‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE DISCOURS D'ASSISES

Il ne saurait entrer dans notre plan de résumer, à l'occasion du début de Lassalle sur la scène politique, l'histoire de cette année 1848, si remplie d'événements pour l'Europe entière, et pour l'Allemagne en particulier. — Nous rappellerons seulement, en quelques lignes, le& circonstances toutes spéciales à la Prusse, qui amenèrent le jeune homme à hasarder une tentative infructueuse pour soulever les populations rhénanes.

L'impression causée par la révolution de Février, qui coûta le trône à Louis-Philippe, avait été profonde et inattendue dans toute l'Allemagne. Réunis à Heidelberg, les libéraux les plus en vue avaient aussitôt préparé les voies au Parlement national, que l'opinion appelait de tous ses vœux. Le 13 mars, à Vienne, le prince de Metternich avait dû déposer, devant l'émeute triomphante, le pouvoir qu'il avait si longtemps exercé.

A Berlin, l'effervescence populaire était tout aussi menaçante. Le 15 mars, on tenta d'élever des barricades. Les concessions aussitôt accordées par le roi Frédéric- Guillaume n'empêchèrent pas, le 18 mars, une collision de se produire entre le peuple et la troupe qui protégeait le palais. Dans la nuit, Berlin se hérissa de barricades.

LE DISCOURS D'ASSISES

Le lendemain, le Roi éloignait les troupes, et l'insurrection était maîtresse de la ville.

L'ordre ne se rétablit que lentement. Le prince de Prusse, plus tard l'empereur Guillaume I er , fut si grossièrement insulté et menacé qu'il dut quitter Berlin et gagner l'Angleterre.

Un ministère libéral, sous la conduite du comte d'Arnim-Boytzenburg, prit la conduite des affaires, et la représentation nationale, le Landtag, fut convoqué pour le 2 avril.

Pendant le printemps et l'été de l'année 1848, la situation politique intérieure ne fut guère modifiée, en apparence au moins. La gauche de l'Assemblée étendit de plus en plus le cercle de ses revendications, sans rencontrer de résistance efficace.

Ce fut encore Vienne qui donna le signal d'une orientation nouvelle. Le 6 octobre, l'émeute ensanglanta de nouveau cette ville, à l'occasion de la guerre civile en Hongrie. Le ministre de la guerre comte Latour fut cruellement assassiné, et la famille impériale s'enfuit à Olmutz. Mais la situation changea bientôt de face. Avant la fin du mois, le prince Windischgraetz, à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes, avait repris Vienne et réprimé la révolte.

A ces nouvelles, le 30 octobre, la Chambre prussienne, sous la pression du peuple qui la menace, somme le gouvernement d'intervenir avec toutes les forces du royaume pour la cause de la liberté en Autriche. A sa sortie, le président de l'Assemblée, le général de Pfuel, plus tard ami de Lassalle, fut difficilement préservé des mauvais traitements de la foule.

La mesure était comble. Le Roi, sur les conseils de M. de Bismarck, alors au début de sa carrière, donna

l'ordre, le 31 octobre, au général Wrangel de marcher sur Berlin avec trois divisions. Aussitôt, le ministère offrit sa démission, qui fut acceptée. — Le pouvoir fut confié, le 2 novembre, au général comte Brandebourg, qui, pendant l'été, avait maintenu l'ordre en Silésie, d'une main de fer.

Une députation de la Chambre au Boi fut renvoyée sans réponse.

Le 8, Wrangel entrait à Berlin, l'Assemblée était transférée dans la ville de Brandebourg, et ajournée au 27 novembre. — Elle vota la résolution de continuer ses séances, mais la salle des délibérations fut occupée par la troupe.

Alors, et c'est là le point important pour expliquer l'attitude que va prendre Lassalle, au moment de se disperser, les députés votèrent le refus des impôts qu'ils avaient précédemment accordés au gouvernement.

Cette motion n'eut aucun effet dans la pratique. Le pays, fatigué des agitations stériles, resta calme. Le 12 novembre, l'état de siège fut proclamé à Berlin, et, le 5 décembre, l'Assemblée fut définitivement dissoute (1).

Pendant cette période de crise, Lassalle, acquitté, au mois d'août, dans le procès de la Cassette, poursuivait à Dusseldorf la défense des intérêts de la comtesse, sans toutefois perdre de vue sa vocation politique. Il appartenait au club populaire de la ville et à la garde nationale. Il parlait dans les réunions publiques; il eut un grand succès dans celle qui fut tenue pour protester contre l'arrestation de Freiligrath, le poète démocrate. Il entretenait des rapports et des correspondances avec le Comité

(1) Von Sybei., Die Begrundung des deutschen Reiches, p. 129-150 et

LE DISCOURS D'ASSISES

central des démocrates rhénans, à Cologne, et avec les révolutionnaires de marque, établis aux environs de Dusseldorf.

Lorsque, en novembre 1848, on apprit sur le Rhin les événements de Berlin et le coup d'État du ministère Brandebourg, la délégation du comité rhénan invita toutes les associations démocratiques de la province du Rhin « à repousser partout et par tous les moyens la levée des « impôts, à organiser la levée en masse pour tenir tète à « l'ennemi, et, là où les autorités refuseraient de reconn naître et d'exécuter les décisions de l'Assemblée natio- « nale, à former des comités de sûreté, d'accord avec les « conseils municipaux, s'il était possible » .

A Dusseldorf, le mouvement de résistance était assez marqué, et les démocrates se préparèrent à exécuter ces instructions. Le chef de la garde nationale, Cantador, faisait fondre des balles jour et nuit. Lassalle adressait à ses amis des proclamations enflammées et les exhortait à se tenir prêts. — Dès le 19 novembre, il publiait une adresse à l'Assemblée nationale, au nom de la Landwehr du cercle de Dusseldorf. Il s'exprimait ainsi : « Dès ce « moment, nous ne connaissons dans l'État d'autre poua voir légal que l'Assemblée nationale. Nous lui jurons « que nous attendons en armes son appel, afin de mon- « trer que la force n'a pas disparu d'entre les enfants de « la patrie. "

Et, dans une autre proclamation, il ajoutait : « La ré- « sistance passive est épuisée, nous conjurons l'Assemblée « nationale de proférer l'appel aux armes, l'appel au h devoir. "

On le voit, c'est l'image de 1789 qui flotte devant les yeux du jeune homme. Il rêve États généraux, prise de la Bastille, Camille Desmoulins, Danton... Mais les popula-

tions des calmes plaines rhénanes ne ressemblent guère à celle des nerveux faubourgs parisiens; un officier prussien, comme le général de Drigalski, qui commandait à Dusseldorf , n'a rien d'un La Fayette, et l'histoire ne se recommence pas deux fois si semblable à elle-même.

Le 21 novembre, Lassalle écrivait à son ami Jean Stangier, cultivateur à Walfen, près d'Altenkirchen :

« Cher Stangier, tout le pays sera bientôt sous les « armes. Armez donc vos gens, préparez des munitions. « A Dusseldorf, le combat va commencer. Je compte « qu'à cette nouvelle, tu accoureras aussitôt, avec quel- « ques centaines de combattants. Réponds-moi à ce « sujet. Cette fois, nous vaincrons sûrement, et alors « notre misère est finie pour toujours. Ci-joint des affi- « ches. Répands-les et fais-les placer. J'attends incessam- « ment que tu m'écrives comment les choses se présentent « chez vous, et si nous pouvons compter que vous arrive, " rez quelques centaines, lorsque nous commencerons. « A la hâte. — Dusseldorf, 21 novembre. — F. Lassalle.» Le même jour, Lassalle, accompagné d'un ouvrier, Pierre Weyers, se rendit au village de Neuss, près de Dusseldorf, et y convoqua une réunion publique dans une salle d'auberge. Pour rassembler la population, Weyers fit même sonner les cloches, contre la volonté du bourgmestre.

Voici comment un témoin à charge rendit compte, pendant le procès de Lassalle, du discours qu'il prononça ce jour-là :

« L'Assemblée nationale, dit-il en substance, conserve une attitude passive, mais le peuple doit maintenant l'appuyer par des actes. Le temps en est venu, et il ne faut pas le laisser passer. Il faut s'armer. Le combat est prochain, inévitable. On est prêt à Dusseldorf, mais on

lr

LE DISCOURS D'ASSISES

compte sur l'appui des environs, et, en particulier, sur celui des habitants de Neuss, car l'on n'est pas en force. Il faut sommer le conseil municipal de préparer des munitions, et, s'il donne sujet de plainte, le destituer. Nous nous fions au courage des citoyens de Neuss, continua-t-d, et nous comptons qu'ils s'empareront des batteries dressées sur la rive gauche du Rhin.

a D'après des nouvelles sûres, l'insurrection éclatera le 20 novembre en Silésie. Les gens du Rhin ont acquis, depuis vingt ans, la réputation de libéraux. Ils doivent la justifier aujourd'hui. S'ils laissent passer cet instant, la liberté est enterrée pour longtemps. »

Après Lassalle, Weyers prit la parole, et s'exprima sans précautions oratoires. Il remarqua d'abord qu'il ne s'adressait pas à des aristocrates, mais à des démocrates véritables, et que, par suite, il les mettait en garde contre l'Assemblée nationale elle-même. Il passa ensuite à des injures contre la personne du Roi : «C'est un roi, dit-il, à qui il ne faut pas laisser la couronne un quart d'heure. » 11 alla même jusqu'à crier : « Mort au Roi ! »

Le lendemain, les deux orateurs étaient arrêtés, ainsi que le chef de la garde nationale, Gantador. Weyers fut même enfermé dans la prison des criminels de droit

commun.

L'instruction traîna en longueur, et, le 2 janvier, une pétition portant deux mille huit cents signatures réclama sans grand succès contre ces lenteurs. Le 1 1 février, cette instruction se terminait à peine, bien que le délit fût flagrant et même avoué par les accusés.

11 est vrai que, au fond de sa prison, Lassalle s'était fait des ennemis personnels par ses réclamations continuelles, par l'effronterie de ses exigences et par ses violences incessantes.

M. Bernstein cite un article de la Nouvelle Gazette du Rhin, qui raconte une anecdote caractéristique à ce sujet :

Un gardien de la prison se permet, le 5 janvier, quelques brutalités vis-à-vis de Lassalle, puis il va se plaindre au directeur de la prison d'avoir été au contraire brutalisé par le prisonnier. Une heure après, le directeur, accompagné du juge d'instruction, pénètre dans la cellule de Lassalle sans le saluer, et se dispose à l'interroger. Lassalle l'interrompt pour faire remarquer qu'il est d'usage entre gens bien élevés de saluer quand on pénètre dans la chambre de quelqu'un. 11 croit avoir le droit d'exiger cette marque de politesse. C'en est trop pour M. le directeur. Furieux, il marche vers Lassalle, le repousse près de la fenêtre, et crie à pleins poumons en gesticulant d'une façon désordonnée : «Vous êtes ici mon prisonnier, et rien de plus, entendez-vous? Conformez-vous au règlement, car si cela ne vous convient pas, je vous fais jeter au cachot, et il peut vous arriver pis encore. «

Là-dessus, Lassalle se fâche à son tour. Il déclare au directeur que le règlement ne lui donne pas le droit de punir un simple prévenu, que les hurlements ne servent à rien et ne prouvent rien. Cette maison est une prison, sans doute, mais il se trouve dans sa chambre, et, lorsque le directeur entre chez lui, il doit le saluer. (Lassalle le montre au doigt, en disant ces derniers mots.)

Le directeur perd alors toute mesure, s'avance vers Lassalle, lève la main, et crie : « Ne me montrez pas au doigt, ou je vous envoie ma main par la figure, de façon à... » Lassalle réclame aussitôt le témoignage du juge d'instruction pour attester ces mauvais traitements inouïs, et il se place sous sa protection. Ce dernier cherche alors à calmer le directeur, mais celui-ci ne s'apaise

LE DISCOURS D'ASSISES

qu'après avoir renouvelé plusieurs fois sa menace de soufflets.

A la suite de cette scène, Lassalle s'adressa au procureur général, von Ammon, pour obtenir des poursuites contre le directeur. Ses violences, en effet, ne constituaient pas seulement une offense et une grave insulte, mais un abus de pouvoir, etc.

Ce fut le signal d'une lutte acharnée entre Lassalle et le procureur, car celui-ci ajourna par tous les moyens possibles la satisfaction réclamée par le prisonnier.

Lassalle écrivit plus tard, à propos de ce séjour en prison, dans sa Lettre manuscrite, car nous appellerons ainsi désormais, comme Lassalle l'a toujours fait, cette confession de toute sa vie, adressée en 1860 à Sophie de Solutzew. Sans doute, une lettre est généralement manuscrite, mais, ne sachant pas parfaitement le français, Lassalle attachait probablement à cette expression le sens de lettre de longue haleine, de manuscrit important.

« J'avais de la part de mes ennemis même des succès « qui sont à peu près miraculeux. Lorsque j'étais dans « les prisons de Dusseldorf, j'obtenais du gouvernement « de Dusseldorf, qui était mon ennemi politique le plus « mortel, la permission de sortir de la prison chaque fois « pour plaider le grand procès en divorce de la comtesse, « permission qui était encore tout à fait contre la loi, et « qu'on me donnait cependant à moi, qu'on persécutait « de toutes les manières possibles. C'est que mon atti- « tude, l'attitude d'un homme qui, fort de son droit et « croyant en sa force, combattait tout seul contre tout le « monde, cette volonté invincible de protéger cette « femme à tout prix imposait même à mes ennemis. On u ne se sentait pas le courage moral d'entraver ouverte- 11 ment cette volonté de fer qui avait prouvé ne reculer

« devant aucun sacrifice, et que mes ennemis, j'en ai eu « souvent les preuves, avaient fini d'estimer le plus. »

Les manières arrogantes de Lassalle n'étaient pas propres à hâter la marche du procès. Le 3 mars 1849, une nouvelle députation se rendit auprès du procureur Nicolovius pour lui rappeler ses promesses, et insister de nouveau pour obtenir la comparution rapide des accusés devant les assises.

« II n'est pas sans intérêt, dit M. Bernstein, de reproduire ici le nom des personnes dont se composait cette députation. Elles sont nommées dans la Nouvelle Gazette du Rhin du 6 mars. Ce sont : R. Schapper, K. Marx, F. Engels, M. Rittinghausen, P. Hatzfeldt et H. Burgers. Les quatre premiers sont bien connus comme socialistes, Burgers est le futur député progressiste, et P. Hatzfeldt n'est autre que l'ambassadeur actuel de l'empire d'Allemagne à la cour d'Angleterre, comte de Hatzfeldt. Espérons qu'il se souvient encore parfois avec satisfaction qu'il lui fut donné de se trouver en si bonne compagnie. »

Le procureur Nicolovius ne répondit que par des échappatoires.

En réalité, le retard provenait d'un oubli probablement volontaire du procureur général, von Ammon, qui avait obéi à un sentiment de vengeance. Lassalle a relevé le fait dans son plaidoyer. Ce magistrat garda trois semaines dans son tiroir la lettre à Stangier précédemment citée, et ne la montra que lorsque l'instruction fut déclarée close. Ce fut un prétexte pour ordonner un supplément d'information. De plus, par une certaine méfiance pour la décision du jury, que l'événement justifia d'ailleurs, le parquet prussien, non content de traduire Lassalle devant les assises pour avoir excité à l'insurrection contre le gouvernement, le poursuivit en outre en police correc-

LE DISCOURS D'ASSISES

tionnelle sous l'inculpation d'avoir résisté par la violence aux autorités.

La Nouvelle Gazette du Rhin reproduisait même ce propos prêté au ministère public, et qui montre bien l'acharnement des autorités contre Lassalle : « Nous ne tenons pas à la condamnation de Cantador, mais nous voulons à tout prix retenir Lassalle. » En effet, au milieu du mois de mars, Cantador, le chef du mouvement insurrectionnel, fut mis soudain hors de cause, et rendu à la liberté. C'est que, très populaire parmi les bourgeois de Dusseldorf, qui l'avaient placé à leur tête, Cantador pouvait non seulement obtenir du jury son propre acquittement, mais encore entraîner celui de Lassalle par surcroit. Weyers, au contraire, ayant crié : « Mort au Roi ! » , était, comme coupable de lèse-majesté, un voisin compromettant pour Lassalle sur le banc des accusés. Il y fut donc maintenu, et l'on refusa même à Lassalle de quitter ce banc pour aller s'asseoir sur une chaise auprès de son défenseur.

Quand le procès commença, l'opinion publique était plus favorable que jamais au jeune insurgé. La contre-révolution s'était accentuée à Berlin pendant les six mois qu'avait duré sa détention préventive. Le ministère était chaque jour moins populaire. Les provinces rhénanes, voisines de la France, et jadis incorporées à l'Empire français, restaient pénétrées de libéralisme. On craignait en haut lieu que la bourgeoisie ne trouvât dans ce procès l'occasion de donner sans danger une leçon au gouvernement. Aussi, le second jour des débats, sous prétexte que l'on avait, la veille, vendu des exemplaires imprimés du plaidoyer futur de l'accusé, et que ce discours était de nature à troubler la tranquillité publique, le tribunal supprima la publicité de l'audience, afin d'isoler le jury, et de le soustraire autant que possible à l'influence des

manifestations du public. — Lassalle protesta aussitôt. « Je proteste hautement et solennellement, dit-il, con- « tre cet abus de pouvoir, qui m'enlève, au dernier mo- ■u ment, la possibilité de stigmatiser l'accusation. » Et se tournant vers les auditeurs, il ajouta : « Voyez, citoyens, a c'est ainsi que l'on traite votre concitoyen. C'est ainsi « que l'on foule aux pieds votre droit légal, avec une bruit talité toute prussienne. »

La décision du tribunal n'en fut pas moins exécutée, et le procès continua son cours. — Un compte rendu des débats sorti sans doute de la plume de Lassalle, fut publié le 6 mai 1849, parla Nouvelle Gazelle du Rhin. Ony voit, une fois de plus, que tous les moyens paraissaient bons à Lassalle pour arriver à ses fins, chicanes, subtilités ou sophismes. Malgré ses efforts, il trouva ce jour-là des magistrats inflexibles, mais il fut parfois plus heureux, et son audace arracha plus tard à d'autres juges de surprenantes concessions. — Voici quelques extraits de ce compte rendu :

Le président. — «L'accusé ou son défenseur a la parole. »

Lassalle. — « J'ai d'abord à présenter une requête à la m cour. La cour a supprimé la publicité des débats, parce « que ma défense, qui est parvenue imprimée jusqu'à elle, menace la tranquillité publique. Il est vrai que quelques exemplaires de mon discours, que j'ai remis en manuscrit à mon libraire, ont été distribués, contre ma volonté, et par une sorte de détournement. Mais, je ne sais pas moi-même, et la cour sait encore moins si l'exemplaire qu'elle a sous les yeux est réellement la reproduction de mon discours de tout à l'heure. Je ne sais même pas en ce moment si je prononcerai le discours tel que je l'ai écrit et donné à mon libraire. « Puisque je ne le sais, et ne puis le savoir, comment

LE DISCOURS D'ASSISES. 53

« peut-on prendre une décision fondée sur un fait qu'on « ignore? Je demande donc que la cour permette mainte- « nant la publicité des débats. »

Le Président. — « La décision du tribunal ne peut être cassée. »

Lassalle. — « Je ne demande pas qu'elle soit cassée. « Je demande que, en présence des déclarations faites par « moi, et des bonnes raisons que j'ai présentées, de nou- « veaux ordres soient donnés. »

Les juges chuchotent un instant entre eux, et repoussent la requête.

Lassalle, se tournant vers les jurés, et élevant la

voix :

« Maintenant, Messieurs, il ne me reste plus qu'à vous u adresser une protestation solennelle contre le sanglant a abus de pouvoir qui s'accomplit sous vos yeux. Après .. six mois de dur emprisonnement, on veut m'arracher « jusqu'au dernier droit, le droit de flétrir publiquement u cette accusation, le droit de dévoiler aux regards sur- « pris des citoyens les crimes, les infamies, les abomina- » tions qui se commettent sous la toge du magistrat. — u Sans la publicité, le droit de la libre défense se réduità » un jeu de marionnettes.

« Comment, Messieurs, on ose, sous vos propres yeux, a continuer l'indigne hypocrisie qui caractérise ce procès a depuis son origine! On dit : La défense est libre, tu as u la parole, défends-toi, et, en même temps, on m'enu fonce un bâillon dans la bouche! On me dit : Combats, « voici des armes, et l'on me lie en même temps les u bras derrière le dos(l). Et cette infâme hypocrisie, cette

(i) Lassalle se {;arde bien d'ajouter des raisons à ces comparaisons. Lesjufies auraient pu répondre que l'accusé doit parler pour le jury, et non pour des spectateurs, car les jurés seuls doivent prononcer sur sa culpabilité.

« violence éhontée, il faut que je la consacre à présent en « me défendant porte close. «

Au cours de ces paroles, l'émotion a grandi sans cesse parmi le. juges. L'un d'eux, l'ancien premier bourgmestre d Aix-la-Chapelle, Emundts, devient rougecommeune ecrevisse, et s'agite sur son siège, en proie à une fureur sans bornes. Le président interrompt l'accusé. « Vous ne « devez pas, dit-il, vous exprimer ainsi au sujet d'une « décision de la cour. Je vous retirerai la parole. „

Lassalle, se tournant violemment vers le président • — « Grand inquisiteur! Du plus loin que les hommes se sou- « viennent, le banc des accusés est l'asile de la liberté de « la parole. Vous n'avez pas le droit de m'interrompre « Je vous prouverai par les annales de l'histoire que les « grands inquisiteurs d'Espagne, eux-mêmes, quand ils « siégeaient en public, laissaient l'accusé parler librement <• développer sans entraves ses opinions, ses doutes, ex- « poser toutes les idées que les juges considéraient cepen- « dant comme des insultes à Dieu. Si les grands inquisi- « teurs d'Espagne reconnaissaient à l'accusé le droit d'in- « sulter Dieu, il me sera bien permis de charger une cour " d assises et l'Etat. »

Le président et les juges se taisent. Silence général Lassalle continue : « Se fondant sur l'article 92 de la - Constitution octroyée (I), on a supprimé la publicité « Cet article décide que la publicité peut être suppri- « mee quand « la tranquillité publique est en danger „ « c est-à-dire quand le public commence à faire du tu- « multe, quand il se montre près de troubler la tranquil-

uni 1 Co A nf t ir, aV ° ir i refU8é , de laiS8er l6S tentants de la nation élaborer

Pie " O ' r °' e . PrU8Se " aVa,t °<*™*™ à son peuple, de son

LtTfair l'es , C ° nÇO,t ^ T ^^ ^'"o* n ' étah P« d « ««-« à «atistaire les intransigeants tels que Lassalle.

-~-."3ùfc

LE DISCOURS D'ASSISES

lité par quelques rumeurs isolées. Je vous le demande, Messieurs, en a-t-il été ainsi? L'attitude du public étaitelle de nature à troubler la tranquillité publique? Hier encore le président a reconnu que la tenue de l'assistance était exemplaire. L'inspecteur de police l'a répété, en faisant évacuer la salle. — C'est donc bien à cause de mon discours que la cour supprime la publicité. Mais outre qu'elle ignore si je prononcerai réellement ce discours tel qu'il est imprimé, d'où donc a-telle appris que, si je le prononce, le public abandonnera sa tenue exemplaire et troublera la tranquillité? Il n'y a eu aucun excès, pas le plus petit indice de tumulte. Donc, la tranquillité n'est pas menacée. On ne peut entrevoir qu'une brumeuse possibilité qu'elle soit peutêtre troublée par mon discours. Cette possibilité existe toujours, elle existait hier comme aujourd'hui. Elle existera éternellement. Elle existerait même si la cour n'avait pas lu mon discours.

« Dois-je donc, et voulez-vous vous-mêmes accepter une violence aussi éhontée? Non, Messieurs, je ne me défendrai pas, et je vous propose de ne prononcer aucun jugement. Vous ne le pouvez pas. La défense n'a pas eu lieu. Mes deux défenseurs se sont contentés de présenter quelques remarques, parce qu'ils savaient que je dirais le principal. Mais, pour moi, je ne parlerai pas avant que la publicité soit rétablie. Même si vous êtes décidés à m'acquitter à l'unanimité, je réclame solennellement de vous une déclaration attestant que vous ne prononcerez ni un oui , ni un non , ni un coupable » , ni un » innocent » , jusqu'à ce que je me sois défendu.

« Messieurs, c'est votre devoir de faire cette déclaration. Ce que je vous demande n'est pas à mon avantage.

« Cette déclaration me serait on ne peut plus défavorable « puisqu'on remettrait mon procès aux prochaines assises, « et que j'aurais à subir de nouveau quatre mois de pri- « son. Mais il ne s'agit pas ici de ma personne. C'est le « droit à la publicité qui est en jeu. C'est votre devoir « comme jurés de la province du Rhin de défendre les u droits de cette province.

« Montrez que vous êtes des hommes libres, Messieurs, « je vous en conjure, défendez les droits du pays. Pensez « à vos frères, à vos enfants, qui peuvent se trouver dans « la même situation que moi. Refusez de parler. »

Le président donne à la hâte un court résumé des débats, qui dure dix minutes à peine, puis les jurés se retirent.

Pendant leur délibération, le bruit court dans la salle des témoins que les jurés, dociles au conseil de l'accusé, refusent de parler. Plusieurs d'entre eux défendirent, en effet, cette opinion avec insistance, mais sans la faire triompher.

Après leur rentrée, leur chef déclare en leur nom les deux accusés « non coupables » . Le procureur général s'oppose à la mise en liberté de Lassalle, qui doit encore comparaître devant le tribunal correctionnel. Il y fut condamné à six mois de prison.

Nous avons reproduit ce compte rendu des débats, parce que la fougue, la violence et l'opiniâtreté de Lassalle s'y peignent en traits caractéristiques. Quelques citations tirées de ce discours imprimé, qui ne fut pas prononcé , achèveront de faire connaître ses dispositions d'esprit à cette époque.

La première partie du discours d'assises est un long exposé des événements politiques accomplis en Prusse, depuis les journées de mars. Nous les avons résumés au

LE DISCOURS D'ASSISES

début de ce chapitre. Lassalle retrace et apprécie naturellement les faits en avocat du peuple et en insurgé impénitent. « Enfonçons, s'écrie-t-il, enfonçons toujours « plus profondément nos mains dans la blessure san- « glante, dans la dépouille pantelante de la patrie. N'ou- « blions rien, jamais. Un fils oublie-t-il celui qui a vio- « lente sa mère? De la liberté passée, ces souvenirs « terribles sont tout ce qui nous reste. Ils en sont les n seules et sanglantes reliques. »

La seconde partie du plaidoyer est remplie par des subtilités juridiques, et par des récriminations personnelles. Lassalle se plaint du traitement auquel il a été soumis dans sa prison, et de l'hostilité que lui a témoignée le procureur général. Nous montrerons seulement par quelques exemples avec quelle habileté le jeune avocat sait présenter ses arguments.

a Le roi de Prusse, fait-il remarquer quelque part, a » dit à une députation de fidèles sujets : » Nos ennemis « ont été lâches, ils ne se sont pas soulevés. » N'a-t-d « pas reconnu par ces paroles qu'ils pouvaient et de- « vaient se soulever et résister par la force? »

« En enjoignant de refuser l'impôt, dit-il plus loin, « l'Assemblée autorisait par le fait même la résistance » active de la part du peuple. En effet, prescrire de re- « fuser l'impôt, c'est appeler aux armes, sinon cela n'a » pas de sens, puisque l'on est assuré que l'autorité cher- « chera à contraindre les contribuables par la force, et » qu'il leur faudra bien user des mêmes moyens pour « continuer la résistance. »

Ailleurs, Lassalle se plaint de ce qu'on le poursuit en vertu des dispositions renfermées dans la Constitution octroyée par le Roi, et que la nation repousse. Le ministère public prétend bien que cette Constitution a été

acceptée en fa,t par le peuple, puisque les électeurs viennent de nommer une Chambre des députés, en usant des droits concédés par cet acte royal. Lassalle se sert d une comparaison ingénieuse pour réfuter cet argument • « Supposons un voleur qui , pendant mon sommeil « dérobe à mon côté une précieuse lame de Damas e't « me laisse à la place un mauvais bâton. Si je me réveille « alors, si je saisis le bâton pour l'assommer, et pour re- « prendre mon bien, ai-je, en me servant du bâton, reconnu « qu il a été changé honnêtement contre mon poignard' „ Lassalle gâte un peu ses habiletés par ses violences Le discours est rempli d'attaques passionnées contre la magistrature, et contre son ennemi personnel, le procureur von Ammon : . Dans les juges, s'écrie-t-il , je ne verrai « que les séides de la tyrannie. Des hommes incapables « de servir plus noblement leur cause lui livrent leur « conscience... Un jour, on voudra par des larmes de « sang effacer ces jugements des pages de l'histoire, ce « sera en vain. L'antique loi, œil pour œil, dent pour « dent, régit éternellement la vie des peuples. »

On comprend que le tribunal ait redouté l'effet d'une pareille éloquence sur un public qui partageait quelquesunes des passions de l'orateur. - Lisons cette apostrophe au jury, qui est aussi ennemi du gouvernement actuel que 1 accusé lui-même, et qu'on veut pourtant contraindre a participer à l'œuvre d'oppression : . La place que « j occupe est belle et honorable en comparaison de la « votre. On me poursuit, on me fait l'honneur de me « trouver dangereux. On prétend m'anéantir. Mais, du « moins, on ne me blesse pas, on ne m'insulte pas. « Quant a votre place, Messieurs, quant au rôle dont on « vous croit capables... Oh! cette insulte qu'on vous jette " a la face est mortelle ! »

LE DISCOURS D'ASSISES

Lassalle va plus loin encore. Il ose mettre en cause la couronne elle-même, hardiesse toujours rare en Prusse, plus rare à une époque de réaction sans frein.

» Trois fois plus haïssable que l'ennemi du dehors est « l'ennemi du dedans, qui foule aux pieds la liberté du a pays ; trois fois plus exécrable que le conquérant étran- « ger est le monarque national qui s'élève contre la loi a de son propre pays ; trois fois plus profonde que la » honte de succomber devant une grande nation est la « honte d'un peuple qui devient la proie d'un seul » homme. » — Et sa conclusion semble faire allusion au sort de Louis XVI : « Le jour approche où l'on devra « rendre des comptes. Parmi les orgies contre-révolu- « tionnaires, dans les châteaux royaux de Potsdam, gronde » déjà , comme dans l'antique ballade , cette sombre « menace : « Le bourreau est à la porte. »

L'amertume de Lassalle contre le gouvernement prussien est si forte, qu'elle lui fait approuver la politique de l'Autriche, qu'il appelera plus tard le « principe réactionnaire par excellence » , et qu'il voudrait voir disparaître de l'Europe. Il préfère la répression sanglante dont Vienne a été le théâtre, « si terrible, que la mer effrayée se demande pourquoi le Danube accourt si rouge vers ses flots» , aux emprisonnements hypocrites que la Prusse obtient de ses tribunaux. De telles sentences, en effet, corrompent au suprême degré le sentiment du droit dans le cœur du peuple. Écoutons ces épithètes de mépris : a Gela est un outrage si blessant, si véritablement prus- « sien. » Et ailleurs : « Nous porter le glaive à la poi- « trine, et s'écrier en même temps : Au nom du droit, « cela est purement prussien. »

En résumé, le discours est éloquent bien que déclamatoire, et l'effet en eût été considérable sur des auditeurs

bien disposés. On y reconnaît l'enchaînement logique, parfois superficiel, mais aussi la clarté parfaite qui caractérise les œuvres de Lassalle. Avant tout, c'était là un acte qui le classait pour toujours dans les rangs du parti révolutionnaire, bien que, dans son exorde, il ait prétendu se défendre en restant sur le terrain légal.

Il ne ménageait rien, car il ne croyait pas à la durée delà réaction : « Depuis novembre, disait-il, le contrat « gouvernemental est déchiré, toute solidarité rompue. « Dans le cœur de chaque citoyen couve une haine brû- « lante. Il n'y a plus aucun lien moral dans cette nation. « Les baïonnettes en sont l'unique ciment... La révolu- « tion est devenue, au point de vue même du droit, une « nécessité juridique. L'érinnye du droit assassiné et la « détresse du peuple jettent maintenant à l'envi l'une de « l'autre leur appel aux armes. >.

Près de cinquante ans ont passé, et les prévisions de Lassalle ne se sont pas vérifiées. Ce fut toujours une erreur de son jugement que de croire la révolution prochaine en Allemagne, une révolution dont celle de 1792 lui apparaissait comme le type. Cette conviction lui fit commettre plus d'une faute de tactique et l'amena dans l'impasse d'où la mort seule le fit sortir. Il crut voir s'accomplir en quelques mois une œuvre qui ne semble pas encore à la veille de s'achever entièrement.

Le parti socialiste allemand est plus clairvoyant aujourd'hui, et Engels écrivait récemment : « Le moment du triomphe n'est pas même aussi proche qu'il paraissait l'être aux communistes, il y a un demi-siècle. »

Citons, pour terminer, un intéressant parallèle tracé par M. Bernstein : a Dans le discours d'assises, Lassalle se place presque constamment au même point de vue que Marx, dans son discours aux jurés de Cologne, prononcé

LE DISCOURS D'ASSISES

trois mois plus tôt. Une comparaison de ces deux morceaux le démontre clairement et met en relief la différence des caractères des deux orateurs. Marx s'abstient de tout commentaire, il va droit au fait, développe son opinion dans une langue simple et concise, point par point, nettement et avec une logique inflexible. Il termine sans une apostrophe, en caractérisant froidement la situation politique. On pourrait croire que sa personne est en dehors de la question, et qu'il est simplement chargé de faire aux jurés une conférence politique.

« Lassalle, au contraire, déclame du commencement à la fin. 11 s'épuise en superlatifs et en images, parfois fort belles d'ailleurs. Tout est pathétique dans son œuvre, qu'il s'agisse de son sujet ou de sa personne. Il ne parle pas pour les jurés, mais pour les tribunes, pour une réunion publique imaginaire, et, après l'annonce d'une vengeance qui sera aussi terrible que l'affront fait au peuple, il termine par un morceau tiré de Guillaume Tell, de Schiller. »

Page 1