Jules Lemaitre, Jean-Jacques Rousseau
EUGÈNE MONTFORT fî
aient été simplement fournis par la vie, on est tenu a un certain genre de critique, et c'est ce qui peut nous excuser d'avoir commencé cette étude par une sorte de portrait de M. Montfort, auquel manquent cependant ceux-là même des traits qui ont sur ses ouvrages l'influence la plus sensible.
En M. Montfort comme en ses créations on distingue d'abord une sorte de puissance qui déborde et qui se répand. Une énergie féconde caractérise ses entreprises comme son art. Elle a je ne sais quoi de morose et de triste qui la colore d'une façon particulière. Un pessimisme profond, auquel correspond une pitié grave, achève de l'individualiser.
En outre on discerne en lui cet ensemble de qualités assez difficiles à énumérer qui font dire d'un homme qu'il est spirituel. Mais de même que sa puissance nous a paru mélangée de tristesse, son esprit est caustique et mêlé d'amertume. C'est qu'il l'exerce aux dépens d'une humanité qu'il juge avec sévérité, et de fait M Montfort est un observateur : c'est un des traits évidents de son caractère, le second qui se retrouve dans ses ouvrages.
Il n'y a, pourrait-on dire, point d'art en dehors de l'observation. Tous s'alimentent de ses ressources. Mais de même qu'il y a différentes qualités d'observation, il y a des façons bien diverses de se montrer observateur. L'un porte son attention sur les mœurs et note comment leurs incessantes transformations se combinent avec ce qu'elles conservent de permanent; l'autre fait une étude des travers de l'esprit,
un troisième étudie les mouvements du cœur, comment ils se développent — et démonte les ressorts cachés des' caractères qu'un autre fait sentir en exposant uniquement des apparences extérieures. Chacun, s'il est doué de cette précieuse faculté sans laquelle nulle activité esthétique n'est possible — et qui est Pantique Mnémosyne ellemême, mère des Muses — récolte à tout instant les éléments de ses ouvrages. La façon dont il les met en œuvre ne varie pas moins que le soin qui les lui fait choisir. Tel observateur devient un caricaturiste, quand son voisin sans être plus pénétrant passe pour portraitiste rigoureux et véridique. Celui-ci se hausse jusqu'à l'histoire, celui-là demeure anecdotier. Balzac entasse tous ses matériaux comme un peintre qui commencerait par dessiner le squelette d'un personnage, sur le portrait terminé duquel on distinguera le motif des dentelles qui ornent le costume et jusqu'aux armoiries brodées sur le mouchoir. Jules Renard à l'opposé, avec un choix d'une extrême exigence, ne pose qu'une touche, n'inscrit qu'un geste, n'enregistre qu'un mot ou qu'une riposte, et le personnage s'anime à nos yeux d'une vie inoubliable.
C'est par le dehors aussi que M. Montfort présente les réalités qu'il a découvertes et étreintes. Ce qui l'intéresse dans l'homme, c'est comme il se manifeste, comme il entre en contact avec les événements, comme il les subit ou réagit contre eux. Sans exagération romantique, sans parti pris pittoresque, sans dessein de surprendre ou d'étonner il note avec exactitude et justesse mesurée. Sa vision est d'une extrême acuité; la curiosité du détail caractéristique ne l'empêche pas de toucher la réalité profonde. Observer est en quelque sorte chez lui l'instinct, de l'intelligence, et ceux de ses livres qui sont de pure observation — - tel Mon brigadier Triboulère — proposent un savoureux divertis-
sèment. Il sait,* dans une note, enfermer le frémissement dune seconde de vie (i), et restituer à nos yeux la vie dans sa simplicité : dans sa pauvre laideur aussi bien que dans sa plus opulente beauté.
Mais quand il s'agit d'utiliser la moisson de notes qu'il a rassemblée on le voit redevenir sûr critique de lui-même.
Quelle que soit la qualité de ses observations il ne considère jamais qu'une pure notation puisse être sa fin à ellemême. Il n'a rien d'un impressionniste, ne se croit pas tenu de tirer un parti esthétique de toutes ses remarques, critique même avec vivacité les auteurs qui veulent, comme les Goncourt, placer toutes leurs notes dans leurs romans.
Lui, sait faire le sacrifice de ce qui ne s'ajuste pas exactement au cadre de son ouvrage. Contrairement à cet écrivain qui parvient à faire rentrer un voyage en Argentine avec les deux traversées d'aller et de retour dans le scénario d'un roman psychologique fort délicat par ailleurs, et qui se passe dans l'Ile-de-France (2), il préfère laisser dans ses carnets tout ce qui ne peut nettement concourir à l'effet artistique qu'il se propose. Pense-t-on qu'avec un peu d'efforts il n'aurait pu adapter à la Turque ce qui fait la matière de Montmartre et les Boulevards, à tel de ses romans méditerranéens, les impressions de voyage dont se compose de Messine à Cadix!
Il n'a point de pareilles complaisances pour lui-même ; il se refuse à encombrer'ses œuvres, quand bien même il pourrait par ce moyen rendre un témoignage évident à cet amour passionné qu'il ressent pour la vie, pour toutes ses manifestations,. et qui se trouve être le dernier des traits de son caractère que nous voulions indiquer.