II. FAREL COMME PRÉDICATEUR
Il n'existe plus aucun des samons de Farel; sans doute il écrivait pas , il les improvisait, selon que les circonstances ou soins du moment les lui inspiraient. Nous ne pouvons donc pa sa prédication que d'après les effets qu'elle a produits, d'après le mens des contemporains , et d'après quelques petits fragmens qi sont restés de ses discours. Quant «aux effets que Farel a prodi sa parole, ils sont prodigieux, et on a pu les voir dans ce qui pi Effectivement, elle a dû être bien puissante, bien pénétrante éloquence qui a gagné à TEvangile tant de partisans , et qui seule, sans autre secours , a réformé tant d'églises. Songez à Yin tion dé Farel , abondante en expressions pittoresques ,. à » inoui pour la gloire de Jésus-Christ , à sa profonde convlctio;
foi courageuse , à la vivacité et au (eu d'un homme né sous le ciel du midi; £qoutez-y les dangers, les persécutions , les mauvais traitêmens qui ne peuvent qu'exalter encore un pareil caractère , et vous pourrez vous faire une idée de ce qu'a dû être Parel préchant. Tantôt c'est dans les rues et sur les places publiques qu'il fait ses sermons , tantôt sur les cimetières , sur les collines , partout où la foule assemblée pouvait lui faire espérer un succès. Au milieu du plus grand tumulte il élève sa voix, elle lutte avec les clameurs, elle domine le bruit, et, plus forte que les cloches que les moines font sonner pour lui imposer silence, elle jette ses foudres àla foule stupéfaite , met un frein à sa rage , et cesse par convaincre les cœurs les plus endurcis (i). Ses discours roulaient plus véhémens que les torrens (2) , et les historiens parlent avec étonnement de cette prédication tonnante (3) , qu'on ne pouvût entendre sans trembler (4) , et qui ressemblait plutôt aux grondemens d'un orage qu'à des paroles prononcées par un homme (5). C'est surtout quand il s^élevâit contre les abus du catholicisme , contre le scandale de la cour de Kome , contre la vie déréglée des prêtres , qu'il déployait toute sa force, et parlait avec le plus de vigueur ; pareillement aussi quand il dépeigp^it le iqalheiureux sort du peuple, que le clei^ opprimait et retenait dans l'ignorance et la superstition. La partie
(0 Span0|£IM, Genet^a res^tula ; ians le lome H de «es œQTre$: lumi. Bai. i7o3. fol. pae. i5^g» a Imperterritu» tu^ninis animas omnet in siupo/rm d4i^iUj
cum vidèrent animum simul ac vocem ilU ad stricios enseê consiare , adeo qui"
* denit ut et illi ex clero, qui continuo campanarumclangore et aure bambycina lanu-
gine oppleta , conciones ejus eiudere diu eategerant , postmodum patulas aures
etfa»entes animos ad FarelU auditorium adferrent. »
(a) FLaxBHfUNDUS Rahondus, HiHoria de ortu etc. Hmresum XFI, sme.
CoL i655. 4*^. p./a7a. t^Horim •.^.onmi sermatte quùvis tarrente vdèamendar...n
(3) Maimbou&o, Hisiçire gfu cak^ini^me. Paris iô8a. 4^ p* 4^ , 64.
(4) Bfi^f vita Calv. in toI. III. tractât. tbeoL Be»B. Geo. iSSa. fol. p. 370.
(5) BEZAy Icônes. Gen. i58o. 4'' • • • ^'^^ tonare potius , quam dicere videretur,..n - Spanh. , Gen. rest., p. iSaS. tL,.ut, quod Pericli çontigisse referi {^uiraiiianus , non loqui vtderetur et orare , sedJiJgurare ac tonare. n
( ^9) dogi]tiati<|ué xr*avait que peii de place dans sèsseUnoDS ; il évitait 1 bats de paroles, les questions inutiles et de nulle importaùce poui lut; Une prêchait que la doctrbse chrétienoela plusakiiple , la pliis i la plus précise ; il s'attachait surtotit à recommander la sainti râle de TËvaDgile , et à montrer la funeste influence des erreu maines sur les mœurs. Comme il est toujours pratique, vif, dant , et qu'il veut se mettre à la portée de tous ses auditeur il lui échappé quelquefois des expressions inconvenantes , igti même , mais qui trouvent leur expliaatk>o dans la manière ad alors. Souvent aussi il alla trop loin dans isès dttaques contre les très , et dépassé les bornes de la charité chrétienne; c'est ce qu posa à tant de mauvais traitemens. Mais une fois attaqué, il s gnait enèore davantage, il s'emportikit, il ne gardait pltis de t gemens^ et se déchaînait avec une impétuosité et une violence lui attirèrent lûàinte fois les reproches et les remontrances de sei plu6 modérés.
Quand il haranguait les citbyehs $ quaùd , apfielé devant les t trats pour se justifier ^ il les rappelait èux-]i(iéiiie& à leurs devo chrétiens » il n'est pas Inoins fort et entraînant. L'autorité qu'i acquise dans tous les lieux où il prêchait^ le respect, je dirais pr la crainte qu'on a eue pour lui, prduvetat assea l'irrésistible puii de sa parole, hei registres dû consdil de Genève parlent souvei divifiê discours de Farelj de ses bettes remontrances^ des gra\ beaux sermons qu'il a faits. Ses adversaires mêmes en étaient en msâtrisés) on n'a qu'à se rappder cettô belle scène qui nous est portée par les chromqueâ^ et dont hoUs »fon6 pairie à la page 1 1
S^ )^tér^ étaient luhnirables ^ au dire des biographes; Bè: qu'ëUes étàîmut ri fiitvffliteB, si pleines ék chaleur iel de séntii
(6y Si qdèlqu^fdiè il rencdiitraif d)eè làboUre^rë , il leur i^xpli^âU là ps do semear ^ ëtaient-ce des TÎgnerons, il les entretenait de la yigdeet dés dtt etc. AnctLLÔN i Viiéè AiJÎMâ Mhhité de Mmi^Chtùï , cfaia riHic de G. AttsMrd. 1691 « îa'>ia. p. i46.
qu'on ne pouvait les entendre sans être ravi , et pour ainsi dire élevé
jusqu'au ciel (7).
. Jean Crespin^ dans son Histoire des martyrs (8) j nous a conservé
quelques fragmens des prières que Farel composa pour les réformés de
Metz. En les lisant» on comprend sans peine cette admiration ; on est
entraîné par la profonde ardeur de ces oraisons , dans lesquelles règne
une humilité complète , une entière soumission aux volontés de Dieu.
Je ne puis mieux faire que de citer un ou deux fragmens de ces prières :
c Seigneur , pour l'honneur et gloire de ton sainct nom , pour
« l'exaltation du règne de Jésus ton fils, et pour nostre salut, nous
« te prions , regarde de ton haut ciel sur nous en pitié , et nous .fay
c la grâce d'ouir, entendre et retenir ta saincte parole. Donne-nous,
« non point des sages de ce monde, ne des gens qui s'enquestent des
c choses en quoy ne gist pcmit le salut, et qui cerchent de parler en
- « hautesse de paroles, cerchans eux-mesmes : mais il te plaise nous
« donner des vrais serviteurs de ta gloire , qui s'arrestent du tout à
« là folie de la prédication de la croix de l'Evangile, qui propose Jésus,
« et iceluy crucifié : lequel seul ils sachent, et nous le proposent, afin
c que du tout nous nous arrestions à luy. • • Que nous et ceux que
c tu nous envoyés , ne nous tenions qu'au seul Sauveur , par vraye
c et vive foy besognante par charité. . . b
c . . . Ouvrernous la porte de ta miséricorde, 6 Sauveur, et ne « t'arreste tant avec ceux qui sont avec toy , et qui te sont agréables , « que tu ne regardes aussi à nous , qui par nos iniquités sommes de- « hors, donne nous du pain de ta parole. Et combien que nous soyons t envers toi pires que chiens, tant s'en faut que nous soyons pour c estre tenus de tes enfans , s'il n'y a autre esgard qu'à nous , et à ce « qui vient de nous ; mais, Sdgneur , qui fais sortir ton soldl sur les
(7) Beza, Icônes» mArdor in precando tantus , ul audicntes quasi in ecdum usque subvéheret, »
(Q) Histoire des montra persécutez et mis à mort pour la vérité de tEpan§Ue^ depuis k temps des jépostres jusques à Fan iS']^. a* édit, i582, fol. p^ x%% et saiv.
« bons et sur les mauvais , et envoyés ta pluye sur les justes et «justes: ces povres chiens n'aurontôls point quelque miette d « qui chet de la table de tes enfans? Aide-nous, envoye-nouî « viande celestielle , ce pain de ta parole. Ne feras-tu point la ven « denostre ennemy, qui nous fait tant de tort ? Tu as dît que ti « ceras le cry de l'oppressé, de la veuve, de Torphelin et de Testi « Ne vois-tu point , ô père , comment les povres veuves son! « tipliées, comment les pupilles sont en gros nombre: de qui le^ < et pères ont été tuez et meurtris pour ta parole, et tous leuii « ont esté ravis? Ne crient-ils point à toy, ô Seigneur, de la [ « qu'ils endurent? .... etc.
C'est ici le lieu de dire aussi un mot de la manière dont F montre dans les disputes. Ce moyen de dévoiler les erreurs c vei^aires , il l'aimait beaucoup , car il savait avec quel succèi usait. Aussi était-il redouté dans les controverses ; il y parlai moins de réserve encore, et se laissait plus facilement entrain la chaleur de la discussion. Il apostrophait vivement les advers et ne craignait pas d'allumer leur colère. Avec l'incroyable faci parler qui lui était propre , il réfutait leurs argumens par de discours, de sorte que souvent il a l'air de prêcher, plutôt < discuter avec calme. Par cette raison , il nous est permis de p dans la dispute de Genève de i534, etdains celle de Lausanne de quelques morceaux qui pourront donner une idée de cette élo< si renommée , que de tous côtés les étrangers arrivaient pour 1 dre ; — de la manière dont il traitait Rome et ses prêtres , et style animé , incisif, plein de vie et d'ima^^ination.
Guy Fùrbiti ayant prétendu que le pape avait autant d'à que l'Ecriture, Fard lui répond (9) :
« Pleust à Dieu que vous et tous autres qui avez le nom d <r teurs, et estes appelez de l'Eglise, eussiez tant d'affection au
(9) Dispuie tenue àGenèt^e eani55i» i644* 8^ P- ^o^-
« profit de TEgltfe qu'elle fust édifiée et remise à son premier estât , « et qu'on ne fist les choses de sa leste et. par affection , comme bien « sçavez que' vous faites en vos Universités et assemblées, sans avoir ^ esgard à Dieu , ne à droict , sans appeler et ouir ceui qui doivent «• estre appdez , c'est le peuple : mais faut , soit droict ou non , que ce «. que vous avez conclu soit tenu à peine du feu , et s'fl y a personne ft. qui veuille amener bonne raison et l'Ecriture , à tout le bourreau « vous payez ses argumens . . . Vous estes tout, vous faites tout , vous « estes juges et parties , vous taillez et cousez comme il vous plaist : « le peuple Chrestien n'est appelé non plus que de chiens oudebestes; t les mariez vous sont abominables , les paillards et.adultères (je ne dis « davaiïtage) vous sont bons et propres, mais qu'il ayent la marque, t II n'estait ainsi paravant et ne devrait estre de présent : mais vous t faites des Princes à vostre plaisir, qui sont en vostre sujection , corn- « bien que vous et tous leur devez estre sujects. Mais ainsi faut que « soyez eslevez sur tout, et que vos ordonnances soyent adorées, et « celles de Dieu et des Princes soyent sous les pieds, fors tant qu'il a vous plaist. Du Pape, Cardinaux, Primats, Archevesques et de vos « supérioritez et dignitez l'Ecriture ne fait aucune mention. . • Et ne « faut qu'attribuez au Sdnct Esprit vos offices , bénéfices , dignités, « degrez, de quoy l'estatduPapeenaplus que jamaistyranne homme f qui fut sur la terre n'a eu , commençant a la première Motiarchie « jusques à la dernière. Ceste passe tout en offices , dignitez^ supério» c ritez, orgue», pompe et bombance. Certes l'Esprit de Christ, qui « est doux , humble et bénin n'a point introduict tant de degrés et préc éminences , mais l'Esprit contraire à Jésus , lequel peu considérez
< quand vous voulez que ses Apostres , disciples et autres qui doiveht « enseigner le peuple , qu'ils soyent Princes ay^nà Seigneuries , terres, « justices, gros revenus, ce que n'a oit^idu le Prophète. . . Yous € voulez avoir un Jésus riche et triomphant en ce monde, qui face tuer « ceux qui luy contredisent. Il n'a esté tel en cemonde, mais pauvre,
< abattu, mbà mort de ceux quiluy ccmtredisoyent. Et ainsi est avenu
« aux Apostfes ... Et suis esbahi comment on ose dire que TE^ c Pape soit conduicte par le Sainct Esprit comme la première , « Jésus y goit. Pour vray l'Esprit seroit bien contraire à soy et Jt » rait bien changé ; mais l'Esprit de Dieu conduict ceux qui de ] » sont persécutez, chassez, emprisonnez, bruslez pour l'Evi « comme ont esté ceux de la première Eglise. Et Jésus est ave « autrement c<Nnment pourroyent-i}s subsister , veu qu'on, toui «de présent plus cruellement ceux qui veulent tenir FEvangil( « jamais on ne tourmenta les Apostres en la première Eglise \ « Jésus ainsi l^a predict que l'affliction seroit plus grande que « n'a esté et ne sera, Matth. XXI Y. Mais fout par fby et patience v^ « attendant que nostre Seigneur abate l'injure par l'esprit de sa bi
< 2 Thess. IL Ce qu'il a commencé et parfera , foisant vengeai
< sang juste qui a esté espandu pour Jésus et son Evangile. » Dans la dispute de Lausanne , dans un des longs (fiscours qi
sait chaque fois pour résumer les thèses, il dit, après avoir montr côté la bonté de Dieu envers l'houune, et de l'autre la dureté des et la triste condition des peuples ( i o) : « Il ne suffit point qu'un i « laboureur aye porté ses gélènes à Saint Loup , baillé les œufii « enfans pour s'aller confesser, les fromages aux Questans, lu « laitie au Sainct Esprit, le jambon à Saint Antoine, comme ces y teurs et porteurs de rogatons donnent à entendre : donne davai » blé , vin et toutes choses à tous les mangeurs du Pape , qu « rongé. Quand un peu de lard lui sera demouré , la cruauté du ^ et des siens , qui tout lui a osté et prins , et rien ne lui a dom « permet quil en mette au pot avec des pois qu'il a cuit sans 1 « mai3 faut qu'il mange ses pois, avec du sel et de l'eau , sans « chose. Qui pourrait exprimer et dire le demeurant, comme le p « peuple est tourmenté du siège de toute abomination , tant en « qu'en âme, >etc.
(lo) RuCHAT^ Hist: de la réf. d^ la Suisse. Genève 17118. 8*» t. VI. p.
Un des opposanslui adresse la question : Qui èles-vous dcmc , vous qui parlez ainsi? Il répond : (ib. p. 161 •)
« Vous demandez qui nous sommes? Je répons , que nous sommes » pauvres pécheurs , qui croyons par Jésus avoir remission et salut , « désirant par sa grâce vivre en sa parole, et à ce incitons et admot nestons tous , prests de rendre raison de nostre foy et doctrine^ à f tout homme , grand et petit, qui onque soit , en l'honneur de Dieu, » et pour TEvangile exposans nostre vie. Mais îe vous demande qui » estes vous ? Ung adorant , autre que Dieu ; pauvre idolâtre , vous « inclinant devant les images mortes, qui n*ont ne vie ne sentiment, » contenez la loy et ordonnance de la ribaude de Rome, du Pépe < qui a séduict la Terre , et enyvré tous les Princes du vin de sa pail- « lardise ... Et ce que vous dites , que nous vous lapidions , il le tant « dire aux prestres et leurs adhérans ; ils ont assez hoa couraige non » seulement de lapider (comme souvent nous ont fait , Dieu leur face « mercy et leur pardonne , car de bon cœur leur pardonnons) mais « où ils peuvent , ils font beau feu , et tourmentent hcnnriblement ceux « qui ne vont comme il leur plaist. . • Nous quérons vostre salut , et « de tous , et que chacun cognoisse Jésus , se fiant en lui , le servant « et adorant. » ^tc.