CHAPITRE VII
LA « GUERRE D'iTALIE ii .
La même année 1859, qui vit paraître Franz de Sichingcn, fournit à Lassalle l'occasion d'une nouvelle publication. Ce fut une brochure de circonstance, comme il en éclôt sans cesse en Allemagne, pays sérieux qui lit et apprécie ces sortes d'articles de journaux démesurément longs. Elle est intitulée : la Guerre d'Italie et le devoir de la Prusse.
Les événements de la Péninsule attiraient alors l'attention passionnée des démocrates de toute l'Europe. Il était important de déterminer le devoir qui s'imposait à ce parti, en Prusse. La majorité des organes de la presse, dans ce pays, poussait le gouvernement à faire une diversion sur le Rhin, pour secourir l'Autriche dans sa lutte contre la France, et Lassalle croit devoir combattre cette opinion.
Nous allons analyser son étude, qui n'a pas perdu tout intérêt.
Elle débute par un exposé, peu exact d'ailleurs, des intrigues de la diplomatie française, qui avait abusé l'Europe et contraint habilement l'Autriche à prendre l'offensive dans cette guerre.
« En considération de ces intrigues, dit Lassalle, con-
LA «GUERRE D ITALIE»
« cédons aux adversaires de la cause italienne que Bonaparte soit l'agresseur véritable, malgré les apparences, et raisonnons en conséquence.
« La cause de l'Italie n'est pas moins juste en soi , parce que son champion est un usurpateur. Le principe des nationalités libres et indépendantes est la base des revendications de la démocratie. Ce principe admet pourtant des restrictions. Certains peuples n'ont pas de mission historique, d'autres n'en ont plus. Enfin, un peuple de civilisation supérieure a parfois le droit d'en absorber un autre, quand il a su se l'assimiler entièrement à un moment favorable de son développement.
« Ainsi, par malheur, la Fiance au temps de sa splen- « deur et de l'abaissement de l'Allemagne s'est emparée « de deux provinces allemandes, l'Alsace et la Lorraine. « Elle a pu s'assimiler cette conquête par un élan plus « puissant encore à la fin du siècle dernier, pendant la h Révolution. De sorte que ces provinces conquises elles- « mêmes ne demandent pas autre chose que de rester « françaises. Et, dans ce haut degré de culture où nous » nous sommes élevés heureusement par nous-mêmes, « nous ne devons à aucun prix dans l'avenir livrer à la « France un seul village allemand. Mais il serait impossi- « ble et contraire à l'histoire de vouloir reprendre ces u provinces à la France. »
Nous avons reproduit ce passage à titre de curiosité, et pour montrer combien les prévisions des théoriciens sont facilement démenties par les événements. Il est juste de dire que le point de vue de Lassalle est demeuré celui du parti socialiste allemand, qui a été opposé à l'annexion, bien qu'il accepte aujourd'hui le fait accompli. Vers 1887, Engels, dans une curieuse étude sur l'origine du nouvel empire allemand, faisait encore ressortir la folie de l'an-
nexion par des arguments identiques à ceux de Lassalle.
Revenons à la Guerre d'Italie :
« On voit donc, continue-t-il, que certains territoires peuvent être assimilés définitivement. Mais l'Italie est bien loin d'être dans ce cas. Elle a rendu à la civilisation de trop grands services, son art et sa littérature sont trop grands, sa protestation contre l'oppression trop, persévérante pour qu'on puisse lui refuser le droit d'être libre. — L'Autriche, au contraire, le principe réactionnaire par excellence, ne mérite que la haine de la démocratie.
« Mais, dira-t-on, la démocratie ne doit-elle pas haïr également l'auteur du 2 décembre? Sans nul doute. Cependant l'Autriche est plus à craindre encore, car le principe du bonapartisme est démocratique en somme, bien que son représentant serve la réaction. Or les hommes passent, et les principes développent leurs conséquences. La guerre d'Italie en est la preuve. C'est pour apporter à son trône ébranlé quelque reflet de la popularité d'une cause sainte que Bonaparte a pris la défense des patriotes de la Péninsule. — Mais, en France, l'opposition lui fait déjà sentir qu'on ne peut impunément appuyer la liberté au dehors et l'opprimer au dedans.
« La d*émocratie a un intérêt plus direct encore à permettre l'abaissement de l'Autriche, ce principe réactionnaire, cette ennemie mortelle de toute liberté (1). Il s'agit de la grande œuvre de l'Unité de l'Allemagne. Ce qui l'entrave, c'est le dualisme, c'est la jalousie réciproque de la Prusse et de l'Autriche. — Les vingt-cinq millions d'Autrichiens non Allemands, Slaves, Hongrois, Italiens, compensent, par la force qu'ils apportent à l'empereur François-Joseph, la situation plus purement allemande,
(1) Lassalle dit énergiquement qu'il voudrait connaître le nègre qui, place près de l'Autriche, ne tournerait pas au blanc.
LA « GUERRE D'ITALIE»
qui est, au point de vue matériel comme au point de vue moral, l'avantage de la Prusse.
Ce dualisme, le mouvement de 1848 n'a pu l'écarter, et c'est là le secret de l'échec éprouvé à cette époque par l'idée nationale.
« Plus d'Autriche et plus de Prusse » , disaient un roi et un archiduc, choquant leurs verres à Cologne. Ces protestations d'amitié ont abouti à l'humiliation constante de la Prusse. — Qu'on suppose au contraire les Autrichiens non Allemands , Hongrois , Slaves , Italiens redevenus libres, l'Autriche n'est plus qu'une province allemande. Le dualisme a vécu, l'œuvre de l'unité s'accomplit.
Que sera, du reste, l'Allemagne future, république, empire ou fédération? Ce sont là des questions réservées. L'essentiel, c'est que Bonaparte, ce « galérien traînant le boulet de la fatalité historique » , accomplisse ce travail préliminaire.
Il faut admirer ici le coup d'œil pénétrant que Lassalle a jeté sur l'avenir, et il est intéressant de mettre en regard le raisonnement spécieux qu'il reproche à ses adversaires. — La National Zeitung poussait en effet la Prusse à déclarer la guerre à la France , comme nous l'avons dit. « L'Autriche, écrivait ce journal, lorsqu'elle sera séparée de la France par l'Italie reconstituée, n'aura plus besoin de la Prusse pour contenir l'ambition de Napoléon, et elle pourra en conséquence concentrer toute son influence sur les affaires intérieures de l'Allemagne, qu'elle va dès lors conduire à son gré. » Idée fausse, que Lassalle eut raison de tourner en dérision, car l'Autriche fut bientôt séparée de la France par le royaume d'Italie , et n'en obtint pas pour cela plus d'influence en Allemagne.
« Les partisans d'une intervention de la Prusse, continue-t-il, redoutent encore que la guerre d'Italie ne soit
trop profitable à Louis-Napoléon. Mais, si ses conquêtes sont abandonnées à la Sardaigne, comme il l'a promis solennellement, la France sera-t-elle grandement fortifiée par l'influence qu'elle obtiendra au delà des Alpes? » Sur ce point encore, Lassalle est bon prophète. « La reconnaissance a ses bornes légitimes, dit-il, et le naturel égoïsme national suffit bien pour que cet arbre ne croisse pas jusqu'au ciel. »
Napoléon, cependant, prétendrait-il conserver pour lui ses conquêtes, malgré ses promesses solennelles? « Cela est impossible, répond Lassalle. Deux cent mille patriotes italiens se lèveront en un instant contre lui, et, en ce cas, la Prusse trouverait une excellente occasion pour intervenir contre la France, d'accord avec le sentiment démocratique. »
« Afin, poursuit-il, de nous rendre mieux compte des impossibilités que rencontrerait une politique de conquête de la part de la France, examinons la situation de Napoléon. L'attentat d'Orsini, derrière lequel l'ancien carbonaro Bonaparte voit plusieurs centaines de justiciers également résolus, le résultat plus libéral des récentes élections parisiennes, la crainte d'une alliance entre les socialistes et les orléanistes, l'influence du prince Jérôme- Napoléon, démocrate d'instinct, enfin l'isolement diplomatique actuel de l'Empereur, tous ces sujets d'appréhension devaient pousser l'aventurier qu'est Louis-Napoléon à une entreprise imprévue, à un coup de théâtre, dont il espère une diversion aux menaces du présent. » En cet endroit, Lassalle développe ses conceptions diplomatiques, lesquelles, il faut l'avouer, sont assez naïves. Il est bien mieux inspiré, nous l'avons vu, lorsqu'il prévoit les mouvements et les directions futures de l'opinion publique . A son avis, Napoléon devait, en 1855, sommer l'Au-
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triche de marcher avec lui contre la Russie, et, sur son refus, lever alors le drapeau des nationalités à la fois en Italie et en Pologne. L'Angleterre et la Turquie étaient avec lui ; il marchait au nom de la civilisation contre la barbarie russe ; tout lui était favorable. Mais c'eût été susciter une grande guerre européenne, et Bonaparte n'en désire que de médiocres. Quelques corps d'armée doivent suffire à assurer le triomphe, car il ne veut pas faire appel aux forces populaires et déchaîner leurs
A ce point de vue, c'est déjà une imprudence de la part de Bonaparte que de combattre au nom des nationalités. Ce principe est encore conservateur jusqu'à un certain degré ; en effet, l'indépendance des peuples ne suppose pas nécessairement leur liberté intérieure. Mais, en même temps, il est déjà révolutionnaire, car, à notre époque de rapide développement intellectuel, après la conquête de l'indépendance naît aussitôt l'aspiration vers un développement sans entraves au dedans. Or, l'opinion en France voit principalement ce côté révolutionnaire dans le principe des nationalités, et Bonaparte a trop à faire chez lui pour s'exposer, par une politique de conquêtes, à une coalition de l'Europe entière réunie contre lui. Il pourra tout au plus obtenir la Savoie, déjà française de langue et d'esprit. Mais, et c'est ici le point important dans cette longue étude, il faut alors que la Prusse réclame une compensation que Lassalle va déterminer tout à l'heure.
Venons à un autre danger signalé par les partisans de la guerre à Napoléon. Celui-ci, affirment-ils, songe à s'assurer la reconnaissance de ses voisins transalpins pour conquérir bientôt la frontière du Rhin, ce rêve de la politique française depuis Henri IV. « C'est là, répond « Lassalle, une crainte chimérique. Les jours d'Iéna sont
o passés. L'Allemagne est assez forte pour défendre son « territoire. Ce qui donna la victoire à la France, il y a u soixante ans, ce fut principalement l'idée sociale que « les armées françaises apportaient avec elles. La lutte « était engagée entre la société moderne et l'Europe « encore féodale.
« Parce que ce pays combattait pour son existence « contre toute une partie du inonde, la Révolution fran- « çaise s'organisa en dictature militaire. Elle abandonna « sa forme politique pour assurer la durée de son « résultat social... Le code civil, œuvre de Napoléon, « n'est que la rédaction du projet trouvé dans les papiers « de la Convention. »
Au contraire, l'Allemagne reprit le dessus, lorsque, ce résultat social étant définitivement acquis pour les deux nations, le combat entre elle et la France redevint purement national. Les choses se passeraient de même aujourd'hui.
Considérons quelles suites probables amènerait une guerre offensive contre la France. Cette guerre serait un grand malheur pour la civilisation.
« La bonne entente entre les deux grands peuples de « progrès (Kulturvœlker), les Allemands et les Français, « c'est la condition de laquelle dépend uniquement toute « liberté politique, toute civilisation en Europe, toute « augmentation, toute réalisation de l'ensemble des idées « morales de l'humanité, en un mot, tout développement u démocratique... Ce n'est pas seulement le sort d'une « nation déterminée qui dépend de cette condition, c'est « une question vitale pour l'ensemble de la démocratie « européenne. »
Le parti socialiste allemand professe encore aujourd'hui les idées de Lassalle sur ce sujet. Ses chefs ne peuvent
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assez déplorer que l'antagonisme de la France et de l'Allemagne assure à la Russie le rôle d'arbitre de l'Europe, comme Marx le prédisait, dès 1871.
Lassalle, formé à l'école des révolutionnaires et des socialistes français, avait autant de sympathie pour la France que de haine pour Napoléon III. Dans le cours de ce long travail, il ne nomme pas une fois celui-ci l'empereur, sinon par ironie, en un ou deux passages. Il écrit toujours Bonaparte ou Louis-Napoléon. La révolution de 1848 avait fait naître trop d'espérances au cœur des partis avancés dans toute l'Europe, pour que la réaction, partout triomphante, ne leur laissât pas une grande amertume. Or, Napoléon III était comme l'expression vivante de la contre-révolution .
« Le peuple français, assure Lassalle, n'est pas hostile a à l'Allemagne. Pendant ses longs séjours en France, il « s'est convaincu que le soulèvement national de l'Alle- « magne en 1813 y semblait justifié pour les esprits réflé- „ c his. — Mais en ce moment, la guerre d'Italie y est pob pulaire. Tous les partis se rallieraient à Napoléon pour « repousser une attaque de la Prusse. Une république h française même continuerait la guerre au delà dos « Alpes. »
« Faut-il donc donner à profusion, pour maintenir l'Autriche en Italie, l'or et le sang de l'Allemagne? Cette nation n'a-t-elle pas assez « du rôle qu'elle a joué pendant « tout le moyen âge, aider à l'oppression des autres peu- « pies, et, en punition, ne pouvoir atteindre elle-même à « la liberté » ?
u Quelles sont les conclusions à tirer de cette étude « prolongée? Si nous avions pour roi un autre grand « Frédéric, dit Lassalle , il attaquerait l'Autriche à l'inii stant, et ferait l'unité de l'Allemagne. Mais tout le
« monde n'est pas obligé d'être Frédéric le Grand. Voici « donc la ligne de conduite moins géniale que doit « suivre la Prusse... Laissons un corps d'observation de <• cent mille hommes sur le Rhin. Et, si Napoléon revise « au Sud la carte de l'Europe, au nom du principe des « nationalités, faisons de même au Nord en mettant la « main sur les duchés du Schleswig-Holstein.
« Napoléon ne pourra protester, car il aurait à la fois « contre lui en Allemagne et en France le sentiment dé- " mocratique. — L'Angleterre ne peut faire qu'une oppo- « sition diplomatique. Quant à la Russie, si elle intervient, « on soulèvera contre elle la Pologne. » (C'est l'idée favorite de Lassalle.)
« De la sorte, continue-t-il, nous adopterons à notre « profit le principe des nationalités, au lieu de le com- « battre inutilement, et, outre l'avantage d'un agrandis- « ment territorial, nous fortifierons du même coup le sen- « timent sacré de l'Unité allemande. »
Le contenu de cet opuscule a surpris ceux qui l'ont relu plus tard, quand Lassalle se fut fait un nom comme chef du parti socialiste. (Au moment de son apparition, il passa presque inaperçu, bien que son auteur, avec sa modestie ordinaire, lui attribue, dans sa correspondance, une action immense sur l'opinion publique.) L'historien de sa carrière politique, Bernard Becker, qui lui est peu favorable, il est vrai, a écrit :
« Dans la Guerre d'Italie, Lassalle parle en adorateur « de la Prusse, en homme de Gotha, en monarchiste. La « période de réaction avait fait de lui ce qu'on appelle un « politique réaliste. Il ne montrait plus trace du répu- « blicain fougueux, du socialiste de 1848 ; il appuyait les « efforts nationaux modérés de la bourgeoisie et du corps
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ii enseignant... Quand il parlait de démocratie, il em- « ployait ce mot dans un sens tout à fait abusif ; car, « d'après ses conceptions, cette démocratie devait porter « l'étendard, ou plutôt la traîne de la monarchie prus- « sienne (1). »
Ce jugement est exagéré, et nous avons vu au contraire que la Guerre d'Italie renferme un grand nombre d'opinions qui sont restées celles du parti socialiste. II est certain pourtant que Lassalle, tout en combattant les propositions des feuilles libérales inspirées par le parti bientôt nommé « de Gotha » , n'était cependant pas très éloigné de leur point de vue. Cette haine de l'Autriche, cet appui moral prêté à la cause italienne, malgré les craintes que pouvait inspirer son champion Bonaparte, cet hommage rendu au principe des nationalités étaient bien dans l'esprit de la bourgeoisie allemande.
Aussi Becker est-il conséquent avec ses opinions socialistes, lorsque, distinguant diverses périodes dans la vie politique de Lassalle, il inscrit la première : « La période de la mission conquérante de la Prusse, caractérisée par la brochure La guerre d' Italie et le devoir de la Prusse. Dans Cette période, ajoute-t-il, le césarisme prussien se montre sans fard (2). »
On verra que Lassalle, devenu président de l'Association générale des ouvriers allemands, fit de nombreuses avances à M. de Bismarck. Becker ne voit dans cette politique des derniers mois de la vie de Lassalle qu'un simple retour aux tendances césariennes qu'il a trahies dans la Guerre d' Italie.
«D'une part, dit-il, Lassalle pouvait avoir cette opinion que la démocratie allemande était bien trop endormie,
(1) Geschiclite der Arbeiteragitation, p. 23.
(2) Id., p. 204.
mesquine et timorée pour réaliser par elle-même quelque chose de grand. — D'autre part, et c'était là sans doute son mobde principal, il voulait probablement jouer un rôle. Car son moi, la conscience de son savoir et de sa puissance d'action, sa vanité poussée jusqu'à l'extrême I emportaient sur toute autre considération dans son âme, et dominaient sans contrepoids son esprit. >»
M. Bernstein est venu récemment, sinon justifier l'auteur de la Guerre* Italien yeux de son parti, tout au moins inspirer des doutes sérieux au sujet de la sentence prononcée par Becker.
Il l'a fait, non point par de simples affirmations, qui ne suffiraient pas à entraîner la conviction, sous la plume d'un écrivain socialiste, mais à l'aide de la source précieuse d'informations inédites dans laquelle il a pu puiser : nous voulons dire les lettres de Lassalleà Marx.
Dans l'une d'elles, l'auteur de la Guerre d'Italie explique à son correspondant qu'il a publié le contraire de sa pensée. Il désire la guerre entre la Prusse et la France. Il croit savoir de source sûre que le gouvernement prussien y est absolument décidé.
Mais Lassalle ne veut à aucun prix d'une guerre populaire, qui viendrait combler le fossé creusé entre le peuple et son souverain depuis les événements de 1848. Il sait ce qu'on peut craindre des sentiments monarchiques qui sommeillent au fond du cœur de ses concitoyens, tout prêts à se réveiller. L'élan national qu'amènerait une guerre populaire accomplirait ce réveil, au grand dommage du parti démocratique.
Au contraire une guerre impopulaire, mal conduite, et finalement malheureuse pour la Prusse serait un triomphe pour la cause de Marx et de ses amis. — Soulevons d'avance l'opinion publique contre cette guerre qui va se
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faire assurément, pense Lassalle, et nous en recueillerons les fruits.
Cette voie tortueuse était d'autant plus dangereuse à suivre, que la politique française inspirait alors (en les soldant peut-être) quelques écrivains allemands, chargés d'indisposer l'opinion contre une attaque possible de la Prusse sur le Rhin pendant la campagne d'Italie. — Lassalle, en déconseillant la guerre, semblait faire chorus avec ceux qui s'offraient à cette besogne.
M. Bernstein rapproche, en effet, ses raisonnements de ceux que tenait à ce moment un écrivain libéral connu, Yogt, que les socialistes, sous l'inspiration de Marx, prétendent avoir été gagné à la cause française.
Vogt avait écrit des Études sur la situation actuelle de l'Europe, qui lui attirèrent une réplique virulente de Marx, dans laquelle Lassalle semblait également visé. Les explications de celui-ci persuadèrent-elles son ami? On sait qu'une brouille complète se produisit bientôt entre eux. — Il y a pourtant quelque chose de frappant, on ne peut le nier, dans cette justification, contemporaine de la brochure. Les explications que Lassalle donne à son correspondant ont leur source, ou dans une profonde duplicité, s'il veut tromper Marx sur ses intentions, ou dans une grande naïveté, s'il est sincère. Nous ne l'accusons pas du premier de ces sentiments. Le second surprendrait moins de sa part, car il n'était pas à sa place sur le terrain de la diplomatie. Toute son existence l'a démontré.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas surprenant qu'un homme d'action tel que lui ait désiré placer son mot dans une discussion à laquelle tous ses amis prenaient part. La guerre d'Italie agitait profondément tout le petit groupe des écrivains révolutionnaires, stupéfaits de voir l'usurpateur Bonaparte prendre en main la cause de la démocratie, sur
leur terrain favori, cette Italie volcanique, l'espoir de la Révolution. Malgré l'intervention impériale, ils n'abandonnaient pas l'espoir d'un réveil des peuples au spectacle de l'Italie délivrée, d'une sorte de 1848, rappelant le souvenir de cette heure inoubliable où ils s'étaient crus si près du triomphe, et avaient été si vite détrompés. A côté de Marx et de Lassalle, Engels prit deux fois la plume pour exposer le devoir de l'Allemagne dans ces conjonctures.
Quand les événements eurent prouvé l'erreur de Lassalle, la guerre qu'il croyait inévitable entre la Prusse et la France n'ayant pas éclaté, il mit tous ses soins à se justifier mieux encore vis-à-vis de ses amis d'Angleterre.
« Il va de soi, écrit-il à Marx au milieu de juillet 1859, « que nous n'étions pas en désaccord sur le principe, mais « seulement sur la politique à suivre. » Etil dit à Engels, au début de 1860 : « Pour éviter tout malentendu, je dois » remarquer que, l'année dernière, quand j'écrivis ma « brochure, je désirais ardemment que la Prusse fît la « guerre à Napoléon... Pour la situation actuelle, nous « sommes probablement tout à fait d'accord, ainsi que « pour l'avenir. »
Heureusement pour Lassalle, sa brochure fut vite oubliée, et ne laissa guère de traces dans la suite de sa vie politique. — Sur Marx et sur Engels seulement, malgré toutes ses protestations, elle fit peut-être quelque impression. Ils commencèrent dès lors à se défier d'un allié si différent d'eux-mêmes. Car il n'avait ni leur coup d'œil pénétrant, ni leur attachement à des principes une fois posés. L'enthousiasme et l'ambition, dont il était capable, pouvaient le rendre plus dangereux qu'utile à la cause de la démocratie.