CHAPITRE IX
Du degré de fluidité de l’huile (I).
Deux huiles étant données, l’une plus, l’autre moins fluide, la question de savoir laquelle des deux devra être préférée, n'a pas été traitée avec assez de détail, nous croyons devoir y revenir.
Quelques horlogers veulent que l'huile ne fasse que lubrifier le frotl ment, sans présenter, s’il est possible, aucune résistance absorbant une quantité quelconque de la force motrice.
Ce principe a été plusieurs fois posé par des artistes trèséminents. Il a été même construit des machines propres à déterminer les rapports de fluidité entre plusieurs huiles. Si l’on expérimente comparativement de l’huile fluide dans son état naturel et le suif dont on se sert pour la fabrication des chandelles, on trouvera entre ces deux extrêmes une bien grande différence pour la liberté des frottements.
Les corps gras, de la nature du suif, sont inadmissibles pour les mobiles, animés d’une grande vitesse, employés en horlogerie. L'ancienne et judicieuse pratique qui consiste à employer pour les roues de voitures et autres cas analogues de grande pression des graisses bien plus consistantes que l’huile, donne à penser que les corps gras servant à lubri-
(1) Ce chapitre devait être placé à la fin de ce volume avec les additions qui s’y trouvent et à la suite d’une note reçu?, d’un horloger du plus grand mérite. Nous nous sommes conformé à son désir en supprimant sa note.
sur l'huile employée en horlogerie. 145 fier les frottements devraient être proportionnés aux pressions.
Comme dans l’horlogerie il n’y a pas nécessité d’établir un corps gras pour chaque mobile, on emploie partout l’huile qui convient pour certains cas donnés, et les plus importants. C’est pour l’échappement surtout qu’on cherche une huile convenable, et pour ne pas en employer deux ou trois, on met la même partout. Cependant il serait mieux d’employer une huile plus épaisse aux premiers mobiles et aux ressorts, et je puis assurer qu’au barillet, à la roue de temps, et même à celle de longue tige d’une pendule ordinaire de commerce, comme aux deux ou trois premiers mobiles d’une montre, il n’y aurait nul inconvénient à se servir d’une huile bien moins fluide que celles ordinaires, et cela à cause du peu de vitesse angulaire de ces mobiles et de la grande pression que leurs pivots ont à supporter. J’ai mis aux premiers mobiles de mes chronomètres nautiques une huile qui ne se dèfige pas complètement à une température de 20" ; je m’en suis bien trouvé.
Pour que les jeunes gens ne prennent pas trop à la lettre l’inconvénient qu’il y a dans la résistance que présente l’huile, et n’aillent pas se mettre trop en frais pour découvrir une huile sans résistance, nous allons montrer que la résistance qu’opposent les diverses huiles est très-minime, et, d’autre part, qu’une huile extrêmement fluide aurait des inconvénients.
Quand on considère la petitesse extrême des pivots, par rapport aux diamètres des roues et des pignons, la force nécessaire pour mettre une montre en mouvement et la qualité atomistique de résistance que peut présenter l'huile, on a bientôt acquis la conviction que cette résistance est très-petite et que la quantité dont elle peut varier par l’emploi de différentes huiles est sans valeur appréciable dans la pratique.
Pour-bien en juger, il faudrait entrer ici dans l’examen de la force motrice nécessaire à l’entretien du mouvement du balancier d'une montre, déterminer quelles sont les résis-
tances qui peuvent produire une différence appréciable dans l’amplitude des arcs de vibration ; on verrait des quantités qui, sans doute, dans la théorie peuvent être exprimées par des chiffres, mais qui ne laisseraient pas traces dans la pratique. Choisissez parmi les huiles existantes dans le commerce et pouvant être employées en horlogerie celle qui sera la plus fluide et celle qui le sera le moins; mettez alternativement l'une et l'autre aux pivots d’une montre, dans des conditions parfaitement identiques, il vous sera impossible de constater la moindre différence dans l’amplitude des arcs du balancier.
Admettant qu’une huile fût un peu moins fluide qu’une autre, de quoi s’agira-t-il? d’augmenter la force motrice proportionnellement pour arriver au même résultat, et tout sera fait; tandis qu’on ne remédierait pas facilement aux inconvénients d’une huile extrêmement fluide que nous signalons plus loin.
Faisons ici l’application du principe suivant, rappelé par Ferdinand Berthoud ( Essai sur l'horlogerie, tome 11, p. 171, art. 1875) : « Ce n’est pas tant la quantité absolue du frottement à laquelle il faut avoir égard qu’à sa constante uniformité; car, quoiqu’une machine ait moins de frottement qu’une autre, on n’en doit pas conclure qu’elle est meilleure, à moins que ces frottements soient de nature à ne pas changer par le mouvement de la machine, car sans cela il serait préférable que la quantité absolue des frottements fût plus grande, mais, en même temps, que le mouvement ne les altérât pas. »
Dans le cas où le frottement ou la résistance seraient de nature à amener des détériorations ou l’altération des parties frottantes, par exemple, c’est bien différent : il faudrait le réduire autant que possible ; rien n’est pis en horlogerie que la destruction des parties frottantes.
Ce principe étant assez évident par lui-même, nous croyons pouvoir affirmer, comme application, que lorsqu’il y aurait entre deux huiles une différence même sensible, sous le rapport du degré de fluidité, ce serait, par dessus tout, celle qui