PAR
Pierre Lièvre
Qui voudrait d'aventure dépeindre le type du parfait homme de lettres, devrait s'inspirer de la physionomie de M. Montfort,pour faire voir la haute dignité où peut atteindre ce que Ton appelle communément ainsi, et quelles singulières qualités sont indispensables pour réaliser une pareille figure.
Il montrerait un homme parfaitement indépendant de ce qui asservit habituellement l'homme de plume, affranchi des écoles comme des cénacles, ayant su échappera la servitude des salons, à la contrainte des éditeurs, à celle plus abominable encore du public qui veut être assouvi ; — parfaitement indépendant disons-nous, sauf de sa conscience, de son caractère et de son tempérament.
Il devrait faire sentir ce qu'il faut à la fois de ténacité et d'indolence pour demeurer artiste dans notre société, de caprice et de détermination logique pour l'être avec originalité et ce qui serait peut-être le plus difficile à saisir et à faire comprendre, ce serait cet étrange alliage de dédain négligent et de( constance passionnée pour leur propre activité qui nuance d'un ton si particulier nombre des physionomies de notre temps.
Mais au moment où il nous revient à nous, d'étudier l'œuvre de M. Montfort,et non point de tracer d'après lui un portrait d'une exactitude plus ou moins approchée, une question nous arrête, que l'on peut résoudre en divers sens. C'est celle de savoir si l'analyse d'une œuvre doit demeurer parfaitement indépendante de l'étude du caractère de son auteur, ou si toutes deux peuvent se combiner et dans quelles proportions.
Ce problème a été tranché de façons opposées. Deux écoles de critiques sont à jamais en présence, l'une qui considère les œuvres en dehors des écrivains et qui croit manquer à la première obligation du critique ou de l'historien de la littérature en parlant de Vhomme plus et autrement qu'iln'est nécessaire pour l'intelligence de son œuvre(i), l'autre au contraire qui ne peut séparer l'écrivain de son ouvrage et qui pense qu'une étude peut être une biographie morale continue à laquelle V histoire des livres se mêlerait intimement (2).
Quelle que position que l'on adopte en ce grave débat, on se trouve obligé d'agir comme si l'on appartenait à la deuxième de ces écoles, le jour où l'on entreprend d'étudier un écrivain dont on connaît la vie. On pourrait dire en effet qu'être en relation avec qui que ce soit c'est se fournir de documents sur lui. En sens inverse, se documenter sur un auteur, contemporain ou non, c'est entrer en relation avec lui et se créer une liaison assez peu différente de celles qui sont de l'ordre des sentiments. Pour conclure il faut dire que si l'on détient des documents sur la personne d'un écrivain, qu'on les ait obtenus en fouillant des archives, des mémoires ou des correspondances, ou qu'ils