l’élaïne, qui se rassemble et qui doit être incolore, peu odorante, sans saveur, sans action sur la teinture de tourne-sol, ayant la consistance de l’huile d’olive» blanche, et difficilement congélable. Les horlogers emploient si peu d’huile, que la préparation de l’élaïne augmenterait peu leur dépense. Us auraient, d’ailleurs, la certitude de se servir toujours de la même substance, »
SUR Ltll'ILE EMPLOYÉE EK HORLOGERIE. 93
Autre procédé, décrit dans le même Recueil, année 1823.
« Ce procédé est fondé sur la propriété que possède la stéarine de se saponifier à froid par des lessives fortes, qui n’appartient point à l’élaïne. Pour séparer les deux substances, on verse sur l’huile une dissolution concentrée de soude caustique ; on agite, on fait chauffer légèrement pour séparer l’élaïne du savon de stéarine, on passe dans un linge, et ensuite on sépare par décantation l’excès de dissolution alcaline de l’élaïne. Le procédé réussit sur toutes les huiles, excepté sur les huiles rances et sur celles qui ont été altérées par la chaleur. »
L’élaïne obtenue par ce procédé est parfaitement identique avec celle obtenue par les procédés de MM. Chevreuil et Braconnot.
Vers cette époque, nous occupant déjà de l’huile pour l'horlogerie, nous répétâmes ces expériences, et le produit que nous obtînmes, quoique conforme à ce qu’on pouvait attendre du procédé, ne valait rien pour l’usage de l’horlogerie. Les expériences que nous fîmes alors et depuis, laissèrent pour nous, comme fait constant, que toute, l'Iiuile traitée par l’eau, l’alcool, l’éther, et surtout à chaud, n’était plus propre aux usages de l'horlogerie.
Depuis un si long laps de temps, ces procédés et beaucoup d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, sont connus de tous les chimistes qui se sont occupés de celte matière, et comme ils n’ont encore produit jusqu’à ce jour aucune huile passable, il est fort à craindre que toute huile traitée par les agents ci-dessus et autres, que les chimistes emploient de coutume, ne donne aucun résultat.
Je ne prétends pas dire, cependant, que d’autres n’arriveront point à préparer une bonne huile en traitant les corps gras par quelques procédés nouveaux, mais seulement que, soumise aux procédés employés jusqu’ici par les chimistes, elle est toujours devenue plus impropre à l’horlogerie qu’elle ne l’était avant. Je n’en ai pas vu qui aient conservé leur qualité première après l’action de ces agents cités ici.
COS SI DÉH AT ION S I- II AT I q l ES
g 3. — Produits considérés comme identiques par l’analyse chimique , et dont les propriétés sont différentes.
Une des principales causes qui a fait que les chimistes ont échoué dans la préparation des huiles, comme nous le montrerons dans l’article suivant, est qu’ils ont voulu tout demander à l’art, sans tenir compte des influences de la nature. Ainsi, ils ont voulu que l’élaïne, extraite par les procédés ci-dessus, fût identiquement la même, quelque soit le corps gras dont elle est extraite. Nous ne doutons pas (puisqu’ils sont les seuls juges compétents) que l’analyse chimique n’ait montré une parfaite similitude entre ces différents corps; mais ils savent aussi, mieux que personne, que l’analyse chimique ne révèle pas toutes les propriétés physiques de ces mêmes corps, qu’ainsi le charbon pur et le diamant donnant les mêmes résultats dans une analyse, sont cependant bien différents dans leur propriété. L’acier, après la trempe, qui lui donne tant de dureté, est le même qu’avant la trempe. L’alliage d’étain et de cuivre, qui cède si bien sous le marteau après la trempe, et qui se brise lorsqu’il est recuit, agissant précisément à l’inverse de l'acier, en est une autre preuve, etc.
Enfin, des huiles considérées comme identiques, chimiquement, se comportent tout différemment dans l’application à l’horlogerie.
Au lieu de vouloir, connue les chimistes l’ont fait, tout faire et tout expliquer par la science, qui, quelque avancée qu’elle soit, fait toujours des progrès, ce qui en présage beaucoup d’autres et laisse craindre que les théories les plus accréditées aujourd’hui ne soient renversées demain, il serait peut-être plus sage d’admettre que la nature s’est réservé des secrets que nous n’avons pas encore pénétrés, d’étudier les avantages qu’elle nous présente dans bien des cas, et de ne mettre l’art en œuvre qu’à partir du point où elle ne nous offrirait plus de ressources, et surtout de beaucoup étudier
SUR L’HUILE EMPLOYÉE EN HORLOCEltlE. 95
par expérimentation. Ce sont les principes que je nie suis im posés dans mes recherches sur les huiles.
§ 4. — Ues huiles animales.
Les huiles animales sont chaque jour remises sur le tapis et proposées pour la petite horlogerie par ceux qui n’ont pas connaissance de ce qui a été fait dans ce genre de recherches.
Celles d’olive leur ont toujours été préférées dans ce cas. A la vérité, quelques constructeurs de grosses horloges emploient l’huile animale ; mais comme nous n’avons ici en vue que la petite horlogerie, nous ne nous arrêterons pas sur ce point. Une bonne huile de pieds de mouton est employée, par quelques-uns, pour le graissage des gros ressorts d’horlogerie.
§ 5. — Huiles végétales.
L’huile de Been, que plusieurs personnes nous avaient conseillé d’essayer, en raison de la propriété dont elle jouit, (le ne point se rancir, ne vaut rien. Pour être sûr de sa pureté, nous en avons extrait nous-même, sans avoir trouvé dans ce produit l’espoir d’un résultat passable.
On a extrait de l’huile d’un très-grand nombre de substances, du maïs, des graines de melon, de concombre, du pépin de raisin, desnoixetdes amandes de diverses espèces, du cacao, de la noisette, etc., connues de tout le monde pour en contenir. Aucune de ces huiles ne peut être employée pour l’horlogerie.
La noix d’acajou est enveloppée d’une coquille remarquable, elle est épaisse, entre sa paroi intérieure et celle extérieure, qui sont parfaitement lisses et qui paraissent imperméables, il existe une grande quantité de cavités remplies d'huile ; j'ai extrait cette huile, qui me laissa d’abord quelque espoir et à laquelle je fus obligé de renoncer. Un Anglais me communiqua une huile extraite, disait-il, des jaunes d’ucufs.
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détestable: les huiles provenant des foies de poisson, détestables.
Pendant l’hiver de 1845, 1846, qucje passais en Provence, sùir les bords de la Méditerranée, observant tout ce qui avait trait à l’huile, je. remarquai sur quelques coteaux un arbrisseau dont la feuille ressemble beaucoup à celle de l’olivier ; il porte un petit fruit, c’est un grain rond, légèrement applati et s’approchant un peu de la forme lenticulaire. Blanc d’abord, il se colore en rose, puis en rouge foncé, enfin passe au noir lorsqu’il est en parfaite maturité. C’est seulement un noyau recouvert d’une peau, de même que le fruit de quelques oliviers sauvages, qui ont si peu de pulpe qu’on ne peut en tirer aucune huile. Tandis qu’il serait fort difficile, à l’état sauvage où existe cet arbrisseau, d’extraire l’huile de son fruit, je crois que s’il était cultivé on en obtiendrait de bons résultats. Les espèces d’oliviers qui m’ont fourni la meilleure huile sont celles dont la feuille se rapproche le plus de celle du petit arbrisseau dont je viens de parler, et qu’on nomme pistachia lenticula.
L’huile serait fort difficile à extraire de ce fruit, en raison de la petite quantité de pulpe et du très-gros noyau qu’il contient. Si l’on voulait l’extraire parles moyens ordinaires, qui consistent à passer au moulin ou sous le pilon fruit et noyau, on n’aurait vraiment que l’huile de noyau, mais la culture pourrait augmenter la quantité de pulpe. J'ai ouï dire qu’en Italie, où ce fruit mûrit mieux qu’en France, on en extrait une huile qui était connue des anciens.
S’il fallait énumérer ici toutes les huiles dont l’emploi a été tenté en horlogerie, il faudrait faire une liste de toutes celles qui ont été découvertes à diverses époques ; nous ne l’entreprendrons pas, puisqu’elle ne serait d’aucune utilité pour le lecteur.
§ 6. — Inconvénients de l'extraction dans la (fronde exploitation.
Tous les travaux des grandes exploitations industrielles,
SUR l’huilf. employée en horlogerie.
auxquels se mêlent des manipulations chimiques, entraînent après eux quelques imperfections pour les résultats. Tant que ces imperfections n’ont pas d’inconvénients pour l’écoulement des produits dans le commerce, les producteurs ne s’en occupent nullement ; mais lorsque ces matières ne sont plus destinées aux usages généraux, il faut examiner la différence des produits du laboratoire, comparés à ceux de la grande usine.
Nous allons montrer les principales causes qui s’opposent à ce que les huiles versées dans le commerce soient propres aux usages de l’horlogerie.
première cause. — L’exploitation en grand ne peut faire aucun sacrifice, le consommateur ne lui en tiendrait pas compte, et la concurrence force à retirer de la matière première la quintessence de ce qu’elle peut produire. Ainsi, un pour cent est une quantité bien petite et que le propriétaire ne laisse pourtant échapper que lorsqu’il ne peut faire mieux.
Lorsqu’on a extrait du fruit la première huile, celle qui en sort facilement et que l’on nomme huile vierge, il en reste encore une quantité considérable qui adhère aux parties non fluides du fruit; une autre partie est très-intimement enveloppée d’un mucilage , d’une couleur plus ou moins foncée , selon l’espèce d’olive. Pour enlever cette huile adhérente au noyau, à la peau et à la chair, on arrose la pâte avec de l’eau, à la température de 40° environ , on la remue , on soumet à une forte pression, l’eau emmène avec elle une notable partie d’huile souvent enveloppée de mucilage. Pour l’en débarrasser elle est versée dans des espèces de petites cuves déjà remplies d’eau et brassée fortement. L’eau s’empare du mucilage et l’huile en est dégagée , comme nous l’expliquerons plus loin.
Cette seconde huile est bien inférieure à la première, mais le commerce, qui n’entend pas perdre et ne veut pas la vendre à un prix moindre, la mêle à la première et la garantit au consommateur comme huile vierge. Pour rassurer le consommateur, disons-lui de suite que de toutes les fraudes qui se commettent dans le commerce des huiles, celle-là est la plus
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innocente. Car généralement on lui vend une huile d’olive mélangée d’un quart ou d’une moitié d’huile de sesame et d’œillet et d’autres graines toutes siccatives et malsaines. On peut tenir pour bien certain, que dans le commerce, rien n’est plus rare que de l’huile pure (n’en déplaise à messieurs les épiciers).
Il y a quelques propriétaires qui préparent des huiles avec des soins particuliers pour les expédier à des maisons qui sont dans des conditions tout exceptionnelles ; mais le public ne peut se flatter d’en profiter.
Les horlogers qui croiraient trouver dans ces huiles la perfection que l’on peut obtenir par une extraction spéciale, se tromperaient, car ces huiles sont extraites dans les conditions les plus avantageuses pour le goût et non dans celles utiles pour l’horlogerie. Ainsi , par exemple , le degré de maturité convenable pour la meilleure huile à manger, n’est pas celui propre à l’huile pour l’horlogerie, et réciproquement; l’huile extraite dans les conditions demandées pour l’horlogerie, n’est pas, à beaucoup près, aussi agréable pour la table que celle préparée à cet usage, lors même qu’elles proviendraient des mômes arbres.
Le traitement de l’huile par l’eau pour la purger de l’albumine qui s’y trouve, et surtout par l’eau chaude, l’altère, la vicie et la rend impropre pour l’horlogerie (nous parlerons de cet effet en énumérant les moyens tentés parles chimistes pour améliorer les huiles), et l’huile ainsi traitée ne reprendra jamais les propriétés qu’elle a perdues. Telle est une des causes premières qui font que les huiles du commerce sont toutes plus ou moins impropres à l’horlogerie.
deuxième cause. — Si vous avez assisté aux vendanges dans les pays vignobles, si vous avez vu faire le cidre, le poiré, etc., vous avez remarqué que les fruits sont récoltés sans soin, sans distinction de ceux qui sont plus ou moins mûrs, de ceux qui sont verrcux, qu’i! en est de pourris, qu’ils sont tous utilisés. Il en est de même de l’huile d’olive dans les grandes exploitations : tout est réuni, tout est porté au moulin, tout fait de l’huile qui se vend. J’ai vu broyer des escar-
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gots et d’autres choses trop répugnantes pour les écrire.
L’huile s’épure parle dépôt d’une grande partie des corps étrangers qu’elle contient en suspension dans le premier temps qui suit l’extraction ; mais il en est dont la présence a altéré l'huile.
L’olive est, dans certaines années, attaquée fortement par un ver qui cause une grande diminution sur le produit. Je nie suis assuré que toute olive dans laquelle le ver avait fait un trou ne donnait qu’une huile impropre à l’horlogerie.
Admettra-t-on qu’un tel amalgame puisse donner une chose convenable là où il faudrait une pureté parfaite. Quel est le chimiste qui entreprendrait de ramener un tel produit à son état normal?
11 est inutile de s’étendre davantage sur ce point et de signaler d’autres causes qui rendent impropres à l'horlogerie les huiles du commerce. 11 en résulte tout naturellement qu’une huile qui contient des éléments aussi vicieux ne peut être ramenée à un état parfait par l’art, et que l’art doit, avant tout, s’appliquer à une extraction spéciale, indispensable pour obtenir un produit auquel il puisse donner certaines qualités qu’on ne trouverait pas dans la nature.