CHAPITRE V
Au cours de son emprisonnement et pendant les années qu.smv.rent, Lassalle s'occupa principalement du pro de la comtesse de Hatzfeldt P
■ Depuis 1848, dit-il dans la Lettre manuscrite, il Y << ava. un grand changement dans les procès de il
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1847, lesjuges 1 avaient favorablement accueille C'est
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iiberales et d aversion contre la noblesse en nos ,Ves - Ma,, aveclarévolutionetlacontre-révolutiond 848 « tout cela changeait d'un seul coup. La haine réaction! « na ire et contre.revolutionna.re régnait maintenu L
tesse ne faisait que perdre ses procès
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« P—sque j'avais commencés contre le comte ne Lu « soient arrivés des jugements désastreux et ru " « ne faisais que d'être battu.
« Mais c'est ici que j'apprenais ma vraie force. Après ■ chaque défaite je m'élevais plus formidable qu'avan
aue la 11 ™ 5 S?"™ ™ "^ ^^ ^ terrible que la précédente... J e vouIais combattr / tant
« vivais, et ne céder qu'en mourant. . q J
En 1854, le procès se termina enfin à l'avantage de la cliente de Lassalle.
« J'avais forcé le comte de céder à elle une fortune « très grande. En ceci, la comtesse a eu de la mauvaise « chance. Elle en perdit une très grande partie dans « l'année de crise 1857 ; elle donna une autre grande « partie à son fils Paul, qui vit maintenant à Paris. Mais « elle a toujours retenu une fortune très large et bien « indépendante. »
Quant à Lassalle, et ceci est fort important pour son avenir, il se fit assurer une rente viagère de sept mille thalers (vingt-trois mille francs).
Pour un célibataire, et en considération de l'extrême bon marché de la vie en Allemagne à cette époque, c'était une véritable fortune, une indépendance entière et la possibilité de satisfaire des goûts d'élégance et de luxe. h 11 suffirait d'une comtesse de Hatzfeldtet d'une pension viagère pour nous gâter l'histoire de Don Quichotte » , a écrit spirituellement M. Yalbert. On ne peut cependant reprocher très sévèrement à Lassalle d'avoir accepté cette fortune des mains de la comtesse, si l'on songe qu'il se donna tout entier à ses intérêts pendant près de dix ans et qu'il lui sacrifia l'espoir d'une carrière régulière. D'ailleurs, nulle explication à ce sujet dans la Lettre manuscrite, si explicite pourtant sur d'autres points. II déclare seulement qu'il possède à ce moment (1860) quatre mille thalers de revenu, sans en indiquer l'origine.
Depuis 1849, le séjour de Berlin lui était interdit, à cause de sa condamnation correctionnelle. Il demeura donc à Dusseldorf jusqu'en 1857. Il semble qu'il fit quelques voyages pendant celte période, l'un entre autres en Orient. Sa maison était ouverte à tous les démocrates de la région et aux ouvriers éclairés, qu'il accueillait volon-
tiers. II jeta ainsi les fondements de sa popularité dans cette province du Rhin, qui, presque seule, le soutint plus tard d'une façon efficace, dans la lutte politique qu'il entreprit.
Avant tout, il travaillait à son ouvrage sur la philosophie d'Heraclite d'Éphèse, surnommé l'Obscur, qu'il publia en 1857.
C'est un véritable monument d'érudition philologique. L'étude est pénétrée de l'esprit d'Hegel. .Lassalle comme Marx, et beaucoup de leurs contemporains, a gardé l'empreinte ineffaçable de ce système philosophique d'Hegel, aujourd'hui en ruine, mais dont les formules logiques ont façonné si puissamment la pensée allemande au milieu de ce siècle. Lassalle va jusqu'à faire d'Heraclite un hégélien dans l'antiquité, et les penseurs de la Grèce ont si bien exploré le vaste champ de la pensée humaine, qu'il n'est pas impossible en effet de retrouver dans leurs écrits les traits principaux des conceptions de la philosophie moderne.
Cette œuvre de Lassalle est d'ailleurs la seule qui ne porte aucune trace de ses sentiments démocratiques. Strictement scientifique, témoignant d'une véritable maîtrise dans un sujet particulièrement difficile, elle reçut un accueil favorable. Lassalle, peu enclin à la modestie, exagère toutefois quand il dit, dans la Lettre manuscrite : « Je forçai nos grands savants, les Humboldt et les « Bœckh, de m'accepter les bras ouverts comme un de « leurs pareils. »
En réalité, Humboldt avait accordé son amitié au jeune homme longtemps auparavant. Quant au grand philologue Bœckh, esprit original, il fuyait les milieux universitaires, et se plaisait parmi les artistes et les gens de lettres d'opinion avancée. Il ne pouvait trouver dans leurs rangs un
plus agréable compagnon que Lassalle, et leur liaison dura autant que la vie de ce dernier.
Georges Brandes, fidèle à son dessein de juger avant tout Lassalle comme écrivain, a consacré un chapitre assez étendu à son Heraclite. Il signale dans cette œuvre l'abus de la dialectique hégélienne, de la « conciliation des contradictoires » , et la préoccupation de faire d'Heraclite un précurseur d'Hegel.
Brandes trouve quelque ressemblance entre le philosophe grec et son jeune historien. « Heraclite aussi, dit-il, a chassé tout repos et toute immobilité du monde, qui n'est pour lui que mouvement ininterrompu, et Lassalle s'écrie quelque part avec satisfaction : « On voit qu'Héra- « dite était bien éloigné de cette apathie qui mêle un si « profond ennui aux raisonnements éthico-politiques des « stoïciens. Il y avait de l'ouragan dans cette nature. »
La morale du philosophe grec, dont le principe est : s'abandonner à la généralité, contient en germe le culte de l'État, qui fut une des thèses soutenues par Lassalle. Car, à son avis, le droit, la morale et la raison s'incarnent dans l'Etat. « Comment s'expliquer pourtant, dit Brandes, que d'une telle conception de l'État, Lassalle passe à des conséquences politiques qui découlent plutôt de Bousseau que de Hegel... Son instinct et ses principes intimes faisaient de Lassalle un adorateur de l'intelligence, de la raison objective, et par suite un adversaire passionné, et méprisant de l'opinion publique et du nombre. Mais, par conviction, et par suite de ses principes politiques et pratiques, Lassalle était un démocrate déterminé, un défenseur conséquent et victorieux du suffrage universel, le champion d'une sorte de domination de la foule, telle que l'histoire n'en a pas connu avant lui. Esprit aristocratique, et cependant démocrate socialiste : le cœur humain peut
enfermer de plus grands contrastes, mais on ne les nourrit pas impunément dans son sein. »
Ce contraste n'était peut-être pas aussi surprenant qu'il peut le paraître au premier abord. Car, pour parler aussi en hégélien, l'ambition conciliait sans peine ces deux tendances également sincères chez Lassalle. L'homme qui écrivait au collège : . Si j'étais né prince, je serais aristo- « crate; comme je suis un fils de marchand, je serai « démocrate » , celui qui disait plus tard à sa fiancée Hélène de Dœnniges, en entrevoyant sa grandeur future : « Vive la République et sa blonde présidente!» cet homme espérait, au jour de son triomphe, satisfaire ses goûts aristocratiques en même temps que ses opinions démocratiques.
Brandes trouve dans Heraclite un autre trait de ressemblance avec Lassalle, c'est la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Le premier déclare que a les hommes sont tout bonnement déraisonnables .. , et que « lui seul sait, tandis que les autres agissent comme dans le sommeil » . Toujours aussi la vanité de Lassalle fut enfantine, outrée, et presque risible par son inconscience. Nous en avons déjà donné, et nous en donnerons encore plus d'un exemple. Enfin, M. Brandes signale avec raison un dernier rapprochement entre Heraclite et son historien : c'est l'amour de la gloire. « Car, dit Heraclite, les meilleurs choisissent une chose entre toutes, la gloire immortelle parmi les mortels. » Et Lassalle, à son tour, explique ce qu'est la gloire dans ces lignes, que nous reproduisons à titre d'exemple d'une définition hégélienne :
« La gloire est en effet l'opposé de tout, l'opposé de la catégorie de l'être immédiatement réel en général, et de ses fins en particulier. Elle est l'être de l'homme en son nonêtre, la survie pure dans la destruction même de l'exis-
tence sensible : elle est donc l'infini atteint et réellement accompli par l'homme. »
Il nous parait inutile de pousser plus loin ce parallèle. Ajoutons seulement aux rapprochements de M. Brandes l'opinion d'Heraclite au sujet de la loi, car elle était faite pour plaire à Lassalle. « C'est aussi une loi, dit le philosophe grec, que de se conformer aux décisions d'un seul individu. » « C'est-à-dire, ajoute Lassalle, d'un individu qui a approfondi le principe divin de la généralité objective. Platon a emprunté à Heraclite la situation prépondérante qu'il accorde au philosophe dans l'État. »
On pressent dans ces lignes l'homme qui écrira plus tard à Rodbertus que la volonté générale à une certaine époque, ce principe du droit et de la loi pour les hégéliens, ne doit pas être cherchée dans la majorité, pas même l'humanité unanime. « Ce que l'on peut prouver à son temps par la raison, par la logique et par la science, voilà ce que veut le temps. »
En d'autres termes, l'humanité au dix-neuvième siècle veut, en réalité, ce que Lassalle lui démontre qu'elle doit vouloir.
Nous ne nous étendrons pas plus longuement d'ailleurs sur l'œuvre la plus approfondie de Lassalle. Trop strictement scientifique, elle ne nous apporterait qu'indirectement, on le voit, de nouveaux aperçus sur son caractère et sur ses tendances.
Peu de temps avant la publication à' Heraclite, le séjour de Dusseldorf était devenu insupportable à Lassalle. Pour ses travaux, pour ses goûts raffinés, pour satisfaire l'activité de son esprit, il avait besoin de l'atmosphère d'une capitale. Il voulait rentrer à Berlin.
Il y réussit par l'influence de Humboldt. A ses propres relations, il joignait alors celles qu'il devait à la comtesse
Hatzfeldt, et il y trouvait plus d'un point de contact avec le monde de la cour.
Dès le 10 février 1854, dit Bernstein, il communiquait à Marx (alors à Londres), mot pour mot, une déclaration confidentielle du cabinet de Berlin à ceux de Londres et de Paris. 11 décrivait en même temps l'état des esprits dans le ministère prussien; le Roi et presque tous les ministres pour la Russie, Manteuffel seul avec le prince de Prusse pour l'Angleterre. 11 ajoutait : « Tu peux considérer toutes ces nouvelles comme aussi certaines que si tu les tenais de la bouche de Manteuffel ou d'Aberdeen. .»
Le 20 mai 1854, il se plaint que sa source diplomatique soit en voyage. « Posséder une si excellente source, dit-il, » qui vous renseigne si bien sur le ministère, et la perdre « pour longtemps, c'est désolant. »
Le séjour de Lassalle à Berlin, pendant cinq ou six ans, fut la période la plus heureuse de sa vie. La carrière politique lui était fermée, pour quelque temps du moins, et son ambition semblait s'assoupir. Elle ne se réveillera qu'aux approches de la quarantaine, d'autant plus vive
alors qu'elle sentira devant elle un moins long avenir.
Jusque-là la science et la vie mondaine paraissent lui suffire. 11 travaille à deux ouvrages dont nous parlerons, et il jouit de ses succès de société. Il a un élégant appartement de garçon, voisin de celui de la comtesse Hatzfeldt. L'ameublement en est très soigné. Des antiques, des œuvres d'art, des gravures de la Révolution française, des objets rapportés par lui d'Orient donnent à son home un caractère de recherche et d'originalité. Ses soupers sont célèbres, et vraiment dignes de Lucullus, dit la renommée. — Mais, leur plus grand attrait, c'est l'hospitalité du maitre de la maison, dont la verve inépuisable, érudite et spirituelle tient sous le charme le cercle qui l'en-
toure. Cercle un peu disparate, dont les membres n'ont de commun entre eux que l'absence de préjugés, les goûts indépendants, et l'insouciance du qu'en dira-t-on. Le passé politique de l'amphitryon, son rôle dans le procès Hatzfeldt, sa notoriété scientifique, en font une personnalité originale. On le signale aux étrangers de passage, qui vont lui rendre visite. Ses convives ordinaires sont Yarnhagen d'Ense et sa nièce Ludmilla d'Assing, le général de Pfuel , Hans de Bulow, le baron Korff, Lothar Bûcher, Franz Duncker, le prince Puckler-Muskau. Écoutons ces souvenirs de l'un des visiteurs de Lassalle, vers 1857 : « En sortant d'une soirée chez des amis communs, vers deux heures du matin, Lassalle nous invita à entrer chez lui, pour continuer encore la conversation. Le domestique attendait son maître. Les candélabres et les lustres de gaz éclairaient le salon et la salle à manger. Le feu brûlait dans la cheminée. — Quelle sorte de vin désirez-vous? demanda Lassalle lorsque nous fûmes assis. Nous fimes quelques expériences. Sa cave et lui-même les supportèrent victorieusement. L'esprit des vins que nous avions choisis, ainsi que celui de notre hôte, nous captivèrent jusqu'à l'aurore. J'entends encore, après que nous fûmes sortis, les exclamations d'étonnement et d'enthousiasme que poussait Herbert Kœnig. — Mais, c'est là un homme des romans d'Hacklaender. Peut-on rien lui comparer dans notre société philistine de Berlin? »
Lassalle semblait prendre plaisir, d'ailleurs, à se distinguer du vulgaire, à ne pas se laisser oublier, à faire parler de lui dans les salons. Voici quelques souvenirs et anecdotes que sa sœur a fournies à Wurzbach, sur cette
période de sa vie :
« Dans la maison de Varnhagen, alors le rendez-vous
de toutes les célébrités de Berlin, il se sentit bientôt chez lu,, et prit la érection de la conversation avec son assurance hab.tuelle. Tout le monde était ébloui de sa dialectique etincelante et de la pénétration de son esprit Ce succès était d'autant plus remarquable qu'il rencontrait dans ce milieu maint préjugé défavorable. Ce fut une nonve le preuve du pouvoir surnaturel qu'il exerçait sur les mtelhgences. Varnhagen lui-même s'était exprimé peu auparavant sur son compte d'une manière défavorable et avait enté toute relation avec lui. Bientôt, pourtant, Lassalle fut un hôte apprécié dans la demeure de cet homme célèbre.
« Sa distinction, continue Wurzbach, sa svelte tournure, sa todette élégante et recherchée, son pâle et beau visage avec ses yeux si vifs intéressaient surtout les dames. »
H attachait lui-même le plus grand prix à la réputation de sa beauté qu il s'efforçait de mettre en relief par le raffinement de sa toilette. Dans les derniers jours de sa vie, Hélène de Dœnniges, sa fiancée, lui rappelait l'hommage rendu à sa beauté par une femme et à son esprit par un savant illustre. Il s'écria : . Ah! qu'est-ce que 1 es- « prit? L esprit n est rien. Mais être le plus beau des « hommes, cela me flatte, cela me plaît. Il faudra mettre « plus tard cette phrase sur mon tombeau. Que j'aie de « 1 esprit, c'est pour m'en servir, et j'aurai soin que les • hommes s en souviennent. Mais le renom de ma beauté « doit aussi passer à la postérité. Qu'on le rappelle donc « sur mon tombeau. »
Le charme séducteur qui émanait de sa personne lui vin en aide dans une circonstance importante, avant sa rentrée defimtive à Berlin. H s'était rendu dans cette ville pour consulter à la Bibliothèque royale des docu-
ment» scientifiques. Dès le jour de son armée, des agents de police assiégèrent sa demeure. Lassalle déclara qu d avait besoin de rester au moins huit jours à Berlin et qu'il ne serait pas dit qu'il avait fait inutilement le voya F e .. Il se rendit auprès de M. de Hinckeldey, faisant alors fonction de préfet de police et qui possédait entièrement la confiance et la faveur du Roi. Une discussion animée s'éleva d'abord entre eux, mais enfin Hmckeldey se déclara vaincu et dit en souriant : « Eh bien ! monsieur le docteur s'il vous faut absolument huit jours, terminez tranquillement vos affaires. Je vous ferai chercher, mais on ne vous trouvera pas. «
Ce trait prouve surtout que le gouvernement était alors pleinement rassuré par l'impuissance du parti démocratique, et la sagesse de Lassalle à Dusseldorf. Car la police prussienne n'a jamais eu la réputation d être accessible au charme et à l'éloquence de ceux dont elle a la charge. La notoriété de Lassalle était encore assaisonnée par quelques scandales. Dans une maison très connue à Berlin il avait dérangé les affaires de cœur d'un conseiller de l'Intendance royale. Celui-ci le provoqua et fut repousse avec un sourire de mépris, car Lassalle, qu, fut tue en duel, s'était toujours montré l'adversaire déclaré de cette
institution.
Ce rival dédaigné l'attaqua un jour, tandis qu il se promenait tranquillement dansle Thiergarten, ditWurzbach. « Je n'ai pas de bras quand je n'ai pas d'arme » , s ecne le Tell de Schiller. Lassalle, qui ne sortait jama,s sans une canne à poignée d'acier, repoussa cette attaque avec la plus grande énergie (1).
(i) La canne de Lassalle ayant été brisée pendant cette lutte son ami, l'hïïorïn F^ter, lui donn. une canne qui avait appartenu a Robesp.erre, et dont le pommeau en vermeil représenta.! la Bastille.
Wurzbach rapporte enfin une aventure oui i„di que chez Lassalle un certain défaut d'éducation et de mesure que nous connaissons déjà. Le trait n'a pas grande portée, d ailleurs, ma is à ce titrc ;, mérite d - . ^ ^
« A la Fête donnée, en 1800, au Victoria-Theater, en 1 honneur d Arndt, Lassalle était assis à un des premiers rangs du parterre. Au milieu de la représentation, un Angla.s, accompagné de deux dames, voulut atteindre ses P aces en le dérangeant ainsi que sa voisine. Lassalle lui fit remarquer que ces places étaient déjà occupées. Sans «' répondre l'Anglais persista à réclamer les places portées sur son bdlet. Le ton de la discussion s'éleva, et finalement Lassalle barra le passage à l'étranger, qu, voulait conduire ses compagnes à leurs places l'une apL l'autre La représentation fut troublée, l'incident commenté en long et en large par les journaux, et Lassalle devint encore une fo.s l'objet de l'attention générale. . On voit que Berlm était encore une petite ville, à cette époque par la tournure d'esprit de ses habitants, et qu'il ne fallak pas de bien grands événements pour défrayer les conversat.ons et remplir les colonnes des journaux
Après avoir mentionné une légende d'après laquelle Lassalle aurait aU fumer parfois du hasclnch à ses invkés, pour s amuser de leurs songes, nous terminerons par un témoignage favorable. '
« Sa personnalité séduisante, dit Wurzbach, son enthousiasme vrai pour tout ce qui était grand et beau, lui firent beaucoup d'amis, et son âme était au plus haut point
ourna 6 ' 7 ^ ^ ** —"l* ^ journal d enfance.) Voici un petit poème adressé par lui à
un camarade de sa jeunesse, au sujet d'en envoi de cigares •
« Fume, tandis que je suis loin de toi, les vapeurs par-
- fumées de la rfavane, lentement, commodément
« comme nous l'avons fait souvent réunis. Si tu envoies « à ton ami solitaire un signe de tête silencieux à travers « les nuages flottants, les airs le lui porteront fidèlement. « Rien ne se perd dans le grand Tout.
« Le charme triste du souvenir pénètre ton ami. Il « songe, tout rêveur, à ce temps qu'il a vécu déjà près de u toi. La splendeur de la jeunesse embellissait alors ses « jours de son éclat ensoleillé ; il s'élançait hardiment a dans la vie, le cœur intrépide. Hélas! combien d'es- « poirs se sont fanés depuis, que de déceptions ont déu chiré son âme ! Il s'élança plus fort, plus fort en appa- « rence. Car nul ne vit les blessures du dedans, nul ne « soupçonne peut-être à quel prix il acheta la force.
u Une seule chose lui est demeurée fidèle dans les « vicissitudes du temps, c'est le cher souvenir de ton « cœur affectueux. »
Les lettres de Lassalle à Hans de Bulow, le musicien connu, qui épousa la fille de la comtesse d'Agoult et de Liszt (devenue plus tard Mme Wagner), se rapportent aussi principalement à son existence mondaine, bien que Bulow fut un démocrate militant, ce qui contribua sans doute à cimenter leur amitié. Nous y trouvons sans cesse des invitations à dîner en petit comité avec des convives de choix, avec des étrangers de marque. Un jour, ce fut Mme Judith Gautier, fille de Théophile , grande admiratrice de Wagner.
Mlle Minna Lilienthal, plus tard princesse de Wittgenstein, apparaît aussi très liée avec les deux amis. Un billet charge Bulow de choisir un piano à queue pOur des invités mélomanes. Il est aussi, grâce à l'assistance de sa femme, le conseiller de Lassalle au sujet des difficultés de la langue française. Nous avons déjà vu plus d'une fois que ce dernier l'écrivait d'une façon incorrecte.
Écoutons ces questions : « Comment traduire « che- « mins de ronde » ? (La phrase est : réparation des chemins <• de ronde à Paris). C'est une expression que je ne con- « nais pas plus que mon dictionnaire. Sont-ce les che- « mins qui conduisent autour de la circonférence de « Paris ? « Plus loin : a Création du chemin de halage de « Neuilly. » J'ai traduit : « Chemin conduisant aux « halles. »
Ces questions nous rappellent que tout le temps de Lassalle n'était pas donné à la société mondaine pendant cette période de sa vie. Ce fut, certes, la plus féconde en travail utile, car, outre les œuvres qui furent publiées à cette époque et dont nous allons parler, la production surabondante qui marqua les derniers mois de son existence ne peut s'expliquer que par une préparation de longue date, et par les acquisitions intellectuelles qu'il accumulait durant ces années de recueillement.